‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 2)Chapitre 17 sur 33 · DU SOLEIL ET DE LA LUNE · texte numérisé non relu

DU SOLEIL ET DE LA LUNE

Si les rayons du soleil et de la lune sont rëfractés par Tair, reflétés par les eaux, réfléchis par la terre ; s'ils sont réverbérés même par les sim* pies murs des jardins et des maisons, de manière que l'atmosphère des villes eu e3t sensiblement réchauffée ; il n'est pas douteux que leur chaleur ne doive s'accroître considérablement par les feuilles des végétaux , disposées par plans innombrables dans les herbes et dans les arbres. J^ai observé , en effet , que lorsque notre hémis^ phère se couvre de ces réverbères végétaux, au mois d'avril, l'accroissement de la chaleur est ' beaucoup plus rapide que dans les mois qui le précèdent et dans ceux qui le suivent. Cet adoucissement subit de température a fait donner à ce mois le nom d'avril , du mot latin aperire, ouvrir , et le surnom de doux , à cause de sa chaleur , qui le rend singulièrement remarquable au sortir de l'hiver. 11 la doit à ce. nombre ipfini de feuilles réverbérantes qui sortent toutes à-la-fois de leurs bourgeons , et qui réfléchissent les rayom

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du soleil par leurs plans. Nous avons remarque , dans nos Études, que les arbres du Nord , tels que les sapins , avaient leurs tiges pyramidales et leurs feuilles vernissées , pour augmenter cette r<?verbération, et que la plupart des arbres a tête horizontale de la zone torride les avaient ternes en dessous pour Taffaiblir.

J^attribue à Feffet des premières uue partie de la chaleur des étés du Nord; je Tai trouvée si considérable en traversant les forêts de la Russie , de Moscou à Pétersbourg, que je ne doute pas qu*elle ne surpasse celle de la zone torride , que j*ai traversée deux fois. Je ne suis point surpris qu*un physicien anglais ait prétendu prouver, par les observations du thermomètre , que la somme de la chaleur était la même sous Téquateur et sons les cercles polaires. Elle est , sans contredit , plus grande au Nord en été , si Ton compare la température d'un lieu pris dans une forêt de sapins, à celle d'un lieu pris en pleine mer aoua réquateur , parce que les plans réverbérants des feuilles lustrées des sapins ont une bien plus grande étendue que la surface de TOcéan , dans un horizon de la même grandeur. 11 serait trèscnrieux de calculer la somme et la différence ; on pourrait en conclure celle de leur température. On sait que ce fut par le simple effet de miroirs plans dirigés vers un seul point , qu'Archimède brûla les vaisseaux des Romains les uns

après les autres. Certainement on ne peut attribuer les chaleurs excessives de Pëtersbourg , et été j à la simple action du soleil , qui n'est p» plus de vingt heures sur Thorizon. II faut donc y ajouter quelque cause réverbéi^ante ^ et on U trouvera dans les feuilles lustrées de ses forêts.

Il n'est pas douteux que les reflets de la terre n^augmentent la chaleur du soleil. Une ile est plus chaude que la mer qui Tenvironne ; celle qm est montueuse Test plus que celle qui est unie , et celle qui est boisée que celle qui est nue. U semble que la lumière sorte des végétaux écUirés du soleil en plein midi. Alors les sommités des épis d'un champ et des graminées d'une prairie paraissent toutes lumineuses ; la végétation des plantes s'accroît par leurs reflets. Un épi de bl^ mûrit plus tôt dans une moisson qu'isolé , et les barbeaux fleurissent plus vite parmi les blés, qu'en bordure dans les jardins.

Mais ces effets de la réverbération sont sor^ tout sensibles dans les fleurs. Ce sont des réverbères qui renvoient les rayons solaires de toutes parts. Elles paraissent proportionnellement phs grandes que le reste du végétal qui les porte. Voyez un rhododendron ou un rosier fleuri, vous croiriez qu'une flamme est attachée à chacune de leurs fleurs; une lumière sensible s'en ùiX apercevoir au loin. Il est impossible qu'il ne sorte pas aussi quelque chaleur des fleurs, façonnées

fiiçonnées en miroirs plans ^ concaves, parabo-* liques, et quelquefois vcrniwsst^es, comme celles de nos bassinets. Elles produisent encore plus foi^ tcmentquc les simples feuilles, les effets des mui^ et dos ados do nos jaixlins.

11 est possible qu'il y ait des fleurs entièrement patronnt^es sur le soleil. Nous en ttt)uvf)n9 dan» les orchis, qui imitent la forme d'une abeille, d'autiH^s des figures humaines, et sont; pour cet effet, appelles personnc^'s. Pourquoi n^y en aurait-il pas qui , dans leur inti^rieur , contiendraient une topographie de l\islre du jour; qui a sur elles tant d'influence i* Les asters wsont rayonnants comme des astres, dont ils portent le nom. La marguerite, comme nous Tavons vu; imite dans son disque entoure^ de piUales et couvert de fleurons , un des Infuiisphères de la terre avec son Equateur et ses genres de vc^gtUaux dispostes en spirale. Il est possible qu^me fleur renferme dans son sein le plan même du soleil , que nous refusent nos ttUescopes. Poun|uoi n'y en aurait - il pas où seraient ligun^s les premiers Itnëaments de cet astre, lorsqu^il y en a tant qui noua représentent des figures d'insectes, d*oiseaux> et de têtes d\inimnux et d'hommes ? Cest aux botanistes qu'app;u:'tient le soin de ces recherches curieuses , quoique plusieurs fois ils lient foulé aux pieds les vérités les plus communes ^ aana les apeixevoir^

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. Nous avons vu^ aux harmonies du soleil avec les v^g(^taux, qu'ils en tiraient presque toutes leurs qualités; que les fleurs de quelques-uns, exposées tout le jour h la lumière , devenaient phosphoriques la nuit, telles que celles de là capucine bisannuelle; que cVtait à lui, d^une part, et à Thomme de Tautre, que leurs genres étaient ordonnés; que leurs fruits lui devaient ^n grande partie leurs couleurs et leurs saveurs; que leurs bois étaient des espèces d'épongés qui s'imbibaient de &es rayons pendant Tété, et nous les rendaient en feu, Thiver, dans nos foyers; que c'était à ces mêmes rayons qu'étaient dues leurs lueurs phosphoriques, lorsqu'ils se décomposent d'eux-mêmes ; et qu'enfin ils portaient des marques évidentes des influences du soleil, par les couches annuelles dont ils se revêtent chaque année. Nous ne récapitulons ici ces harmonies passives, que pour réunir toutes celles de la puissance végétale avec le soleil. Nous en agirons de même pour celles qu'elle a avec les autres puissances.

Les végétaux ont aussi, comme nous l'avons vu ailleurs, des rapports très-marqués avec la lune. J'ai parlé des cercles concentriques des ne* cines de quelques plantes , qui expriment le nQmbi*e de leurs mois lunaires, comme ceux des arbres celui de leurs années solaires. Je vais ajouter ici une observation que j'ai faite depuis peu

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fur le» barmoiiicn luiti-^ulauTs clc« arbrr» ni^mM. J*ai rcitiarqu«? clan» un morceau de plaurlie i\ê boia d^ornic , bien poli , dounv rangera de fdirea parallMea daiia cbarun de» faiaeeuu& qui compo» taienl la coupe longitudinale dea couchoa annuellea de aon tronc. Sepl i>u liuit de ces rangifea de fibrea cUaicnt d*une largeur trùa-aonaible du cAtf§ de rintërieur de Tarbre , ti les quatre ou cinq du côté de Textc^rieur relaient à peine. J en •i conclu que ces dou%e rangs man|uaient les douKe luuca de cbaque ann^e dans la couclie annuelle solaire du tronc ; que les sept ou buit in» teneurs, les plus sen.iibles, avaient cUc^ produits par les lunes ilu printeuqts , de Tétc^ et de Tau» toinne , pendant lesquelles la vc^gc^tation a beaucoup d*activiti^ ; et cpie les c|uatre ou cinq rang^ extérieurs , h peine sensibles du faisceau» citaient l'ouvrage des lunes inertes de Tliiver. (letle observation est certaine. Je ne doute pas qu*on ne Uv^rifieiUon-si'ulemenlsurle bois d'orme coupé dans sa longueur , mais aussi sur les fibres d« beaucoup d'autrc*s espaces ile buis. Elle prouve évidemment que les influences lunaires de diaque mois a harmonient avec les influences solaire* de cbaque annexe, et qu elles ne sont pas tiioénssenr «iblea dans les tri>ncA des arbres, que dans les racines et k!s bulbes de plusieurs plantes que j*si allégufifes en preu\e. Telles .v>nt celles dea ognona, des caroUe», des betterave*, etc. , corn-

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posées de couches qui sont toujours en nombre ëgal à celui des mois lunaires pendant lesquels ces végétaux ont vécu. 11 serait à souhaiter que de semblables observations se fissent sur des bois de la zone torride , où la végétation est en activité toute Tannée, Peut-être trouverait-on dans les couéhes annuelles de quelques genres lès douze rangées lunaires de fibres , bien distinctes. Pentétre seraient-elles confondues dans d^autres. Les couches annuelles ne paraissent presque point dans le bois d'ébène, dont Taubier est tout blanc et lé coeur tout noir. J'en ai vu une espèce à rile-dé-France , dont le blanc et le noir sont mêlés , non par cercles , mais par plaques irrégulières. Cependant les cercles annuels, avec leurs fibres mensales , sont très-marqués dans lei bois d^acajou et de rose.

Au reste , les feuilles et les fleurs de la plupart des végétaux reflètent les rayons de la lune conime ceux du soleil. Cest même particulièrement sous leur influence, que la belle-de-4iuit et le convolvulus nocturne des Indes ouvrent leurs pétales, qu^ls ferment pendant le jour. Tu éprouvé, une nuit, uii effet enchanteur de ces reflets lunaires des végétaux. Quelques dames et quelques jeunes gens de mes amis, firent un joor avec moi la partie d^aller voir le tombeau de Jean^acques à Ermenonville : c'était au mois de mai. Nous prîmes la voiture publique de Soi»-.

sonft, et nous la quittâmes à dix lieues et demie de Paris, une lieue au-dessus de Dammartin. On nous dit que de là à Ermenonville , il n^y avait pas trois quarts de lieue. Le soleil allait se coucher lorsque nous mîmes pied à terre au milieu des champs. Nous nous acheminâmes, par le senties des guérets, sur la gauche de la grande route ^ vers le couchant. Nous marchâmes plus d'une heure et demie dans une vaste campagne, sans rencontrer personne. Il faisait nuit obscure, et nous nous serions infailliblement égares, si, par bonheur, nous n'eussions aperçu une lumière au fond d'un petit vallon. C'était la lampe qui éclairait la chaumière d'un paysan. Il n'y avait que sa femme, qui distribuait du lait à cinq ou six petits .enfants de grand appétit. Comme nous mourions de faim et de soif, nous la priâmes de nous faire participer au souper de sa famille. Nos jeunes dames parisiennes se régalèrent avec elle de gros pain, de lait, et même de sucre dont il y avait une assez ample provision. Nous leur tônme^ bonne compagnie. Après avoir bien reposé notre ame et notre corps par ce festin champêtre, nous prîmes congé de notre hôtesse, aussi contente de notre visite que nous étions satisfaits de sa réception. Elle nous donna pour guide l'aîné de ses garçons, qui, après une demi-heure de marche, nous conduisit à travers des marais, dans les bois d'Ermenonville. La lune, vers son plein, était

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déjà fort élevée sur rborizon, et brillait dé Téclat le plus pur dans vn ciel sans nuages. Elle répandait les flots de sa lumière sur les chênes et les hêtres qui bordaient les clairières de la forêt, et faisait apparaître leurs troncs comme les colonnes d'un péristyle. Les sentiers sinueux où nous mardnons en silence, traversaient des bosquets fleuris de lilas, de troënes, d^ébéniers, tout brillants d'une lueur bleuâtre et céleste. Nos jeunes dames, vêtues* de blanc, qui nous devançaient, paraissaient et disparaissaient tour-à-tour à travers ces massifs de fleurs, et ressemblaient aux ombres fortunées des Champs Élysées. Mais bientôt émues elles-mêmes par ces scènes religieuses de lumière et d'ombre, et sur^tout par le sentiment du tom>beau de Jean-Jacques, elles se mirent à chanter une romance. Leurs voix douces se mêlant aux chants lointains des rossignols, me firent sentir que s'il y avait des harmonies entre la lumière de l'astre des nuits et les forêts, il y en avait en* core de plus touchantes entre la vie et la mort, entre la philosophie et les amours.

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