‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 3)Chapitre 6 sur 20 · DES FORMES · texte numérisé non relu

DES FORMES

Passons maintenant à la génération des formes. 11 me semble qu^on peut en réduire les principes, comme ceux des couleurs, à cinq, qui sont la ligne, le triangle, le cercle, Tellipsc , et la parabole.

]La ligne engendre toutes les formes, comme le rayon de lumière toutes les couleurs. £lle pro* cède , comme celui-ci , dans ses générations , par degrés, produuant d'abord, par trois fractions, le triangle qui, de toutes les figures, renferme la plus petite des surfaces sous le plus grand des circuits. Le triangle ensuite , composé lui - même de trois triangles au centre, produit le carré qui en a quatre, le pejitagone qui en a cinq, Texagone qui en a six, et le reste des polygones, jusqu'au cercle composé d^une multitude de triangles, dont les sommets sont à son centre , et les bases à sa cir-

conférence, et qui , au contraire du triangle, contient la plus grande des surfaces sous le moindre des périmètres. La forme qui a toujours été depuis la ligne, en se rapprochant d^un centre, jusqu'au cercle, s'en ëcarte ensuite, et produit l'ellipse , puis la parabole , et enfin toutes les autres courbes évasées dont on peut rapporter les équations à celles-ci.

En sorte que , sous cet aspect, la ligne indéfinie n'a point de centre commun ; le triangle a trois points de son périmètre qui en ont un ; le carré en a quatre ; le pentagone cinq ; Texagone six; et le cercle a tous les points de sa circonférence ordonnés à un seul et unique centre. L'ellipse commence à s'écarter de cette ordonnance, et a deux centres ; et la parabole , ainsi que les autres courbes qui leur sont analogues, en ont une infinité renfermés dans leur axe , dont elles s'éloignent de plus en plus en formant des espèces d'entonnoirs.

En supposant cette génération ascendante de formes depuis la ligne par le triangle jusqu'au cercle , et leur génération descendante depuis le cercle par Tovale jusqu'à la parabole, je déduis de ces cinq formes élémentaires toutes les formes de la nature ; comme , avec les cinq couleurs primordiales, j'en compose toutes les nuances.

La ligne présente la forme la plus aiguë, le cercle la forme la plus pleine, et la parabole

DE L\ NATITRE. 89

la forme la plus C'vûléc Nous pouvons rcmarqaer dans cette progression, que le cercle qui occupe le milieu des deux extrêmes , est la plus belle de toutes les formes élémentaires , comme le rouge est la plus belle de toutes les couleurs primordiales. Je ne dirai point, comme quelques philosophes anciens , que ceUe figure est la plus belle, parce qu'elle est celle des astres, ce qui au fond ne serait pas une si mauvaise raison ; mais , à n'employer que le témoignage de nos sens , elle est la plus douce à la vue et au toucher ; elle est aussi la plus susceptible de mouvement ; enfin , ce qui n'est pas une petite autorité dans les vérités naturelles, elle est regardée comme la plus aimable, au goût de tous les peuples qui remploient dan^ leurs ornements et dans leur architecture , et sur-tout a celui des enfants ((ui la préfèrent à toutes les autres dans leurs jouets.

11 est trcs-remarquable que ces cinq formes élémentaires ont entre elles les mêmes analogies que les cinq couleurs primordiales : en sorte que, si vous remontez leur génération ascendante depuis la sphère jusqu'à la ligne, vous aurez des formes anguleuses , vives et gaies , qui se terminent à la ligne droite , dont la nature compose tant de figures stellées et rayonnantes , si agréables dans les cieux et sur la terre. Si au contraire ▼ous descendez de la sphère aux parties évidées de la parabole , vous aurez des formes caver-

neuses , qui sont si effrayantes dans les abymes et les précipices.

De plus , si vous joignez des formes élëmeft» taires aux couleurs primordiales, terme à terme, vous verrez leur caractère principal se renforcer mutuellement , du moins dans les deux extrêmes et dans l'expression harmonique du centre: car les deux premiers termes donneront le rayon blanc , qui est le rayon même de la lumière ; la forme circulaire , jointe à la couleur rouge , pro* duira une forme analogue à la rose, composée de portions sphériques teintes en carmin , et par Teffet de cette double harmonie, estimée la plus belle des fleurs, au jugement de tous les peuples. Enfin , le noir joint au vide de la parabole , ajoute à la tristesse des formes rentrantes et cavei^ neuses.

On peut composer avec ces cinq formes élcmeutaircs, des figures aussi agréables que les nuances qui naissent des harmonies des cinq couleurs primordiales. En sorte que plus il en* trera dans ces figures mixtes , des deux termes ascendants de la progression, plus ces figures seront sveltes et gaies ; et plus les deux termes descendants domineront , plus elles seront lourdes et tristes. Ainsi , la forme sera d'autant plus élé* gante , que le premier terme , qui est la ligne droite, y dominera. Par exemple, la colonne nous plaît , parce que cVst im long cylindre , qui

DE LA NATURE. gi

a pour base le cercle, et pour cléiration deux lignes droites, ou un quadrilatère fort alongé. Mais le palmier , diaprés lequel clic a ctc imitée, nous plaît encore davantage, parce que les fcmnes stellées ou rayoïmantes de ses palmes prises aussi de la ligne droite , font une opposition trèsnagréable avec la rondeur de sa lige ; et si vous y joignez la forme harmonique par .excellence, qui est la forme ronde, vous ajouterez infiniment à la grâce de ce bel arbre. Cest aussi ce qu'a fait la nature qui en sait plus que nous, en suspendant à la base de ses^ rameaux divergents, tantôt des dattes ovales, tantôt des cocos arrondis.

En général, toutes les fois que vous emploierez la forme circulaire , vous en accroîtrez beaucoup Tagrément, en y joignant les deux contraires qui la composent ; car , vous aurez alors une progression élémentaire complète. La forme circulaire seule , ne présente qu*une expression , la plus belle de toutes, à la vérité ; mais réunie à ses deux extrêmes , elle forme , si j'ose dire , une pensée entière. C'est par refïct qui en résulte , que le peuple trouve la forme du cœur si belle , qu il lui compare tout ce qu il trouve de fltaa beau dans le monde. « Cela est beau » ■comme un cœur, » dit-il. Cette forme de cœur fM formée à sa base d'un angle saillant, à sa partie supérieure d'un angle renliant ; voilà le;

extrêmes : et à ses parties collat(frales de deux portions sphdriques ; voilà Texpression harmonique.

Cest encore par ces mêmes harmonies, que les longues croupes de montagnes , surmontées de hauts pitons en pyramides, et séparées entre elles par de profondes vallées, nous ravissent par leurs grâces et leur majesté. Si vous y joignez des fleuves qui serpentent au fond, des peupliers qui rayonnent sur leurs bords, des troupeaux et des bergers , vous aurez des vallées semblables à celle de Tempe. Les formes circulaires des montagnes se trouvent , dans cette hypothèse , placées entre leurs extrêmes , qui sont les parties saillantes des rochers et les parties rentrantes des vallons. Mais si vous en retranchez les expressions harmoniques, c^est-à-dire, les courbures de ces montagnes , ainsi que leurs heureux habitants , et que vous en laissiez subsister les extrêmes, vous aurez alors quelque coupe de terrain du cap Hom , des rochers anguleux à pic sur le bord des précipices.

Si vous y ajoutez des oppositions de couleur, comme celle de la neige sur les sommets de leurs rochers rembrunis ^ Técume de la mer qui brise ' sur des rivages noirs , un soleil blafard dans un ciel obscur, des giboulées au milieu de Véti, des rafales terribles de vents , suivies de calmes inquiétants , un vaisseau parti d'Europe pour

dësoler la mer du Sud, qui talonne sur un écueil à rentrée de la nuit, et qui lire de temps en temps des coups de canon, que répètent les échos de ces affreux déserts , des Patagoas effrayés qui s'enfuient dans leurs souterrains, vous aurez un paysage tout entier de cette terre de désolation couverte des ombres de la mort.

Page 1