‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 3)Chapitre 10 sur 20 · DE LA FIGURE HUMAINE · texte numérisé non relu

DE LA FIGURE HUMAINE

Toutes les expressions luirmoni(|ues sont réunies dans la figure humaine. Je me bornerai dans cet article à examiner quelques-unes de celle squi composent la tête de Thomme. Remarquez ({ue sa forme approche d#la sphi'rique, qui, comme nous Tarons vu , est la forme par excellence. Je ne crois pas que cette configuration lui soit commune avec celle d'aucun animal. Sur sa partie tntérieui*e est tracé l'ovale du vivsage, terminé par le triangle du nez , et entouré des parties radiées de la chevelure. La tête est , de plus , supportée par un cou qui a beaucoup moins de diametix! qu'^ellc, ce qui la détache du corps par une partie concave.

Gîlte légère esquisse nous offre d'abord les cinq termes harmoniques de la génération élémentaire des formes* Les cheveux préscntiMit la ligne; le nez, le triangle: la tète, la sphère; le visage, l'ovale; et le vide au-dessous du menton, la parabole. Le cou, qui, comme une colonne »

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nion de deux contraires, et la discorde de leur choc ; et que pins les harmonies d'un objet sont agréables, plus ses discordances sont déplaisantes. Voilà Torigine de nos plaisirs et de nos déplaisirs, au physique comme au moral , et pourquoi nous aimons et nous haïssons si souvent le même objet. Il y a encore bien des choses intéressantes à dire sur la figure humaine, sur-tout en y joignant les sensations morales , qui donnent seules Tcxpression à ses traits. Nous en dirons quelque chose -dans la suite de cet ouvrage , lorsque nous parlerons du sentiment. Quoi qu'il en soit , la beauté physique de Vhomme est si frappante pour les animaux mêmes , que c'est à elle principalement qu'il doit attribuer l'empire qu'il a sur eux par toute la terre : les faibles viennent se réfugier sous sa protection , et les plus forts tremblent à sa vue. Matthiolc rapporte que l'alouette se sauve au milieu des troupes d'hommes, lorsqu'elle aperçoit Toiseau de proie. Cet instinct m'a été confirmé par un officier, qui en vit une un jour se réfugier, en pareille circonstance, au milieu d'un escadron de cavalerie , où il servait alors ; mais celui de ses camarades, auprès duquel elle était venue chercher un asyle , la fit fouler aux pieds de son cheval : action barbare, qui lui attira, avec raison, la haine des plus honnêtes gens de son corps. Pour moi, j'ai vu un cerf, pressé par une meute de chiens, chercher, en briimant, du se-

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tes les modulations de la parole. Mais je m^ arrêterai aux formes charmantes dont la nature a détermine la bouche et les yeux , qu^ellc a mis dans la plus grande évidence, parce qu'ils sont les deux organes actifs de Tame. La bouche est composée de deux lèvres, dont la supérieure est découpée en cœur, cette forme si agréable, que sa beauté a passé en proverbe, et dont l'inférieure est arrondie en portion demi-<ylindrique. On entrevoit au milieu des lèvres les quadrilatèits des dents, dont les lignes perpendiculaires et parallèles contrastent très-agréablement avec les foimes rondes qui les avoisinent , d'autant mieux , Coimne nous Tavons vu , que le premier terme gfoératif se trouvant joint au terme harmonique pwr excellence, c'est-à-dire, la ligne droite à la forme sphérique , il en résulte le plus harmoni- ^le des ccmtrastes. Les mêmes rapports se trouvent dans les yeux, dont les fonnes se rapprochent encore plus des expressions harmoniques âëmentahnes, ainsi qu'il convenait u l'organe principal. Ce sont deux globes, bordés aux paupières de cils rayonnants comme des pinceaux , qui forment avec eux un contraste ravissant, et pi*é$entent une consonnancc admirable avec le soleil , 8ar lequel ils semblent modelés, étant comme lui de figure ronde, ayant des rayons divergents dans leurs cils , des mouvements de rotation sur eux-mêmes, et pouvant, comme Tastrc du jour,

iK4 fCTi;r>KN

llollcitilot; il lui iibaiiclutitif* \v terrain de MAaiiK c4Ln*ft, ol va dirrrlirr h ri^gnrr daiia (Ira forAUet ilca rorlifira irirotinuM ;'i rii(>irit{^i!. L*imirintiae bi* liûtic*, au tuiliru i\v non i^li^tnc!tiL , lri*mlilc! et fuit (Icvatil le* poiil r.ancH. (I\iti Lapcui. Aitwi aVxdcule finrorerrllc l(»i Louic-|Miiai>»anLoc|ui rcniaerva reni" pin! .^ l*lioinnir« au rnilicMi «If* Hi*a malhcuni. « Que Il touM loA atiiiriaux dr la Irrns * «*t loua !(•• oi- 'I a(*aux (lu ririf aoicul frappi^a Ai* terreur, et " tretrihloul devant vous, avec, tout ee qui ae meut » Hxîv la terre; j'ai itiiA eulre vom niaina toua Im '» poifiaouft (le la iru'i'. **

Il eat tr^A-reirianpiable (pril n*y a dana la nature, ni animal, ni piaule, ni foMile, ni m^me de {{IuIm*, (pii n^iit aa ronsonnance el .non enntrafiU! liorrt de lui, ('«(rph^ riidmuu* : aucun ^Ire viaiblft irenire dana isa m)ci('l(% «pie ciunuie aervileur ou C(HUUU* eH(*lave.

On doil .Han.H dduli* couipler dana I(*a propurliouft huinaine.H, celle loi m vulf^aire el ni adrriiralde, (|iii i'ail uaiire lea fenuni*» en n(Mnlu'e (^((al aux liouuneiH. Si le lia.Hard piV^aidail a noa K(^n(*rnl.iun.H c(Mnui(; h iim allianccH, on ne v(*rrail natlrr \mv iuiufii* (|ue dcaeni'anift niftl(*M, et une autre anufiv (piedcftcnraiilftrenirllcft.il y aiirail deftnati(aM (pli ftccaicnt l(Hil(*ft d'li(urim(*ft, (rauln*ft, Idutea d^ i'enim(*N; niaift, par Idulc la lerre, l(*ft deux aexcA

^ Cirii^M* , cliii|i. IX, } la.

qu^elle en a étendu une nuance sur le front, gpi^elle à renforcée aux joues, et qu elle a appliqua foute pure à la bouche, cet organe du cœur, 9Ù elle contraste agréablement avec la blancheur les dents. Uunion de cette couleur et de cette forme harmonique, est la consonnance la plus Ebrte de la beauté; et on peut remarquer que là où se renflent les formes sphériques , là se renfoArce la couleur rouge , excepté aux yeux.

Conune les yeux sont les principaux organes de Famé, ils sont destinés à en exprimer toutes 163 passions; ce qui n^eût pu se faire avec la teinte harmonique rouge, qui n'eût donné qu'une seule expression. La nature, pour y exprimer des passions contraires, y a réuni lesdeux couleurs lesplus opposées, le blanc de Torbite et le noir de Firis , et quelquefois de la prunelle, qui forment une op-* position très-dure, lorsque les globes des yeux se développent dans tout leur diamètre; mais, au moyen des paupières, que Thomme resserre ou dilate à son gré, il leur donne Texpressiou de toutes les passions, depuis Tamour jusqu'à la fureur. Les yeux, dont les prunelles sont bleues , sont naturellement les plus doux, parce que l'opposition y est moins tranchée avec le blanc de la conjonctive ; mais ils sont les plus terribles de tous dans la colère, par un contraste moral, qui nous fait regarder, comme les plus dangereux de tous les objets, ceux qui nous promettent du mal après 2. 12

nous avoir fait espérer du bien. Cest donc à ceux qui les ont, de prendre l)ien garde à ne pas être infidèles à ce caractère de bienveillance que leur a donne la nature ; car des yeux bleus expriment, par leur couleur, je ne sais quoi de c<$leste.

Quant aux mouvements des mustles du visage, ils sont très-diflicilcs à décrire, quoique je sois persuadé qu'on en peut expliquer les lois. Si quelqu'un tente de le faire, il faut nécessairement ciu'ii les rapporte à des affections morales. 0;u\ de la joie sont liorizontaux, comme si, dans le bonheur, Tame voulait s'étendre. Ceux du chagrin sont perpendiculaires, comme si, dans le malheur, elle cherchait un refuge vers le ciel, ou dans le sein de la terre. Il faut encore y faire entrer les altérations des couleurs et les contractions des formes, et on y reconnaîtra au moins la vérité du principe que nous avons posé, que l'expression du plaisir est dans l'harmonie des contraires, qui se confondent les uns dans les autres, en couleurs, en fonnies et en mouvements, et que celle de la douleur est dans la violence de leurs oppositions. Les yeux seuls ont des mouvements ineffables; et il est remarquable que, dans les émotions extrêmes, ils se couvrent de larmes, et semblent par-là avoir encore une analogie avec l'astre de la lumière, qui, dans les tempêtes, se voile de nuages pluvieux.

Les organes principaux des sens, qui sont au

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nombre de quatre dans la tétc, ont des contrastes particuliers qui détachent leurs formes splicriques par des formes radiées, cl lcui*$ couleurs éclatantes par des teintes rembrunies. Ainsi, l'organe brillant de la vue est contrasté par les sourcils; ceux de Fodorat et du goût, par les moustaches; celui de Fouïe , par cette partie de la chevelure, qu^on appelle façoris , qui sépare les oreilles du visage; et le visage lui-même est distingué du reste de la tête, par la barbe et par les cheveux.

Nous n'examinerons pas ici les autres proportions de la figure humaine, dans la forme cylindrique du cou , opposée au sphéroïde de la tôte et à la surface plane de la poitrine ; les formes hémisphériques du sein, qui contrastent avec celleci , ainsi que les pyramides cylindriques des bras et des doigts avec Tomoplate des épaules; ni les consonnances des doigts avec les bras, par trois articulations scmblabres; ni une multitude d'autres courbes et d'autres harmonies qui n'ont pas même encore de nom dans aucune langue , quoiqu'elles soient dans tous les pays l'expression toute-puissante de la beauté. Le corps humain est le seul qui réunisse en lui les modulations et les concerts les plus agréables des cinq formes élé« mentaires et des cinq couleurs primordiales, sans qu^on y voie les oppositions ùpres et rudes des bêtes, tellesquelcspointesdeshérissons, les cornes des taureaux, les défenses des sangliers, les griffes

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des lions , les marbrures de peau des chiens , et les couleurs livides et meurtries des animaux venimeux. Il esl le seul dont on aperçoive le premier trait, et qu'on voie à plein; les autres animaux (^tant revêtus de poils, de plumes ou d'écaillés, qui voilent leurs membres et leur peau. Il est encore le seul qui, dans son attitude perpendiculaire, montre tous ses sens à-la-fois ; car on ne peut guère apercevoir que la moitié d'un quadrupède, d'un oiseau et d'un poisson, dans la position horîxontale qui leur est propre , parce que la partie supérieure de leur corps cache Tinférieure. Nous remarquerons aussi que la démarche de Thomme n'a ni l(*s secousses, ni la lenteur de progression de la plupart des quadrupèdes, ni la rapidité de celle des oiseaux ; mais elle est le résultat des mouvements les plus harmoniques, comme sa figure est celui des formes et des couleurs les plus agréables.^i

Plus les coasonnances multipliées de la figure humaine sont agréables, plus leurs dissonances sont déplaisantes. Voilà pourquoi il n'y a sur la terre rien de plus beau qu'un bel homme, ni rien de plus laid qu'un homme très-laid.

Voilà encore pouniuoi il sera toujours impossible à Tari d'imiter parfaitement lafigure humaine, par la diilticuUé d'en réunir toutes les harmonies, et parcelle, encore plus grande, de faire concourir ensemble celles qui sont d'une nature différente.

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Par exemple, la peinluro roussit assez bien à peindre les couleurs du visage, et la sculpture à en exprimer les formes ; mais si on veut rcumir Tharmonie des couleurs et des formes dans un seul buste, cet ouvrage sera trcs-inférieur à un simple tableau ou à une simple sculpture, parce qu'il s'y rencontrera les dissonances particulières des couleurs et des formes, et leur dissonance générale qui est encore plus marquée. Si on voulait y joindre de plus les hai-monies des mouvements , comme dans les automates, on ne ferait qu'en accroître la cacophonie ; et si on voulait le faire parler, on y ajouterait une quatrième dissonance qui ferait horreur. On ferait heurter aloi's le système intellectuel avec le système physique. Ainsi, je ne mVtonne pas que saint Thomas d'Aquin fût si effrayé de cette tcte parlante, que son maître Albert-le-Grand avait passe tant d'années à construire , qu'il la brisa sur-le-champ. Elle dut produire sur lui la même impression, qu'une voix articulée qui sortirait d'un corps mort. En général, ces sortes de travaux font beaucoup d'honneur à un artiste ; mais ils démontrent la faiblesse de son art, qui s'écarte d'autant plus de la nature, qu'il cherche à réunir plusieui^ de ses harmonies : au lieu de les confondre comme elle , il ne fait que les mettre en opposition.

Tout ceci prouve la vérité du principe que nous avons posé, qui est que l'haiinonie nait de la r(*u~

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nion (le deux contraires, et la discorde de leur choc ; et que plus les harmonies d\in objet sont agréables, phis ses discordances sont déplaisantes. VoiI«\ Torigine de nos plaisii^ et de nos déplaisirs, au physique comme au moral , et pourquoi nous aimons et nous haïssons si souvent le méinc objet. 11 y a encore bien des choses intéressantes i dire sur la figure humaine; sur-tout en y joignant les sensations morales, qui donnent seules Texpression à wses traits. Nous en din)ns quelque chose dans la suite de cet ouvrage, lorsque nous parlerons du sentiment. Quoi ({u'il en soit, la beauté pliysicpie de Thomme est si frappante pour les animaux mêmes, que c'est à elle principalement qu'il doit attribuer Tempire qu'il a sur eux par toute la terre : les faibles viennent se réfugier sous sa ])rotection, et les plus forts ti^emblent k sa vue. Matthiole rapporte que Talouette se sauve au milieu des trou])es d'hommes, loi'squ'elle aperfjoit Voiseau de proie. Cet instinct m'a été confirmé par un officier, qui en vit une un jour se n»fugier, en pareille circonstance, au milieu d'un escadron de cavalerie , où il servait alol^; mais celui de ses camarades, aupr^s duquel elle était venue chercher un asyle, la fit fouler aux pieds do son cheval : action barbare, qui lui attira, avec raison, la haine des plus hoimétes gens de son corps. Pour moi , j'ai vu un cerf, pi'essé par une meule de chiens, chercher, en bramant, du s«*-

9 DE LA NATliRL. iftit

eoui*s ilaiis la pilié des passants, ainsi que Pline fassurc ; j^en ai eu moi-nH*nie Texpérience à T Ilede-France, comme je Tai rappoilé dans la Relation que j^ai donnée an public de ce voyage. J*ai vu, dans des métairies, des poul(*s (Flnde pressées d^amour, aller se jeter en piaulant aux pieds des paysans. Si nous ne voyons pas des eiTets plus frc^qucnts de la confiance d(\s animaux, cY\st qu^ils sont effrayés, dans nos cam|>agnes, par le bruit de nos fusils, et par des perséciilions coutinuelles. On sait avec (pielh^ familiarité les sinj^es et les oiseaux s^approcbeiit des ^oya^^eurs dans les ibnHs de rinde. * J^ai vii au caj) de Donne- Flspérance , dans la ville même du Cap, les rivages de la mer couverts d*oiseaux de marine, qui se reposaient sur les chaloupes, et un grand pélican sauvage qui se jouait auprès de la douane , avec un gros chien, dont il prenait la télé dans son large bec. Ce spectacle me donna, dès mon arrivée, le préjuge le plus favorable du Ixmbeur de ce pays et de rimmanité de ses habitants ; et je ne fus pas trompé. Mais les animaux dangereux sont saisis , au contraire, de crainte à la vue de Tliomme, h moins qu^ils ne soient jetés hors de leur natuiel par des besoins extrêmes. Un éléphant se laisse conduire, en Asie, par un petit enfanl. Le lion l d'Afrique sV>loigne, en rugissant, de la hutte* du

^: * Voyex Bcrnlcr cri Mandeslo.

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Hottentot ; il lui abandonne le terrain de ses ancêtres f et va chercher à régner dans des forêts et des rochers inconnus à rhomi][fe. Uimmense baleine, au milieu de son clément, tremble et fuit devant le petit canot d^un Lapon. Ainsi s'exécute encore cette loi toute-puissante qui conserva Tempirc à rhomme au milieu de ses malheurs. « Que » tous les animaux de la terre , * et tous les oi- >» seaux du ciel, soient frappés de terreur, et » tremblent (levant vous, avec tout ce qui se meut n sur la terre ; j^ai mis entre vos mains tous les » poissons de la mer. »

Il est très- remarquable qu'il n'y a dans la nature, ni animal, ni plante, ni fossile, ni même de globe, qui n'ait sa consonnance et son contraste hors de lui , excepté Thomme : aucun être visible n'enti^ dans sa société , que comme serviteur ou comme esclave.

On doit sans doute compter dans les proportions humaines, cette loi si vulgaire et si admirable , qui fait naître les femmes en nombre égal aux hommes. Si le hasard présidait à nos générations comme à nos alliances, on ne verrait naître une année que des enfants mâles, et une autre année que des enfants femelles. Il y aurait des nations qui seraient toutes d'hommes, d'autres, toutes de femmes; mais, par toute la terre, les deux sexes

* Genèse, chap. ix, } la.

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naissent, dans le même temps, en nombre égal. Une consonnancc si régulière prouve évidemment qu^une Providence veille sur nos sociétés, malgré les désordres de leur police. On peut la regarder comme un témoignage de la vérité en faveur de notre religion, qui fixe aussi Thomme aune seule épouse dans le mariage, et qui, par cette conformité aux lois naturelles , qui lui est particulière , paraît seule émanée de T Auteur de la nature. On en peut conclure, au contraire, que les religions qui permettent la pluralité des femmes, sont dans Terreur.

Ah! que ceux qui n'ont cherché dans Tunion des deux sexes que les voluptés des sens, n'ont gnère connu les lois de la nature ! Ils n*ont cueilli que les fleurs de la vie , sans en avoir goûté les fruits. Le beau sexe , disent nos gens de plaisir : ils ne connaissent pas les femmes sous d'autre nom. Mais il est seulement beau pour ceux qui n'ont que des yeux. Il est encore, pour ceux qui ont un cœur, le sexe générateur qui porte Thomme neuf mois dans ses flancs au péril de sa vie , et le sexe nourricier qui Tallaite et le soigne dans Tenfance. Il est le sexe pieux qui le porte aux autels tout petit , et qui lui inspire Tamour d'une religion, que la cruelle politique des hommes lui rendrait souvent odieuse. Il est le sexe pacifique qui ne verse point le sang de ses semblables ; le sexe consolateur qui prend soin des malades, et qui

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les touche sans les blesser. L^homme a beau vanter sa puissance et sa force ; si ses mains robustes manient le fer, celles de la femme , plus adroites et plus utiles, savent filer le lin et les toisons des brebis. L*un combat les noirs chagrins par les maximes de la philosophie ; Fautre les éloigne par Tinsouciance et les jeux. L^un résiste aux maux du dehors par la force de sa raison ; Tautre , plus heureuse , leur échappe par la mobilité de la sienne. Si le premier met quelquefois sa gloire à affronter les dangers dans les batailles, celle-ci triomphe à en attendre de plus certains , et souvent de plus cruels, dans son lit et sous les pavillons de la volupté. Ainsi, ils ont été créés afin de supporter ensemble les maux de la vie , et pour former, par leur union, la plus puissante des consonnances et le plus doux des contrastes.

Je suis forcé, par le plan de mon ouvrage, d'aller en avant, et de m' abstenir de réfléchir sur des sujets aussi intéressants, que le mariage et la beauté de Thomme et de la femme. Cependant je hasarderai encore quelques observations tirées de mes matériaux , afin de donner à d^ autres le désir d'approfondir cette riche carrière, qui est, pour ainsi dire, toute neuve.

Tous les philosophes qui ont étudié Thomme, ont trouvé, avec raison, qu'il était le plus misérable de tous les animaux. La plupart ont senti qu'il lui fallait un compagnon pour subvenir à ses

. besoins, et ils ont mis une portion de son bonheur dans Tamitié, ce, qui est une preuve évidente de la faiblesse et de la misère humaine ; car si Thomme était fort de sa nature , il n^ aurait besoin ni d^aide, ni de compagnon. Les éléphants et les lions vivent solitairement dans les forêts. Ils n'ont pas besoin d'amis, parce qu^ils sont forts. Il est trcs-remarquable que , lorsque les anciens ont parlé d'une amitié parfaite , ils ne Font établie qu'entre deux amis et non entre plusieurs, quelle que soit la faiblesse de l'homme, qui a souvent besoin que tant d'êtres semblables à lui concourent à son bonheur. Il y a plusieurs raisons de cette restriction, dont les princip<ilcs viennent de la nature du cœur humain , qui , par sa faiblesse même , ne peut saisir à-la-fois qu'un seul objet , et qui étant composé de passions opposées qui se balancent sans cesse , est en quelque sorte actif et passif, et a besoin d'aimer et d'être aimé, de consoler et d'être consolé, d'honorer et d'être honoré. Ainsi, toutes les amitiés célèbres dans le monde, n'ont jamais existé qu'entre deux amis ; telles ont été celles de Castor et Pollux , de Thésée et de Pirithous, d'Hercule et d'Iolas, d'Oi-este et de PyJade, d'Alexandre et d'Ephcstion, etc.... Nous obsei-ve- Tons encore que ces amitiés uniques ont toujours été associées aux actions veitucuses et héroïques; mais quand elles se sont partagées entre plusieurs

I personnes, elles ont été remplies de discordes, et

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n'ont été fameuses que par le mal qu'.elles ont fait au genre humain; telle fut celle du triumvirat chez les Romains. Lorsque , dans ces alliances, les associés se sont multipliés , le mal qu'ils ont fait a été proportionné à leur nombre. Ainsi , la tyrannie des décemvirs, à Rome, eut encore quelque chose de plus cruel que celle des trinmyirs; car elle faisait le mal, pour ainsi dire , sans passion et de sang-froid.

Il y a aussi des triummi11e\drats, et des décemmillevirats : ce sont les corps. Ils sont bien nommés corps, à juste titre ; car ils ont souvent un autre centre que la patrie , dont ils ne devraient être que les membres. Us ont aussi d'autres vues» d'autres ambitions, d'autres intérêts. Ik sont, par rapport au reste des citoyens, inconstants, divisés, sans but, et souvent aussi, sans patriotisme; ce que des troupes réglées sont par rapport a des troupes légères. Ils les empêchent de se présenter dans les avenues où ils s'avancent , et ils les débusquent, à la longue, de celles qui sont sur leur chemin. Combien de révolutions n'ont pas faîtes les strélitz, en Russie; les gardes prétoriennes, à Rome ; les janissaires, à Constantinople ; et ailleurs, des corps encore plus politiques! Ainsi, par une juste réaction de la Providence, l'esprit de corps a été aussi fatal aux patries , que l'esprit de patrie l'a été lui-même au genre humain.

Si le cœur de l'homme ne peut se remplir que

DK LA NATUHK. 11)7

de M nowrrice ou do »on pri?reptour. J'Ai quelquefois observe^ parmi tant de claAAea de la soc\M^ pIuA ou moian dtMi(;uiH<eA par noa iuatitutiona , deafamillead'uueaiu^ulit^re IhmuiU^. Lorsque j*en ai recherr hrf la rause, j'ai Irouvi^ que ees famillea, quoique du peuple, (étaient plus heureuses AU moral que relies des autres citoyens ; que leurs enfants y traient nourris par leurs mères; qu*ils apprenaient leur mi^tier dans la maison paternelle ; qu'ils y tétaient t^eift^ avec beaucoup de douceur ; <pie leurs parents se clu?rissaient mutuellement , et qu'ils vivaient tous ensemble, maigri^ les peines de leur état, dans une lil^rté et dans une union qui les rendaient bons , heureux et contents. J'en ai tiré celte autre conséquence , que nous jugions souvent bien faussement du bonheur de la vie. Kn voyant, (Pune part, un jaixlinier avec une figure d'empereur romain , et de l'autre un grand seigneur avec le masque d'un esclave , je pensais d'abord tpie la nature sVtaît ln>mpée. Mais l'expérience prouve que tel grand seigneur est , depuis sa naissance jusqu'à sa mort , dans une suite de positions qui ne lui permettent fias de faille sa volonté trois fois par an : car il est obligé, d^s Tenfance, de fiiîre celle de ses précepteurs et de ses maîtres ; et dans le reste de sa vie, celle de son prince, des ministres , de ses rivaux , et souvent celle de ses ennemis. Ainsi , il trouve une multitude de

chAiuei^ âAfïh hith Aif^uïtjfji tufimoA. D'un autre* côti^ il y a tA janiinû^r qui |ia.s&iî ha vii» anîtê i^prouver b moindn' contradiction, (.ommc Ut cenlcniitrâe rKvaii({ihs il dit k un serviteur : Viîni»% ici, et il j viitnl ; et à un auln^ : Kaitcff» cc?la, et il le fait. Ceci prouve <|iie la Fro%idi:nc<f a fait à noA paiwioni ni<^nic^ iîito pari. I»ien diffi^rcnte de celle que la t^icïM/' leur pn^M'nie; car suivent elle noua donne i<* pluf« dur ehclavii^e à Hupporier an comble dei lionneiu>; ci dan» U's plun peliU*» condilionA, elle noufi fait commander avec le plu/i d'empire.

Au n'Mif, ceux qui ont Mt d^^fifjnr^M parle» atleiuti'H vici<'UM«h de* nofi i^ducation» et de ncM habitude» , peuvent rirformer leur» traita ; et je diH ceei, Mir*tout pour non femme» qui, pour en venir à bout , mettent du lilanc et du rou((e; et »e font i\t'% |ibysiononiie^ de pimpéea hiîtn car;u tere. Au iond elle-t ont raison, car il vaut mieuK le radier, que de montrer celui de» pack »iou» cruelle» qui »ouvrnt le» dévorent , »ur-toul auk yeux de tant d'hommes qui ne IVtudient qui* pour en abuser. Kllenont un moyen »âr de devenir de» beauté» d\jne expre»»ion touchante. Cc*l d^^tre intérieurement bonne», douce», conq>ati»»ante.s, »en»ible^, bienfai»ante» et pieu»e». Ce» aflertion» d*une ame v(!rtueu»e , imprimeront dan» leur» Irail^ <ie» caractère» céle»teH, qui «eront beaux )u»que dan» Textri^nn* vieille»»e.

.rov iliri' tufi.ïui* ^ que plus le» (;enj^ laid» au-

dition sacrée, que la femme fui tirée du corps do rhomme , et si cette grande vérité ne se manifiestait pas, chaque jour, par la naissance meo'oilleusc des enfants des deux sexes en nombre égal , nous rapprendrions encore par nos besoins. L%omme sans la femme , et la femme sans rhomme , sont des êtres imparfaits dans Tordre naturel. * Mais, plus il y a de contraste dans leurs caractères, plus il y a d'union dans leurs h'armonies. C'est , comme nous en avons dit queltiue

^ SMI pouvait exister de vérîubles atlires, ils trouveraient dans rhamioiiie des deux sexes, uni; prévoyance bwii propre à dissiper tous leurs doutes. En ue considérant cette harmonie que dans les végétaux , par exemple , dans le dattier (^phœnix {tactili-' Jkra, Lin.), on volt que la nature a voulu que crt arbre trouvât, hors de lui, un autre arbre qui lui fiït analogue, et que leur postérité dépendit du mouvement de Tair, qu'ils ne |ieuvent diriger. Ainsi , deux végtUaux séparés par un espce îunnense , sont réunis par un moyen qui déci^le luie intelligence : leur separatton était prévue; et si elle était prévue, il y a donc une puissance qui prévoit. On con<;oitque cette preuve pnMid une nouvelle force, lorsqu'on rappli<iue aux insectes, aux animaux y et à rhomme; car la création d'un seul animal eAt été inutile, pvisqu^il serait mort sans postérité; il a donc fallu crtVr deux animaux semblables : or , comment le basant aurait-il pu répéter deux fois le même ouvraj^e avec les seules diflérences propres à perpétuer les espèces ; et cela , dans des millions d'animaux et de plantes P Comment aurait-il placé le fîlsde rboiuine, (buis un autre être que Tbomme 1* Ce pbénoméne est certainenumt inexplicable, sans Tinterventiou d'une puissance intelligente. [Note iU PÉdilcur.)

ig2 ETUDKS

chose , de leurs oppositions en talents, en goûts, If en fortunes , que naissent les plus fortes et les 1^ plus durables amours. Le mariage est donc Yam- Wi tié de la nature , et la seule union véritable qid li ne soit point exposée , conmie celles qui existent entre les hommes, à Tcgarement , à la rivalité, aux jalousies, et aux ctiangements que le temps apporte à nos -inclinations.

Mais pourquoi y a-t-il parmi nous si peu de mariages heureux 1^ C'est que les sexes y sont dénatui^cs. C'est que les fenmics prennent, chez nous, les mœurs des hommes par leur éducation , f t les hommes les mœurs des femmes par leurs habitudes. Ce sont les maîtres, les sciences, les coutumes , les occupations des hommes qui ont ôté aux femmes les grâces et les talents de leur sexe. Il y a un moyen sûr de ramener les uns et les autres à la nature ; c'est de leur inspirer de la religion. Je n'entends pas par religion le goût des cérémonies, ni de la théologie ; mais la religion du cœur , pure , simple , sans faste , telle qu'elle est si bien annoncée dans l'Evangile.

Non -seulement la religion rendra aux deux sexes leurcaraclère moral, mais leur beauté physique. Ce ne sont ni les climats, ni les aliments, ni les exercices du corps qui forment la beauté humaine : c'est le sentiment moral de la vertu, qui ne peut exister sans religion. Les aliments et les exercices contribuent, sans doute , beaucoup à la

grandeur et au développement du corps ; mais ils n^influent en rien sur la beauté du visage , qui est la vraie physionomie de Famé. Il n'est pas rare 4e voir des hommes grands et vigoureux d'une laideur rebutante ; des tailles de géant et des physionomies de singe.

La beauté du visage est tellement l'expression des harmonies de Tame , que , par tout pays , les classes de citoyens, obligées par leur condition, de vivre avec les autres dans un état de contrainte , sont sensiblement les plus laides de la société. On peut vérifier cette observation , particulièrement panni les nobles de plusieurs de nos provinces , qui vivent entre eux dans des jalousies perpétuelles de rang, et avec les autres citoyens, dans un état constant de guerre, pour la conservation de leurs prérogatives. La plupart de ces nobles ont un teint bilieux et brûlé. Ils sont maigres, re- £rognés , et sensiblement plus laids que les habitants du même canton, quoiqu'ils respirent le même air, qu'ib vivent des mêmes aliments , et qu^ils jouissent en général d'une meilleui^e fortune. Ainsi , il s'en faut bien qu'ils soient gentilshommes de nom et d'effet. Il y a même une nation voisine de la nôtre, dont les sujets sont aussi renonunés en Europe , par leur orgueil que par leur laideur. Tous ces hommes deviennent laids par les mêmes causes^ que la plupart de nos en* fiants, qui, étant si aimables dans le premier âge, a. i3

194 ËTUDES

enlaidissent en allant au coUëge , par les misères et les ennuis de leurs institutions. Je ne parle pas de leur caractère moral qui éprouve la même révolution que leur physionomie , celle-ci étroit toujours une conséquence de Tautre.

Il n'en est pas de même des nobles de quelques cantons de nos provinces , et de ceux de quelques états de l'Europe. Ceux-ci, vivant en bonne intelligence entre eux et avec leurs compatriotes , sont en général les hommes les plus beaux de leur nation, parce que leur ame sociale et bienveillante n'est point dans un état constant de contrainte et d'anxiété. On peut rapporter aux mêmes causes morales la beauté des traits de la' physionomie des Grecs et des Romains , qui nous ont laissé, en général, de si nobles modèles dans leurs statues et dans leurs médaillons. Ils étalent beaux , parce qu'ils étaient heureux ; ils vivaient en bonne union avec leurs égaux , et avec popularité avec leurs citoyens. D'ailleurs il n'y avait point parmi eux d'institutions tristes , semblables à celles de nos collèges , qui défigurent à-la-fois toute la jeunesse d'une nation. 11 s'en faut bien que les descendants de ces mêmes peuples ressemblent aujourd'hui à leurs ancêtres, quoique le climat de leur pays n'ait point changé. C'est encore à des causes morales qu'il faut rapporter les physionomies singulièrement remarquables par leur dignité, des grands

DE L\ NATURE. igS

Migneurs de la cour de Louis XIY, comme on le voit "à leurs portraits. En général , les gens de qualité étant, par leur état, au-dessus, du reste de la nation , ne vivent pas sans cesse entre eux et avec les autres sujets au couteau tiré, comme la plupart de nos petits gentilsliommes campagnards. D^aiDeurs, ils sont, pour l'ordinaire, élevés dans la maison paternelle, sous Theureuse influence de l'éducation domestique, et loin de toute jalousie étrangère. Mais ceux du siècle de Louis XIV avaient cet avantage par-dessus leurs descendants , qu'ils se piquaient de bienfaisance et d'affabilité populaire , et d'être les patrons des talents et des vertus , par - tout où ils les rencontraient. Il n'y a peut-être pas une gi^ande maison de ce temps-là, qui ne puisse se glorifier d'avoir poussé en avant et mis en évidence quelque homme des familles du peuple, ou de la simple noblesse, qui est devenu célèbre dans les arts , dans les lettres , dans l'église ou dans les armes, par leur moyen. Ces grands agissaient ainsi à Timitation du roi , ou peut-être par un reste d'esprit de grandeur du gouvernement féodal qui finissait alors. Quoi qu'il en soit , ils ont été beaux , parce qu'ils ont eux-mêmes été contents et heureux ; et ce noble mouvement de leur ame vers la bienfaisance , a imprimé à leur physionomie un caractère majestueux , qui les distinguera toujours des siècles qui les

196 ÉTv4izs

ont précédés , et encore plus de celui qui les a suivis.

Ces observations ne sont pas de simples objeb de curiosité; elles sont bien plus importantes qu'on ne le croit ; car il s^ensuit que pour former dans une nation de beaux enfants, et par conséquent de beaux bonmies, au physique et au moral, il ne faut pas, comme le veulent quelques médecins, assujettir l'espèce humaine à des purgations régulières et à certains jours de la lune. Les enfants astreints à ces sortes de régi* mes , comme sont la plupart de ceux de nos mé^ decins et de nos apothicaires , ont tous des fi* gurcs de papier mâché ; et quand ils sont grands 1 ils ont des teints pâles , et des tempéraments cacochymes , comme leurs pères. Pour rendre les enfants beaux, il faut les rendre heureux au [^y* sique, et sur-tout au moral. 11 faut éloigner d'eux tous les sujets de chagrin , non pas en excitant en eux de dangereuses passions , comme on fait aux enfants gâtés , mais en les empêchant , au contraire , de se livrer avec excès à celles qui leur sont propres , que la société fait fermenter sans cesse , et sur-tout en ne leur en inspirant pas de plus fâcheuses que celles que leur a données la nature, telles que les études ennuyeuses et vaines, les émulations, les rivalités, etc.... Nous nous étendrons davantage ailleurs sur ce sujet important.

La laideur d'un enfant vient pi^esque toujoui«

de sa noQirice ou de son précepteur. J^ài quelquefois observé parmi tant de classes de la sociëtë, plus ou moins défigurées par nos institutions , des familles d^uue singul ière beauté. Lorsque j*en ai recherché la cause, j'ai trouvé que ces familles , quoique du peuple , étaient plus heureuses au moral que celles des autres citoyens ; que leurs enfants y étaient nourris par leurs mères; qu^ils apprenaient leur métier dans la maison paternelle ; qu'ils y étaient élevés avec beaucoup de douceur ; que leurs parents se chérissaient mutuellement , et qu'ils vivaient tous ensemble, malgré les peines de leur état, dans mie liberté et dans une union qui les rendaient bons , heureux et contents. J'en ai tiré cette autre conséquence , que nous jugions souvent bien faussement du b.onheur de la vie. En voyant, d'une part, un jardinier avec une figure d'empereur romain , et de l'autre un grand seigneur avec le masque d'un esclave , je pensais d'abord que la nature s^était trompée. Mais l'expérience prouve qae tel grand seigneur est , depuis sa naissance josqu^à sa mort , dans une suite de positions qui ne lui permettent pas de faire sa volonté trois fois par an : car il est obligé , dhs Tenfance , de £aiire celle de ses précepteurs et de ses maîtres ; et dans le reste de sa vie, celle de son prince, des ministres , de ses rivaux , et souvent celle de ses ennemis. Ainsi , il trouve une multitude do

igi^ ÉTUDES

chaînes dans ses dignités mêmes. D'un autre côté, il y a tel jardinier qui passe sa vie sans éprouver la moindre contradiction. Comme le centenierde rÉvangile, il dit à un serviteur : Venez ici, et il y vient ; et à un autre : Faites cela, et il le fait. Ceci prouve que la Providence a fait à nos passions mêmes une part bien différente de celle que la société leur présenle ; car souvent elle nous donne le plus dur esclavage à supporter au comble des honneurs; et dans les plus petites conditions, elle nous fait commander avec le plus d'empire.

Au reste, ceux qui ont été défigurés parles atteintes vicieuses de nos éducations et de nos habitudes, peuvent réformer leurs traits; et je dis ceci, sur-tout pour nos femmes qui, pour en venir à bout , mettent du blanc et du rouge ; et se font des physionomies de poupées sans caractère. Au fond elles ont raison, car il vaut mieux le cacher , que de montrer celui des passions cruelles qui souvent les dévorent , sur-tout aux yeux de tant d'hommes qui ne Tétudient que pour en abuser. Elles ont un moyen sûr de devenir des beautés d'une expression touchante. Cest d'être intérieurement bonnes, douces, compatissantes, sensibles, bienfaisantes et pieuses. Ces affections d'une ame vertueuse, imprimeront dans leurs traits des caractères célestes , qui seront beaux jusque dans l'extrême vieillesse.

J'ose dire même , que plus les gens laids an-

DE LA NATURE. 19g

ront des traits de laideur occasionés par les vices de leur éducation , plus ceux qu^ils acquerront par l'habitude de la vertu, produiront en eux de contrastes sublimes ; car , lorsque nous trouvons de la bonté sous un extérieur de dureté , nous sommes aussi agréablement surpris que lorsque nous rencontrons, sous des buissons épineux , des violettes ou des primevères. Telle était la sensation qu'on éprouvait en abordant le refrogné M, de Turenne ; et telle est, de nos jours, celle qu^inspirc le premier aspect d'un prince du nord , aussi célèbre par sa bonté, que le roi son frère Ta été par des victoires. Je ne doute pas que Textéricur repoussant de ces deux grands hommes , n'ait contribué adonner encore plus de saillie à l'excellence do leur cœur. Telle fut encore la beauté de Socrate , qui , avec les traits d^un débauché , ravissait ceux qui le regardaient, quand il parlait de la vertu.

Mais il ne faut pas feindre sur son visage de bonnes qualités , qu'on n'a pas dans le cœur. Cette beauté fausse produit un effet plus rebutant que la laideur la plus décidée ; car, lorsque, attirés par une bonté apparente , nous i*eiicontrons la mauvaise foi et la perfidie , nous sommes saisis d'horreur , comme loi^que sous des fleurs nous trouvons un serpent. Tel est le caractère odieux qu'on reproche en général aux courtisans.

La beauté morale est donc celle que nous de-

vons nous efforcer d^ acquérir, afin que se» raycm divins puissent se répandre dans nos actions et dans nos traits. On a beau vanter, dans un prince même, la naissance, les richesses, le crédit, Tesprit; le peuple, pour le connaître, vent le voir au visage. Le peuple n'en juge que par la physionomie : elle est par tout pays la premiire, et souvent la dernière lettre de reconunandation.

DES GOïïCERTS.

Le concert est un ordre formé de plusieurs harmonies de divers genres. Il diffère de Tordre simple, en ce que celui-ci n'est souvent qo*une suite d'harmonies de la même espèce.

Chaque ouvrage particulier de la natare présente, en différents genres, des harmonies, des consonnances, des contrastes, et forme un véritable concert. C'est ce que nous développerons dans FËtude des plantes. Nous pouvons remar^ quer, dès à présent, au sujet de ces harmonies et de ces contrastes, que les végétaux dont les fleurs ont le moins d'éclat, sont habités par les animaui dont les couleurs sont les plus brillantes ; et au contraire, que les végétaux dont les fleurs sont les plus colorées, servent d'asyle aux animaux les plus rembrunis. C'est ce qui est évident dans les pays situés entre les tropiques, dont les arbres et les herbes, qui ont peu de fleurs apparentes, nour-

vissent des oiseaux, des insectes, et jusqu^à des ^nges qui ont les plus ^4ves couleurs. C^est dans les teires de Tlnde, que le paon étale son magnîiiqiie plumage sur des buissons dont la %'erdure est brûlëç par le soleil; c'est dans les mêmes climats que les aras, les loris, les perroquets émaillés de mille couleurs, se perchent sur les rameaux gris des palmiers, et que des nuées de petites perruches, vertes comme des émeraudes, viennent s^abattre sur Fherbe des campagnes jaunies par les longues ardeurs de Télé. Dans nos pays tempérés, au contraire , la plupart de nos oiseaux ont des couleurs ternes, parce que la plupart de nos végétaux ont des fleurs et des fruits vivement colorés. Il est trcs-rcmarquable que ceux de nos oiseatEK et de nos insectes qui ont des couleurs vives, habitent, pour Fordînairc, des végétaux sans fleurs apparentes. Ainsi, le coq de bruyère brille sur la verdure grise des pins, dont les pommes lui servent de nourriture. Le chardonneret fait son nid dans le rude chardon à bonnetier. La plus belle de nos chenilles, qui est marbrée d'écarlate , se trouve sur une espèce de tidiymale qui croît, pour l'ordinaire, dans les sables et dans les grès de la forêt de Fontainebleau. An contraire, nos oiseaux à teintes rembrunies, habitent des arbrisseaux à fleurs éclatantes. Le bouvreuil, à tête noire, fait son nid dans Tépine blanche , et cet aimable oiseau consonne et con-

trastc encore très-agréablement avec cet ari>iVi seau épineux 9 par son poitrail ensanglanté et'pv la douceur de sou chant. Le rossignol, au plumage brun, aime à se nicher dans le rosier, suivant la tradition des poëtes orientaux, qui ont Fait de jolies fables sur les amours de ce mélancolique oiseau ))our la rose. Je pourrais oiTrir ici une multitude d\iutrcs hannonies semblables, tant sur les animaux de notre pays, que des pays étrangci's. J'en ai recueilli un assez grand nonibre ; mais j'avoue qu'elles sont trop incomplètes, pour que j'en puisse former le concert entier d'une plante. J'en dirai cependant quelque chose de plus étendu à l'article des végétaux. Je ne citerai ici qu'un exemple, qui prouve incontestablement l'existence de ces lois harmoniques de la nature : c\\st qu'elles sul>sistent dans les lieux même qui ne sont pas vus du soleil. On trouve toujours, dans les souterrains de la taupe, des débris droguons de colchique, auprès du nid de ses petits. Or, qu'on examine toutes les plantes qui ont coutume de croître dans nosprairies, on n'en verra point qui aient plus d'harmonies et de contrastes avec la couleur noire de la taupe, que les Heurs blanches, ])ur|)urines et liliacées du colchique. Le colchique donne encore un puissant nu)\ en de iléfense à la faible taupe , conti*e le chien :*ou ennemi naturel, qui quête toujours après elle dans les prairies; car cette plante l'empoisonne

DE L\ NATlTUft. 2o3

mkû en mange. Voilà pourquoi on appelle aussi le «olchique, iuc-chicn. La taupe trouve donc des ^Vres pour ses besoins, et une protection contre ses ennemis dans le colchique , ainsi que le bouvreuil, dans répine blanche. Ces harmonies ne -sont pas seulement des objets tres-agreables de spéculation; on en peut tirer une foule d'utilités: car il s^ensuit, par exemple, de ce qi^e nous venons de dire, qu6f, pour attirer des bouvi^euils dans un bocage, il faut y planter de Tépinc blanche « et que, pour chasser les taupes d'une prairie, il n'y a qu^'à y détruire les ognous de colchique.

Si Ton ajoute à chaque piaule ses harmonies élémentaires, telles que colles de la saison où elle parait, du site où elle végète; les effets des rosées et les reflets de la lumière sur son feuillage ; les mouvements qu'elle éprouve par l'action des vents; ses contrastes el ses consonnances avec d^autres plantes et avec les quadrupèdes, les oiseaux et les insectes qui hii sont propres ; on verra se former autour d'elle un concert ravissant dont les accords nous sont encore inconnus. (]e n'est cependant qu'en suivant cette marche, qu'on peut parvenir à jeter un coup-d'oeil dans l'immense et merveilleux édifice de la natuiT. J'exhorte les naturalistes, les amateurs des jardins, les peintres, les poètes même a l'étudier ainsi, et a puiser à celle source intarissable de goût et d'agiT-

2o4 £TUD£S

ment. Ils verront de nouveaux inondes se pràeiter à eux ; et sans sortir de leur horizon, ib feront des découvertes plus curieuses que n'M renferment nos livres et nos cabinets, où les productions de Tunivcrs sont morcelées et séquestrées dans les petits tiroirs de nos systèmes méciniques.

Je ne sais maintenant quel nom je dois donner aux convenances que ces concerts particuliers ont avec Thomme. Il est certain quMl n*y a point d'ouvrage de la nature qui ne renforce son concert particulier, ou, si Ton veut, son caractère naturel, par Thabitation de Thomme, et quinV joute, à son tour, à Tliabitation de Thomme, quelque expression de grandeur, de gaieté, de terreur ou de majesté. Il n'y a point de prairie qu'une danse de bergères ne rende plus riante, ni de lemp(^te que le naufrage d'une barque ne ronde plus terrible. La nature élève le caractère physique do ses ouvrages à un caractère moral sublime, on les réunissant autour de l'homme. Ce n'est pas ici le Hou de m'occuper de ce nouvel ordre do sonlimenls. Il me suffira d'obser\'er que, non-seulomenl elle emploie des concerts particuliers pour exprimer en détail les caractères de ses ouvrages; mais, quand elle veut exprimer ce» mi^mes caractères on grand, elle rassemble une multitude d'harmonies et de contrastes du mOmo genre , pour on former un concert gêné-

DE LA NATIîRE. 2o5

■al qui n*a qu'une seule expression, quelque Stendu que soit le champ de son tableau.

Ainsi, par exemple , pour exprimer le carac* kère malfaisant d'une plante vénéneuse « elle y rassemble des oppositions heurtées de formes et de couleurs, qui sont des signes de malfaisance ; telles que les formes rentrantes et hérissées, les couleurs livides, les verts âtres et frappés de

blanc et de noir, les odeurs virulentes Mais

i|Qaiid elle veut caractériser des paysages entiers qui sont malsains, elle y réunit une multitude de diasonances semblables. L'air y est couvert de brouillards épais; les eaux ternies n'y exhalent qpe des odeurs nauséabondes ; il ne croit, sur ses terres putréfiées, que des végétaux déplaisants, tek que le dracunculus, dont la fleur présente la forme , la couleur et Todeur d'un ulcère. Si quelques ari>res s'élèvent dans son atniosplière nébuleuse , ce ne sont que des ifs , dont les troncs rouges et enfumés semblent avoir été incendiés, et dont le noir feuillage ne sert d*asyle qu'aux Uboux. Si Ton voit quelques autres animaux chercher des retraites sous leui^ ombres , ce sont des œnt-pieds couleur de sang, ou des crapauds qui se traînent sur le sol humide et pourri, (j'est par ces signes , ou par d'autres équivalents , que la nature écarte l'homme des lieux nuisibles.

Veut-elle lui donner sur la mer le^ signal d'une tempête : comme elle a opposé « dans les bétes

2o6 ÉTUDES

féroces, le feu des yeux à Tépaisseur des soitfcils, les bandes et les marbrures dont elles sont peintes, à la couleur fauve de leur peau, et k silence de leurs mouvements aux rugissements de leurs voix ; elle rassemble de même, dans le ciel et sur les eaux, une multitude d^ oppositions heurtées, qui annoncent de concert la destruction. Des nuages sombres traversent les airs en formes horribles de dragons. On y voit jaillir cà et là le feu pâle des éclairs. Le biniit du tonnerre, qu'ib portent dans leurs flancs, retentit comme le lûgissement du lion céleste : Fastre du jour, qui paraît à peine à travers leurs voiles plurieux et multipliés, laisse échapper de longs rayons d'une lumière blafarde. La surface plombée de la mer se creuse et se sillonne de larges écumes blanches. De sourds gémissements semblent sortir de ses flots. Les noirs ccueils blanchissent au loin, et font entendre des bruits affreux, entrecoupés de lugubres silences. La mer, qui les couvre et les découvre tour-à-tour, fait apparaître à la lumière du jour leurs fondements caverneux. Le lomb de Norwègc se perche sur la pointe de leurs rochcrSi et fait entendre ses cris alarmants, semblables à ceux d'un homme qui se noie. L'orfraie marine s'élève au haut des airs, et n'osant s'abandonner à l'impétuosité des venis, elle lutte, en jetant des voix plaintives, contre la tempête qui fait ployer ses ailes. La noire procellaria voltige en rasant

DE LA NATURt. 207

JL*ëcuine des flots, et cherche au fond de leurs moiliiles vallées des abris contre la fureur des vents. "^i ce petit et faible oiseau aperçoit un vaisseau au ^^AÛlieu de la mer, il vient se réfugier le long de sa Jcarène ; et pour prix de Tasyle qu^il lui demande, il lui annonce la tempête avant qu'elle arrive.

La nature proportionne toujours les signes de .destruction à la grandeur du danger. Ainsi , par exemple , les signes de tempête du cap de Bonne- Espérance surpassent en beaucoup de points ceux de nos côtes. 11 s'en faut bien que le célèbre Yemet, qui nous a offert tant de tableaux effrayants de la mer , nous en ait peint toutes les horreurs. Chaque tempête a son caractère particulier dans chaque parage : autres sont les tempêtes du cap de Bonne-£spérance et celles du cap Hom, de la mer Baltique et de la Méditerranée , du banc de Terre-Neuve et de la côte d'Afrique. Elles diffèrent encore suivant les saisons , et même suivant les heures du jour. Celles de rété ne sont point les mêmes que celles de ITiiver ; et autre est le spectacle d'une mer irritée, luisante en plein midi sous les rayons du soleil , et celui de la même mer éclairée , au milieu de la nuit d^un seul coup de tonnerre. Mais vous reconnaissez dans toutes, les oppositions heurtées dont j'ai parlé.

Tsà remarqué une chose dans les tempêtes du cap de Bonne-Espérance , qui appuie admirable-

ment tout ce que j^ai avancé jusquHci sur les principes de la discorde et de rtiarmonie , et qui péri faire naître de profondes réflexions à quelque de plus habile que moi. Ccst<iue la nature a^ compagne souvent les signes du désordre qui bouleverse ses mers, par des expressions agréables d^harmonie qui en redoublent rhcnrreur. Ainsi , par exemple , dans les deux tempêtes que j'y ai essuyées, je n'y ai point vu le ciel obscurci par de sombres nuages , ni ces nuages sillonnés par le feu alternatif des éclairs ; ni une mer sale et plombée , comme dans les tempêtes de nos climats. Le ciel , au contraire , y était d'un bleu fin , et la mer azurée ; il n'y avait d'autres nuages en l'air que de petites fumées rousses, obscures à leur centre , et éclairées sur leurs bords de l'éclat jaune du cuivre poli. Elles partaient d'un seul point de l'horizon, et traversaient le ciel avec la rapidité d'un oiseau. Quand le tonnerre brisa notre grand mât, au milieu de la nuit, il ne roula point et ne fit d'autre bruit que celui d'un canon qu'on aurait tiré prrs de nous. Deux autres coups qui avaient précédé celui-ci , n'en avaient pas fait davantage. C'était au mois de juin, c'est-à-dire, dans l'hiver du cap de Bonne-Espérance. J'y éprouvai une autre tempête en repassant dans le mois de janvier, qui est le milieu de l'été de ce pays-là. Le fond du ciel en était bleu comme dans la première.

DE LA NATUHK. 209

et on ne voyait que cinq ou six nuages sur Tholîzon ; mais chacun ^qux , blanc , noir , caver* neux , et d^une grandeur énorme , ressemblait à une portion des Alpes suspendue en Tair. Celleci était bien moins violente que Tautre , avec ses petites fumées rousses. Dans toutes les deux , la mer était azurée comme le ciel ; et sur les crêtes de ses grands flots , hérissés en jets d^eaux , se formaient des arcs-en-ciel très-colorés. Ces tempêtes, au milieu de la lumière, sont plus affreuses qu'on ne le peut dire. L'amc se trouble de voir des signes de calme , devenus des signes de tempête ; Tazur dans les cieux , et l'arc-enciel sur les flots. Les principes de Tharmonie paraissent bouleversés ; la nature semble s'y revêtir d'un caractère perfide , et couvrir la fureur sous les apparences de la bienveillance. Les écueils de ces parages ont les mêmes contrastes. Jean- Hugues de Linschoten , qui vit de près ceux de la Juive , dans le canal Mosambique , contre lesquels il pensa périr , dit qu ils sont hideux à voir, étant noirs , blancs et verts. Ainsi la nature augmente les caractères de la tciTeur, en y mêlant des expressions agréables.

11 y a encore en ceci quelque chose d'essentiel à observer ; c'est qu'elle met , dans les grandes scènes d'épouvante , le terrible de près , et Fagréable au loin, le bouleversement sur la mer , et la sérénité dans le ciel. £lie donne aussi 2* i4

une grande extension au sentiment du désordre ; car on ne prévoit point de fin à de pareilles tempêtes. Tout dépend de la première impubion que nous éprouvons. Le sentiment de Tinfini qui est en^nouSt et qui veut toujours se propager au loin , cherche à fuir le mal physique qui l'environne ; maïs repoussé ^ en quelque sorte , par la sérénité de Thoriaon trompeur , il revient sur lui-même et donne plus de profondeur aux affections pénibles qu'il éprouve , dont la source lui parait invariable. Tel est le géant des tempêtes , que la nature avait placé à Tentrée des mers de Tlndc, et que le Camoëns a si bien décrit. La nature produit des effets contraires dans nos climats ; car elle redouble , Thiver , notre repos dans nos maisons , en couvrant le ciel de nuées sombres et pluvieuses. Tout dépend de la première impulsion que reçoit Tame. Lucrèce a eu raison de dire que notre plaisir et notre sécurité augmentent sur le rivage i la vue d'une tempête. Ainsi, un peintre qui voudrait renforcer dans un tableau , l'agrément d'un paysage et le bonheur de ses habitants , n'aurait qu'à représenter au loin un vaisseau battu par les vents et par une mer irritée ; le bonheur des bergers j redoublerait par le malheur des matelots. Mais s'il voulait au contraire augmenter l'horreur d'une tempête, il faudrait qu'il opposât au nuUiear des matelots le bonheur des bergers, et qu'il

D£ LA NATURE. 2tII

mit le vaisseau entre le spectateur et le paysage. Le premier sentiment dépend de la première impulsion ; et le fond contrastant de la scène, loin de le dénaturer, ne fait que lui donner plus d'énergie en le répercutant sur luimême. Ainsi on peut , avec les mêmes objets placés diversement y produire des effets direc** tement opposés.

Si la nature , en plaçant quelques harmonies agréables dans des scènes de discorde, en redouble la confusion ; telles que la couleur verte dans les écueils de la Juive , ou Tazur dans les tempêtes du Cap , elle jette souvent quelque discordance dans ses concerts les plus aimables, pour en relever Tagrément. Ainsi , une chute d'eau bruyante qui se piTcipite dans une tranquille vallée , ou un âpre et noir rocher qui s'élève au milieu d^une plaine de verdure, ajoute à la beauté d'un paysage. C^est ainsi qu'un signe sur un beau visage le rend plus piquant. D'habiles artistes ont imité heureusement ces contrastes harmoniques. Quand Gallot a voulu redoubler l'horreur de ses scènes infernales, il a mis au milieu de leurs démons, la tête d'une jolie femme sur la carcasse d'un animal. Au contraire , de fameux peintres , chez les Grecs , pour rendre Vénus plus intéressante , la représentaieut avec les' yeux qn peu louches.

la nature n^emploie d'affireux contrastes, que

pour éloigner Thomme de quelque site përilleot. Dans tout le reste de ses ouvrages , elle ne rassemble que des médium harmoniques. Je ne m^engagerai pas dans Texamen de leurs divers concerts ; c'est un sujet d'une richesse inépuisable. Il suflit à mon ignorance d'avoir indiqué quelques-uns de leurs principes. Cependant j'essaierai de tracer une légère esquisse de la manière dont elle harmonie nos moissons , qui , étant les ouvrages de notre agriculture , semblent livrées à la monotonie qui caractérise la plupart des ouvrages de Thomme.

Il est d'abord remarquable que nous y trouverons cette charmante nuance de vert , qui naît de l'alliance de deux couleurs primordiales opposées , qui sont le jaune et le bleu. Cette couleur harmonique se décompose à son tour par une autre métamorphose , vers le temps de la moisson , en' trois couleurs primordiales ; qui sont le jaune des blés, le rouge des coquelicots , et l'azur des bluets. Ces deux plantes se trouvent toujours dans les blés de l'Europe , quelque soin que les laboureurs prennent de les sarcler et de les vanner. Elles forment , par leur harmonie , une teinte pourpre très-riche ; qui se détache admirablement sur la couleur fauve des moissons. Si on étudie ces deux plantesà part , on trouvera entre elles beaucoup de contrastes particuliers ; carie bluet a ses feuilles menues, et le pavot les a larges

DE LA NATURE. 2l3

et dëcoupëes : le Lluct a les corolles de ses fleurs rayonnantes et d'un bleu tendre, et le pavot a les siennes larges et d'un rouge fonce : le bluet jette SCS tiges divergentes , et le pavot les porte droites. On trouve encore dans les blés, la nielle qui sMlève à la hauteur de leurs épis , avec de jolies fleurs purpurines en trompettes ; et le convolvulus à fleurs couleur de chair , qui grimpe autour djB leurs chalumeaux , et les entoure de verdure comme des thyrscs. 11 y a encore plusieurs autres végétaux qui ont coutume d'y croître, et d'y former d^ agréables contrastes ; la plupart exhalent de douces odeurs , et quand le vent les agite , vous diriez, à leurs ondulations, d'une mer de verdure et de fleurs. Joignez -y un certain frissoimement d'épis fort agréable , qui invite au sommeil par un doux murmure.

Ces aimables forets ne sont pas sans habitants. On voit courir, sous leui-s ombrages, le scarabée vert, à raies d'or, et le monocéros, couleur de café brûlé. Ce dernier insecte se plait dans les fumiers de cheval , et il porte sur sa tête un soc dont il remue la terre comme un laboureur. 11 y a encore plusieurs contrastes charmants dans les mouches et les papillons qui sont attirés par les fleurs des moissons, et dans les mœurs des oiseaux qui les habitent. L'hirondelle voyageuse plane sans cesse à leur surface ondoyante, comme sur un lac , tandis que l'alouette sédentaire s'é-

2l4 ETUDES

lève h pic au-dessus d'elles, en chantant & la vue de son nid. Là perdrix domiciliée et la caille pas- 82igère y nourrissent également leurs petits. Souvent un lièvre place son gîte dans leur vomnage, et y broute en paix les laiterons.

Ces animaux ont avec Fhomme des relations d*utilitd, par leur fécondité et leurs fourrures. Il est remarquable qu^on les trouve dans toutes les moissons de TEurope , et que leurs espèces sont variées comme les différents sites que Thomme devait habiter; car il y a des espèces différentes de cailles, de perdrix, d'alouettes, d'hirondelles et de lièvres, pour les plaines, les montagnes, les landes, les prairies, les forêts et les rochers.

Quant aux blés, ils ont des rapports innombrables avec les besoins de Thomme et de ses animaux domestiques. Us ne sont ni trop h«iuts ni trop bas pour sa taille. Us sont faciles à maniei et à recueillir. Ils donnent des grains à sa poule, du son à son porc , du fourrage et des litières â son cheval et à son bœuf. Cliaque plante qui y croît, a des vertus particulièrement assorties aux maladies auxquelles les laboureurs sont sujets. Le pavot des champs guérit la pleurésie : il procure le sommeil: il apaise les hémorrhagics et les crachements de sang. Le bluet est diurétique, Ttilnérairc , cordial et rafraîchissant: il guérit les piqûres des bêles venimeuses et Finflammation

4es yeux. Ainsi un laboureur trouve toute sa pharmacie dans ses guëréts.

La culture des blés lui pi^ésente bien d*auires concerts agréables avec la vie humaine. 11 connaît, à leurs ombres , les heures du jour, à leurs accroissements, les rapides saisons; et il ne compte ses années fugitives cpio par leurs récolles innocentes. 11 ne craint point, comme d«ins les villes, un hymen infidèle, ou une postérité trop nom* breuse. Ses travaux sont toujours surpassés par les bienfaits de la nature. Des que le soleil est au signe de la Vierge , il rassemble ses parents , il invite ses voisins ; et des Taurorc , il entre avec eux, la faucille à la main, dans ses blés mûrs. Son cœur palpite de joie en voyant ses gerbes s'accumuler, et ses enfants danser autour d'elles, couronnés de bluets et de coquelicots : leurs jeux lui rappellent ceux de son premier âge, et la mémoire de ses vertueux ancêtres , qu'il espère revoir un jour dans un monde plus heureux. 11 ne doute pas qu'il n'y ait un Dieu, à la vue de ses moissons; et aux douces époques qu'elles ramonent à son souvenir, il le remercie d'avoir lié la société passagère des hommes par une chaîne étemelle de bienfaits.

Prés fleuris, majestueuses et murmurantes forêts, fontaines moussues, sauvages rochers fréquentés de la seule colombe, aimables solitudes, qui aousravissez par d'ineffables concerts; heureu X

.Îil6 ETUDES

qui pourra lever le voile qui couvre vos charmes secrets ! mais plus heureux encore celui qui peut les goûter en paix dans le patrimoine desespères!

DE QUELQUES AUT^lES LOIS DE LA NATUEE,

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