‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 3)Chapitre 3 sur 20 · DE LA CONVENANCE · texte numérisé non relu

DE LA CONVENANCE

Quoique la convenance soit une perception de

notre raison > je la mets à la tête des lois physiques, parce qu'elle est le premier sentiment que nous cherchons à satisfaire en examinant les objets de la nature. Il y a même une si grande connexion entre le physique de ces objets et rinstinct de tout être sensible , qu'une simple couleur suffit pour mettre en mouvement les passions des animaux. La couleur rouge met les taureaux en fureur, et rappelle à la plupart des poissons et des oiseaux des idées de proie. Les objets de la nature développent dans rhomme un sentiment d'un ordre supérieur , indépendant de ses besoins ; c'est celui de la convenance. C'est avec les convenances multipliées de la nature que l'homme a formé sa propre raison ; car raison ne signifie autre chose que le rapport ou la carwe^ nonce des êtres. Ainsi , par exemple , si j'examine un quadrupède , les paupières de ^^^ yeux, qu'il hausse ou baisse à volonté , me présentent des convenances avec la lumière ; les formes de ses pieds m'en montrent d'autres avec le sol qu'il habite. Je ne peux en avoir d'idée déterminée, que je ne rassemble , à son sujet , plusieurs sentiments de convenance ou de disconvenance. Les objets même les plus matériels, et qui n^ont, pour ainsi dire , point de formes décidées , ne peuvent se présenter à nous sans ces relations intellectuelles. Une grotte rustique , ou un rocher escarpé , nous plaisent ou nous déplaisent >

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en nous présentant des idées de repos ou d^obscurité , de perspective ou de précipice.

Les animaux ne sont sensibles qu^aux objets tpii ont des convenances particulières avec leurs besoins. On peut dire qu'ils ont, à cet égard , une portion de raison aussi parfaite que la nôtre. Si Newton eût été une abeille, il n'eût pu faire, avec toute sa géométrie , son alvéole dans une ruche , qu^en lui donnant , comme la mouche à miel , six pans égaux. Mais Fhomme diffère des animaux , en ce qu'il étend ce sentiment de convenance à tontes les relations de la nature , quelque étrangères qu'elles soient avec ses besoins. C'est cette extension de raison qui lui a fait donner , par excellence , le nom d'animal raisonnable.

A la vérité , si toutes les raisons particulières des animaux étaient réunies , il y a apparence qu'elles l'emporteraient sur la raison générale de l'homme , puisque celui-ci n'a imaginé la plupart de ses arts et de ses métiers , qu'en imitant leurs travaux ; que d'ailleurs les animaux naissent tous avec leur propre industrie , tandis que l'homme est obligé d'acquérir la sienne avec beaucoup de temps et de réflexion , et , comme je l'ai dit, par l'imitation de celle d'autrui. Mais l'homme les surpasse , non-seulement en réunissant en lui seul l'intelligence qui est éparse chez eux tous , mais en remontant jusqu'à la source de toutes les convenances, qui est la divinité

mi^.me. Le seul caractère qui distingue essentiel* lement Thomme des animaux , c^est qu^il est un être religieux.

Aucun animal ne partage avec lui cette faculté sublime. On peut la considérer comme le principe de Tintelligence humaine. C'est par elle que rhomme s'est élevé au-dessus de Tinstinct des bêles , jusqu à concevoir les plans généraux de la nature ; et qu'il lui a soupçonné un oixire ^ dès qu'il lui a entrevu un auteur. C'est par elle qu'il a osé employer le feu comme le premier des agents, traverser les mers , donner une nouvelle face à la terre par l'agriculture , soumettre à son empire tous les animaux, fonder sa société sur une religion , et qu'il a tenté de s'é«lever jusqu'à la divinité par ses vertus. Ce n^est point , comme on le croit , la nature qui a dV bord montré Dieu à l'homme , mais c'est le sentiment de la divinité dans l'homme qui lui a indiqué l'ordre de la nature. Les Sauvages sont religieux bien avant d'être physiciens.

Ainsi , par le sentiment de cette convenance universelle, l'homme est frappé de tontes les convenances possibles , quoiqu'elles lui soient étrangères. L'histoire d'un insecte l'intéress 3; et s'il ne s'occupe pas de tous les insectes qui l'environnent, c'est qu'il n'aperçoit pas leurs relations , à moins que quelque Réaumur ne les lui mette en évidence ; ou bien , c'est que Tha-

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bilude de les voir les lui rend insipides , ou que les préjugés les lui rendent odieux et mëprisablés; car il est encore plus ému par les idëes morales que par les physiques, et par les passions que par sa raison.

Nous remarquerons encore que tous les sentiments de convenance naissent dans Thomme , à l'aspect de quelque utilitë qui souvent n'a aucun rapport avec ses besoins ; il s'ensuit que Thomme est bon de sa nature , par cela même qu'il est raisonnable , puisqu'à Taspect d'une convenance qui lui est étrangère , il éprouve un sentiment de plaisir. C'est par ce sentiment naturel de bonté , que la vue d'un animal bien proportionné nous donne des sensations agréables , qui augmentent à mesure qu'il nous développe son instinct. Nous aimons à voir une tour* terelle dans une volière ; mais cet oiseau nous plait encore davantage dans les forêts , lorsque l'amour le fait murmurer au haut d'un orme , on que nous l'y apercevons occupé à faire le nid de ses petits avec toute la sollicitude de l'amour maternel.

G*est encore par une suite de cette bonté naturelle , que la disconvenance nous donne un sentiment pénible qui naît toujours à la vue de quelque mal. Ainsi , la vue d'un monstre nous choque. Nous souffrons de voir un animal à qui il manque on pied ou un œil. Ce sentiment est indé-

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pendant de toute iàée de douleur relative à nous, quoi qu^en disent quelques philosophes ; car nous souffrons, quoique nous sachions qu'il est venu ainsi au monde. Nous souffrons même à la vue do désordre dans les objets insensibles. Des plantes flétries, des arbres mutilés, un édifice mal ordonné , nous font de la peine à voir. Ces sentiments ne sont altérés dans Thomme que par les préjugés ou par l'éducation.

DE rORDRE.

Une suite de convenances qui ont un centre commun , forme Tordre. Il y a des convenances dans les membres d'un animal ; mais il n'y a d^ordrë que dans son corps. La convenance est dans le détail , et l'ordre dans l'ensemble. L'ordre étend notre plaisir, en rassemblant un grand nombre de convenances , et il le fixe en les déterminant vers un centre. Il nous montre à-la-fois, 'dans un seul objet, une suite de convenances particulières, et la convenance principale où elles se rapportent toutes. Ainsi l'ordre nous plaît, comme à des êtres doués d'unq raison qui embrasse toute la nature » et il nous plait peut être encore davantage, comme à des êtres faibles qui n'en peuvent saisir à-la-fois qu'un seul point.

Mous voyons, par exemple, avec plaisir les relations de la trompe d'une abeille avec les nec« laircs des fleurs ; celles de ses cuisses creusées en

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cuillers et h^rissi^es de poils, avec les poussières des ëtamines qu clic y entasse ; de ses quatre ailes, avec le butin dont elle est chargi^e ( secours que la nature a refusé aux mouches cpii volent à vide , et qui, pour cette raison, n'en ont que deux *); enfin Tusage du long aiguillon qu'elle a re(;u pour la défense de son bien, et toutes les convenances dWganes de ce petit insecte, qui sont pliui iiigénieusesetplusmultipliécsquccellesdes plus grands animaux. Mais Tintéret s'accroît, lorscpic iu)us la voyons toute couverte d'une poussière jaune, les cuisses pendantes, et h demi accablée de son fardeau, prendre sa volée dans les airs, traverser des plaines, des rivi^rcs et de sond>res bocages, sous des rhumbs de vent qui lui sont connus, et aborder en murmurant, au tronc caverneux de quelque vieux chihie. C'est là que nous apercevons un autre ordre, ù la vue d'une multitude de petits individus semblables à elle , qui y entrent et qui en sortent, occupés des travaux d'une ruche. Celle dont nous admirions les convenances particulières, n'est qu'un membre d'une nombreuse république, et sa république n'est elle-même cpi'une petite colonie de la nation iunnense des abeilles, éparsesur toute la terre, depuis la Ligne jusqu'aux bords de la Mer - Glaciale. Elle y est répartie en

^ La demoiif llo aqiiatiqno n luire nif*nivni quatre allrn , parce qo'elle voie aiuii cliargéo de buliii. Je lui ai vu prendre en l'air lies papilloni.

diverses espèces , aux diverses espèces de fleun; car il y en a qui; ëtant destinées i vivre sur des fleurs sans profondeur, telles que les fleurs m* diées, sont années de cinq crochets pour ne pas glisser sur leurs pétales. D^autres , au contraire « comme les abeilles de TÂmérique, n'ont point d^aiguillons ^ parce qu elles placent leurs ruches dans des troncs d'arbres épineux qui y sont fort communs: ce sont les arbres qui portent leurs dé* fenses. Il y a bien d'autres convenances parmi les autres espèces d^abeillcs, qui nous sont tout*à*fsit inconnues. Cependant, cette grande nation, si va* riée dans ses colonies, et si étendue dans ses pos* i sessions, n'est qu'une bien petite famille de la i classe des mouches, dont nous connaissons, dans notre seul climat, près de six mille espèces, la plupart aussi distinctes les unes des autres , en formes et en instincts, que les abeilles elles-mémei le sont des autres mouches. Si nous comparions les relations de cette classe volatile si nombreuse avec toutes les parties du règne végétal et animal, nous trouverions une multitude innombrable d'ordres différents de convenances ; et si nous les joignions à ceux que nous présenteraient les légions des papillons , des scarabées , des saute* relies et des autres insectes qui volent aussi , nous \ les multiplierions à l'infini. Cependant , tout cela serait peu de chose , comparé aux industries des autres insectes qui rampent, qui sautent, qui na-

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gent, qui grimpent, qui marchent, qui sont immobiles, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des premiers ; et Thistoire de ceux - ci , jointe à celle des autres , ne serait encott que celle du petit peuple de cette grande république du monde , remplie de flottes innombrables de poissons, et de légions infinies de quadrupèdes, d'amphibies et d^oiseaux. Toutes leurs classes, avec leurs divisions et subdivisions, dont le moindre individu présente une sphère trèsétendue de convenances, ne sont elles-mêmes que des convenances particulières , des rayons et des points de la sphère générale , dont Thommc seul occupe le centre, et entrevoit Timmensité.

Il résulte du sentiment de Tordre général deux autres sentiments : Tun , qui nous jette insensiblement dans le sein de la Divinité ; et Tautre , qui nous ramène à nos besoins ; Fun , qui nous montre pour cause un être infini en intelligence hors de nous; et l'autre, pour fin un être très -borné dans nousHmêmes. Ces deux sentiments caractérisent les deux puissances, spirituelle et corporelle , qui composent Thomme. Ce n'est pas ici le i' lieu de les développer; il me suffit de remarquer I que ces deux sentiments naturels sont les sources é générales du plaisir que nous donne Tordre de la es nature. Les animaux ne sont touches que du se- ^ cond, dans un degré fort borné.

f^ Une abeille a le sentiment de l'ordre de sa ruche;

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mais elle ne connaît rien au-delà. Elle ignore celui qui dirige les fourmis dans leur fourmilière, quoiqu'elle les ait vues souvent occupées de leurs travaux. Elle irait en vain , après le renversement de sa ruche, se réfugier, comme républicaipe, au milieu de leur république. En vain, dans son malheur, elle leur ferait valoir les qualités, qui lui sont communes avec elles et qui font fleurir les sociétés, la tempérance, le goût du travail, Tamour de la patrie, et sur-tout celui de Tégalité, joint à des talents supérieurs ; elle n^ éprouverait de leur part ni hospitalité , ni considération , ni pitié ; elle ne trouverait pas même d'asylc parmi d^autres abeilles d^une espèce différente ; car chaque espèce a sa sphère qui lui est assignée , et c^est par un effet de la sagesse de la nature ; car autrement, les espèces les mieux organisées ou les plus fortes chasseraient les autres de leurs domaines. Il résulte de là, que la société des animaux ne peut subsister que par des passions, et celle des hommes que par des vertus. L'homme seul , de tous les animaux, a le sentiment de Tordre universel, qui est celui de la Divinité même ; et en portant par toute la terre les vertus qui en sont les fruits, quelles que soient les différences que les préjugés mettent entre les hommes, il est sûr de rappro* cher de lui tous les cœurs. C'est par ce sentiment de Tordre universel qui a dirigé votre vie , que vous êtes devenus les hommes de toutes les oa^

tions, et que vous nous intéressez encore lors même que vous n'êtes plus, Aristide, Socrate, Marc-Aurèle, divin Fënélon ; et vous aussi, infortuné Jean-Jacques !

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