‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteurChapitre 1 sur 19 · SERVANT DE PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

SERVANT DE PRÉAMBULE

'A L'ARCADIE

LoHSQu*ii«s viiout qu'après une si fâcheuse

oxpërience des lioiumes^ je ne soupirais qii a* près une vie solitaire; que j'avais des principes dont je ne nie départais pas; que mes opinions sur la nature étaient contraires à leui^s systèmes; que je n'étais ]n'opre à être ni leur prôueur ni leur protégé; et qu'euiin ils mavaient brouillé avec mon prolecteur, dont ils m'avaient dit souvent du mal pour m'en éloigner, et auquel ils taisaient assidûment la cour; alors ils devinrent mes ennemis. On reproche bien îles vices aux grands ; mais j'en ai toujonis trouvé davantage dans les petits qui cherchent à leur plaire.

(]eux-(û étaient trop rusés pour m'attaquer

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oavertement auprès d'une personne à laquelle l^avais donné ^ au milieu même de mes infortunes^ des preuves si désintéressées de mon amitié. Au contraire, ils faisaient devant elle, ainsi que devant moi , de grands éloges de mes principes , et de quelques actes faciles de modération qui en avaient été la suite; mais ils y mettaient tant d'exagération , et ils paraissaient si inquiets de Fopinion qu'en prendrait le monde , qu'il était aisé de voir qu'ils ne cherchaient qu'à m'y faire renoncer , et qu'ils ne louaient tant ma patience que pour me la faire perdre. Ainsi ils me calomnièrent en faisant semblant de me louer, et me perdirent de réputation en feignant de me plaindre: comme ces sorcières de Thessalie, dont parle Pline, qui faisaient périr les moissons, les troupeaux et les laboureurs, en disant du bien d'eux.

Je m'éloignai donc de ces hommes artificieux , qui se justifièrent encore à mes dépens , en me faisant passer pour méfiant , après avoir abusé en tant de manières de ma confiance.

Ce n'est j)as que je n'aie à reprendre en moi une sensibilité'trop vive pour la douleur,

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soit physique, soit morale. Une seijle épine me fait plus de mal, que l'odeur de cent roses ne me fait de plaisir. La meilleure compagnie me semble mauvaise, si j'y rencontre un important, un envieux , un médisant^ un méchant, un perfide. Je sais bien que de fort honnêtes gens vivent tous les jours avec tous ces gens-là, les supportent, les flattent même, et en tirent parti ; mais je sais bien aussi que ces honnêtes gens n'apportent dans la société que le jargon du monde, et que moi, j'y mets mon cœur ; qu'ils payent les trompeurs de leur propre monnaie, et que moi, je les paye de tout mon avoir , c'est-à-dire de mes sentiments. Quoique mes ennemis m'aient fait passer pour méfiant , la plupart des erreurs de ma vie, sur-tout à leur égard, sont venues de trop de confiance^ et après tout, j'aime mieux qu'ils se plaignent que je me suis méfié d'eux sans raison , que s'ils avaient eu euxmêmes quelque raison de se méfier de moi.

Je cherchai des amis dans des hommes d'un parti contraire, qui m'avaient témoigné le plus grand désir de m'y attirer quand je n'en étais pas , mais qui , dès que j'en fus, ne firent plus aucun compte de mon prétendu

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mérite. Quand ils virent que je n adoptais pas tous leurs préjugés ; que je ne cherchais que la vérité; que, ne voulant médire ni de leurs ennemis ni des miens, je n'étais propre ni à. intriguer ni à cabaler ; que mes faibles vertus, qu'ils avaient tant exaltées, ne m avaient mené à rien d'utile, qu'elles ne pouvaient nuire à personne; et qu'enlin je ne tenais plus ni à eux, ni à leurs antagonistes; ils me négligèrent tout-à-fait, et me pei^écutèrent même à leur tour. Ainsi j'éprouvai que,. dans un siècle faible et coiix)mpu, nos aniis ne mesurent leur considération pour nous, que sur celle que nous portent leurs propres ennemis , et qu'ils ne nous recherchent qu'autant que nous leur sommes utiles ou à craindre. J ai vu par-tout bien des sortes de confédérations, et j'y ai toujours trouvé la même espèce d'hommes. Us marchent, à la vérité, sous des drapeaux de diverses couleurs; mais ce sont toujours ceux de l'ambition. Ils n'ont tous qu'un but, celui de dominer. Cependant , l'intérêt de leur corps excepté, je n'en ai pas rencontré deux dont les opinions ne différassent comme leurs visages. Ce qui fait la joie de l'un , fait le dé-

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sespoir de l'autre : à l'un , T^vidence paraît absurdité ; à Vautrin , l'absurdité , ëvideuoe. Que dis-ja ? dans l'exacte étude que j'ai faite des hommes pour y trouver un consolateur, j'ai vu les mieuxrenommés différer totalement d'eux-mêmes du matin au soir, à jeun ou après dfner, en particulier ou en public. Les livres , même les plus vantés, sont rem{dis de contradictions. Ainsi , je sentis que les maux de l'ame n'avaient pas moins de systèmes pour leur guérison, que ceux du corps; et que c'était bien imprudemment que j'ajoutais l'impéritie des médecins à mes propriîs in£urmités 9 puisqu'il y a plus de malades en tous genres tué» par les remèdes que par les maladies.

Cependant mes malheurs n'étaient pas encore à leur dernier période. L'ingratitude des hommes dont j'avais le mieux mérité , des chagrins de famille imprévus , l'épuisement total de mon faible patrimoine dispersé dans des voyages entrepris pour le service de ma patrie, les dettes dont j'étais resté grevé à cette occasion , mes espérances de fortune évanouies, tous ces maux combinés ébranlèrent à* la-fois ma santé et ma raison

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Je fus frappe d'un mal étrange : des feux semblables à ceux des éclairs sillonnaient ma vue. Tous les objets se présentaient à moi doubles et mouvants : comme Œdipe y je voyais deux soleils. Mon coeur n'était pas moins troublé que ma tête. Dans le plus beau jour d'été , je ne pouvais traverser la Seine en bateau , sans éprouver des anxiétés into* lérables, moi qui avais conservé le calme de mon ame dans une tempête du cap de Bonne* Espérance , sur un vaisseau frappé de la fou* dre. Si je passais seulement dans un jardin public , près d'un bassin plein d'eau, j'éprouvais des mouvements de spasme et d'horreur. Il y avait des moments où je croyais avoir été mordu , sans le savoir, par quelque chien enragé. Il m'était arrivé bien pis : je l'avais été par la calomnie.

Ce qu'il y a de certain., c'est que mon mal ne me prenait que dans la société des hommes. Il m'était impossible de rester dans un appartement où il y avait du monde, surtout si les portes en étaient fermées. Je ne pouvais même traverser une allée de jardin public où se trouvaient plusieurs personnes rassemblées. Dès qu'elles jetaient les yeux

JDK l'ARGADIE. C|

sur moi, je les croyais occupées à en mëdire. Elles avaient beau m'étre inconnues : je me rappelais que j'avais été calomnié par mes propres amis, et pour les actions les plus honnêtes de ma vie. Lorsque j'étais seul , mon mal se dissipait : il se calmait encore dans les lieux où je ne voyais que des enfants. J'allais, pour cet effet, m'asseoir assez souvent sur les buis du fer-à-cheval aux Tuileries, pour voir. des enfants se jouer sur les gazons du parterre, avec de jeunes chiens qui couraient après eux. C'étaient là mes spectacles et mes tournois. Leur innocence me réconciliait avec l'espèce humaine , bien mieux que tout l'esprit de nos drames et que les sentences de nos philosophes. Mais, à la vue de quelque promeneur dans mon voisinage , je me sentais tout agité, et je m'éloignais. Je me disais souvent : Je n'ai cherché qu'à bien mériter des hommes; pourquoi est-ce que je me trouble à leur vue ? En vain j'appelais la raison à mon secours : ma raison ne |)ouvait rien contre un mal qui lui ôtait ses propres forces. ' Les efforts mêmes qu'elle faisait pour le surmonter, raffaiblissaient encore, parce qu'elle les employait contre elle-même.

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11 ne lui fallait pas de combats , mais du repos.

A la vërité, la médecine m'offrit des se- QPurs, Elle m'apprit que le foyer de mon mfll était dans les nerfs. Je le sentais • bien mieux qu'elle ne pouvait me le définir. Mais quand je n'aurais pas été trop pauvre jxiur exécuter ses ordonnances, j'étais trop expérimenté pour y croire. Trois hommes , à ma connaissance, tourmentés du m^me mal, pénrent «n peu de temps de trois remèdes différents , . et soi - disant spécifiques pour la guérison du mal de nerfs. Le premier, par les bains. et les saignées; le second, par l'usqge de l'opium; et le troisième, par celui de l'éther. Ces deuit derniers étaient deux fameux médecins ' de la faculté de Paris , tous deux renommés par leurs écrits sur la médecine , et particulièrement sur les maladies du genre nerveux.

J'éprouvai de nouveau, mais celte fois par l'epcpérieneed'autrui, combien je m'étais fait illusicm en attendant des hommes la gaérison de mes maux ; combien vaines étaient leurs opinions et leurs doctrines ; et combien j'avais été insensé , dans tous les temps de

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ma vie, de me rendre misérable en cherchant à les rendre heureux, et de me détordre moimême pour redresser les autres.

Cependant je tirai de la multitude de men infortunes un grand motif de résignation. En comparant les biens et les maux dont nos jours si rapides étaient mélangés, j'enlrcvi& une grande vérité bien peu connue t^ c'est qu'il n'y a rien de haïssable dans la nature , et que son Auteur nous ayant mis dans une carrière où nous devons nécessairement mourir, il nous a donne autant de misons d'aimer la mort que d'aimer la vie.

Routes les branches de notre vie en sont mortelles comme le tronc. Nos fortunes, nos réputations , nos amitiés , nos amours , tous les objets de nos affections les plus chères , périssent plus d'une fois avant nous; et si les destinées les plus heureuses se manifestaient avec tous les malheurs qtaî le* ont accompagnées, elles nous paraîtraient comme ces chênes qui embellissent la terre de leurs vastes rameaux , mais qui en élèvent Vers le ciel encore de plus grands, que la foudre a frappés.

Pour moi , faible ai4>risseau brisé par tant

la PBEAMBULE

d'orages, il ne me restait plus rieu à perdre. Voyant, de plus, que désormais je n'avais rien à espérer ni des autres ni de moi-même , je m'abandonnai à Dieu seul , et je lui promis de ne jamais rien attendre d'essentiel à mon bonheur d'aucun homme en particulier, k quelque extrémité que je me trouvasse réduit, et dans quelque genre que ce pût être.

Ma confiance fut agréable à celui que jamais on n'implore en vain. Le premier fruit de ma résignation, fut le soulagement de mes maux. Mes anxiétés se calmèrent dès que je n y résistai plus. Bientût il m'échut , sans la moindre sollicitation, par le crédit d'une personne que je ne connaissais pas ,' et dans le département d'un ministère auquel je n'a* vais jamais été utile , un secours annuel du roi. Comme Vii^ile , j'eus part au pain d'Auguste. C'était un bienfait médiocre, annuel , incertain , dépendant de la volonté d'un ministre fort sujet lui-même aux révolutions, du caprice des intermédiaires, et de la malignité de mes ennemis qui pouvaient m'en priver tôt ou tard par leurs intrigues ; mais après y avoir un peu réfléchi , je trouvai que la Providence me traitait précisément comme

DE l'aecadie. i3

le genre humain, auquel elle v donne , depuis Torigine du monde , dans la récolté des moissons , qu'une subsistance annuelle , incertaine, portée par des herbes sans cesse battues des vents, et exposée aux déprédations des oiseaux et des insectes. Mais elle me distinguait bien avantageusement de la plupart des hommes , en ce que ma récolte ne me coûtait ni sueurs ni travaux, et qu'elle me laissait l'exercice plein de ma liberté.

Le premier usage que j'en fis, fut de m'éloigner des hommes trompeurs que je n'avais plus besoin de solliciter. Dès que je ne les vis plus , mon ame se calma. La solitude est une grande montagne d'où ils paraissent bien petits. La solitude m'était cependant contraire , en ce qu'elle porte trop à la méditation. Ce fut à J. J. Rousseau que je dus le retour de ma santé. J'avais lu dans ses immortels écrits, entre autres vérités naturelles, que l'homme est fait pour travailler, et non pour méditer. Jusqu'alors, j'avais exercé mon ame et reposé mon corps; je changeai de régime: j'exerçai le corps et je reposai l'ame. Je renonçai à la plupart des livres. Je jetai les yeux sur les ouvrages de la nature, qui parlait

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à tous mes s(^ un langage que ni le temps ni les nations ne peuvent altérer. Mon histoire et mes journaux, étaient les herbes des champs et des prairies. Ce n'étaient pas meà pensées qui allaient ]>éniblemenr à elles, comme dans les systèmes des hommes , mais leurs pensées qui venaient paisiblement à moi j sous mille formes agréables. ^ y étudiais, sans eilort, les lois de cette sagesse universelle qui m'environnait dès le berceau, et à laquelle )e n'avais jamais donné qu'une attention frivole. J'en suivais les traces dans toutes les })arties du monde , par la lecture des livres de voyages. Ces fui'ent les seuls des livres modernes |)our lesquels je conservai du goût, parce qu'ils me transportaient dans d'autres sociétés que celle où j'étais malheureux, et suiMx)ut parce qu'ils me parlaient des divers ouvrages de la nature.

Je connus, par leur moyen , qu'il y avait dans chaque partie de la terre une ])ortion de bonheur ponar tous les hommes, dont ])resque par-tout ils étaient privés ; et qu'en état de guerre dans notre ordre politique, qui les divise, ils étaient en état de paix dans Tordre de la nature, qui les invite à se rappro-

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cher. Ces consolantes méditations me ramenèrent insensiblement à mes anciens projets de félicité publique, non pas pour les exécuter moi-même, comme autrefois, mais au moins pour en faire un tableau intéressant. La sim-* pie spéculation d'un bonheur général sufiisait maintenant à mon bonheur particulier. Je pensais aussi que mes plans imaginaires poim raieut un jour se réaliser par des hommes plus heureux. Ce désir redoublait en moi , à la vue des malheureux dont nos sociétés sont composées. Je sentais , sur-tout par mcis propres privations , la nécessité d'un ordre politique conforme à Tordre naturel. Enfin , j'en composai un d'après l'instinct et les besoins de mon propre cœur.

A portée, par mes voyages , et plus encore par la lecture de ceux d'autrui , de choisii*, à la surface du globe, un site propre à tracefr le plan d'une société heureuse, je le plaçai au sein de l'Amérique méridionale, sur les rivages riches et déserts de l'Amazone.

Je m'étendis, en imagination, au sein de ses vastes forets. J'y bàtîs des forts; j'y défrichâti des terres, je les couvris d'abondantes moissons, et de vergers chargés de toutes

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sortes de fruits étrangers à TEurope. J'y offris des asyles aux hommes de toutes les nations, dont j'avais connu des individus malheureux. Il y avait des Hollandais et des Suisses sans territoire dans leur patrie, et des Busses sans moyens pour s'établir dans leurs vastes soli* tudes; des Anglais las des convulsions de leur liberté populaire, et des Italiens, de la léthargie de leurs gouvernements aristocratiques ; des Prussiens, de leur despotisme militaire , et des Polonais, de leur anarchie républicaine ; des Espagnols , de l'intolérance de leurs opinions, et des Français, de l'inconstance des leurs ^ des chevaliers de Malte et des Algériens^ des paysans Bohépiiens, Polonais, Russes, Franc-Comtois, Bas-Bretons, échappés à la tyrannie de leurs propres compÉatriotes; des esclaves Nègres, fugitifs de nos^ colonies barbares; des protecteurs et des protégés de toutes .les nations; des gens de cour, de robe, de lettres, de guerre, de commerce, de finance, tous infortunés tourmentés des maladies des opinions européennes, africaines et asiatiques, tous your la plupart cherchant à s'opprimer mutuelh ment, et réagissalht les uns sur les autres par la violence ou la ruse.

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rimpiciU; ott la KuperAtilîofli. IIh abjuraient les |ir(sjiJg(^H natintiMiix <[iii Ws avaiiuil n'iuitiH, d^ la naiiiwifMte, 1«h etnnetiiiH ditn auli*e» homnu^H ; «a Hur-toiit cftiiii qui vut la nourvAt iU: toute» IrH haineH du gcure liuuuiiti, ti quis l'Kurope impire, dh la niaïudle, h r.hacuu de AM enfaulii, Ir drHir dVUrr le prrniicr. I.U odoptaimit, souh la proKT.tion ininu'diatc iUi TAuteur dv. la nature, di?H prifinfiCH de loirranre univerHelle; ei par rct arte de iiuitire générale , ils reulraîent, Nann olMlaele», dans l'imerrire lihrr de Irur caraelere parlîenlier. Le lioUandaiH y |)urlail ragrirulture et h rnmmeree 'puMpian mmu deAtnarai.s; le Stmiie^ jnfiqu'au «aifimet denroeliem; et le llu»He, habilita ma nîrr la harhe, juHquau centre de.H pin» épaiHfMifi Tor^lH; l' Anglais ^'y livrait à la navigation, et aux arts utile^qui roat la Toree deH Hoeiété»; Tludicru , aux arts libéraux qui le» font ileurir ; le PruAftien , aux c^xereieen fniliuin»; le Polonais , à eeux de lequilation; ri'/i(»agrK)l soliraire, aux lalenln qui dfrmanderit de la ronsliuire; le Fraui;ais, à e(!iix qui rendiml la vie agréable, et à Iuih* tinrt HiKriabie qui le rend propre à éirr, 1<; lien de toute» le» ualion». lows ee^ boniuieii,

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d'opinions si différentes, se communiquaient par la tolérance ce que leur caractère a de meilleur, et tempéraient les défauts des uns par les excès des autres. Il en réasultait, pour réducatiôn, les lois et les habitudes, un ensemble d'arts , de talents , de vertus et de principes religieux, qui n en formait qu'un seul peuple, propre à exister au dedans dans une harmonie parfaite, à résister au dehors aux conquérants, et a aS amalgamer avec*, tout le reste^du genre humain.

Je jetai donc sur le papier toutes les études que j'avais faites à ce sujet; mais lorsque je voulus les rassembler, pour me donner à moimême et aux autres une idée d'une république dirigée suivant les lois de la nature, je vis qu'avec tout mon travail, je ne ferais jamais illusion à aucun esprit raisonnable.

 la vérité, Platon dans son Atlantide, Xénophon dans sa Cyropédie, Téuélon dans son Télémaque, ont peint le Ixinheur de plusieurs sociétés politiques qui n ont peut-être jamais existé; mais en liant leurs (jetions à des traditions historiques, et les reléguant dans des siècles reculés , ils leur ont donné

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assoz. i\v vrnisniihlaiHT |K>iir qirnn lortotir iiKlul^ottl rmir\(WilahlrN(lrs nVils(|iril nost |)liisa |H>rl<^r ili* vriiflrr. Il nVii rtnit \ms <lr iniMtio i\v mon oiivniftr. J'y supposais, \\v nos ioni>i,H (lansunrpartirdii niondo ronnn, IVxisIrnrr d'un prnpio ronsi(lrralilf% rornu^ prcscpir vu vuùvr <lrs dt^iris nialhonnuix dcM nations c^nnipc^rnnrs , ]Nuvrnu loiit-à-ronp an plus haut dogn^ dr frliritr; ri rr rare pliônonn'^nr^ si digno au nuuns dr la rurio- >i(r do ri'iumpr, «Tssail dr iairr illnsion ^ d«'s ipril l'iail rrrtain «pril n*r\istai( pas. DailIfMirs, \v \\n\ dr llu^orir tpir jo mVtaif» pnuMin^osnr un pays si tlinV*rrnl du ui\\rv^ el si snprHiriollonirnl diVi il par nos voya^rurs, n'aurait lourni à tnt's lahiraux cpi nu rohuis ianx ot drs traits indiVis.

J'aliandoiniai doufMuonvaissrau polit itpn*, (pioicpic i y «Misse ttavailli^ plusirni>i annc^rH avrr ronstaurr. Srud>lahl«^ au ranot dr l\ohinson, jolr laissai dans la loirt où ji^Tavais dr^nissi ^ Taulr dr pouvoir \v irunirr H In i'aiir voi(Uor sur la nu^r drs opinions humaines.

Mu vain mon imagination fit \v tour du gloho. An milirn fie tant de sites oHerls au

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bonheur des hommes par la nature, je ny trouvai pas seulement de quoi asseoir l'illusion d'un peuple heureux suivant ses lois; car ni la république de Saint-Paul près du Brésil 9 formée de brigands qui faisaient la guerre à tout le monde ; ni l'évangélique so* ci^té de Guillaume Penn, dans l'Amérique septentrionale, qui ne se défend seulement pas contre ses ennemis ; ni les conventuelles rédemptions * des jésuites dans le Paraguay; ni les voluptueux ini^ulaires de la mer du Sud, qui, au milieu de leurs plaisirs, sacrifient des hommes ^, ne me paraissaient propresà représenter un peuple usant , dans l'état de nature, de toutes ses facultés physiques et morales.

D'ailleurs, quoique ces peuplades m'offrissent des images de république, la première n'était qu'une anarchie; la seconde, une simple société protégée par l'état où elle était renfermée; et les deux autres ne for« maient que des aristocraties héréditaires, où uneclassi; particulière de citoyens, s'étant réservé jusqu'au pouvoir de disjioscr de la subsistance nationale^ tenait le peuple dans un état consUint de tutelle, sans qu'il pût.

nr. i/ANt:Ai>iK. ai

jiiiiuiis HOiitr (Ir la v\ansv cI(»h iioopliyloH on <lc*s ICItltOIIH *.

M(Ui «iitit\ tiii^roiilniloilc*HsuVlrs pniMonls prit MCMi vol vc*i>i lt?s MtiSIrs iiiiriniS) ri m\ rr« |MiMi clalnml Miir*lii.s |M*iiplc»H cli* rArmilic^

(Ic'iUf IMUiiciii linmtiiHrcIrla (irtVr inuirnl clfH rltttiatH n î\vs HiloH KiMiiMahIrH à nMi\ c|iii .siiiil ti|mrs tlaiiK Ir rtVilo do liMiuipr. .JVii |M>iiviiiM Taire au nioiiiH clos lahlitaiix vaiic^s ot vraisoiiihlabloM. K.llr tdail rriiiplio do iiioiitagiirs Tort ôlovtVs, doiil quolqnoN wuvsy ooiititio ooUo do IMuu^ , ooiivoUos do iioif{o loiilo lauiii^Oi la roiidaioiil .st^hlilahlo à la StiisMo: d'un uutro vi\U^^ son uuiiais, lois quo oolui do Slyuipludo, la iiUMaioul irhsouddi*!*, dans ootto paiiio do sou lomltiiro, à la llollaudo. Sos vôf;ôtau\ ot sos auiniau\ c^taiout los in<^uu*s ipu' ooux qui sout ri^|unidus sur lo sol do rilalio^ tW la Trauoo ol du nord do TKuropo. Il y avait dos oliviors, dos xi^uos, dos pouiuiiors^ dos Môs, dos fiAlura^os; dos toivis do ohouos, tlo pius t*t do Mqiius; dos iMiMirs, dosohovaux^ «los uuiutous^ tlos oli«>vros^ d(*s lcMq>s. ... Los oooupalious dos Aroadions cHaioul los uu'iutw cpio (U*llos do mis IMiysiUih. Il y avait |Mruit cm\ dos laliourours.

des bergers, des vignerons , des chasseurs. Mais, ce qui ne ressemble pas aux nôtres, ils étaient fort belliqueux au dehors, et fort paisibles au dedans. Dès que leur état était menacé de la guerre, ils se présentaient d'euxmêmes pour le défendre, chacun à ses dépens. Il y avait un grand nombre d'Arcadiens parmi les dix mille Grecs qui firent, sous Xénophon, cette retraite fameuse de la Perse. Ils étaient fort religieux ; car la plupart des dieux de la Grèce étaient nés dans leur pays : Mercure, au montCyllène; Jupiter, au mont Lycée ; Pan, au mont Ménale, ou, selon d'autres, dans les forêts du mont Lycée, où il était particulièrement honoré. C'était dans TArcadie qu'Hercule avait exercé ses plus grands travaux,

A ces sentiments de patriotisme et de religion, les Arcadiens mêlaient celui de J amour, qui a enfin prévalu comme l'idée principale que ce peuple nous a laissée de lui. Car les institutions politiques et religieuses varient dans chaque pays avec les siècles, et lui sont particulières; mais les lois delà nature sont de tous les temps, et intéressent toutes les nations. Il est donc arrivé que les poètes an-

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ciens et modernes ont représenté les Arcadîens comme un peuple de bergers amoureux qui excellaient dans la poésie et la musique, lesquelles sont par tout pays les principaux langages de Famour. Virgile, sur-tout, parle fréquemment de leurs talents et de leur félicité. Dans sa dixième églogue, qui respire la plus douce mélancolie, il introduit ainsi Gallus, fils de Pollion, qui invite les peuples d*Arcadie à déplorer avec lui la perte de sa maîtresse Lycoris :

CaiitabîtÎ8, Arcades, inqnit, Montîbns haec vestris : soli cantare perîtî Arcades. O mîhi tum quàm molli ter ossa qoiescant, Vestra meos olîm si fistula dîcat amores! Atque utinam ex Tobîs unus, vestrique fiiissem Aat cttstos gregîs , aut maturœ vinitor uvae !

<t Arcadîens, dit-il , vous chanterex mes regrets sur vos mon- M tagnes : vous seuls , Arcadiens , êtes habiles à chanter. Oh ! » que mes os reposeront mollement , si un jour vos flûtes soa- <r pirent mes amours ! Et plût aux dieux que j^eusse été Tun de » vous! plût aux dieux que j^eusse gardé vos troupeaux, ou » vendangé vos raisins ! »

Gallus, fils d'un consul romain dans le siècle d'Auguste, trouve le sort des peuples de TArcadie si doux, qu'il n'ose désirer d'être parmi eux un bei^er maître d'un troupeau^

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on un ka^Étant propnëtaii*^ d'uBre vi|^e ; mais eeulement un aimple gaordifin de tipovpeaiix : Custos gregisf ou ub de ces homu^es ep'on loue en passant pour ibuler la grap^ lorsqu'elle est mûre: Maturœ vinitor iwœ.

Virgile est plein de ces nuajioes délicates de sentiment 9 qui disparaissent dans4es traductions, et sur- tout dans les miennes.

Quoiqueks Arcadiensipassassent une i)oime partie de leur vie à chanter et à faire l'amour, Virgile ne les représente pas comme des hommes efféminés. Au contraire , il leur assigne des mœurs simples, et un caractère particulier de force, de piété et de vertu, confirmé par tous les Jhistoriens qui ont parlé d'eux. Il leur fait même jouer un rôle fort important dans l'origine de l'empire romain : car lorsqu'Énée remonta le Tibre pour chercher des alliés parmi les peuples qui habitaient les rivages de ce fleuve , il trouva , à l'endroit où il débarqua, une petite ville appelée Pallantée, du nom de Pallas , fils d'Évandre, roi des Arcadiens, qui l'avait bâtie. Cette ville fut depuis renfermée dans l'enceinte de la ville de Rome, à laquelle elle servit de première forteresse. C'est pourquoi

Vii^ile appelle le roi Évaudre fondateiu; de la forteresse iromaine :

Rex Evaadrosy'Roinanieconditorarcû*

iËMEIB. , lîb. vui , y. 3i3.

Je me sens entraîner par lé désir d'insérer ici quelques morceaux de TÉnéide, qui ont un rapport direct aux mœurs des Arcadiens, et qui montrent en même temps leur influence éur celles du peuple romain. Je sais bien que je traduirai mal ces morceaux; mais la belle poésie de Virgile dédommagera le lecteur de ma mauvaise prose. Cette digression, d'ailleurs, n'est point étrangère à l'ensemble de mon ouvrage. J'^f^roduirai plusieurs exemples des grands effets que font naître les consonnances et les contrastes, que j'ai regardés, dans mes Études précédentes, comme les premiers mobiles de la nature. Nous verrons qu'à son exemple, Virgile en est rempli , et .qu'ils sont les causes uniques de l'harmonie de spu styb & de la magie de ses tableaux.

D'abord, Énée, par Tordre du dieu du Tibre qui lui était apparu en songe, vient

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solliciter lalliance d'Évandre pour s'établir en Italie. 11 lui fait valoir l'ancienne origine de leurs familles, qui sortaient d'Atlas; Tune, par Electre; l'autre, par Maïa. Évandre ne ' répond rien sur celte généalogie ; mais à la vue d'Enéo , il se rappelle avec joie les traits, la voix et les paroles d'Anchise , qu'il a reçu chez lui dans les murs de Pliénée, lorsque ce prince, venant îi Salamine avec Priam qui allait voir sa sœur Hésione, passa jusque dans les froides montagnes d'Arcadie :

Ut tf , fortSssimf TfucrAm , Accipîo Agnoscoquo lîbcns ! ut verba parentis Kt vorcni Anchisgc magni vultumquc rccordorl ISam mrniini HeMABoe vîsentcm regiia sororis Laoniofloiitiadcn Pnanium, Sahmîna petcntem, Protînùs Arcadîac gelidos îiivlserc fines.

Aneid. , lib. YUi , y. iS^-iSg.

Évandre était alors à la fleur de l'âge; il brûlait du désir de joindre sa main à celle d'Anchise : ilejctrd conjiingere dextram. ÏI se ressouvient des témoignages d'amitié qu'il en reçut, et de ses présents, parmi lesquels étaient deux freins d'or qu'il a donnés à son fils Pallas , sans doute comme les symboles

DE L^ARCADIE. 27

de la prudence si nécessaire à un jeune prince : . •

Frxnaque bîna , meus qiue nanc habet , aurea , VsULs.

Et il ajoute aussitôt :

Ergo et quam petiiis , juncta est mihi (œdere deztn : Et lux cùm pnmùm terris se crastîna reddet, Auxilio betos dimittam, opibusquc ju\-abo,

/Eneid., lîb. VIII, V. 168-171.

» Ma main a donc scellé, dès ce tcmps*b , ralUance que vous » me demandes aujourd'hui : demain , dès que les premiers » rayons de Taurore paraîtront sur la terre, je vous renverrai >» plein de joie avec le secours que vous désires, et je vous ai- >» derai de tous mes moyens. »

Ainsi Évandre, qiioîcpie Grec, et par conséquent ennemi naturel des Troyens, donne du secours à Enée, par le seid souvenir de lamitié qu'il a portée à Anchise son hôte. L'hospitalité qu'il a exercée autrefois envers le père, le détermine à aider le fils.

Il n est pas inutile d obseiTer ici , a la louange de Vii^ile et de ses héros, que toutes les fois qu'Énée, dans ses malheurs, est obligé de recourir à des étrangers, il ne manque

2H pniMUhvhf,

pA.<^ de lefir rfip|>f l<;r on la gloirf: Af Troie, ou crftnrfrnnf'ft-ftllianreft defifiinille^ ou qnelqiff rsi'iMju iioIfliqtH* propre h U^ \wérv%M:r'y ms^'tn rnix qui lui renclml ftfTvire, a y d/ierminent fonioiirf» pf^r rhs r»i<^irif( de vertn. i^ut^mi h renip^^le le jette à Clfirtlifige, Didon w^ déride r'i lui offrir tin ft^yle, pnr un w^nlinieiit eneore plM(;<iul>lime qne le ftoiiveriîr de quelque bo»pit;dir/- pf'irriridi^Te^ %\ mvt/'V. d*»illeiir<i ehez le*; finrierif; : eVM p;ir ïwlMl jsf/'nérftl que Ton doit ;iiix ni;dlieiireiix« Pour en r^Tidre l'effet pliK tonelii'int H phifi nolde^ elle Ven fippliqiie le heçioin^ H ne fait Jf'nllir de wm nt.uTy ftiir le roi des 'îroyenft, que le rn^^me flej/r/' de pitié qu'elle derminde |K>ur ejlem/^nie. f Jle lui dit :

Mf> r|riof|fif f»rr mniroit .<imilf.< forffnn* I^Wr^ Non for/Mrji m»ri, mi-îpfî« «n/ffirrrrr fli.«ff».

f'.f m/fi 4ri<<i^ firi^ f</rtfinf it^mMjiMf k kt «/îrtrf , m^Kjàni

^ <rif f ^« riv^»^«. frt«ffiiîrr jiiif Ip rfiiilhf^nr, j'ai Ap[frt* * .«rroii- « rir U< m;»lk^rirpffx. »>

Pdr-tout Virgile préCerc le» taisons iiatu-

DEr l'ABCADIË. 29

relies aux raisons politiques, et Tintérét du genre humain à l'intérêt national. Voilà pourquoi son poëme, quoique fait à la gloire des Romains, intéresse les hommes de tous les pays et de tous les siècles.

Pour revenir au roi Évandre, il était occupé à offrir un sacrifice à Hercule, à la tête de sa colonie d'Arcadîens, lorsque Énée mit pied à terre. Après avoir engagé le roi des Troyens et ceux qui raccompagnaient, à prendre part au banquet sacré que son arrivée avait interrompu, il l'instruit de l'origine de ce sacrifice, par l'histoire qu'il lui raconte du brigand Cacus, mis à mort par Hercule dans une caverne voisine du mont Aventin. Il lui fait une peinture terrible du combat du fils de Jupiter avec ce monstre qui vomissait des flammes ; ensuite il ajouté :

£x îllo celdi^tas honos, betique minores Servarere diem ; prîaiiuqiie Pothlus auctor, £t domas Hercuki custos Pkiaria sacri, Uanc aram laco statut ^ qu» maxima semper Dicetur nobîs, et erit quaa maxmia semper. Quarc agite^^ Ô îiirenet', tantanun tn mimere laudam , Cingite fronde comas , et pocola porgite dextris ; C^mnuncaïque vocate deum, et date vîna volentes. Dixerat^Aercolei bkolorcùm populus^^ «mbrâ

3o PRBAMBI)L£

Velavîtque comas, Toluaque Siiiicxa pepcndît; Kl saccr implovît dcxtram Hcyphus. Oci'ùd omnc» fil mcnsam luïli lihaiit, dîvoAquc prccatilurt Dcvcxo interca propior fit vcspcr olympo : Jamque saccrdolc» , primuaquc PoUlîus , iiiaiil , Prllibus îii niorcin cîiirli , flaniniaRquc fcrrbani. liiKiauraiil <*pulaH, et mciiAaï grata smiiida* Doua fcrunt , riimulantqiic onrraliH lancibus araN. Tu m saliî ad canius , înccnsa altarîa circùm , Populeîi» advuiil cvînclî trmpora ranils.

ifENKiD., lib. VIII , V. a68-a86.

n Depuis ce temps, nous rél<^brons tous les ans cette nte, *» cl les peuples en perp^'luenl b mémoire avec joie. Potitiui en » est le premier iiistiluleur ; cl la famille des Pinarieiis, ii qui i> appartient le soin du culte d^llercule, a élcv^, au milieu de M ee lM)is, cet autel auquel nous avons donné le surnom de M très-grand, cl qui sera en eiïet, dans tous les temps, le plus w grand des autels. Maintenant donc, 6 jeunesse troyenney h en récompense d'un si grand service , couronnez vos ièiv» de ^ i> feuillages , prenez les coupes en main , invoques un dieu » qui vous sera commun avec nous, et laites avec j(»ie des liw bâtions en son honneur. Il dît, et une couronne de peuplier »> consacrée à Hercule, ceignit son front, et Tombragea de son M feuillage de deux couleur». Il prit à la main la coupe Nacrée. M Aussitôt , tous s'empresM'rent de (aire des libations sur b M table , et d'invoquer les dieux. (^epencLint, Tétoile du soir w allait parattre , et le ciel achevait sa révolution. Déjji les pré- M Ires, ayant Potitiusâi leur iMe, s'avançaient ceints de peanx, M suivant la coutume, et portant des flambeaux. Ils recommen- M cent le banquet ; ils présentent sur de nouvelles tables un M dessert agréable, et ils chargent les autel?^ «le bassins remplis M d'olTraiides. Alors les salicns, la ti>le couronnée de peuplier, M viennent chanter autour de lautcl où fume reuceiis. »

DE l'arcabie. 3i

Tout ce que Virgile vient de raconter ici, n'est point une fiction poétique, mais une véritable tradition de lliistoire romaine. Selon Tite-Live , liv. i *' , Potitius et Pinarius étaient les chefs de deux familles illustres chez les Romains. Évandre les instruisit et les chargea de l'administration du culte d'Hercule. Leurs descendants jouirent à Rome de ce sacerdoce, jusqu'à la censure d'Appius Glaudius. L'autel d'Hercule, Ara Maxima^ était à Rome entre le mont Aventin et le mont Palatin, dans la place appelée Forum Boarium. Les saliens étaient des prêtres de Mars institués par Numa, au nombre de douze, Virgile suppose, suivant quelques commentateurs, qu'ils existaient déjà du temps du roi Évandre, et qu'ils chantaient dans les sacrifices d'Hercule. Mais il y a apparence que Virgile a suivi encore ici la tradition historique, lui qui a recueilli, avec une sorte de religion , jusqu'aux moindres augures, et aux prédictions les plus frivoles, auxqitflles il attache la plus grande importance dès qu'elles regardent la fondation de l'empire romain.

Rome devait donc aux Arcadiens ses principaux usages religieux. Elle leur en devait

encore de phis initéressants pour l'hnmaBité; car Plutarque dérive une des étymologies du nota des Patriciens établis par Romulus^ du mot Patrociniumj c^ qui vaut autant à dire » comme patronage on protecticm 9 duquel » mot on use encore aujourd'hui en la même >i signification, à cause que Tun de ceux qui M suivirent Évandre ^n Italie , s'appelait j» Patron 5 lequel, étant homme secourable et » qai supportait les^ pauvres et les petits, » donna son nom à cet office d'humanité. » Le sacrifice et le banquet d'Évandre se terminent par un hymne à Hercule. Je ne peux m'cmpécher de l'insérer ici, afin de faire voir que le même peuple qui chantait si mélodieusement les amours des bergers ^ savait aussi bien célébrer les vertus des héros; et que le même poëte qui , dans ses ^logues, fait résonner si doucement le chalumeau champêtre, fait retentir aussi vigoureusement la trompette épique:

Hîc juvenum chonis , nie senam , qui camnne bades Herculeas et facta fenint : ut prima novercae MoDstra manu g^eminosque premens eliserit angues ; Ut bello egregias idem disjecerit urbes , Trojamque , Œclialiamquc ; ut duros mille labores

DE l'arcadie. 33

Rege tub Ëorystheo, fatis Junonis iniquaç, Pertalerît Tu nubîgeiias , invicte , bimembres, Hjkemnqae Pholnniqne manu, tu Cresiia mactag Prodîgia, et Tastum Nemel sub râpe leonem. Te Stygîî tremuere lacus ; te janitor Ord , Ossa super recubans antro semesa cruento. Nec te oUae fiicîes, non temiit ipse Typhœus , Arduns, anna tenens ; non te rationii egentem Lemseus turbâ capîtum circumstetit auguls. Salve, vera Jovîs proies y decus addite dîyis : Et nos et tua dextcr adi pede sacra secundo. Talîa carminibns célébrant: super omnîa Caci Speluncam adjîciunt, spirantemque îgnibus ipsum. Consonat omne nemus strepitu, collesque résultant.

^MEID. y lib. Tlil, V. 387-305.

« Ici est un chœur déjeunes gens, là de vieillards, qui ce- » lèbcent par leurs chants la gloire et les actions d'Hercule : M comment . de ses mains il étouffii deux serpents , premiers » monstres que lui suscitait sa marâtre ; comment il saccagea » deux villes fiunenses, Troie et Œchalie; comment, sous le M roi Eurysthée, par les ordres de Timplacable Junon , il sup- » porta mille pénibles travaux. C^est vous, invincible héros, n qui domptâtes Hylée et Pholus, ces centaures sortis d^nne M nue. C'est vous qui avez massacré les monstres de Ttle de » Crète I et un lion énorme au pied de la roche de Némée. » Vous fîtes trembler les lacs du Styx, et le portier de TOrn eus , couché dans son antre sanglant sur des os à demi ron- » gés. Aucun monstre ne put vous effrayer, non pas même le » géant Typhée, accourant sur vous les armes à la main. Vous » n'éprouvâtes aucun trouble lorsque le serpent horrible de i» Leme vous entoura de ses cent têtes. Nous vous saluons, * » digne fils de Jupiter, nouvel ornement des cieux : fiivorable » à nos vœux , abaissez-vous vers nous et vers nos sacrifices.

i< Tels sont les sujets de leurs cantiques : ils j ajoutent sur- » tout rhorrible caverne de Cacus , et Cacus lui-même ^omîs- » sant des feux. Toute la forêt retentit du bruit de leurs chauts, » et les collines en répètent au loin les concerts. »

Voilà des chants dignes des fortes poitrines des Arcadiens : ne semble-t-il pas les entendre rouler dans les ëchos des bois et des collines?

Consonat omne nemus strepitu , collesque résultant.

Virgile exprime toujours les consonnances naturelles. Elles redoublent les effets de ses tableaux, et y font passer le sentiment sublime de rinfini. Les consonnances sont en poésie ce que les reflets sont en peinture.

Cet hymne peut aller de pair avec les plus belles odes d'Horace. Il a, quoiqu'en vers alexandrins réguliers, la tournure et le mouvement des compositions lyriques , sur-iout dans ses transitions.

Évandre raconte ensuite à Énée l'histoire des antiquités du pays , à commencer par Saturne qui , détrôné par Jupiter , s y retira et y fit régner Tâge d'or. Il lui apprend que le Tibre, appelé anciennement Albula , avait

DE l'arc A DIE. 35

pris le nom de Tibre du géant Tibris, qui fit la conquête des rivages de ce fleuve. Il lui montre l'autel et la porte appelée depuis Carmentale par les Romains , en Thonneur de la nymphe Carmente sa mère, par les avis de laquelle il était venu s'établir dans ce lieu, après avoir été chassé de TArcadiè, sa patrie. Il lui fait voir un grand bois dont Romulus fit, depuis, un asyle; et, au pied d'un rocher, la grotte de Pan Lupercal , ainsi nommée , lui dit-il , à l'exemple de celle des Arcadiens, du mont Lycée.

Nec non et sacri monslrat nemns Ai^Seti , Testatorque locum , et lethom docet hospîtîs Argi. Hinc ad Tarpeîain sedem et Capîtolia ducit , Aurea nmic, olim sylvestribus horrida damis. Jam tnm reltigio payidos terrebat agrestes Dira loci, jam tam sylyam saxumque tremebant. Hoc nemus , hune , inquit, frondoso vertice coliem, (Quis Deus , incertom est) habitat Deus. Arcades ipsum Credunt se vidbse Jovem , cùm sœpè nigrantem Agîda concuteret dextrâ, nimbosque cieret. Haec duo prxterea disjectÎ2> oppida mûris , Relliquias , yeterumque vides monumenta TÎrorum. Hanc Janus pater, hanc Satumus coodidit urbem : Janicuium huîc, ilU fîierat Saturoîa nomen.

iËNEiD., lîb. vm, y. 34.5-358.

vr II lui montre encore le bois sacré d' Ajqgîlète. Il raconte la

» mort de son hôte Argus, et il prend le lieu à témoin de son

» innocence. De là , il le conduit à la roche appelée depuis

» Tarpéienne, et ensuite Capitole, où For brille maintenant,

» mais qui n^était alors qu'une montagne hérissée de buissons

» et d'épines. Déjà le respect de ce lieu remplissait d'une

» sainte frayeur les habitants d'alentour; ils ne regardaient qu'en

» tremblant le rocher et sa forêt. Un dieu, dît Éyandre, ha-

i> bite cette forêt, et cette cime ombragée d'un sombre fenil-

» lage. Quel est ce dieu? on l'ignore. Les Arcadiens croient

M y avoir vu souvent Jupiter lui-même agiter de sa main

» toute-puissante sa noire égide, et s'environner de tempêtes.

» Voyes encore làrbas ces deux villes dont les murs sont ren-

n versés : ce sont les monuments de deux anciens rois. Celle-ci

n &t bâtie par Janus , et celle-là par Saturne ; l'une s'appelle

» Janicule, et l'autre Satumîe. »

Voilà les principaux monuments de Rome, ainsi que les premiers établissements religieux, dus aux Arcadiens. Les Romains célébraient les Saturnales au mois de décembre. Pendant ces fêtes, les maîtres et les esclaves s'asseyaient à la même table, et ces derniers avaient la liberté de dire et de faire tout ce qu'ils voulaient , en mémoire de l'ancienne égalité des hommes qui régnait du temps de Saturne. L'autel et la porte Carmentale ont subsisté long-temps à Rome, ainsi que la grotte de Pan Lupercal, qui était sous le mont Palatin.

Virgile oppose, en grand maître, la rus-

DÉ l'aRCADIE. 37

ticité des anciens sites qui environnaient la petite ville arcadienne de Pallantée, à la magnificence de ces mêmes lieux renfermés dans Rome; et leur autel champêtre, avec leurs traditions vénérables et religieuses , sous Évandre, aux temples dorés dune ville où Ton ne croyait plus à rien sous Auguste.

Il y a encore ici un autre contraste moral qui fait plus d'effet que tous les contrastes physiques, et qui peint admirablement la simplicité et la bonne foi du bon roi d'Arcadie. C'est lorsque ce prince se justifie, sans sujet, de la mort de son hôte Argus, et qu'il prend à témoin de son innocence, le bois qu'il lui a consacré. Cet Argus, ou cet Argien, était venu loger chez lui dans le dessein de le tuer; mais ayant été découvert, il fut condamné à mort. Évandre lui fit dresser un tombeau, et il proteste ici qu'il n'a point violé à son égard les droits sacrés de l'hospitalité. La piété de ce bon roi*", et la protestation qu'il fait de son innocence à l'égard d'un étranger criminel envers lui, et condamné justement par les lois, contrastent merveilleusement avec les proscriptions illégales d'hôtes, de parents, d'amis, de patrons, dont Rome

avait été le théâtre depuis un siècle, et dont aucun citoyen n'avait jamais eu ni scrupule , ni remords. Le quartier d'Argilète s étendait dans Rome le long du Tibre. Janicule avait été bâtie sur le mont Janicule, et Satumie sur le rocher apjpelé depuis Tarpeien, et ensuite Capitole, siëge delà demeure de Jupiter. Cette ancienne tradition, que Jupiter rassemblait souvent les nuages sur la cime de ce rocher couvert d'une forêt, et qu'il y agitait sa noire ëgide, confirme ce que j'ai dit, dans mes Études précédentes, de l'attraction hydraulique des sommets des montagnes et de leurs forets, qui sont les sources des fleuves. Il en était de même de celui de TOlympe, souvent entouré de nuages , où les Grecs avaient fixé la demeure des dieux. Dans les siècles d'ignorance , les sentiments religieux expliquaient les effets physiques : dans des siècles de lumières, les effets physiques ramènent à des sentiments religieux. Dans tous les teni|>s la nature parle à l'homme le même langage, dans des dialectes différents. •

Virgile achève le contraste des anciens monuments de Home, |>ar la peinture de la demeure (lauvre et Mmple du bon roi Évandre,

DE l'aECADIE. 39

dans le lieu même où Ton bâtit , depuis , tant de magnifiques palais :

Tadibus toler se dkiis , ad tecU subilHudt

Pauperis Evandri ; passiîmque annenta vîdebaiit

Romanoque Foro et lautîs mugîre Carîuis.

Ut Tentain ad sedes : Hœc, inquît, lîmiiii yictor

Alcides sabiît; hsec fliom regia cepit

Aude , hospes , contemnere opes , et te quoque dignuni

Fînge deo , rebusqae venî non asper egenis.

Dizit, et angosti sabter fàstigia tecti

Ingentem ^Enean duxlt , ctratisqae locaTÎt

ESultnm foliis et pelle Libystidîs ursae.

AEneiik , Ub. VIII, V. 359-368.

n Pendant ces entretiens, ils s'approchaient de Thumble » toit d^Éyandre; ils voyaient çà et b des troupeaux de bœufs N errer dans le lien où est aujourd'hui le magnifique quartier » des Carènes, et ils les entendaient mugir dans la place où I» Ton harangua, depuis, le peuple romain. Dès qu*ils furent ar- » rivés il la petite maison d'Évandre : Voici , lui dit ce prince, » la porte par où 'Alcide victorieux est entré; voici le palais » royal qui Ta reçu. Mon h6te, oseï, comme lui , mépriser les » richesses; montrea-vous, comme lui, digne fils d*un dieu, » et approches sans répugnance de notre pauvre demeure. H M dît, et il introduit le roi des Troyens sous son humble toit. » 11 le place sur un lit de feuillage , couvert de la peau d'une M ourse de Libye. »

On voit qu'ici Virgile est pénétré de la simplicité des mœurs arcadienues , et que

4o PRÉAMBULE

c'est avec plaisir qu'il fait mugir les troupeaux d'Évandre dans le Forum Romanum^ et qu'il les fait paître dans le superbe quartier des Carènes, ainsi appelé parce que Pompëe y avait fait bâtir un palais orné de proues de vaisseaux en bronze. Ce contraste champêtre est du plus agréable effet. Certainement l'auteur des Églogues s'est ressouvenu en cet endroit de son chalumeau. Maintenant, il va quitter la trompette et prendre la flûte. Il va opposer au terrible tableau du combat de Cacus, à l'hymne d'Hercule, aux traditions religieuses des monuments romains, et aux mœurs austères d^vandre , l'épisode le plus voluptueux de tout son ouvrage. C'est celui de Vénus, qui vient demander à Vulcain dés armes pour Énée :

Nox mît , et fasds tellurem amplectîtur alis. At Venus haud animo nequicqiiaiii exterrîU mater , Ijaurentumqne rninis et doro mota tamulta , Vulcannm alloquitur, thalamoqite heec conjugis anreo Incipit , et dictis divinum aspirât amorem : Dum bello ArgoUci vastabant Pergama reges Débita, casurasque inimicis ignibus arces, Non iillum auxiliom miseris, non arma rogavi Artis opisque tote; nec te^ carissime conjnx, Incasfwnve tuos vohii ezercere laboret ;

])£ l'ARCAOIE. 4i

QuaniTÎs et Priami deberem plarima natis , Et dumm Msiese flevissem saepè laborem.

Nanc, JoYÎs imperiis, Rutulomm conslitk oris. £rgo eadem sopplex venio , et sanctum mihi numeD Anna rogo, genitrix oato. Te filia Nerei , Te potoit lacrjmb Tithonia flectere conîux. Aspice qui coeant populi , qu» mœnia clausî» FernuB acoant portis îa me excidiamque meorain. Dixerat ; et oîveis Une atqoe hinc diya lacertis Cadctantem amplexu molli foret : ille repente Accepit solîtam flammam, notusque medullas Intravit calor, et labe&cta per oua cucurrit : Non secùs atqae olim tonitm cùm rapta conuco Ignea rima micans percurrit lamine nimbos. Sensit beta dolis , et forms conscia conjuz. Tmn pater aetemo fiitur devictas amore : Qnid causas petis ex alto P Fiducia cessit Que tibî , diva , me! ? similis si cura fuisset , Tum quoqne fiis nobis Teucros armare fiiîsset. Nec pater omnipotens Trojam , nec &ta vetabant Stare, decemqae alios Priamnm snperesse per annos. Et nonc, si bellare paras , atque hsec tîbi mens est, Quicqoid in arte meà possom promittere curae, Quod fieri ferro tiqnidove potest electro , Quantum ignés aninueqœ Talent : absiste precando Viribus indttbitare tais. £a verba locutos, Optatos dédit amplexas , placidumqae pctivît , Conjugis infiisas gremio, per membra soporem.

/Ei^EiD. , lîb. VIII, V. 369-40G.

« La nuit vient , et couvre la terre de ses sombres aîlcs. Ce- » pendant Vénus, dont le cœur maternel est eflirayé des menaces M des Lanrentins et des terribles préparatifs de la guerre, s'a- » dresse à Vulcain; et couchée sur le lit d'or de son époox |

M elle ranime toute sa tendresse par ces paroles divines : Tân- >» dis que les rois de la Grèce ravageaient les enviroas de Per- >* game, et ses remparts destinés à périr par des feux ennemis, » je n'implorai point votre secours pour un peuple malheureux; M je ne vous demandai point d'armes de votre main. Mon, » cher époux, je ne voulus point employer en vain vos divins » travaux , quoique je dusse beaucoup aux en&nts de Priam , » et que le sort cruel d'Énée m'eût fisiit souvent verser des '» pleurs. Maintenant, par les ordres de Jupiter, il est sur les A frontières des Rutules. Toujours aussi inquiète , je viens à » vous , comme suppliante, implorer votre protection qui m^est M sacrée. Une mère vous demande des armes pour un fib. La M fille de Nérée et Tépouse de Tithon ont pu vous fléchir par w leurs larmes. Voyes combien de peuples se liguent, ipielles >» villes redoutables ferment leurs portes et aiguisent le fer » contre moi y et pour la destruction des miens.

» Elle dit; et, conune il balance, la déesse passe (à et là » autour de lui st^ bras blancs comme la neige, et le réchauffe » d'un doux cmbrassement. Aussitôt Vulcain sent renattre son >» ardeur accoutumée ; un feu qu^il connaît le pénètre , et court » jusque dans la moelle de ses os. Ainsi un éclair brille dans » la nuée fendue par le tonnerre, et parcourt de 9t% rubans de n feu les nuages épars dans la région de Tair. Son épouae 9 qui » connaît le pouvoir de ses charmes, s'aperçoit avec joie du >» succès de sa ruse. Alors , le père des arts , subjugué par les M feux d'un amour étemel , lui adresse ces mots : Pourquoi » chercher si loin tant de raisons? Quoi h ma déesse , avei-vous » perdu toute confiance en moi ? Si un semblable soûi vous » eût autrefois occupée, il nous était permis de faire des armes « pour les Troyens. Ni Jupiter avec toute sa puissance , ni les » destins n'auraient pas empêché que Troie ne fiit encore de- » bout, et que Priam ne régnât dix autres années. Si mainte- » nant vous vous préparei à la guerre, si tel est votre plaisir, » to«l ot que mon ait peut voua promettre de soins » toot ce

DK L'ARCADIE. 4i

qui peut se ÊJ>riqiier zytr. le fer, les .métaux les plus rares , les soufflets et les feux , vous devez Tattendre de moi. Cesses, en me priant, de douter de votre empire. Ayant dit ces mots, il donne à son épouse les embrassements qu'elle attend , et , couché sur son sein, il s^abandoime tout entier aux charmes d'un paisible sommeil. »

Vii'gile emploie toujours les convenances parmi les contrastes. Il choisit le temps de la nuit pour introduire Vénus auprès de Vulcain , parce que c'est la nuit que la puissance de Vénus est la plus grande. Je n'ai pu faire sentir dans ma faible traduction les grâces du langage de la déesse de la beauté. Il y a dans ses paroles un mélange charmant d élégance, de négligence 9 de finesse et de timidité. Je ne m'arrêterai qu'à quelques traits de son caractère , qui me paraissent les plus faciles à saisir. D'abord, elle appuie beaucoup sur les obligations qu'elle avait aux enfants de Priam. La principale, et je crois la seule, était la pomme que Paris, fils de Priam, lui avait adjugée au préjudice de Minerve et de Junon. Mais cette pomme, qui l'avait déclarée la plus belle, et qui de plus avait humilié ses rivales, était BEAUCOUP de choses pour Vénus; aussi Tappelle-t-elle Pluiimu ; et elle en étend la

reconnaissance non-seulement à Paris , mais à tous les enfants de Priam :

Qiiamyis et Priami deberem plorima natis.

Pour Énée, son fils naturel, quoiqu'il soit ici Tobjet unique de sa démarche, elle ne parle que des larmes qu'elle a versées sur ses malheurs, et encore elle n y emploie qu'un seul vers. Elle ne le nomme qu'une fois, et le désigne dans le vers suivant avec tant d'amphibologie, qu'on pourrait rapporter à Priam ce qu'elle dit d'Énée , tant elle craint de répéter le nom du fils d'Anchise devant son époux. Quant à Vulcain , elle le flatte , le supplie, l'implore, l'amadoue. Elle appelle son savoir-faire w sa sainte protection , *> Sanctum numen. Mais lorsqu'elle en vient au point principal , l'armure d'Énée , elle s'exprime en quatre mots, littéralement : « Des » armes, je vous prie; une mère pour un » fils; » Arma rogOy genitrix nato. Elle ne dit pas : « Pour son fils; » elle s'exprime en général, pour éviter des explications trop particulières. Comme le pas est glissant, elle s'appuie de l'exemple de deux honnêtes femmes,

D£ l'ARCADIE. 4^

de Thétis et de T Aurore, qui avaient obtenu de Vulcain des armes pour leurs fils; la première, pour Achille; la seconde, pour Memnou. A la vérité, les enfants de ces déesses étaient légitimes , mais ils étaient mortels comme Énée, ce qui suJËt pour le moment. Elle essaie ensuite d'alarmer son époux, par rapport à elle-même. Elle lui fait entendre qu'elle court aussi de grands risques, w Une » foule de peuples, lui dit^elle, et des villes » formidables aiguisent le fer contre moi. » Vulcain est ébranlé ; mais il balance : elle le décide par un coup de maître; elle Tentourc de ses beaux bras , elle lembrasse. Qu'un autre rende, s'il le peut, Cunctantem amjdexu molli fos^et... Sensit lœta doUs... et sur-tout, formœ conscia, que je n'ai point rendu.

La réponse de Vulcain présente des convenances parfaites avec la situation où l'ont mis les caresses de Vénus.

Virgile lui donne d'abord le titre de père :

Tum pater aetemo &tur devictus amore.

J'ai traduit ce mot dépoter par père des arts, mais improprement. Cette épithète cou-

4B vniAMîiVisf.

vicndrnit tnieiix à Apollon qu a Viilcain : il signifie ici le bon Vulcain. Virgile emploie mnyvt\i le mot de père comme «ynonymc de bon. Il l'applique fWKpiemment à Én(5e, et k Jupiter m^me : Pater jEnea*i, paier omni' potens. Îjc earactère principal d'un pèreëtant la bont^9 il qualifie de c^ nom iK)n hëro» et U) itouverain de» dieux. Ici le mot de père ftigniHe^ dan» le nem le plu» littéral , bon homme j car Vulcain parle et agit avf^c beaucxmp de bonhomie. Mai» le mot de père^ inoU^n*ct^i pa» a»»ez relevé dan» notre longue, où il emporte la même signification d'une manière triviale. Le peuple radre»»e familiè' rement aux vieillard» et aux bonne» gen».

De» commentateur» ont ob»erVé que^ dam ce» mot»:

<•..«..•..•••••... Fiducia ccmU

il y avait un renver»ement de con»tructiQn grammaticale; et il» n'cmt pa» manqué de l'attribuer h une licence poétique. Il» n'ont pa» vu que le dé»ordre du langage de Vulcain 9 venait de celui de »a tête; c?t que non* »efdirtnent Virgile le faisait manquer aux rh-

glrnclctlii griininiAirts niain i\ MIch du «ai8 commun ^ lornqiril lui lait ilirt^ quo ni un M'uihlablf fUMU oùt oo€ni|u^ aulroloin Vi^iuh^ il lui OUI M. permis ilo lairo (lt\s aruios |H>ur It^îî *rwymH; tju« Jupilor ol livs doslius uVui- |>cVhaiont \mt\\ que T\\\\v uv subsislAl ^ H que Priam ne it^gUiU dix i\\\\n^ auuc^cH ;

• «««»•,..,».»• Sitiiilu »i rur» fuiMrU

Il i^tiitl clair quo \v. cloHliu avait di^'Jdt! qut^ Tnm pi^nrait dauH la ou/ii''uu> auni^^ de Hoii m^^tt^ et que na voluuti^ nVtail uuinilWtt^î \mr plunieurHoiadeH et augureH^enli^ autiYH |varlo |mlsa){e d'un nerpeut^ quiavail dtWort^ dix petitsi (ùseaux dauA leur uid^ avec leur int^re. Il y a dauH le dinetuii^ de Vuleaiu beaucoup de lorraulerie^ |HMir ne |ms dire, quelque chose de pin; car il douue i\ eiileudiv que ce sont Ich annei^ qu'il aurait faitcH \M\r lurdiv de Vi^uuH| qui auraient rompu Ich ointres du devStin^ et ceux de Jupiter nn^me^ auquel il ajoute IVpithi^le de lout-puiHvSanti connue pir unecspiVe de dt^lt.

48 PRÉAMBULk

Remarquez encore, en passant, la rime de ces deux tins de vers , où le même mot est répété deux fois de suite sans nécessité :

Si cura fuisset , armare fuissct.

Vulcain enivré d'amour, ne sait ni ce qu'il dit , ni ce qu'il fait. Il déraisonne dans son langage, dans ses pensées, et dans ses actions, puisqu'il se détermine à faire des armes magnifiques pour le fils naturel de sou infidèle épouse. 11 est vrai qu'il se garde bien de le nommer. Elle n'a prononcé son nom qu'une seule fois, par discrétion; et lui le tait, par jalousie. C'est à Vénus seule qu'il rend service. Il semble croire que c'est elle qui va se battre : « Si vous vous préparez à la guerre* » lui dit-il , si tel est votre plaisir : »

.Si bellare paraa , alque heec tîbi mens eit.

Le désordre total de sa personne termine celui de son discours. Embrasé des feux de l'amour dans les bras de Vénus , il se fond comme un métal :

Çonjugii iofuAui» gremio. . . •

DC l'ABCADIE. 4c)

Keniarque/ la justesse de rirUe coniîoniiaiicc iu(-ta|>lionc|ticr , infnsus y u Ibiultt y » si t^niveiiaklo au dîen dm forgt*<i de Lemnon. Kiittii^ il |MTd tout Hrntiiueiit:

PUrîdumqur prtnîl prr membra •oporrm.

Sopor veut dire ici lieauroup plus que ^MiiiuciL 11 pnrseute eurore une rousoniianee tir rétat des métaux a|irt*s leur fusion, une stagnation {larfaite.

Mais |)our aiTaihlir ce ({ue ee tableau a de licencieux et de nuitrain* aux mœurs conjugales, le siige Virgile o|){M)se iuuuédiatenient après, à la déesM! de la volupté qui deniandi^ à son mari des arou^ |Knir son fils naturel , une mère de famille, chaste et {Kiuvre, occu|HMf dcîs arts de Minerve, |K)ur élever s<*$ |N-tits entants; et il applique cette image ton** chante aux niénurs heun^i de la nuit , |)Our présenter un nouveau contraste d<^ dilVérents usages que font du même tein|is le vice et la vertu :

Iode nbi prmui quîr», mn\%o \èm norlîs ab»rlir Cttrriailo « cxpuirral «uinnum ; rùthtiMiiitM priuiùm «

48 PEKAMBi:!.!,

Remarquez encore, en pa^sanl, la rime de ces deux fins de ver», où le même moi est répété deux foi» de suite sans nécessite :

Si cm laiftiel.

Vulcain enivré d'amour, ne sait ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. 11 déraisonne dans son langage, dans ses pensées, et dans ses actions, puisqu'il se détermine à faire des armes magnifiques pour le fils naturel de son infid^e épouse* Il est vrai qu'il se garde bien de le nommer. Elle n'a prononcé son nom qu'une seule fois, par discrétion; et lui le tait, par jalousie. C'est à Vénus seule qu'il rend service. Il semble croire que c'est elle qui va se battre : i* Si vous vous préparez à la guerre. " lui dit-il , si tel est votre plaisir : »

•Si bellare paras , aique heec tîbî mens est.

Le désordre total de sa personne termine celui de son discours. Embrasé des feux de ranioiir dans les bras de Vénus , il se fond comme un métal :

Conjugis iufusus (çreiDio. . . •

DE L^ARCADIE. ' 49

Remarquez la justesse de celte consonnance métaphorique , infiisus , u fondu , »> si convenable au dieu des forges de Leihnos. Enfin , il perd tout sentiment :

Placîdumqae pethrit per membra soporem.

I Sopor veut dire ici beaucoup plus que sommeil. Il présente encore une consonnance de rétat des métaux après leur fusion, une stagnation parfaite.

Mais pour affaiblir ce que ce tableau a de licencieux et de contraire aux mœurs conjugales 5 le sage Virgile oppose immédiatement après , à la déesse de la volupté cpii demande à son mari des aimes pour son fils naturel , une mère de famille , chaste et pauvre , occupée des arts de Minerx^e , pour élever ses petits enfants; et il applique cette image tou^ chante aux mêmes heures de la nuit , pour présenter un nouveau contraste des différents usages que font du même temps le vice et la vertu :

Inde ubi prima qnies, medio jam noctis abact« Curriculo , expulerat somnom ; cùifa^miiia primùm^

^tnaei Cyclopes, et hue advertite mentem. Arma acri ùcienda viro : nunc viribus usus , Nunc manibus rapidis , omni nunc arte magîstrâ : Praeci|»itate moras. Nec plura e&tus : et illi OciÙ£ incubyere OQines, paritevque laborem Sortît! : fluit ses rivis , aurique metallum ; Vulnificusque chalybs vastâ fornace liquescît. Ingentem clypeum Informant y unitm omnîa contra Tela Lattnonun; septenosque orbîbus orbes Impediunt : alii ventosis foUîbus auras Accipiunt, redduntque; alii stridentia tingunt ^ra lacu : gémit impositis incudibus antrum. *I]li inter sese muitâ vi brachia toUunt In numenun , versantque teoaci fbrcipe massam.

Aneib. , lîb. Yiii, y. 4i4-4S3.

tt Alors le dieu du feu, aussi diligent, sort de sa couche vo- » luptueuse pour veiller aux travaux qui lui sont commandés.

» Entre les côtes de Sicile et de Lipari , une des ËoUennes , » s^élève une île formée de rochers escarpés, toujours (aoàaatSi M sons lesquels sont les cavernes des Cydopes , aussi hnijaates » et aussi enflammées que les antres et les cheminées 4^ TEUut* » Elles retentissent sans cesse du gémissemfsnt des enclumei >» sous les coups des marteaux, du pétillement de Tacii^ qui » étincelle , et du bruit pesant des soufflets qui animent les » feux dans leurs fourneaux. Cette île est la demeure de Vul- » caîn, et s^appelle Yulcanie. Ce fut dans ces souterraiiu que le » dieu du feu descendit du ciel. Les cyclopes Brontès» Sté- » rops et Pyracmon , lés membres nus , battaient alors in fier » au milieu d^une vaste caverne. Ils tenaient dans leurs mains » un foudre à demi formé. C'était un de ces foudres qpe Jn- M piter lance souvent des cieux sur la terre. Une partie étaH M biîe , et Tautre était encore imparfaite. Ils y avaient ibis

QS L^ARCADIE. 53

trois rayons de grêle, trois d'une jj^uîe orageuse , trois d'un feu éblouissant, et trois d'un vent impétjieux : ils Ajoutaient alors à leur ouvrage d'épouvantables éclairs , des éclats , la peur, la colèn* céleste, et les fianfmes qui la suivent D'un autre côté , Ton se bâtait de forger on cbar à Mars > avec des roues rapides dont le bruit alarme les honunes et les villes. D'autres Cyclopes , pour armer Pallas dans les combats, polissaient k Tenvi une égide borrible, hérissée d'écaillés de serpent en or; et pour couvrir le sein de la déesse , une chevelure de serpents , avec la tête de Gorgone séparée du cou , et jetant des regards afireux.

» Enfants de l'Etna, Cyclopes, leur dit Vulcain , cesses tous ces travaux ; transportei-les ailleura, et faites attention k ce que je vais vous dire. Il s'agit d'armer un homme redoutable. C'est ici qu'il Êtut la force des bras, la diligence des mains > et l'art des plus grands maîtres : ne perdez pas un moment. Il dit; aussitôt tous se mettent en besogne, él se partagelit le travail. L'airain et l'or couient par ruisseaux ; raciet* le plus pur se fond dans une vaste fournaise: ils en forment un bouclier énorme , capable de résister seul à tous les traits des Uatitfs. Ils couvrent sa drtonféréncë' de sept autres lames de DÉétal. Les uns font mouvoir» les soufilets ; les* autres trempent l'airain qui siffle au fond des eaux : l'antre retentit des coups dont gémissent les enclumes. Tour-à-tour ils élèvent les bras avec dé grands efforts, et tour-à-tour les laissent rètemiier sur la massé embrasée que* tournent eiriôus sens' de mordantes tenailles. »

Oft croit voir travailler ces énoriûes enfants de l'Etna, et entendre le bruit de leurs lourds marteaux, tarit Tharmonie dès vers de Virgile est imitative !

54 PRÉAMBULK

La composition du foudre mérite attention. Elle est pleine de génie , c'est-à-dire y d'observations neuves de la nature. Virgile y fait entrer et contraster les quatre éléments àla-fois : la terre et Teau , le feu et l'air :

Trtê imbm torti radios, ires nubis aqaote Addiderant, miili très ignisy et alitls Austri.

A la vérité j il n'y a pas de terre proprement dite ; mais il donne de la solidité à l'eau pour en tenir lieu, très imbris torti radios^ mot à mot, (c trois rayons de pluie » torse, » pour dire de la grêle. Cette expression métaphorique est ingénieuse : elle sup pose que les Cyclopes ont tordu des gouttes de pluie pour en faire des grains de grêle. Remarquez aussi la convenance de l'expression alitis Austri j *< l'Auster ailé: » l'Auster est le veut du midi ^ c est lui qui amène près- ' qnt toujours les tonnerres en Europe.

Le poëte ose mettre ensuite des sensations métaphysiques sur reuclume des Cyclopes : metum , " la peur; »> iras ^ « des courroux. ^ Il les amalgame avec la foudre. Ainsi, il ébranle à-4a-fois le système physique par le

DE l'argadie. 55

contraste des éléments , et le système moral, parla consonnance de Tame et la perspective de la Divinité :

Ffannimsque sequacibus iras.

Il fait gronder le tonnerre , et montre Jupiter dans la nue.

Virgile oppose encore à la tête de Pallas celle de Méduse ; mais c'est un contraste qui lui est commun avec tous les poètes. En voici un qui lui est particulier. Vulcain oblige les Cyclopes de quitter leurs ouvrages divins , pour s'occuper de larmure d'un homme.

Ainsi il met dans- la même balance , d'un côté, la foudre de Jupiter, le char de Mars, l'égide et la cuirasse de Pallas; et de l'autre, les destinées de Tempire romain, qui doivent être gravées sur le bouclier d'un homme. Mais s'il donne la préférence à ce nouvel ouvrage , c'est pour l'amour de Vénus , et non pas pour la gloire d'Énée. Observez que le dieu jaloux ne nomme point encore ici le fils d'Anchise, quoiqu'il y semble forcé. Il se contente de dire vaguement aux Cyclopes : « Arma acrifacienda viro. » L'épithète de

56 PRÉAMB"ULE

*( qcer » peu;t se prendre en bonne et .çn mauvaise pai:t. EUç peut signifiei: mf^chasLt^ dur 5 et ne peut guère s'appliquei; au sçQsible Énée j auquel Virgile donne si souvent le surnom de pieux..

Enfin Virgile, après le tableau tumultueux des forges ^pliennes, ixpu^ ramène , ç^ar i|n nouveau contraste, à la demeure pai^i^lç <Ju bon roi Évandre*, presque aussi^ip^tinal ^e la bonne mère de famiUe et qufi le dieu du feu :

Hsec pater ^oliis properat dum Lemnius oris , Evandrum ex hmnili tecto Inx suscitât aima, Et matutini yolucrum sub calmîne cantus. Consurgît senior , tunicâque inducitur artus , Et Tyrrhena pedum cîrcumdat vîncula plantls. Tuin lateri atque humeris Tegeseum subllgat ensem, I^missa ab bevâ pantherae terga retorquens. Necnon et gemini custodes lûiniie;ab altq Procedunt , gressumque canes comîtantur herilem. Hospltis iSEneae sedem et sécréta petebat , Sennonum memor et promissi muneris héros. Nec minus JRnesLS se matutinus agebat« Filius huic Pallas , olli cornes îbat Acbates,

iENEID., lib. VIII y y. 4^4~46&

« Tandis que le dieu de Lemnos presse son ouvrage dans » ses forges éoliennes , ^vaadre est r^ei^é.souf son himiblc; » toit, par les premiers raypns de Taurore et par le chant, nia-

DE l'a&CADIE. S7

» tinal des oiseaux nichés sous le chaume de ^ couverture. Il

i> se lève , malgré sou grand âge. Il se revêt d'une tunique , et

» attache à ses pieds une chaussure tjrrhénienne. Il met sur

» ses épaules un baudrier ^ d'où pend à son côté une épée d*As-.

n cadie , et. il ramène sur sa poitrine une peau de panthère qui

M descend de son épaule gauche. Deux «biens qui gardaient sa

» porte, marchent devant lui, et accompagnent les pas de leur

» maître. li allait trouver, dans Tintérieur de sa maison , Enëe,

» son b^te 9 pour s'entretenir avec lui des secours qu'il lui

» avait promis la veille. Énée , non moins matinal , s'avançait

» aussi vers Évandre. L'un était accompagné de son fils PaOas^

}> et l'autre de son fid^e Acbate. »

Voici un contraste moral trèsr^intéressaBt;.

lie bon roi Évandre n'ayiantpourgardes^du^ corp^ que deux^ chiens, qui servaient encore à garder la porte de sa maison , va , dès le point du jour, s'entretenir d affaine&aveo son hôte. Ne croyez pas que sous son toit couvert de chaumci,. il Si'agisse de bagatelles. Il y est question du rétablissement de l'empire de Troie dans la personne d'Énée, ou plutôt, de la fondation de l'empire romain. Il s'agit di3 dissiper! unq girande confédération dépeuples. Pour en venir à bout, le roi Évandre* office à Éuëe quatre cents cavaliers. A lavérité, ils sont choisis, et commandés par Pallas , son fils unique. J'observerai ici une de ces. convenances délicates, par lesquelles

Virgile donne de grandes leçons de vertu aux rois , ainsi qu'aux autres hommes , en feignant des actions en apparence indifférentes : c'est la confiance d'Évandre dans son fils. Quoique ce*jeune prince ne fût qu'à la fleur de son âge, son père l'amène à une conférence très-importante, comme son compagnon : Cornes ibat. Il faisait porter son nom à la ville de Pallantée , qu'il avait luimême fondée. Enfin , dans les quatre cents cavaliers qu'il promet au roi des Trpyens , sous les ordres de Pallas, il y en a deux cents qu'il a choisis dans la fleur de la jeunesse, et deux cents autres que son fils doit mener en son propre nom :

Arcadas haie équités bis centum , robora pubis Lecta, dabo ; totidemque suo tibi nomine Pallas»

^ËNEiB. y lib. vm , y. 5i8-5ig.

Les exemples de confiance paternelle sont rares parmi les souverains, qui regardent souvent leurs successeurs comme leurs ennemis. Ces traits peignent la bonne foi et la simplicité des mœurs du roi d'Arcadie.

On pourrait peut- être taxer le roi d'Arca-

DE l!arcadi£. bg

die d'indifférence pour un fils unique , en ce qu'il réloigae de sa personne, et lexpose aux dangers de la guerre ; mais c est positivement par une raison contraire qu'il en agit ainsi ; c'est pour le former à la vertu y en lui faisant faire ses premières armes sous un héros tel qu'Énée :

Hanc tîbî pneterea, spes et solatia nostrî , Pallanta adjungam. Sub te tolerare magîstro MiKtiam et grave Martîs opus , tua aemere (acta Assuescat, primis et te miretur ab annis.

iËNEiD. , lib. YIII , ?. 5i4.-5i7.

c< J^enverrai de plus avec vous mon fils Pallas, qui est tou^ >» mon espérance et ma consolation. Qu'il s'accoutume ^ sous un » maître tel que vous, à supporter les rudes travaux de hi » guerre, à se former sur vos exploits, et à vous admirer dès » s%s premières années. » >

On peut voir dans le reste de l'Enéide le rôle important qu'y joue ce Jeune prince. Virgile en a tiré de grandes beautés : telles sont , entre autres , les tendres adieux que lui fait Evandre ; les regrets de ce bon père , sur ce que sa vieillesse ne lui permet pas de l'accompagner dans les combats ; ensuite , la valeur imprudente de son fils, qui , oubliant

6o PREAMBULE

les leçons des deux freins d'Anchise, s'attaque au redoutable Turnus , et en reçoit le coup de la mort; les hauts faits d'armes d'Énée pour venger la mort du fils de son hôte et de soh allié ; ses regretB à la vue du jeune Pallas , tué à la fleur de son âge, et le premier jour qu'il avait combattu ; enfin, les honneurs qu'il rend à son corps en l'envoyant à son père.

C'est ici qu'on peut remarquer une de ces comparaisons touchantes ^ dont Virgile , à l'exemple d'Homère , affaiblit l'horreur de ses tableaux de batailles , et en augmente l'effet, en y établissant des consonnances avec des êtres d'un autre ordre. C'est à l'occasion de la beauté du jeune Pallas, dont la Qiort n'a point encore terni l'éclat :

Qual^m virgineo demessum pollice florem

Sea moUis'YÎolœ^ seu langueniishyacintbi,

Cui neque fulgor adhuc , necdum sua forma recessH ;

Mon jam mater alii tellus , vîresque ministrat.

iCNEiD., lîb. XI, V. 68-71.

« C<MP mdre yiolett^ - aisMut hyacînike,

m qofr ejeimefil Xcea fleurs n'ont

• c» ^dit m «tmToHfMrli

D£ l'arcadie. 6t

» terre leur mère ne les soutient plus , et ne leur donne plus de

» nourriture. »

Remarquez une autre consonnance avec la mort de Pallas. Pour dire que ces fleurs n'ont ppint souffert lorsqu'on les a détachées de leur tige , Virgile les fait cueillir par la main d'une jeune fille : J^irgineo demessum poUice y mot à mot : « Moissonnées par le >i pouce d'une vierge. » Et il résulte de cette douce image, un contraste terrible avec le javelot de Tumus, qui avait cloué le bouclier de Pallas contre sa poitrine , et l'avait tué d'un seul coup.

fjifin Virgile , après avoir représenté la douleur d'Évandre à la vue du eorps de son fils, et le désespoir de ce malheureux [Ikre qui implore la vengeance d'Énée, tire de la mort même de Pallas la fin de la guerre et de rÉnéide ; car Tumus , vaincu dans un combat particulier par Énée, lui cède la victoire, l'empire , la princesse Lavinie , et le supplie de se contenter de si grands sacrifices ; mais le roi des Troyens , sur le point de lui accorder la vie , apercevant le baudrier de ||AdpUL$, dont Turnus s'était revêtu après avoir

tué ce jeune prince^ lui plonge son épéë dans le corps , en lui disant :

Palks te hoc vnlnere , Pàllas

Immolât, et pœnam scelerato ex sanguine- sumît. .

^.NEID., lib. XII, V. 948 et 9^9.

« Pallas, c^est Pallas qui t^immole par ce coup, et qui se M venge dans ton sang criminel. »

Ainsi les Arcadiens ont influé de toute manière sur les monuments historiques , lès traditions religieuses, les premières guerres et Torigine de lempire romain.

On voit que le siècle où je parle des Arcadiens, n'est point un siècle fabuleux. Je recueillis donc sur eux et leur pays les douces images que nous en ont laissé les poètes, avec les traditions les plus authentiques des historiens, que je trouvai en bon nombre dans le Voyage delà Grèce de Pausanias, les Œuvres de Plutarque, et la Retraite des dix mille de Xénophon ; en sorte que je rassemblai sur TArcadie tout ce que la nature a de plus aimable dans nos climats, et Thistoire de plus vraisemblable dans Tantiquité.

Pendant que je m'occupais de ces agréa-

DE L ARGAD1£. OO

bles recherches , je me trouvai lié personnellement avec J.-J. Rousseau. Nous allions assez souvent nous promener , pendant Tété , aux environs de Paris. Sa société me plaisait beaucoup. Il n'avait point la vanité de la plupart des gens de lettres , qui veulent toujours occuper les autres de leurs idées ; et encore moins celle des gens du monde , qui croient qu'un homme de lettres est fait pour les tirer de leur ennui , par son babil. Il partageait les bénéfices et les charges de la conversation, parlant et laissant parler chacun à son tour. Il laissait même aux autres le choix de l'entretien, se réglant à leur mesure avec si peu de prétention , que parmi ceux qui ne le connaissaient pas, les gens simples le prenaient pour un homme ordinaire, et les gens du bon ton le regardaient comme bien inférieur à eux; car avec ceux-ci il parlait peu , ou de peu de choses. Il a été quelque fois accusé d'orgueil à cette occasion, par les gens du monde qui taxent de leurs propres vices les hommes libres et sans fortune, qui refusent de courber la tété sous leur joug. Mais entre plusieurs traits que je pourrais citera l'appui de ce que j'ai dit précédem-

ment, que les gens simples le prenaient pour un homme ordinaire, en voici un qui convaincra le lecteur de sa modestie habituelle. Le jour même que nous fûmei^ dîner chez les ermites du mont Valéricn , ainsi que je l'ai rapporte dans une note du tome troisième de mes Études, en revenant laprès-midi à Paris, nous fûmes surpris de la pluie près du bois de Boulogne, vis-à-vis la porte Maillot. Nous y entrâmes pour nous mettre à labri sous, des marronniers qui commençaient à avoir des feuilles ; car c'était dans les fêtes de Pâques. Nous trouvâmes sous ces arbres beaucoup de monde qui , comme nous , y cherchait du couvert. Un des garçons du Suisse ayant aperçu Jean-Jacques , s'en vint à lui plein de joie, et lui dit : « île bien ! bon M homme, d'oii venee-vous donc? Il y a un » temps infini que nous ne vous avons vu ! » Rousseau lui répondit tranquillement : «C'est » que ma femme a été long-temps malade, » et moi-même j'ai été incommodé. — Oh! » mon pauvre bon homme , reprit ce garçon, » vous n'êtes pas bien ici : venez, venez; » je vais vous trouver une place dans la mai- » son. »

DE l'arcadie. 65

En effet, il s'empressa de nous mener dans une chambre haute, où, maigre la foule, il nous procura des chaises, une table, du pain et du vin. Pendant qu'il nous y conduisait , je dis à Jean-Jacques : Ce garçon me paraît bien familier avec vous ; il ne vous connaît donc point ? « Oh ! si , me répondit-il, nous » nous connaissons depuis plusieurs années. » Nous venions de temps en temps ici , dans >i la belle saison, ma femme et moi , manger » le soir une côtelette. »

Ce mot de bon homme , dit de si bonne foi par ce garçon d'auberge , qui sans doute prenait depuis long-temps Jean-Jacques pour un homme de quelque état mécanique ; sa joie en le revoyant, et son empressement à le servir, me firent connaître combien le sublime auteur d'Emile mettait en effet de bonhomie jusque dans ses moindres actions.

Loin de chercher à briller aux yeux de qui que ce fût , il convenait lui-même avec un sentiment d'humilité bien rare , et selon moi bien injuste, qu'il n'était pas propre aux grandes conversations. c< Il ne faut, me di- > sait-il un jour, que le plus petit argument 5. 5

» pour me renverser. Je n'ai d'esprit xjù'nne n demi-heure après les autres. Je sais ce qu'il /) faut répondre , précisëmerit quand il b'en •) est plus temps. »

Cette lenteur de réflexion ne venait pas (c d'une pesanteur maxillaire , » coinme le dit, dans le prospectus d'une édition nouvelle des Œuvres de Jean-Jacques, un écrivain d'ailleurs très-estimable ; mais de son équité naturelle , qui ne lui permettait pas de prononcer sur le moindre sujet sans l'avoir examiné ; de soti génie , qui le considérait sur toutes ses faces pour le connaître à fond ; et enfin de sa modestie , qui luj interdisait le ton théâtral et les sentences d'oracles • dé nos conversations. Il était au milieu de nos beàui esprits avec sa simplicité , comnoie unç fille avec ses couleurs naturelles, parmi des femmes qui mettent du blanc et du rougè. Encore moins aurait-il cherché à se donner en spectacle chez les grands; mais dans 'le têteà-téte, dans la liberté de l'intimité, et sWr les objets qui lui étaient familiers, sur-tôtlt ceux qui intéressaient le bonheur des howihles,^u ame prenait l'essor, ses sentiments devenaient touchants , ses idées profondes , ses images

DE L^A&CABIE. 67

sublimes, et ses discours aussi vëhéments que ses ëcrits.

Mais ce que je trouvais de bien supérieur à son génie , c'était sa probité. Il étai/^u petit nombre d'hommes de lettres éprouvés par l'infortune, auxquels on peut sans risque communiquer ses pensées les plus intimes. On n'avait rien à craindre de sa malignité, s'il les trouvait mauvaises, ni de son infidélité, si elles lui semblaient bonnes

Une après-midi donc, que nous étions à BOUS reposer au bois de Boulogne, j'amenai la conversation sur un sujet qui me tenait au cœur depuis aue j'avais l'usage de ma raison. Nous venions de parler des hommes illustres de Plutarque^ de la traduction d'Amyot, ouvrage dont il faisait un cas infini, où on JUii avait a^ris à lire dans l'enfance, et qui, à mon avis, a été le germe de son éloquence et de ses vertus antiques; tant la première éducation a d'influence sur le reste de la vie ! Je lui dis donc :

J'aurais bien voulu voir une histoire de votre façon.

JeaB-Jacques. »< J'ai eu bien envie d'écrire ;» celle de 4ulôme de Mëdicis ^ C'était un

'> simple particulier , qui est devenu le sou- » verain de ses concitoyens , en les rendant w plus heureux. Il ne s'est élevé et maintenu » que par des hienfaits. J'avais fait quelques » brouillons à ce sujet-là; mais j'y ai renoncé: » je n'avais pas de talent pour écrire Thisn toire. .)

Pourquoi vous-même, avec tant d'amour |K)ur le bonheur des hommes, n'avez-vous pas tenté de former une république heureuse? J'ai connu bien des hommes de tous pays et de toutes conditions, qui vous auraient suivi.

w Oh! j'ai trop connu les hommes! « Puis me regardant, après un moment de silence, il ajouta d'un ton demi-fàché : cr Je vous ai » prié plusieurs fois de ne me jamais parler ti de cela. »

Mais pourquoi n'auriez-vous pas fait, avec quelques Européens sans patrie et sans for^ tune, dans quelque île inhabitée de la mer du Sud, un établissement semblable à celui que Guillaume Penn a formé dans l'Amérique septentrionale, au milieu des sauvages?

« Quelle différence de siècle! On croyait »* dn temps de Penn; aujouiti'hui on ne croit » plus à rien. » Puis, se radoucissant : vc J'au-

DE L^ÀRGADIE. 69

» rais bien aime à vivre dans une société o telle que je me la figure^ comme un de ses » simples membres ; mais pour rien au monde » je n'aurais voulu y avoir quelque -charge, » encore moins en être le chef. Je me suis » rendu justice, il y a long-temps; j étais » incapable du plus petit emploi. »

Vous auriez trouvé assez de personnes qui auraient exécuté vos idées.

« Oh ! je vous en prie , parlons d'autre » chose. »

Je me suis avisé d'écrire l'histoire des peuples d'Arcadie. Ce ne sont pas des bei^ers oisifs comme ceux du Lignon.

Il se mit à sourire. «A propos desbergersdu » Lignon, me dit-il, j 'ai fait une fois le voyage » du Forez, tout exprès pour voir le jwiys de ;> Céladon et d'Astrée, dont d'Urfé nous a >} fait de si charmants tableaux. Au lieu de » bei^ers amoureux, je ne vis, sur les bords » du Lignon , que des maréchaux , des for- » gérons et des taillandiers. »

Comment! dans un pays si agréable?

u Ce n'est qu'un pays de foires. Ce fut ce » voyage du Forez qui m'ôta mon illusion. » Jusqu'à ce temps-là, il ne se passait point

h d'année que je ne relusse TAstrée d'un M bout à l'autre : j'étais familiarise avec tous » ses personnages* Ainsi la science nous ôte » nos plaisirs. »

Oh ! mes Arcadiens ne ressemblent pointa vos forgerons, ni aux bergers imaginaires de d'Urfë, qui passent les jours et les nuits uniquement occupés à faire Tamour, exposés au dedans à toutes les suites de Toisivetë^et au dehors 5 aux invasions des peuples voisins. Les miens exercent tous les arts de la vie champêtre. Il y a parmi eux des bergers, des laboureurs, des pécheurs, des vignerons. Ds ont tiré parti de tous les sites de leur pays, diversifié de montagnes, de plaines," de lacs et de rochers. Leurs mœurs sont patriarcales, comme aux premiers temps du monde. Il n'y a dans leur république, ni prêtres, ni soldats^ ni esclaves ; car ils sont si religieux , qat chaque père de famille en est le pontife; si belliqueux, que chaque habitant est toujours prêt à défendre sa patrie sans en tirer de solde; et si égaux, qu'il n'y a pas seulement parmi eux de domestiques. Les enfants y sont élevés à servir leurs parents. On se garde bien de leur inspirer, soûs le nom d'émulation, le

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poison de l'ambition, et de leur apprendre à se surpasser les uns les autres; mais, au contraire, on les exerce à se prévenir par toutes sortes de bons offices ; à obéir à leurs parents; à préférer §on père, sa mère, son amj,sa maîtresse, à soi-même; et la patrie, à tout. Jjà , il n y a point de querelle entre les jeunes gens, si ce n'est quelques débats entre amants, co^nme ceux du Devin du Village : mais la vertu y appelle souvent les citoyens dans les assemblées du peuple, pour délibérer entre eux de ce qu'il est utile de faire pour le bien public. Ils élisent, à la pluralité des voix, leurs magistrats, qui gpuyement l'état compie une famille, étant .chargés à -la -fois 4tô foQctions de la paix, de la guerre et de la religion. Jl résulte uqie si grandie force de leur union , qu'ils ont toujours repous3.é toutes les puissances qui ont entrepris sur leur libertjé.

On ne voit daps leur pays aueun moQU* ^ent inutile , fastueux , dégoûtant ou .épQuvantable : point de colonnades^ d'arcs de triomphe, d'hôpitaux ni de prisons; point d'affreux gibet$ sur les cpjUines, à l'entrée de leurs bourgs : n^is u^ ppnt sur un torrent , un puks au milieu d'un^ plaii^^/e aride, un bo-

cage d arbres fruitiers sur une montagne in* culte, autour d'un petit temple dont le péristyle sert d'abri aux voyageurs, annoncent, dans les lieux les plus déserts, l'humanité des habitants. Des inscriptions simples sur Técorce d'un hêtre, ou sur un rocher brut, conservent à la postérité la mémoire des grands citoyens, et le souvenir des bonnes actions. Au milieu de ces mœurs bienfaisantes , la religion parle à tous les cœurs un langage inaltérable. Il n'y a pas une montagne ni un fleuve qui ne soit consacré à un dieu, et qui n'en porte le nom; pas une fontaine qui n'ait sa naïade; pas une fleur ni un oiseau qui ne soit le résultat de quelque ancienne et touchante métamorphose. Toute la physique y est en sentiments religieux , et toute la religion en monuments de la nature. La mort même qui empoisonne tant de plaisirs, n'y offre que des perspectives consolantes. Les tombeaux des ancêtres sont au milieu des bocages de myrtes, de cyprès et de sapins. Leurs descendants, dont ils se sont fait chérir pendant leur vie, viennent , dans leurs plaisirs ou leurs peines , les décorer de fleurs et invoquer leurs mânes, persuadés qu'ils président toujours à leurs

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destins. Le passé, le présent, l'avenir, lient tous les membres de cette société des chaînons de la loi naturelle, en sorte qu'il est également doux d y vivre et d y mourir.

Telle fut ridée vague que je donnai du dessin de mon ouvrage à Jean -Jacques. Il en fut enchanté. Nous en fîmes plus d une fois, dans nos promenades, le sujet de nos plus douces conversations. Il imaginait quelquefois des incidents d'une simplicité piquante, dont je tirais parti. Un jour même, il m'engagea à en changer tout le plan. « Il faut, » me dit-il , supposer une action principale » dans votre histoire, telle que celle d'un » homme qui voyage pour connaître les » hommes. Il en naîtra des événements variés » et agréables* De plus, il faut opposer à » l'état de nature des peuples d'Arcadie, ') l'état de corruption d'un autre peuple, >> afin de faire sortir vos tableaux par des » contrastes. »

Ce conseil fut pour moi un rayon de lumière qui en produisit un autre : ce fut, avant tout, d'opposer à ces deux tableaux celui de barbarie d'un troisième peuple, afin de représenter les trois états successifs par on

passent la plupart des nations; eelui de barbarie, de nature, et de corruption. J'eus aimi une harmonie complète des trois périodes ordinaires aux sociétés humaines.

Pour représenter un état de barbarie, je choisis la Gaule, comme un pays dont les commencements en tout genre devaient le plus nous intéresser, ()arce que le premier état d'un peuple influe sur toutes les périodes de sa durée, et se Tait sentir jusque dans sa décadence , comme l'éducation que reçoit ud homme dès la mamelle, influe jusque sur sa décrépitude. Il semble même qu'à cette dernière époque, les habitudes de l'enfance repraissent avec plus de force que celles du reste de la vie, ainsi que je l'ai observé dans les Études précédentes. Les premières impressions effacent les dernières. Le caractère des nations se forme dès le berceau , ainsi que celui de l'homme. Rome, dans sa décadence, conserva l'esprit de domination universelle qu'elle avait eu dès son origine.

Je trouvai les principaux caractères des mœurs et de la religion des Gaulois, tout tracés dans les Commentaires de César, dans Plutarque, dans les Mceurs des Germains de

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Tacite, et dans divers traités modernes de la mythologie des peuples du Nord.

Je reculai plusieurs siècles avant Jules- César l'état des Gaules, afin d avoir à peindre un caractère plus marqué de barbarie, et approchant de celui que nous avons trouvé aux peuples sauvages de l'Amérique septen • trionale. Je fixai le commencement de la civilisation de nos ancêtres h la destruction de Troie, qui fut aussi 1 époque, et sans doute la cause de plusieurs grandes révolutions par toute la terre. Les nations qui composent le genre humain , quelque divisées qu'elles paraissent en langages, religions, coutumes et climats, sont en équilibre entre elles, comme les différentes mers qui composent l'Océan sous diverses latitudes. Il ne peut arriver quelque graàd mouvement dans une de ces mers , qu'il ne se communique plus ou moins à chacune' des autres : elles tendent toutes à 86 mettre de niveau. Une nation est encore^ par rapport au genre humain , ce qu'un homme est par rapport à sa nation. Si cet homme y meurt, un autre y renaît dans le même temps. De même, si un état se détruit sur la terre, un autre s y reforme à la méîne

76 PRJÎAMBIJLK

ë{>oquc. C'est ce que noiiH avons vu de nof> jours, quand la plus grande partie de la république de Pologne ayant été dëmembrëe dans le nord de rEuroi)e , pour hve confondue dans les trois ëtats voisins , la Russie , la Prusse et rAutriche, peu de temps après, la plus grande partie des colonies anglaises dn nord de TAinërique s'est d(îtiichëe des trois ëtats d'Angleterre, d'Irlande et d'Ecosse, pour former une république : et comme il y a eu en Europe une portion de la Pologne qui n'a pas ëtë dëmembrëe, il y a eu de même en Amérique une |)ortion des colonies anglaises qui ne s'est pas séparée de l'Angleterre.

On trouve les mêmes réactions politiques dans tous les pays et dans tous les siècles. Lorsque l'empire des Grecs fut renversé sur les bords du Pont-Euxin, en i/{53, celui des Turcs le remplaça aussitôt; et lorsque celui de Troie fut détruit en Asie, sous Priam, celui de Rome prit naissance en Italie, sous Énée.

Mais il s'ensuivit de cette mine totale de Troie , beaucoup de petites révolutions .dans le reste du genre humain , et sur-tout PU Europe.

Dh jl'arcadi£. 77

J'opposai à 1 état de barbarie des Gaules , celui de corruption de TLgypte, qui ëtait alors à son plus hautdegrédecivilisation. Cest à répoque du siège de Troie que plusieurs savants assignent le règne brillant de Sésostris. D'ailleurs^ cette^ opinion, adoptëe par Fënélon dans son Tëlëinaque, ëtait une autoritë suffisante pour mon ouvrage. Je choisis aussi mon voyageur en Egypte , par le conseil de Jean- Jacques, d'autant que, dans lantiquitë, beaucoup d'établissements politiques et religieux ont reflue de TÉgyple dans la Grèce, dans ritalie, et même directement dans les Gaules, ainsi que l'histoire et plusieurs de nos anciens usages en font loi. C'est encore une suite des inactions {)oliuques. Lorsqu'un état est à son dernier d^rë d'ëlëvation, il est à son premier degrë de décadence , parce que les choses humaines commencent à déchoir, dès qu'elles ont atteint le fa^e de leur grandeur. C'est alors que les arts, les sciences, les mœurs, les langues, commencent à refluer des états civilisés dans les états barbares, ainsi que le démontrent les siècles d'Alexandre chez les Grecs, d'Auguste chez les Romains, et de Louis xiv parmi nous.

^8 PRÉAMBULK

Ainsi j'eus des oppositions de caractères entre les Gaulois, les Arcadiens, et les Égyptiens. IVIais TArcadie seule m'offrit un grand nombre de contrastes avec le reste de la Grèce encore à demi barbare ; entre les mœurs paisibles de ses cultivateurs , et les caractères discordants des héros de Pylos, de My cène et d'Argos; entre les douces aventures de ses bergères simples et naïves, et les épouvantables catastrophes d'Iphigénie, d'Electre et de Cly tcmnestre.

Je renfermai les matériaux de noton ouvrage en douze livres, et j'en fis une espèce de poëme épique , non suivant les lois d'Aristote, et celles de nos modernes , qui ^tendent , d'après lui , qu'un poëme épique ne doit contenir qu'une action principale de h vie d'un héros ; mais suivant les lois de^ k nature, et à la manière des Gbinois, qui y mettent souvent la vie entière d'un héros, ce qui , à mon gré , satisfait davantage. D'ailleurs, je ne m'éloignai pas pour cela de l'exemple d'Homère ; car si je m'écartai da plan de son Iliade, je me rapprochai de cdni de son Odyssée.

Mais pendant que je m'occupais du bon-

DE l'aRCADIE. -jg

heur du genre humain , le mien fut troublé par de nouvelles infortunes.

Ma santé et mon expérience ne me permettaient plus de solliciter dans ma patrie les faibles ressources que j'étais au moment d'y perdre , ni d'en aller chercher au dehors. D'ailleurSjle genre de mes travaux ne pouvait intéresser en ma faveur aucun ministre. Je songeai à en mettre au jour de plus propres à m:e mériter les bienfaits du gouvernement. Je ipubliai mes Études de la Nature. J'ose croire y avoir détruit de dangereuses erreurs, et démontré d'importantes vérités. Leur succès m'a valu , sans sollicitations , beaucoup de compliments du public, et quelques grâces annuelles de la cour, mais si peu solides, qu'une simple révolution dans un ministère me les a enlevées la plupart , et avec elles, ce qu'il y a de plus fâcheux , d'autres plus considérables dont ]e jouissais depuis quatorze ans, La faveur a fait semblant de me faire du bien. La bienveillance publique a accueilli mon ouvrage avec plus de constance. Je lui dois un peu de calme et de repos. C'est sous son ombre que je fais paraître ce premier livre , intitulé Les Gaules , qui devait

8o PIIKAMBULK HE l'aRCADIE.

servir d'introduction à l'Arcadie. Je n ai pa? #fu la satisfaction d'en parler à Jean-Jacques, (je sujet était trop rude pour nos entretiens. Mais tout âpre et tout sauvage qu'il est, c'est une gorge de rochers d'où l'on entrevoit le vallon où il s'«.'st quelquefois reposé. Lorsqu'il partit même 9 sans me dire adieu , jxiur Ermenonville où il a fini sc^ jours , je cherchai à me rappeler à lui |>ar l'image de l'Arcadie etle souvenir de nos anciennes conversations, en finissant la lettre que je lui écrivais, par ces deux vers de Virgile où je n'avais changé qu'un mot :

\t4(|ii€ uUiuuu ex yobû unai , iecum qne foUsem \ui custoft gregU, aut msAunt vlnitor nvae!

L'ARCADIE

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