DE L'HARMONIE
La nature oppose les êtres les uns aux autres , afin de produire entre eux des convenances. Cette loi a ëtc connue dans la plus haute antiquité. On la trouve en plusieurs endroits de TÉcriture sainte. La voici dans un passage de T Ecclésiastique : *
ir i5. OmnU duplîc» , vnuin contra unum, et non fccit qufijqiuni
« Chaque chose a ion contraire ; Tune ctt opposée à Tantre, et rien ne » manque aux œuvres de Dieu. »
Je regarde cette grande vérité comme la clef de toute la pliilosophie. Elle a été aussi féconde en découvertes que cette autre : « Kien n'a été fait . n en vain.» Elle est la source du goût dans les arts et dans Féloquence. C'est des contraires que naissent les plaisirs de la vue , de Touïc , du toucher, du goût, et tous les attraits de la beauté, en quelque genre que ce soit. Mais c'est aussi dos contraires que viennent la laideur, la discorde, et toutes les sensations qui nous déplaisent. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que la nature emploie les
^ Ciap, %uu 2*. 5
mêmes causes pour produire des effets si diffërenls. Quand elle oppose les contraires, elle £ût naître en nous des affections douloureuses, et elle nous en fait éprouver d'agréables lorsqu'elle les confond. De l'opposition des contraires naît la discorde, et de leur réunion Tharmonie.
Cherchons dans la nature quelques preuves de cette grande loi. Le froid est opposé au chaud, la lumière aux ténèbres , la terre à Teau , et rharmonie de ces éléments contraires produit des effeti ravissants ; mais si le froid succède rapidement à la chaleur, ou la chaleur au froid , la plupart des végétaux et des animaux, exposés à ces révolutions subites , courent risque de périr. La lumière du soleil est agréable ; mais si un nuage noir tranche avec l'éclat de ses rayons, ou si des feux vife brillent au sein d'une nuée obscure, tels que ceux des éclairs, notre vue éprouve, dans les deux cas, des sensations pénibles. L'effroi de l'orage augmente, si le tonnerre y joint ses terribles éclats, entre* mêlés de silences ; et il redouble, si les oppositions de ces feux et de ces obscurités , de ces tumultes et de ces repos célestes, se font sentir dans les ténèbres et le calme de la nuit.
La nature oppose pareillement, sur la mer, Yi" cume blanche des flots à la couleur noire des ro* chers , pour aimoncer de loin aux matelots le danger des écucils. Souvent elle leur donne des formes analogues à la destruction , telles que celles
de bétes fàrocc^, d'édifices en ruines, ou de carénés de vaisseaux renversées. EUe en fait même partir des bruits sourds semblables à des gémissements, et entrecoupés de longs intervalles. Les anciens croyaient voir dans le rocher de Scylla une femme hideuse , dont la ceinture était entourée d^une meute de chiens qui aboyaient. Nos ma* rins ont donné aux écueib du canal de Bahama , si fameux par leurs naufrages , le nom de Martyrs, parce quMls offrent, à travers les bruines des flots qiii s'y brisent, Taffrcux spectacle d'hommes empalés et exposés sur des roues. On croit même entendre sortir de ces lugubres rochers des sou- {nra et des sanglots.
La nature emploie également ces oppositions heurtées, et ces signes funèbres, pour exprimer les caractères des bétes cruelles et dangereuses dans tous les genres. Le lion errant la nuit dans lea solitudes de l'Afrique, annonce de loin ses approches par des rugissements tout-à-fait semblables aui roulements du tonnerre. Les feux vifs et instantanés qui sortent de ses yeux dans Tobscurité, lui donnent encore Tapparence de ce terrible météore. Pendant l'hiver, les hurlements des loups dan» les forêts du nord, ressemblent aux gémissements des vents qui en agitent les arbres ; les cris des oiseaux de proie sont aigus, glapissants et entrecoupés de sons graves. Il y en a même qui font entendre les accents de la douleur humaine. Tel
tat le lom , espèce d^oiseaii de mer qui se repsdt , sur les ëcueils de la Laponie , ^ des cadavres des animaux qui y échouent : il crie comme on homme qui se noie. L^ insectes nuisibles présentent les mêmes oppositions et les mêmes signes de des* tniction. Le cousin, avide du sang humain, s^anuonce à la ^iie par des points blancs dont son corps rembruni est piqueté , et à rome par des sons aigus qui interrompent le calme des bocages. La guêpe carnassière est bardée , comme le tigre , de bandes noires sur un fond jaune. On trouve firé* quemment dans nos jardins, au pied des aii>rei qui dépérissent, une espèce de punaise alongée, qui porte sur son corps rouge marbré de noir, le masque d^une tête de mort Enfin , les insectes qui attaquent nos personnes mêmes, quelque petits qu'ils soient, se distinguent par des oppositions tranchées de couleur avec celle des fonds où ils vivent.
Mais lorsque deux contraires viennent à se confondre , en quelque genre que ce soit , on en voit naître le plaisir, la beauté et Tharmonie. J^appelle Tinstant et le point de leur réunion expression harmonique. C'est le seul principe que j'aie pu apercevoir dans la nature ; car ses éléments mêmes ne sont pas simples, comme nous l'avons vu ; ils présentent toujours des ac-
* Voyez Jean SchaeS^, Histoire de Laponie.
eords formés de deux contraires , aux analyses les plus multipliées. Ainsi , en reprenant quelques-uns de nos exemples , les températures les plus douces et les plus favorables en général à toute espèce de végétation , sont celles des saisons où le froid se mêle au chaud , comme celles du printemps et de Tautomne. Elles occasionent alors deux sèves dans les arbres , ce que ne font pas les plus fortes chaleurs de Tété. Les effets les plus agréables de la lumière et des ténèbres sont produits lorsqu'elles viennent à se confondre , et à former ce que les peintres appellent des clairs* obscurs et des demi-jours. Voilà pourquoi les heures de la journée les plus intéressantes sont celles du matin et du soir : ces heures où , dit La Fontaine, dans sa fable charmante de Pyrame et Thisbé, Tombre et le jour luttent dans les champs azurés. Les sites les plus aimables sont ceux où les eaux se confondent avec les terres ; ce qui a fait dire au bon Plutarque , que les voyages de terre les plus plaisants étaient ceux qui se faisaient le long de la mer; et ceux de la mer, à leur tour , ceux qui se faisaient le long de la terre. Vous verrez ces mêmes harmonies résulter des saveurs et des sons les plus opposés , dans les plaisirs du goût et de rouie.
Nous allons examiner la constance de cette loi, par les principes mêmes par lesquels la nature nous donne les premières sensations de ses ou<-
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vrages, qui sont les couleurs, les formes et les mouTements.