‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 2)Chapitre 6 sur 33 · XII PREAMBULE · texte numérisé non relu

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aux véritës que leur présente la nature qui est toujours la même. Ils veulent tout soumettre à leur raisonnement, et ils ne veulent pas qu'une raison supérieure ait créé Tunivers. Leur intelligence esfrla seule qu'ils reconnaissent sur la terre et dans le ciel. Ils ont une sagesse qui ne console pas, une science qui n'instruit pas ^el tous les efforts de leur génie se réduisent à ne plus espérer , à ne plus croire. Si vous leur présentez une fleur , ils vous montrent le ver qui lui ronge le sein : c'est en nous écrasant sous le poids de nos misères , qu'ils veulent nous faire renoncer à 1 éternité. Tout ce qui est un sujet de pleurs et de désolation pour les hommes , est pour eux un sujet de triomphe; cependant, à l'heure même où ils blasphèment , les moissons fleurissent autour d'eux , un beau ciel brille sur leur tête, l'astre du jour se lève et se couche pour leur prodiguer sa lumière.

Ah! gardons-nous de croire celui qui, au îoilieu^de tant de joies, n'aperçoit que des souffrances , et qui en recevant tant de bienfaits , ferme son ame au bienfaiteur ! L^assentiment de tous les peuples s'élève contre lui.^ Les nations les plus sauvages ont conçu

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ridée de Dieu en le contemplant dans ses œuvres. A peme Funivers sortait du chaos; à peine tout ce qui vit ouvrait les yeux à laiu- . mière , que, d'un coin de ce globe, tine pensée sublime s'élançait aux pieds de celui qui est ; il fallait bien qu'au milieu de cette pompe ^naissante des mondes, un hommage solennel fût adressé à leur Créateur. Ce premier élan de la reconnaissance instruisit le ciel que le chaos avait cessé , et que la vie commençait. Mais lorsque des esprits inquiets voulurent se donner au néant, la religion des peuples opposa des temples à leurs vaines clameurs. Que disje ! le siècle même qui vit naître les raisonnements les plus trompeurs de l'athéisme, fut témoin du triomphe des idées religieuses. Ce que la philosophie avait attaqué comme de vaines superstitions, devint le seul recours de l'homme livré à la fureur des hommes.

La mort parut ! Tous les raisonnements furent oubliés , l'expérience resta. Au sein du bonheur, au milieu des délices du monde, la philosophie avait prêché le néant; et maintenant les victimes marchent à l'échafaud, qui est pour elles le chemin de l'éternité. La beauté, la richesse, la grandeur, s'évanouis-

sent comme un songe ^ la pensée âQ Dieu rem* place tout; cette pensée, quoA av^il voulu chasser des coeurs, devient le ^eul biea de l'homm» : elle survit k^ 8(es pafsions, le s6u* tient dans son agonie^ et Venricliit de tous les trësoc» du ciel, lorsque tout lui échappe sur la terre. Ah I s'il n y av^it pas de Dieu, il y au^ irait donc des douleurs sans ccmsotation I

Jetons un coup-d'œil rapide sur la terre , essayons d'esquisser quelques * uns de sea ta-> bleaux, voyons si leur aspect doit mener à l'incrédulité.

La douleur appartient à ce globe; soa em-* pire est l'univers : sur les glaces des p61es, aux bords de l'Alphée et de l'Aréthuse^ dans 1m riantes vallées de l'Arcadie y par^tout où il y a des hommes, on est $ûr de rencontrer des infortunés. Mais si la douleur est par*tout , il n'est aucun lieu de la terre où, par une douce compensation , h plaisir ne puisse éclore. Pourquoi refuser de voir lès bienfaits qui nous enrichissent ? Ces couleurs , ces parfums, cette lumière, ces eauK murmurantes, ces voix Iiarmonieuses , tout cela n'est *> il donc que de la douleur? Doux cepos de la naturel ravissement des amfa

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vertueuses l rien n'est plus enivrant que vos éoftotions. Voyez comme au printem^ tout renait,.tout l'anime, tout s'embellit. Il parait^ et les vallëea il;euri8sent , et les coteaiu:^ se couvrent de feuillage ; les cieux reprennent leur sérénité^ le sdeil toute sa splendeur^ et de douce» rosées rairakhissent les airs. Le ciel épuiserait-iL ses richesses pour eml;>eUir la terre? Non. Quelques gaz impurs, dé* composés dans la tige d'une plante, se sont changés en cette fleur délicate qui exhale de doux parfums. Un peu d'eau, que la nature a travaillée. en silence, a formé ces forêts, ces fruits et ces moissons. L'air invisible a été légèrement agité, 'et des chants harmonieux ont ravi notre oreille; un rayon de lumière a été lancé dans l'espace, et les couleurs ont embelli l'univers, et les images magiques de ces tableaux ont été portées )usqu'à notre ame. Ainsi, il n'a faUu qu'un souffle pour nous environner de merveilles, et réveiller dails notre esprit les idées d'ordre, de sagesse et de puissance* Mais ne considérons point ces grands phéno-»

mènes; tant de pompe et de luxe nous ébloui'raiu Jetouslesyeuxsurcequeknatujrea cré4

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de plus faible, sur ces atomes animes pour lesquels une fleur est un monde, et une goutte d'eau un océan. Les plus brillants tableaux vont nous frapper d'admiratiojti ; Tor , le saphir, le rubis, ont été prodigues à des insectes presqu'invisibles. Les uns marchent le front orné de panaches, sonnent la trompette et semblent armés pour la guerre; d'autres portent des turbans enrichis de pierreries, leurs robes sont étincélantes d'azur et de pourpre , ils qnt de longues lunettes comme pour découvrir leurs ennemis, et des boucliers pour s'en défendre. Il en est qui exhalent le parfum des fleurs, et sont créés pour le plaisir. On les voit avec des ailes de gaze , des casques d'argent , des épieux noirs comme le fer, effleurer les ondes, voltiger dans les prairies , s'élancer dans les airs. Ici , on exerce tous les arts , toutes les industries ; c'est un petit monde qui a ses tisserands, ses maçons, ses architectes : on y reconnaît les lois de l'équilibre et les formes savantes de la géométrie. Je vois parmi eux des voyageurs qui vont à la découverte, des pilotes qui , sans voiles et sans boussole, voguent sur une goutte d'eau à la conquête d'un nouveau monde. Quel est le

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sage qui les éclaire y le savant qui les instruit , le héros qui les guide et les asservit? Quel est le Lycurgue qui a dicté des lois si parfaites ? Quel est TOrphée qui leur enseigna le^ r^les de l'harmonie ? Ont - ils des conquérants qui les égoi^ent et qu'ils couvrent de gloire? Se croient-ils les maîtres de l'univers, parce qu'ils rampoift sur sa surface ? Contemplons ces petits ménages, ces royauiùes, ces républiques , ces hordes semblables à celles des Arabes; une mite va occuper cette p^œée qui calcule la grandeur des astres , émouvoir ce cœur que rien ne peut remplir, étonner cette admiration accoutumée aux prodiges.

Voici un faible insecte qui s'enveloppe d un tissu de soie, et se repose sous une tente; cdui^i s'empare d'une bulle d'air , s'enfonce sous les eau«», et se promène dans son palais aérien. Il en est un autre qui se forme , avec de petits coquillages , une grotte flottante qu'il couronne d^'nvte tige dé verdure. Une araignée tend sous le feuiHage des filets d'or, de pourpre et d'azur, qui semblent réfléchir les couleurs de l'arc- en •ciel.'^ Mais quelle

* L'anîgnée du Mexifu^ noBWiée tUociUt.

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flamme brillante se rëpand tout-à-coup au milieu de cette multitude d'atomes animes ?

Ces richesses sont effacées par de nouvelles richesses. Voici des insectes à qui laurore semble avoir prêté ses rayons les plus doux.

Ce sont des flambeaux vivants qu'elle répand dans les prairies. Voyez cette mouche qui luit d'une clarté semblable à celle de la lune; elle porte avec elle le phare qui doit la guider. Plus loin, un ver rampe sous le gazon; tout-à-coup il se revêt de lumière, il s'avance comme le fils des astres, et ces reflets éclatants qui rayonnent autour de lui , éclairent les doux combats et les ravissements de l'amour.

Mais c'est dans les soins que prend la nature pour conserver ces petits êtres, qu'on Cieconnaît sur-tout sa prévoyance admirable.

La sagesse de Pythagore, le génie ^e Platon, la science d'Aristomachus , ne dédaignaient pas l'étude de leurs jolies peuplades; la poésie même trouva dans cette étude des sujets qu'elle ne put embellir. Virgile , qui célébrait le triomphe d'Enée, la fondation de Rome , la gloire d'Auguste, passait des louantes du fils de Vénus aux louanges des abeilles.

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Que dis-je! on a vu deux académies entières se consacrer à Tëtude de ces insectes;* des savants se sont réunis pour observer leurs mœurs, pour décrire leur gouvernement, et pour apprendre à TEurope les travaux et Tin-tcUigence d'une mouche. Son histoire n'est pas celle d'un individu isolé , c'est celle d'un peuple, d'une nation, c'est presque l'histoire d'Athènes ou de Sparte. Cependant, par un caprice singulier du sort, tandis que ces académiciens , armés de microscopes et miinis de lettres patentes pour interroger la nature , cherchaient vainement à découvrir le mystère des amours delà reine abeille, ce mystère s'offrait, comme de lui-même, à un aveugle solitaire, et le secret de la nature était révélé à celui qui ne pouvait la voir.*

. Ainsi l'étude de ces peuplades innombrables est pleine de douceur et de charme. On aime à contempler les petits drames que ces acteurs représentent tour-à-tour : leurs guerres, leurs duels, leurs massacres font réfléchir. Leur

* L^académîe de Lusace et celle de Lauter^ ** M. Hubert, de Genève. Voyei son excellent ouvrage sur les abeilles.

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