‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 2)Chapitre 5 sur 33 · X PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

X PRÉAMBULE

bandonner avec amertume au dégoût que datait lui inspirer la vue de tant de vices, de turpitude et de fausseté, il livra son ame au bonheur tranquille de la solitude, comme celle des ambitieux se livre au bonheur inquiet de la fortune. La pensée d'une providence le conduisait d'C découverte en découverte : un style enchanteur embellissait encore la science qii'il venait de créer. On a dit ^que BufFon était le peintre de la nature ; Bernardin de Saint - Pierre est son amant le plus tendre. Il la contemple avec des yeux pleins d'amour; ii l'aime, il la fait aimer, il lui prodigue toute son ame ; il est ravi en sa présence. Voyez comme elle le pénètre de ses feux, comme elle le touche par ses bienfaits, l'enchante par sa splendeur, rétonne par sa magnificence; en esquissant ses beautés ineffables, il ne fait que céder à son entraînement : il nous remplît tl'^otion, parce tju'on sent qu'il est ému; il intéresse, il entraîne, parce qu'il fait entendre le langage du cœur. Ces impressions •célestes qui remplissent notre ame au premier rayon de l'aurore; ce tressaillement qu'on éprouve dans la solitude profonde

PKÉAMBULt:. XI

des bois ; ce catlme , cette frefcturar qai nous inspirest aux bords d'un ruisseau; les illusiobs ^ les ^exiîases du sentiment, les douces rêveries d'un premier amour, se font sendr dans ses* pages pleiiftes de vie et d'ëloquence. Semblable à l'Armide du Tasse, il construit un palais encbantë, où Thomme oublie ses passions, sa faiblesse, sa misère, et s'abandonne à des prestiges ravissants, parce qu'il ne se souvient plus que d'aimer.

C'est la contemplation de la nature qui conduit le vrai sage à la contemplation du Créateur ; elle ëlève son aipe jusqu'à cette grande pensée sans laquelle l'univers «eraît inexplicable; car rien de ce qui est soumis à nos sens ne peut être expliqué par les sens : ils voient, ils entendent, mais ils ne comprennent pas ; et votlleîr tout réduire à leur témoignage, c'est se condamner à l'erreur.

Voila pourcpioi tant de philosoplies se sont égarés ; et leurs nombreux sys*èmes ne prouvent que leurs incertitudes. Déplorables contradictions de l'esprit humain ! Ils veulent fonder une doctrine sur la science qui ne cesse de changer , et ils refusent de croire

Page 1