‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteurChapitre 2 sur 19 · LES GAULES · texte numérisé non relu

LES GAULES

Un peu avant l'équînoxe d^automne, Tirtéc, berger d^Ârcadie, faisait paître son troupeau sur une croupe du mont Lycée qui s-avance le long du golfe de Messënie. Il était assis sous des pins , au pied d^une roche, d'où il considérait au loin la mer agitée par les vents du midi. Ses flots, couleur d'olive , étaient blanchis d'écume qui jaillissait en gerbes sur toutes ses grèves. Des bateaux de pécheurs, paraissant et dispafaissant tour-à-tour entre les lames, hasardaient, en â^échouant sur le rivage, d'y chercher leur salut, tandis que de gros vaisseaux à la voile , tout penchés par la violence du vent, s'en éloignaient dans la crainte du naufrage. Au fond du golfe, des troupes de femmes et d'enfants levaient les 5. 6

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mains au ciel , et jetaient de grands cris à la vae du danger que couraient ces pauvres mariniers , et des longues vagueis qui venaient du large se briser en mugissant sur les rochers de Sténidaros. Les échos du mont Lycée répétaient de toutes parts leurs bruits rauques et confus avec tant de vérité, que Tirtée parfois tournait la tête , croyant que la tempête était derrière lui , et que la mer brisait au haut de la montagne. Mais les cris des foulques et des mouettes qui venaient , en battant des ailes , s'y réfugier , et les éclairs qui sillonnaient Thorizon, lui faisaient bien voir que la sécurité était sur la terre, et que la tourmente était encore plus grande au loin qu'elle ne paraissait à sa vue. Tirtée plaignait le sort des matelots , et bénissait cehii des bergers , semblable en quelque sorte à celui des dieux y puisqu'il mettait le calme dans son oœor et la tempête sous ses pieds. Pendant qu'il se livrait à la reconnaissance envers le ciel , deux hommes d^une belle ligure parurent sur le grand chemin qui passait au-dessous de lui, vers le bas de la montagne. L^un était dans la force de rage , et Tautre encore dans sa fleur. Us marchaient â la hâte , comme des voyageurs qui se pressent d'arriver. Des qu'ils furent à la portée de la voix, le plus âgé demanda â Tirtée sMls n'étaient pa< sur la route d'Argos. Mais le bruit du vent dans les pins Tempéchant de se

l'arcadii!.. ' 83

faire entendre , le plus jeune monta vers ce berger, et liii cria : « Mon père , ne sommes-nous » pas sur la route d'Ârgod '^ — Mon fils , lui ré- » ipondit Tirtée , je ne sais point où est Argos. j» Yous êtes en Ârcadie , sur le chemin de Tégée ; » et ces tours que voi^s voyez là-bas , sont celles i> de Bellémine. )> Pendant qu'ils parlaient, un barbet jeune et folâtre , qui accompagnait cet étranger , ayant aperçu dans le troupeau une chèvre toute blanche , s'en approcha pour jouer avec elle ; mais la chèvre effrayée ii la vue de cet animal dont les yeux étaient tout couverts de poils, s'enfuit vers le haut de la montilgne où le barbet la poursuivit. Ce jeune homme rappela son chien , qui revint aussitôt à ses pieds, baissant la tète et remuant la queue ; il lui passa ttne laisse autour du cou ; et , priant le berger de Farréter , il courut lui-même après la chèvre qm s^enfuyait toujours : mais son chien le voyant partir I donna une si rude secousse à Tirlée, qu'il lui échappa avec la laisse ; et se mit à courir si TÎie sur les pas de son maître , que bientôt on ne vit plus ni la chèvre , ni le voyageur , ni son chien.

L^ étranger resté sur le grand chemin , se disptMait à aller vers son compagnon , lorsque le iMsrger lui dit : « Seigneur, le temps est rude, la A nuit s'approche, la forêt et la montagne sont » pleines de fondrières où vous pourriez vous

84 i/arcadie.

j» égarer. Venez prendre un peu de repos dans » ma cabane, qui n'est pas loin d'ici. Je suis » bien sur que ma chi^vre , qui est fort privée, n y reviendra d'elle-m<^me , et y ramènera votre n ami, s'il ne la perd point de vue. » En même temps, il joua de son chalumeau , et le troupeau se mil à défiler, par un .sentier, vers le liautde la montagne. In grand bélier marchait à la tête de ce troupeau^' il était suivi de six chèvres dont les mamelles pendaient jusi|u'à terre ; douze brebis, accompagnées de leurs agneaux déjà grands, venaient après; une ânesse avec son ânon fermaient la marche.

L'étranger suivit Tirtéc sans rien dire. Ils montèrent environ six cents pas, par une pelouse découverte , parsemée çà et là de genêts et de romarins ; et comme ils entraient dans la forêt de chênes qui couvre le haut du mont Lycée, ils entendirent les at>oiements d'un chien ; bientôt après, ils virent venir au-devant d'eux le barbet , suivi de son maître qui portait la chèvre blanche sur ses épaules. Tirtée dit à ce jeune homme : « Mon fds, quoique cette chèvre soit » la plus chérie de mon troupeau, j'aimerais » mieux l'avoir perdue, que de voas avoir donné '» la fatigue de la reprendre à la course : mais n vous VOUS reposerez, s'il vous plaît, cette nuit t» chez moi ; et demain , si vous voulez vous '* mettre en route, je voas montrerai le chemin

l'abcadie. 85

» de Tëgëe , d'où on vous enseignera celui d'Ar- » gos. Cependant , seigneurs , si vous m'en » croyez Tun et Tautre , vous ne partirez point » demain dMci. C'est demain la fête de Jupiter, » an mont Lycée. On s'y rassemble de toute » FArcadic et d'une grande partie de la Grèce. » Si vous y venez avec moi , vous me rendrez V plus agréable h Jupiter quand je me présen- » terai à son autel, pour Tadorer, avec des » hôtes. » liC jeune étranger répondit : « O bon » berger! nous acceptons volontiers votre hos- » pitalité poiir cette nuit ; mais demain , des » Faurore , nous continuerons noire route pour » Argos. Depuis long-temps nous luttons contre » la mer, pour arriver à cette ville fameuse dans »/ toute la terre , par ses temples, par ses palais, » et par la demeure du grand Agamemnon. »

Après avoir ainsi parle , ils traversèrent une partie de la forêt du mont Lycée vers l'orient, et ils descendirent dans un petit vallon abrité des vents. Une herbe molle et fraîche couvrait les flancs de ses collines. Au fond, coulait un ruisseau appelé Achélous', qui allait se jeter dans le fleuve Alpliée, dont on apercevait au loin , dans la plaine , les iles couvertes d'aunes et de tilleuls. Le tronc d'un vieux saule renversé par le temps, servait de pont à l'Acliélous, et ce pont n'avait pour garde-fous que de grands roseaux, qui s'élevaient à sa droite et à sa ganrho :

S6 l'arcadie.

mais le ruisseau, dont le lit ciait semé de ro^

chers, était si facile à passer à gué, et on faisait

si peu d'usage de son pont , que des convolvulus

le couvraient presque eu entier de leurs festons

de feuilles en cOeur et de fleurs en cloctifs

blanches.

A quelque distance de ce pont , était rha(>itation de Tirtée. Cétait une petite maisou couverte de chaume, bâtie au milieu d^une pelouse. Deux peupliers l'ombrageaient du étié du couchant. Du côté du midi, une vigne en entourait la porte et les fenêtres, de ses grappes pourprées et de ses pampres déjà colorés de feu. Un vieux lierre la tapissait au nord, et couvrait de sob feuillage toujours vert« une partie de Testalier qui conduisait par dehors à Vétage supérieur, t

Dès. que le troupeau s'approcha de la maison, il se mit à bêler, suivant sa coutume. Aussitôt, on vit descendre par Tescalier une jeune fille, qui portait sous son bras un vase à traire le lait. Sa robe était de laine blanche ; ses cheveux châtains étaient retroussés sous un chapeau d^écorce de tilleul ; elle avait les bras et les pieds aus, et pour chaussure , des soques, suivant Tusage des filles d'AVcadie. A sa taille, on Teût prise pour une nymphe de Diane ; à son vase , pour la naïade du ruisseau ; mais à sa timidité , on voyait bien que c'était une bergère. Dès quelle aperçut

l'abcadie. 87

desëtrangersy elle baissa les yeux et se mit à rougir.

Tirtée lui dit : a Cyanée, ma fille, hâtez- vous n de traire vos chèvres et de nous préparer à » manger , taudis que je ferai chauffer de Tcau » pour laver les pieds de ces voyageurs que Ju- » piter nous envoie. » En attendant, il pria ces étrangers de se reposer au pied de Ri vigne , sur un banc de gazon. Cyance s^étant mise à genoux sur la pelouse , tira le lait des chèvres , qui s'étaient rassemblées autour d'elle ; et quand elle eut fini , elle conduisit le troupeau dans la ber* gerie, qui était à un bout de la maison. Cependant, Tirtée fit chauffer' de Teau, vint laver les pîeds de ses hôtes ; après quoi il les invita d'entrer.

Il faisait déjà nuit ; mais une lampe suspendue au plancher, et la flamme du foyer placé , suivant Tusage des Grecs, au milieu de Thabitation, enéclairaieutsufiisammentrintéricur. On y voyait accrochées aux murs, des flûtes, des panetières, des houlettes , des formes à faire des fromages ; et sur des planches attachées aux solives , des corbeilles de fruits, et des terrines pleines de lait. Au-dessus de la porte d'entrée, était une petite statue de terre de la bonne Cérès ; et sur celle de la bergerie , la figure du dieu Pan, faite d'une racine d'olivier.

Dès que les voyageurs furent introduits , Cyanée mit la table , et servit des choux vers , des

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pains de froment, un pot rempli de vin, an fromage à la crème, des œufs frais, et des secondes figues de Tannëe , blanches et violettes. Elle approcha de la table quatre sièges de bois de chêne. Elle couvrit celui de son père d^une peau de Joup , qu'il avait tué lui-même à la chasse. Ensuite , étant montée à l'étage supérieur, elle en descendit avec deux toisons de brebis ; mais pendant qu'elle les étendait sur les sièges des voyageurs, elle se mit à pleurer. Son pcre loi dit : « Ma chère fille, serez- vous toujours inconj> solable de la perte de votre mère ? et ne ponr- » rez-voiis jamais rien toucher de tout ce qui a » été à son usage , sans verser des larmes ? » Cyanée ne répondit rien ; mais se tournant vers la muraille , elle sVssuya les yeux. Tirtée fit une prière et une libation à Jupiter hospitalier ; et faisant asseoir ses hôtes, ils se mirent toos à manger en gardant un profond silence.

Quand les mets furent desservis, Tirtée dit aux deux voyageurs : « Mes chers hôtes, si tous y> fussiez descendus chez quelque autre habitant » de TArcadie , ou si vous fussiez passés ici il y a » quelques années, vous eussiez été beaucoup » mieux reçus. Mais la main de Jupiter m'a < y* frappé. J'ai eu sur le coteau voisin un jardin p qui me fournissait, dans toutes les saisons, » des légumes et d'excellents fruits : il est mainr tenant confondu dans la forêt. Ce vallon soli*

l'arcadie. 89

» taire retentiwssait du magissement de mes bœufs.

» Vous n^eussicz entendu, du malin au soir,

» dans ma maison , que des chants d^allégresse

» et des cris de joie. J'ai vu , autour de cette

» table , trois garçons et quatre filles. Le plus

» jeune de mes fils ëtait en ëtat de conduire un

» troupeau de brebis. Ma fille Cyanëc habillait

» ses petites sœurs , et leur tenait dëjii lieu de

» mère. Ma femme, laborieuse et encore jeune,

» entretenait toute Tannëe, autour de moi, la

» gaieté, la paix et Tabondance. Mais la perte

» de mon fils aînë a entraîné celle de presque

» toute ma famille. Il aimait, comme un jeune

» homme , à faire preuve de sa légèreté , en

» montant au haut des plus grands arbres. Sa

» mère, à qui de pareils exercices causaient une

» frayeur extrême , Tavait prié plusieurs fois de

» s'en abstenir. Je lui avais prédit qu'il lui en

» arriverait quelque malheur. Hélas ! les dieux

» m'ont puni de mes prédictions indiscrètes, en

» les accomplissant. Un jour d'été que mon fils

» ëtait ds&is la foret à garder les troupeaux avec

» SCS frères", le plus jeune d'entre eux eut envie

» de manger des fruits d'un merisier sauvage.

» Aussitôt, l'aîné monta dans l'arbre pour en

» cueillir ; et quand il fut au sommet , qui était

» très-élevé, il aperçut sa mère aux environs,

» qui, le voyant à son tour, jeta un cri d'effroi

» et se trouva mal. A cette vue, la peur ou. le re-

90 LARCADIE.

» pentir «aUit mon malheureux fils; il tomba. >» Sa mère , revenue à elle aux cris de ses cn- I» fanis, accourut vers lui : en vain elle essaya » de le ranimer dans ses bras ; Tinfortuné tourna » les yeux vei*s elle, prononça son nom et le j» mien, et expira. La douleur dont mon épouse » fut saisie , la mnna en peu de jours au tom- » beau. La plus tendre union régnait' entre mes » enfants, et égalait leur affection pour leur » mère. Ils moururent tous du regret de sa perte, » et de celle les uns des autres. Avec combien » de peine n'ai-je pas conserve celle-ci!.... r Ainsi parla Tirtée, et, malgré ses efforts^ des pleurs inondèrent ses yeux. Cyanée se jeta au cou de son père , et mêlant ses larmes aux siennes, elle le pressait dans ses bras sans pouvoir parler. Tirtëe lui dit : « Cyanée , ma chère fille , » mon unique consolation, cesse de t'afflîger. » Nous les reverrons un jour : ils sont avec les » dieux. » 11 dit , et la sérrnito reparut sur son visagr et sur celui de sa fdle. Elle versa, d^unair tranquille, du vin dans toutes les coupes; puis, prenant un fuseau avec une quenouille chargée de laine, elle vint s'asseoir auprès de son pire, et se mit à fder en le regardant et en s'appuyant sur ses genoux.

Cependant les deux voyageurs fondaient en larmes KnHn, le plas jeune prenant la parole, dit a Tirtée : « Quand nous aurions été reçus

L^ARCADIE. gi

» dans le palais et à ta table d^Agamemnon , au » moment où , couvert de gloire , il reverra sa » fille Iphigënie et son épouse Clytemnestre, qui » soupirent depuis si long-temps après son re- » tour, nous n^aurions pu ni voir ni entendre. » des choses aussi touchantes que celles dont » nous sommes spectateurs. O bon berger! il » faut Tavouer, vous avez éprouvé de grands » maux ; mais si Céphas que vous voyes , qui a » beaucoup voyagé , voulait vous entretenir de » ceux qui accablent les hommes par toute la » terre , Vous passeriez la nuit à Tentendre et à » bénir votre sort. Que.d^inquiétudes vous sont » inconnues au milieu de ces retraites paisibles! « Vous y vivez libre ; la nature fournit à tous vos » besoins ; Famour paternel vous rend heureux» » et une religion douce vous console de toutes » vos peines. »

Céphas prenant la parole , dit à son jeune ami : « Mon fils , racontez-nous vos propres mal- » heurs : Tirtée vous écoutera avec plus d'inté- » Têt qu'il ne m'écouterait moi-même. Dans » l'âge viril, la vertu est souvent le fruit de la n raison; mais dans la jeunesse, elle est ton- » jours celui du sentiment. »

Tirtée s'adrcssant au jeune étranger, lui dit : « A mon âge , on dort peu. Si vous n'êtes pas » trop pressé du sommeil , j'aurai bien du plai- » sir h vous entendre. Je ne suis jamais sorti de

iy^ l'abc ADIE.

y> mon pays ; mais j'aime et j'honore les Toyaf> geiirs. Ils sont sous la protection de Mercure » et de Jupiter. On apprend toujours quelque '> chose d'utile avec eux. Pour vous , il faut que n VOUS ayez (éprouvé de grands chagrins dans » votre patrie, pour avoir quitté si jeune' vos » parents, avec lesquels il est si doux de vivre ^ et de mourir. »

Quoiqu'il soit difficile , lui répondit ce jeune liomme , de parler toujours de soi avec sincérité, vous nous avez fait un si bon accueil , que je vous raconterai volontiers toutes mes aventures, lionnes et mauvaises.

Je m^appelle Amasis. Je suis né à Thëbes en Egypte , d'un père riche. Il me fit élever par le» prcHres du temple d'Osiris. Ils m'enseignèrent toutes les sciences dont l'Egypte ^'honore : la langue sacrée, par laquelle on communique avec les siècles passés; et la langue grecque, qui nous sert à entretenir des relations avec les peuples de TKurope. Mais, ce qui est au-dessus des sciences et des langues, ils m'apprirent à être iuHte, H dire la vérité, à ne craindre que les <lieux , et à préférer h tout la gloire qui s^acquirrt par la vertu.

Ce dernier sentiment crût en moi avec l'âge. On ne parlait depuis long-temps en Egypte qae de la guerre de Troie. Les noms d'Achille, d'Hector, et des autres héros, m'empêchaient

l/AliCADlIC. 93

de dormir. J'aurais aclioU* un seul jour de leur rcnointiide par le sacrilico de toute ma vie. Je trouvais heureux mon compatriote Memnon , qui avait pi^ri sur les murs de Troie, et pour lequel on construisait à ThMies un superbe tombeau^ (jue dis^jei* j'aurais donnc^ volontiers mon cortKH pour être changea dans la statue d\m hértkSv pourvu <|u'on m'eiU exposé sur une colonne à la vénération des peuples.

Je résolus donc de m*arraclier aux délices de TKgypte « et aux douceurs de la maison paternelle 9 pour acquérir une grande réputation. Toutes le.s fois «pie je me présentais devant mon \}hre : » Knvoyex-moi au siège de Troie, lui » disais-je , alin (|ue je me lasse un nom illustre » parmi les honnnes. Vous ave/, mon Iri'^re atné, »» qui vous suflit pour assurer votre postérité. Si M vous vous oppose/i toujours ù mes désirs dans M la crainte de me perdre, sarlieA <pic, si j*c- » chappe à la guerre , je n'échapperai pas au M chagrin. » Kn effet, je dépérissais ;\ vue dUxMl ; je fuyais toute société, et j'étais si solitaire qu'on mVn avait donné \v surnom de Monéros. Mon père voulut en vain rondialtre un sentiment qui était le fruit de Téducation qu'il m'avait donnée.

Vï\ jour il me présenta h (iéplias, en m'exhortant à suivre ses conseils. Quoique je n'eusse jamais vu (iépliaS) une sympathie secrète m*attacha d'abonl il^ lui. (le respectable ami ne chercha

94 l'arcadie.

poitit à combattre ma passiou favorite ; mais pour rafTaiblir, il lui fit changer d'objet. « Vous » aimes la gloire, me dil-il: c'est ce qu'il y a n de plus doux dans le monde, puisque les dieui » en ont fait leur partage. Mais comment comp- >» tez-TOus Tacquérir au siège de Troie ? Quel • parti prendrez-vous, des Grecs ondesTroTcns.^ » La justice est pour la (irècc; la pitîë et le de- » voir pour Troie. Vous êtes Asiatique^ : com- I» battrez- vous en faveur de TEurope contre » TAsie? Porterez- vous les armes contre Priam. » ce père et ce roi infortuné, près de soccomber » avec sa famille et son empire , sous le fef de rt Grecs? D'un autre côté, prendrez-vous la dé » fense du ravisseur Paris et de Tadultère Hé- » Icne , contre Ménélas son époux ? Il n'y a point » de véritable gloire sans justice. Mais quand un » homme libre pourrait démêler dans les que- » relies des rois le parti le plus juste , croyei- » vous que ce serait à le suivre que comistt h >» plus grande gloire qu'on puisse acquérir.' » <^els que soient les applaudissements que les n victorieux reçoivent de leurs compatriotes, >» croyez-moi, le genre humain sait bien ie ^ mettre un jour à leur place. Il n'a placé qu n » rang des héros et des demi-dieux ceuM qui »» n'ont exercé que la justice ; comme Thésée » Hercule, Pirithoiis, etc.... Mais il a éteté ai » rang des dieux ceux qui ont été bienfaisants- 1^

l'ahcadik. 95

n tels sont, Isù, qui donna des lois aux hommes ; » Osiris, qui leur apprit les arts et la navigation; » Apollon , la musique ; Mercure , le commerce ; » Pan, à conduire des troupeaux; Bacchus, à » planter la vigne ; Cérès , à faire croître le blé. n Je suis né dans les Gaules, continua Céphas; » c^est un pays naturellement bon et fertile , n mais qui , faute de civilisation , manque de la M. plupart des choses nécessaires au bonheur.

• Allons y porter les arts et les plantes utiles » de rÉgypte, une religion humaine et des lois » sociales : nous en rapporterons peut-être des » choses utiles à votre patrie. Il n'y a point de » peuple sauvage , qui n'ait quelque industrie » dont un peuple police ne puisse tirer parti, » quelque tradition ancienne, quelque producjy tien rare et particulière à son climat. Cest i« aîAsi que Jupiter, le père des hommes, a voulu » Ker par un commerce réciproque de bienfaits, tf tous les peuples de la terre, pauvres ou riches, n barbares ou civilisés. 8i nous ne trouvons n dans les Gaules rien d'utile à TÉgypte, oti si

• nous perdons , par quelque accident, les fruits

• de notre voyage , il nous en restera on que ni » la mort, ni tes tempêtes ne sauraient nous en-

• lever; ce sera le plaisir d'avoir fait du bien. » Ce discours éclaira tout-à-coup mon esprit

d*nne lumière divine. J'embrassai Céphas , les larmes aux yeux. « Partons , lui dis-je : allons

96 l'arcadie.

» faire du bien aux hommes; allons imiter les » dieux !»

Mon pcre approuva notre projet : et comme je prenais copgé de lui^ il me dit en me serrant dans siis bras : a Mon fils , vous allez entrepm»j> dre la chose la plus difficile quMl y ait au mondi; » puisque vous allez travailler au bonheur des » hommes. Mais , si vous pouvez y trouver le M vôtre, soyez bien .^ûr que vous ferez le mieD.*

Après avoir fait nos adieux, Céphas et moi, nous nous embarquâmes à Canope , sur us vaisseau phénicien qui allait chercher des pelleteries dans les Gaules, et de Tétain dans les lies Britanniques. Nous emportâmes avec nous des toiles de lin, des modèles de chariots , de charrues et de divers métiers ; des cruches de vin, des instruments de musique, des graines de toute espèce, entre autres, celles do chanvre et du lin. Nous fîmes attacher dans des caisses , autour de la poupe du vaisseau , sur son pont et jusque dans ses cordages , des ceps de vigne qui étaient en fleur, et des arbres fruitiers de plusieurs sortes. On aurait pris notre vaisseau, couvert de pampres et de feuillages, po«r celui de Bacchus allant à la conquête des Indes.

Nous mouillâmes d'abord sur les côtes de Tik de Crète , pour y prendre des plantes convenables au climat des Gaules. Cette île nourrit une plus grande quantité de végétaux que TEgypte,

l'abcadil. 97

dont elle est voisine , par la variélë de ses températures, qui s'étendent depuis les sables chauds de ses rivages, jusqu'au pied des neiges qui couvrent le mont Ida , dont le sommet se perd dans les nues. Mais ce qui doit élre encore bien plus cher à ses habitants, elle est gouvernée par les sages lois de Minos.

Un vent favorable nous poussa eusuite de la Crète à la hauteur de Mélile4. Cest une petite lie dont les collines de pierre blanche paraissent 4^ loin sur la mer, comme des toiles tendues au soleil. Nous y jetâmes Fancre pour y faire de Teau, que Ton y conserve très-pure dans des citernes. Nous y aurions vainement cherché d'autres secours : cette île manque de tout, quoique par sa situation entre la Sicile et l'Afrique, et par la vaste étendue de son port qui se partage en plusieurs bras, elle dât être le centre du commerce entre les peuples de l'Europe, de l'Afrique, et même de l'Asie. Ses habitants ne vivent que de brigandages. Nous leur fîmes présent de graines de melon et de celles du xylon^. C'est une herbe qui se plaît dans \eè lieux les plus arides y et dont la bourre sert à faire des toiles très-blanches et très-légères. Quoique Mélite , qiii n'est qu'un rocher, ne produise presque rien pour la subsistance des hommes et des animaux, on y prend chaque année , vers l'cquinoxe d^au^ tonine^» unç quantitç prodigieuse de cailles qui

f)8 • i/ahcadik.

s'y reposent en passant d'Europci en Afrique Cest un spectacle curieux de les voir, toutes pesantes qu'elles sont, traverser la nier en noinlxi presque infini. Elles attendent que le vent di nord souffle ; et dressant en l'air une de leoi ailes, connue une voile, et battant de Tautre comme d'une rame, elles rasent les flots, de leurs croupions char(;és de graisse. Quand elkf arrivent dans Tiie, elles sont si fatiguées, qo*oi les prend à la main, (in homme en peut ramaiscr daiLS un jour, plus qu il n^en peut manger dans une année.

De Mélite, les vents nous poussèrent jusqu'aai îles d'Knosis?, qui sont à rextrémité méridionale de la iSardaigne. Là , ils devinrent contraires, et nous oliligrrent de mouiller, (^es îles sont dei éciieils sablonneux, qui ne produisent rieo; mais par une. merveille de la providence da dieux, qui dans les lieux les plus stériles sait nourrir les hommes de mille manières diflerentes, elle a donné <les thons à ces sables, comme elle a donné des cailles au rocher de Mélite. Au printemps, les thons qui entrent de rOcéan dans la Méditerranée , pa.ssent en si grande quantité entre la Sardaigne et les ile^ d'Knosis, que leurs habitants sont occupes nuii r.l jour à les pécher, à les saler, et à en tirer de riiuile. J'ai vu, sur leurs rivages, des mon- «eaux d'os brûlés de ces poissons, plus hauts que

l'arc\die. 99

-l'CMte maison. Mais ce présent de la nature ne ■rend pas les insulaires plus riches. Us pèchent 'liour le profit des habitants de la Sanlaigno. ^Ainsi nous ne vîmes que des esclaves aux iles tf d^Énosis, et des tyrans à Mélite.

Les vents étant devenus favorables, nous par- M âmes après avoir fait présent aux habitants d'E- M jiQsis de quelques ceps de vigne, <^t en avoir reçu < de jeunes plants, de ch;Uaigniei*s , qu'ils tirent de a laSairdaigne, où les fruits de ces arbres viennent ■ d'une grosseur considérable.

Pendant le voyage , Céphas me faisait remar* *. quer les aspects variés des terres, dont la nature n*a fait aucune semblable en qualité et en forme, afin qile diverses plantes et divers animaux pussent trouver, dans le même climat, des temperatures diflerentes. Quand nous n^apercevions que le ciel et Teau, il me faisait observer les hommes. 11 me disait : « Voyex ces gens de mer, » comme ils sont robustes ! Vous les prendriez m pour des Tritons. L'exercice du corps est Talin ment de la santé ^. 11 dissipe une infinité de » maladies et de passions qui naissent dans le » repos des villes. Les dieux ont planté la vie » humaine comme les chênes de mon pays. Plus » ib sont battus des vents, plus ils sont vigou- » reuJL. La mer, me disait-il encore, est une f» école de toutes les vertus. On y vit dans des » privations et dans des dangei^ de toute es--

iOO hAkiCKDlE-

n père. On est force d'y être courageux * sobre, » chaste, prudent, patient , vigilant, religieux.» Mais, lui répondis-je, pourquoi la plupart^ nos compagnons de voyage n'ont- ils aucuœ^ ces qualités-là ? Us sont presque tous intempérants, violents, impies, louant ou blâmant sans discernement tout ce qu'ils voient faire.

« Ce n'est point ia mer qui les a corrompus, » reprit (>!plias. Ils y ont apporte leurs passioni, » de la terre. C'est l'amour des richesses, la part resse, le désir de se livrer à toutes sortes de » desordres quand ils sont à terre, qui dëtermi- » ncnt un grand nombre d'hommes à voyager w sur la mer pour s'enrichir ; et comme Us ne » trouvent qu'avec beaucoup de peine les moyeni >» de se satisfaire sur cet élément, vous les vojtf » toujours inquiets , sombres et impatients , » parce qu'il n'y a rien de si mauvaise humeur » que le vice, quand il se trouve dans le chemii i> de la vertu. L'n vaisseau est le creuset où s'en prouvent les qn«ilités morale^. Le; méchant j » empire , et le bon y devient meilleur. Mais b » vertu tire parti de tout. Profiter de leurs dé- » fauts. Vous apprendrez ici à mépriser égale- » ment l'injure et les vains applaudi.ssemeiits, i » mettre votre contentement en vous-même , et » à ne prendre que les dieux pour témoins de » vos actions. Criui qui veut faire du bien aui » hommes, doit s'exercer de bonne heure il en

LAHCAUIK. loi

» recevoir du mal. C'est par les travaux du » corps, et par Tinjustice des hommes, que vous 0 fortifierez à-la-fois votre corps et votre ame.

• Cest ainsi qu'Hercule a acquis ce courage et

• cette force prodigieuse qui ont porte sa gloire o jusqu^aux astres. »

Je suivais donc, autant que je le pouvais, les conseils de mon ami , malgré mon extrême jeunesse. Je travaillais à lever les lourdes antennes et & manœuvrer les voiles ; mais à la moindre raillerie de mes compagnons, qui se moquaient de mon inexpérience, j'étais tout déconcerté. 11 in*ëtait plus facile de m'exerccr contre les tempêtes que contre les mépris des hommes; tant Bien éducation m^avait déjà rendu sensible à TopimoKl d^autrui !

Nous passâmes le détroit qui sépare l'Afrique de l'Europe, et nous vîmes, à droite et à gauche, les deux montagnes Calpé et Abila qui en fortifient Feutrée. Nos matelots phéniciens ne manquèrent pas de nous faire ohser^'cr que leur nation était la première de toutes celles de la terre, qui avait osé pénétrer dans le vaste Océan, et cotojer ses rivages jusque sous TOurse glacée. Ils mirent sa gloire fort au-dessus de celle d'Hcrcale, qui avait planté, disaient-ils, deux colonnes à ce passage, avec Tinscription : on ne VA POINT AU DELA, commc si le terme de ses travaux devait être celui des courses du genre

102 l'arcadie.

humain. Céphas, qui ne négligeait aucune occasion de rappeler les hommes à la justice, et de rendre hommage à la mémoire des héros , leur disait : « J'ai toujours ouï dire quMl fallait res- » pecter les anciens. Les inventeurs en chaque » science sont les plus dignes de louange , parce >» qu^ils en ouvrent la carrière aux autres hommes. » Il est peu difficile ensuite à ceux qui viennent » après eux, d'aller plus avant. Un enfant, monté » sur les épaules d'un grand homme, voit plus » loin que celui qui le porte. » Mais Cépbas leur parlait en vain : ils ne daignèrent pas rendre le moindre honneur à la mémoire du fils d'Alcmène. Pour nous, nous vénérâmes les rivages de TEspagne, où il avait tué Géryon & trois corps ; nous couronnâmes nos têtes de branches de peuplier, et nous versâmes, en son homienr, du vin de Thasos dans les flots.

Bientôt nous découvrîmes les profondes et verdoyantes forêts qui couvrent la Gaule Celtique. Cest un fds d'Hercule, appelé Galatès, qui donna à ses habitants le surnom de Galates, ou de Gan* lois. Sa mère, fille d'un roi des Celtes * était d'une grandeur prodigieuse. Elle dédaignait de prendre un mari parmi les sujets de son père; mais quand Hercule passa dans les Gaules, après la défaite de Géryon , elle ne put refuser son cœur et sa main au vainqueur d'un tyran. Noos entrâmes ensuite dans le canal qui sépare la Gaule

l'argadie. io3

des îles Britanniques, et en peu de jours nous parvînmes à rcmbouchure de la Seine , dont les eaux vertes se distinguent en tout temps des flots azurës de la mer.

J^étais au comble de la joie. Noas étions près d^arriver. Nos arbres étaient frais et couverts de feuilles. Plusieurs d'entre eux, entre autres les ceps de vigne , avaient des fruits mûrs. Je pensais au bon accueil qu'allaient nous faire des peuples dénués des principaux biens de la nature, lorsqu'ils nous verraient débarquer sur leurs rivages, avec les plus douces ^productions de TÉgypte et de la Crète. Les seuk travaux de l'agriculture suffisent pour fixer les peuples errants et vagabonds, et leur ôter le désir de soutenir, par la violence, la vie humaine que la nature entretient par tant de bienfaits. Il ne faut qu'un grain de blé , me disais-je, pour policer tous les Gaulois , par les arts que l'agriculture fait naître. Cette seule graine de lin suffit pour les vêtir un jour. Ce cep de vigne est suffisant pour répandre à perpétuité la gaieté et la joie dans leurs festins. Je sentais alors combien les ouvrages de la nature sont supérieurs h ceux des hommes. Ceux-ci dépérissent dès qu'ils commencent à paraître ; les autres, au contraire^ portent en eux ; Tesprit de vie qui les propage. Le temps , qui détruit les monuments des arts, ne fait que multiplier ceux de la nature. Je voyais, dans une

io4 l'ahcaoie.

ftfilie Mmencc, plus de vrai5 biemi renfermés, qu'il n'y en à, en Égy ptc, dam les tn^sors des rois. Je me livrais à ces divines et hamaines spëco* lation.s ; et, dans les transports de ma joie, j'embrassais Céphas qui m'avait donne une sî justt id<^ des bierifi des peuples et de la véritable gloire. Opendant, mon ami remarqua que k pilote se préparait h remonter la Seine, à W bouchure de laquelle' nous étions alors. La s'approchait; le vent soufflait de Toccideiit, et rhoriaon était fort chargé, Cépbas dit au pilote: '' Je TOUS conseille de ne point entrer dans le « fleuve ; mais plutM de jeter l'ancre dans ce » port aimé d' Amphitrite que vous voyez sur la " ganche. Voici ce que j'ai ouY raconter à ce » sujet il nos anciens :

^ IjHl Seine , fille de Bacchus et nymphe de » Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse > des blés, lorsqu'elle cherchait sa fille Proaer- '> pine par toute la terre. Quand Cérèa eui nm >' fin à ses courses , la Seine la pria de lui don- » ner, en récompense de ses services, ces prai- » ries que vous voyez là-bas. La déesse y cos- ' sentit, et accorda de plus à la fille de Racchos, *» de faire croître des blés par-tout où elle porn terait ses pas. Klle laissa donc la Seine aur ces '» rivages, et lui donna [K>ur compagne et pour n suivante, la nymphe Héva, qui devait veilkr 'i près d'elle , de peur qu'elle ne fàt enlevée par

« quelque dieu de U mer, comme »« iille Pro- ^ «erpine r«ir«it iké par celui des enfers. Un » jour que la Seine s'amusait à courir sur ces » sables en cherchant des ctuiuillos, et qu'elle

• fuyait , en jetant de grands cris , devant les » flots de la mer qui quelquefois lui mouillaient » la plante des pieds « et quelquefois Tattei* » gnatent jusqu'aux genoux, Il<$va sa compagne » aperçut sous les omles les chevaux blancs , le » visage empourpra et la iH)be bleue de Nep-

• tune. Ce dieu venait des Orcades aprfs un ^ grand tremblement de terre , et il parcourait « les rivages de IHWan, examinant, avec son >» trident, si leurs fondements n'avaient point

• 4li ébranlas. A sa vue, R^va jeta un grand cri« » et avertit la Seine « qui s'enfuit aussilAt vei^ » les prairies. Mais le dieu des mers avait apert;u s la aymplie de Cër^s, et, touchtf de sa bonne » grâce et de ml h^gèret^, il poussa sur le rivage m ses- chevaux marins apr^s elle. IWjà il fêtait » prèade l'atteindre, lors<iu'elle invoqua Racchus » son père, et Ctfrèssa maîtresse. L'une et l'autre <» Texsiucèrent : dans le lemps que Neptune teii*

• dant les bras pour la saisir^ tout le cor|>s de la » Seine se fondit en eau ; son voile et ses véte-

• memts verts, que les vents poussaient devant A elle , derinrent des floti couleur dVmerande ; » elle fut changée en un fleuve de cette couleur, » qui se platt encore à par^'ourir les lieux qu'elle

Io6 L^RCADIE.

^> a aimés étant nymphe. Ce qu'il y a de plus ren marquable , c'est que Neptune , malgré sa mén tamorphose, n'a cessé d'en être amoureui. » comme on dit que le fleuve Alphée Test en- M corc en Sicile de la fontaine Aréthuse. Mais si » le dieu des mers a conservé son amour pour » la Seine, la Seine garde encore son aversion n pour lui. Deux fois par jour, il la poursuit » avec de grands mugissements , et chaque fois, »» la Seine s'enfuit dans les prairies en remon- » tant vers sa source , contre le cours naturel » des fleuves. En tout temps, elle sépare sts eaux » vertes des eaux azurées de Keptune.

» Héva mourut du regret de la perte de sa nui* » tresse. Mais les Néréides, pour la récompenser » de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un tooh » beau de pierres blanches et noires, qu*on aper » çoit de fort loin. Par un art céleste, elles y enn fermèrent même un écho, afin qu'Héva, après » sa mort, prévînt par l'ouïe et par la vue les ma- » rins des dangers de la terre, comme, pendant ^ sa vie, elle avait averti la nymphe de Gérés des ^ dangers de la mer. Vous voyez d'^ici son tom- * beau. C'est cette montagne escarpée * formée ^ de couches funèbres de pierres blanches et f> noires. Klle porte toujours le nom de Hévai n \ ous voyez, à ces amas de cailloux dont sa base a est couverte, les efforts de Neptune irrité pour /> en ronger les fondements ; et vous pouvez en-

L'aUCAOIE. loy

i> tendre d'ici les mugissements de la montagne

» qui avertit les gens de mer de prendre garde

» à eux. Pour Ampliitrite, touchée du malheur

» de la Seine et de riufidélitc de Neptune, elle

» pria les Néréides de creuser cette petite baie

» que vous voyez sur votre gauche , à l'embou-

» chure du fleuve ; et elle voulut qu'elle fut en

» tout temps un havre assure contre les fureurs

» de son époux. Ëntrez-y donc mainteiKii.l, si

» vous m'en croyez, pendant qu'il fait jour. Je

» puis vous certifier que j'ai vu souvent le dieu

» des mers poursuivre la Seine bien avant dans

» les campagnes, et renverser tout ce qui se

» rencontrait sur son passage. Gardez-vous donc

n de vous trouver sur le chemin d'un dieu que

» Tamour met en fureur. »

. « Il £aut, répondit le pilote à Crphas, que

» vous me preniez pour un homme bien slupide,

» d$s. me faire de pareils contes a mon àgc. 11 y

n a quarante ans que je navigue. J'ai mouille de

» nuit et de jour dans la Tamise, pleine d'écueils,

» et dans le Tage, qui est si ra[n(lo : j'ai vu les

» cataractes du Nil, qui font un bruit affreux ;

j» et jamais je n'ai vu, ni ouï rien dire de srin-

» blable à ce que vous venez de me raconter. Je

» ne serai pas assez fou de m'arréter ici à l'an-

j» cre, tandis que le vent est favorable pour rc-

» monter le fleuve. Je passerai la nuit dans son

» canal, et j^y dormirai bien profondément. »

io8 l*ari:aiiik.

II cUt, cl lie concert a>oc les matelots, il &t une huée , comme les hommes présomptueux et ignorants ont coutume de faire , quand on leur donne des avis dont ils ne comprennent pas le sens.

Céphos alors s'approcha de moi, et me demanda si je savais nager. Non , lui répondis-je. J*ai appris en Kgypte tout ce (pii pouvait me faire honneur parmi les hommes, et presque rien do ce qui pouvait m\Ure utile à moi-même. Il me dit : « Ne nous quittons pas : tenons-nous » près de ce hanc de rameurs, et mettons toute » notre confiance dans les dieux. «

Cependant, le vaisseau poussé par le vcnl, et sans doute aussi par la vengeance d^Dercule. entra dans le fleuve à pleines voiles. Nous évitâmes d^abonl trois bancs de sable , qui sont à son embouchure: ensuite, nous étant engagés dans son canal . nous ne vîmes plus autour de nous qu'une vaste forêt, qui sVtcndait jusque sur ses rivages. Nous n'apercevions dans ce pays d'autres maniues d'habitation , que quelques filmées qui s'élevaient ça et là aunlessus des arbres. Nous VL>guimes ainsi jusqu'à ce que, la nuit nous empêchant do rien distinguer, le pilote laissa tomber Taucir.

Le vaisseau . chassé d'un côté par un vent frais, et de Tautrc par le cours du fleuve, vint en travers dans le canal. Mais, malgré cette position

dangci'euse» iio» matelots se mirent à boiix^ et à •e réjouir, se croyant à Tabri de tout danger parce qu'ils se voyaient entourt's de la terre de toutes parts. Ils fuient ensuite se coucher» sans <|u'il en restât un seul pour veiller à la manœuvre. Nous étions restt^ sur le pont , (It^phas et moi, assis sur un banc de rameui's. Nous bannissions le sommeil de nos yeux, en nous entretenant du spectacle majestueux des astres qui nmlaient sur nos têtes. l)éjâ la constellation de TOurse était Ott milieu de son cours , lorsque nous entendimes M loin un bruit sounl, mugissant, semblable à celui d'une cataracte. Je me levai imprudem* oient, pour voir ce que ce pouvait être. J'a^ perçus ^^, À la blancheur de son écume, une montagne d'eau qui venait i^ nous du cAté de la mer» en se roulant sur elle-même. Klle occupait tonte la largeur du fleuve , et surmontant ses riirages à droite et à gauche, elle se brisait avec un fracas horrible parmi les troncs des arbit^s de la forêt. Dans Tinstant, elle fut sur notre vaisseau , et le rencontrant en travei^ , elle le coucha sur le côté : ce mouvement me fit tomber dus Teau. Un moment apr^s, une secomie vague , encore plus élevée que la première , fit tourner le vaisseau tout-à-falt. Je me souviens qn^alors )Vntendis sortir une multitude de cris lourds et ëtoultés de cette coi^ne renvei^e ; mab, voulant appeler moi*mdme mim ami à mon

IlO L^RCADIË.

secours, ma bouche se remplit d'eau salée , mes oreilles bourdonnèrent , je me sentis emporter avec une extrême rapidité^ et bientôt après, je perdis toute connaissance.

Je ne sais combien de temps je restai dans Feau ; mais quand je reWns à moi, j^aperçus, vers Toccident , Tare d'Iris dans les cieux ; et du côté de l'orient, les premiers feux de ràurôre, qui coloraient les nuages'^d'argent et d^ vermil* Ion. Une troupe de jeunes filles fort blanches, demi-^étues de peaux, m'entouraient. Les unes me présentaient des liqueurs dans des coquilles, d'autres m'essuyaient avec des mousses , d^autres me soutenaient la tête avec leurs mains. Leurs cheveux blonds, leurs joues vermeilles, ieun yeux bleus, et je ne sais quoi de céleste que la pitié met sur le visage des femmes, me firent croire que j'étais dans les cieux , et que j'étais servi par les Heures qui en ouvrent chaque jour les portes aux malheureux mortels. Le premier mouvement de mon cœur fut de vous chercher, et le second fut de vous demander, ô Céphas! Je ne me serais pas cru heureux , même dans TOlympe , si vous eussiez manqué à mon bonheur. Mais mon illusion se dissipa , lorsque j'entendis ces jeunes filles prononcer de leurs bpuches de rose, un langage inconnu et barbare. Je me rappelai alors peu-à-peu les circonstances de mon naufrage. Je me levai. Je voulus vous cher-

l'arcadie. m

cher ; mais je ne savais où vous retrouver. J^ernis aux environs au milieu des bois. J^ignorais tt te fleuve où nous avions fait naufrage, était près ou loin , à ma droite ou à ma gauche ; et pour surcroit d'embarras, je ne pouvais' interroger personne sur sa position.

Après y avoir un peu réfléchi , je remarquai que les herbes étaient humides, et le feuillage des arbres d'un vert brillant, d'où je conclus qu'il avait plu abondamment la nuit précédente. Je me confirmai dans cette idée, à la vue de l'eau qai coulait encore en torrents jaunes le long des chemins. Je pensai que ces eaux devaient se jeter dans quelque ruisseau, et le ruisseau dans le fleuve. J^allais suivre ces indications, lorsque des hommes sortis d'une cabane voisine , me forcèrent d'y entrer d'un ton menaçant. Je m'aperçus alors que je n'étais plus libre, et que j'étais esclave chez des peuples où je m'étais flatté d'être honoré comme un dieu.

Ten atteste Jupiter, ô Céphas! le déplaisir d^avoir fait naufrage au port , de me voir réduit en servitude par ceux que j'étais venu servir de li loin , d'être relégué dans une terre barbare où e ne pouvais me faire entendre de |)ersonne, oin du do.ux pays de TEgyfite et de mes parents, l'^ala pas I^ chagrin de vous avoir perdu; Je me ippelais la sagesse de vos conseils ; votre conmce daqiMbs dieux, dont vous me faisiez sentir

112 LARrADlJb..

la provûJfîncfî au milieu nidmo de» [ilu5 grandi maui; vos observations sur les ouvrages de la nature , qui la remplissaient pour moi de vie et de bienveillance ; le calme où vous saviez tenir toutes mes passions; et je sentais par lea nuagei qui s^i^levaient dans mon ca;ur, que j'avais perdu en vous le premier des biens , et qu'un ami aage est le plus grand présent que la bonté des dieux puisse accordera un bomme.

Je ne pensais donc qu'au moyen de vous retrouver, et je me flattais d'y réussir en mVnfuyant au milieu de la nuit, si je pouvais seule* ment me rendre au bord de la mer. Je savab bien que je ne pouvais pas en iHre fort éloigné; mais j'ignorais de quel côté elle était. Il n'jf avait point aux environs de hauteur d'où je puiie la découvrir. Quelquefois, \e montais au s^>mnict des plus grands arbres ; mais je n'apercevais qut la surface de la foriH qui s'étendait jusr|u'à Tborizon. Souvent , j'étais attentif au vol des oiseaux, pourvoir si je n'apercevrais pas quelque oiseau de marine venant à terre faire son nid dam b forêt, ou quelque pigeon i^auvage allant picorer le sel sur les bords de la nier. J'aurais préfère mille fois d'entendre les cris per(;antsdeft œauveip lorsqu'elles viennent dans les leuquHes se réfih gier sur les rochers, au iUmx chaut des rougfgorges qui annoni;aient déj/i , daas les feuille* jaunies des bois, la (in des bffaux jours.

Unn nuit que j\U;iU coiirhc^, jo m» ontcnclre m loin h* bruil que font Iim IIoU dr la irirr lom- |U*ilfi me hriHcnl Hur ac.h rivnKo.s; il mo Acinhla mémo qii» )o diAtinguais In hiintiUo dr» oaiix de là Seine poursuivie par Neptune. Leuri« mugislementfi qui m^avaienl Iran.si «riiomMir, me comblèrent alors de joie. Je me levai : je sortis de la cabane f et je prêtai une oreille attentive; mais bientôt, des rumeurs qui venaient de diverses parties de Thorixcm, confondirent tous mes jugements, et je reconnus (|ue c\^taient les nuirmures des vents qui agitaient au loin les feuillages des chines et des lustres.

Quelquefois jVssayais de faire entendre aux sauvages de ma cabane, cpie j\ivais perdu un ami. Je mettais la main sur mes yeux , sur ma bouche et sur mon ccrur: je leur montrais Tliorixon; je levais au ciel mes mains jointes, et je venais des larmes. Ils comprenaient ce langage muet de ma douleur, car ils pleuraient avec moi; mais, par une contradiction dont je ne pouvaia me rendn* raison , ils redoublaient de prt(cautions pour m'empiVIier de nréloigner dVux.

Je m^appliquai donc i^k apprendre leur langue, aBn de les instruire de mon sort et de les y rendre sensibles. Ils s'empressaient eux-m(hnes de m*enseigner les noms dos objets que je leur montrais. 1/esclavage est fort doux cli<*/ ces peuples. Ma vie, à la liberlé pri>s, ne différait en rien de 5. H

ii4 l'ahcadik.

celle de mes maîtres. Tout ëtait commun entre nous, les vivres, le toil, et la terre sur laquelle nous couchions enveloppes de peaux. Ils avaient « même des égards pour ma jeunesse, et ik ne me donnaient à supporter que la moindre partie de leurs travaux. En peu de temps, je parvins i converser avec eux. Voici ce que j'ai connu de leur gouvernement et de leur caractère.

Les Gaules sont peuplées d'un grand nombre de petites nations, dont les unes sont gouTernécs par des rois, d'autres par des chefs appelés iarles ; mais soumises toutes au pouvoir des druides , qui les réunissent sous une même religion, et les gouvernent avec d'autant plus de facilité, que mille coutumes différentes les divisent. Les druides ont persuadé à ces nations * qu'elles descendaient de Pluton, dieu des enfers, qu'ils appellent Il^der, ou l'aveugle. C'est ponr^ quoi les Gaulois comptent par nuits, et non point par jours, et ils comptent les heures du jour du milieu de la nuit , contre la coutume de tous les peuples. Ils adorent plusieurs antres dieux aussi terribles que lla^der, teb que Niorder, le maître des vents, qui brise les vaiaseaus sur leurs côtes, afin, disent-ils, de leur en procurer le pillage. Ainsi ils croient que tout vaisseas qui périt sui leurs ri\ages, leur est envoyé par Niorder. Ils ont de plus, Tlior ou Theutatis, le dieu de la guerre, armé d'une massue qu'il

LAKCADIE. IIJ

da haut des airs ; ils lui donnent des ganls de fer, et un baudrier qui redouble sa fureur quand Jl en est ceint : Tir, aussi cruel; le taciturne Vîdar, qui porte des souliers fort épais, avec lesquels il peut marcher dans Tair et sur Teau sans faire de bruit; Heinidall à la dent d'or, qui voit le jour et la nuit : il entend le bruit le plus léger, même celui que fait Therbe ou la laine quand elle croit ; Lller, le dieu de la glace, chausse de patins ; Loke, qui eut trois enfanls r de la géante Angberbode , la messagère de dout leur, savoir : le loup Fenris, le serpent de Midp gard, et Timpitoyable Iléla. Ilëla est la mort. Ils disent que son palais est la misère , sa table la < iamine , sa porte le précipice , son vestibule la E langueur, son lit la consomption. Ils ont encore > plusieurs autres dieux, dont les exploits sont I aussi féroces que les noms : Hérian, Kiflindi, I Svidur, Svidrer, Salsk; qui veulent dire, le guerrier, le bruyant, Texterminateur, Tincendiaire, le père du carnage. Les druides honorent ces I divinités" avec des cérémonies lugubres, des

■ chants lamentables, et des sacrifices humains.

■ Ce culte affreux leur donne tant de pouvoir sur 7 les esprits effrayés des Gaulois, qu'ils président F k tous leurs conseils, et décident de toutes les is affaires. Si quelqu'un s'oppose â leurs jugements,

. ils le privent de la communion de leurs mys- B. tères**; et dès ce moment, il est abandonné de

ii6 l'ahcadie.

tout le monde , même de sa femme et de ms enfants. Mais il est rare qu'on ose leur résister; car ils se chargent seuls de Téducation de la jeunesse, afin de lui imprimer de bonne heure, et d'une manière inaltérable, ces opinions horribles.

Quant aux iarles ou nobles , ils ont droit de vie et de mort sur leurs vassaux. Ceux qui vivent sous des rois , leur paient la moitié du tribot qu'ils lèvent sur les peuples. D'autres les goavement entièrement à leur profit. Les pins riches donnent des festins aux plus paurres de leur classe, qui les accompagnent à la guerre, et font vœu de mourir avec eux* ils soot très* braves. S'ils rencontrent à la chasse un ours, It principal d'entre eux met bas ses flèches, attaque seul l'animal , et le tue d'un coup de coulcn. Si le feu prend è leur maison, ils ne la qnittMl point qu'ils ne voient tomber sur eux les soli?» enflammées. D'autres, sur le bord de la s'opposent, la lance ou l'épée k la main vagues qui brisent sur le rivage. Us mettent la valeur k résister, non-seulement aux enaeniiset aux bétes féroces, mais même aux élémesls. Li valeur leur tient lieu de justice, ils ne dëcidcal leurs différends que par les armes, et regardent la raison comme la ressource de ceux qai n'ont point de courage. Ces deux classes de cf* toyens, dont l'une emploie la ruse et l^autre U

forro^ pour hc fiih»f cniinilrn, Ht liâtant ent tnirt fUfs; mitUflleji ae rt^iinLvHont jiour tyrAniiiAf r \t peuple « quVIle» traitent «ver un Aouvrrain mi' pris. Jamais un iminme ilu peuple ne peut parvenir « chcR \^% (ianloH, A remplir aucune chur{i[e publique. 11 seinMe que vrtte nation n>,a laite que pour ae» prêtres et pour aea grancU. Au lieu dVtr« conaolëe par le» una et prol^^t^e par lea mtrea« comme la justice le i^equieiH , les clruideH ne re!Tr.*iienl que pour que le» iarleî* Topprini<»nt,

l>n ne trouverait cependant nulle part de.H hommes qui aient de meilleuiTs qualit«^ que le» Gaulois, Us sont fort ingc^nieux, et ils excellent dans plusieurs genres d'industrie qu'on ne trouve point ailleurs. Ils couvrent dVtain des plaques da fer^^i avec tant d art « qu*on les prendrait pour des plaques d'ai^ient. Us assemblent des pièces de bois avec une si grande justesse, qu'ils en forment des vases capables de contenir toutes aortes de liqueui's. Ile qu'il y a de plus (étrange , eVst qu^ils savent y faire bouillir de Teau sans les brAler, Us font n^ugir des cailloux au feu, et lea jettent dans Teau contenue dans le vase de bois% jusqu'il ce qu'elle prenne le degn( de chalew qu'ils veulent lui donner. Us savent encoiT diumer du feu sans se servir d'acier ni de <;aiK km , en frottant ensemble du bois de lieire et de laurier. Les qualités «le leur ctrur surpassent

ii8 l'aroadie.

encore celles de leur esprit. Ils sont très-faospitaiiers. Celui qui a peu , le partage de bon coeur avec celui qui n'a rien. Us aiment leurs enfants avec tant de passion , que jamais ils ne les nultraitent. Ils se contentent de les ramener à lenr devoir par des remontrances. Il résulte de cette conduite , qo*en tout temps la plus tendre affection unit tous les membres de leurs familles , et que les jeunes gens y écoutent, avec le plus gran«! respect , les conseils des vieillards.

Cependant, ce peuple serait bientôt détruit par la tyrannie de ses chefs , s*il ne leur opposait leurs propres passions. Quand il arrive de» querelles parmi les nobles, il est si persuadé que c'est aux armes à les décider, et que la raison n*f peut rien, qu'il les force, pour mériter son estime, de se battre jusqu'à la mort. Ce préjuge populaire détruit beaucoup d'iarles. D'un autre côté, il est si convaincu des choses terribles que les druides racontent de leurs dieux , et la peur, comme cVst l'ordinaire, lui fait ajouter à leun traditions des circonstances si effrayantes, qae ses prêtres bien souvent tremblent plus que loi devant les idoles qu'ils ont eux-mêmes fabriquées. J'ai bien reconnu parmi eux la vérité de cette maxime de nos livres sacrés, qui dit que Jupiter a voulu que le mal que l'on fait ans hommes rejaillit sept fois sur son auteur, afin

L^RCADIE. 119

que personne ne pût trouver son bonheur dans le malheur d'autrui.

Il y a çà et là , parmi quelques peuples des Gaules , des rois qui fortifient leur autorité , en prenant la défense des plus faibles ; mais ce qui préserve la nation de sa ruine totale, ce sont les femmes. Egalement opprimées par les lois des druides et par les mœurs féroces des iarles, elles sont réduites au plus dur esclavage. Elles sont chaînées des offices les plus pénibles , comme de llbourer la terre, d^aller dans les bois chercher le gibier des chasseurs, de porter les bagages des hommes dans les voyages. Elles sont, de plus, assujetties toute leur vie à obéir à leurs propres enfants. Chaque mari a droit de vie et de mort sur la sienne; et lorsqu'il meurt, si on soupçonne sa mort de n'être pas naturelle , on donne la question à sa femme : si elle s*avoue coupable par la violence des tourments, on la condamne au feu >4.

Ce sexe malheureux triomphe de ses tyrans, par leurs propres opinions. Comme c'est la vanité qui les domine , les femmes les tournent en ridicule. Une simple chanson leur suffit pour détruire le résultat des assemblées les plus graves. Le peuple, et sur-tout les jeunes gens, toujours prêts à les servir, font courir cette chanson par les bourgs et les hameaux. On la chante le jour et la nuit. Celui qui en est le sujet, quel qu'il

120 LARCADIE.

soit , nose plus se montrer. De là il arrÎTe qv les foninies, si faibles en particulier, jornssail en général du plus grand pouvoir. Soil crainte du ridicule, soit expérience des lumières des femmes, les chefs n'entreprennent rien sans les consulter. Elles décident de la paix el de k guerre. Comme elles sont forcées par les man de la société de renoncer à ses opinions, et de se réfugier entre les bras de la nature, elles m sont ni aveuglées ni endurcies par les préjugéi des hommes. De là vient qu>llc^Toienl phi sainement qu'eux dans les affaires publiques, et prévoient, avec beaucoup de justesse, les érfmments futurs. Le peuple, dont elles soulagent ki maux , frappé de leur trouver souvent plus de discernement qu'à ses chefs, sans en penétier les causes, se plait à leur attribuer quelque chott de divin *\

Ainsi les Gaulois i>assent successivement d rapidement de la tristesse à la crainte, et de la craiute à la joie. Les druides les épouvantent: les iarles les maltraitent; les femmes les fioal rire, chanter et danser. Leur religion, leiurs loîi et leurs mœurs étant sans cesse en contradic* tion, ils vivent dans une inconstance perpétuelle, qui fait leur caractère principal. Voilà encore pourquoi ils sont très-curieux de nouvelles* et de savoir ce qui se passe chez les étrangers^ C*est par cette raison, qu'on en trouve beau-

LAHCADIE. 121

coup hors de leur pairie, dont ils aiment à soii;ir, comme tous les hommes qui y sont malheureux.

lU méprisent les laboureurs, et ils négligent par conséquent Fagriculture , qui est la base de U félicité publique. Quand nous arrivâmes dans leur pays, ils ne cultivaient que les grains qui peuvent croître dans le cours d^un été, comme les îévesj les lentilles, Tavoine, le petit mil, le seigle et Torge. On n'y trouvait que bien peu de froment. Cependant, la terre y est très-féconde en productions naturelles. U y a beaucoup de pâturages excellents le long des rivières. Les forêts y sont élevées, et remplies de toutes sortes d^arbres fruitiers sauvages. Comme ils manquent souvent de vivres , ils m'employaient à en chercher dans les champs et dans les bois. Je trouvais, dans les prairies , des gousses d'ail, des racines de daucus et de Filipendule. Je revenais quelquefois tout chargé de baies de myrtilles , de faines de hêtres, de prunes, de poires, de pommes , que j'avais cueillies dans la foret. Ils faisaient cuire ces fruits , dont la plupart ne peuvent se manger crus, tant ils sont âpres. Mais il s'y trouve des arbres qui en produisent d^un goût excellent. J'y ai souvent admiré des pommiers chargés de fruits d'une couleur si éclatante, qu^on les eût pris pour k\s plus belles fleurs.

Voici ce qu'ils racontent au sujet de ces pom-

122 larcadie;

miers, qui y croissent en abondance et de h plus grande beauté. Ils disent qoe la belle Tliélii» qu'ils appellent Friga, jalouse de ce qa^à sa propres noces, Vénus, qu'ils appellent Siofinc, eût remporté la pomme qui était le prix de h beaulé , sans qu^on Feùt mise seulement dans la concurrence des trois déesses, résolot de s^ca venj^er. Un jour donc que Vénus, descendue sar cette partie du rivage des Gaules, y cberchat des perles pour sa parure , et des co€|inllagcs appelés manches de couteau, pour son fik Stfionne ■^, un triton lui déroba sa pomme, qa^dk avait mise sur un rocher , et la porta à la décsc des mers. Aussitôt Tbétîs en sema les pépins daai les campagnes voisines, pour y perpétuer le soavenir de sa vengeance et de son triomphe. Voilà, disent les Gaulois Celtiques, la cause da grand nombre de pommiers qui croissent dans letf pays, et de la beauté singulière de leors filles ■'. L'hiver vint , et je ne saurais vous exprimer quel fut mon élonnement, lorsque je vis, poar la première fois de ma vie , le ciel se dissoodic en plumes blanches , comme celles des oiseaux, Teau des fontaines se changer en pierre, et les arbres se dépouiller entièrement de leurs feuillages. Je n'avais jamais rien vu de semblable a Egypte. Je crus que les Gaulois ne tarderaient pas à mourir, comme les plantes et les éléments de leur pays: et sans doute la rigueur de Tair

L^ÀRCÀDIE. 123

n'aurait pas manque de me faire mourir moî- ^ même, s'ils n'avaient pris le plus grand soin ' de me vêtir de fourrures. Mais qu'il est aisé i un homme sans expérience de se tromper! Je ne connaissais pas les ressources de la nature pour chaque saison, comme pour chaque climat. L'hiver est pour ces peuples septentrionaux le temps des festins et de l'abondance. Les oiseaux de rivière , les élans , les taureaux sauvages, les lièvres, les cerfs, les sangliers abondent alors dans leurs forêts, et s'approchent de leurs cabanes. On en tue des quantités prodigieuses. Je ne fus pas moins surpris quand je vis le printemps revenir, et étaler dans CCS lieux désolés une magnificence que je ne lui avais jamais vue sur les bords même du Nil. Les rubus , les framboisiers , les églantiers , les fraisiers, les primevères, les violettes , et beaucoup d'autres fleurs inconnues à l'Egypte , bordiaicnt les lisières verdoyantes des forêts. Quelcjuesunes, comme les chèvre-feuilles, grimpaient sur les troncs des chênes, et suspendaient à ieui*s rameaux leurs guirlandes parfumées. Les rivages, les rochers, les montagnes, les bois, tout était revêtu d'une pompe à-la-fois magnifique et sauvage. Un si touchant spectacle redoubla ma mélancolie. Heureux, me disais-je , si parmi tant de plantes, j'en voyais s'élever une seule de celles que j'ai apportées de l'Egypte! Ne fàt-ce qxiQ

124 l'aRCADIE.

riiumblc plante du lin, elle me rappellerait m patrie pendant ma \ie ; en mourant, je choisirai près d*elle mon tombeau ; elle apprendrait ai jour à Céphas où reposent les os de son ami, H aux Gaulois, le nom et les voyages d^Amasis.

Un jour, pendant que je cherchais i dissiper ma mélancolie , en voyant danser de jeanes filks sur rheri>e nouvelle , une d'entre elles qoitta h troupe des danseuses, et s*en vint pleurer sur moi : puis, tout-à-coup, elle se joignit k s» compagnes , et continua de danser en jouant et folâtrant avec elles. Je pris ce passage subit de la joie à la douleur, et de la douleur k la joie dans cette jeune fille, pour un effet de rinconstance naturelle à ce peuple , et je ne m*en mettais pas beaucoup en peine, lorsque je vis sortir de la foret un vieillard à barbe rousse, revêtu d*nK robe de peaux de belette. Il portait k sa man une branche de gui , et à sa ceinture un couteaa de caillou. Il était suivi d'une troupe de jeunes gens à la fleur de Tâge , vêtus de baudriers laits des mêmes peaux, et tenant dans leurs mains de courges vides , des chalumeaux de fer, des conies de bœufs, et d'autres instruments de leur musique barbare.

Dès que ce \neillard parut , toutes les danses cessèrent , tous les visages s'attristèrent , et tout le monde s'éloigna de moi. Mon maître même et sa famille se retirèrent dans leur cabane. Ce

l'ARCADIE. 135

nëchant fieilUrd alors s^approcha de moi, nie pMM une corde de cuir autour du cou, et ma saktUilei me forçant de le suivre, ils mVntrainèrent tout éperdu, comme des loups qui emportent un nouton. Ils me conduisirent k travers la forêt ttsqu^aux bords de la Seine : U, leur chef m*arroM de Teau du fleuve ; ensuite, il me fit entrer tant un grand bateau d'ëcorce de bouleau , où il rembarqua lui-même avec toute sa troupe.

Nous remontâmes la Seine pendant huit jours, n gardant un profond silence. Le neuvième, ious arrivâmes dans une petite ville bâtie au milieu d'une tle. Us me débarquèrent vis-â-vis, sur la rive droite du fleuve , et ils me conduisirent dans une grande cabane sans fenêtres , qui était 6clair<e par des torches de sapin. Us m'attachèrent au milieu de la cabane â un poteau ; et ces ieuiMS gens, qui me gardaient jour et nuit, armés le haches de caillou, ne cessaient de sauter autour le moi , en soufflant de toutes leurs forces dans leurs cornes de bœufs et leurs fifres de fer. Us sccompagnaient leur affreuse musique de ces horribles paroles, qu'ils chantaient en chœur :

« O Niorder! ô Hiflindi! ô Svidrer! & Héla! m à Héla ! Dieux du carnage et des tempêtes , m nous vous apportons de la chair. Receves le » sang de cette victime, de cet enfant de la n mort. 0 Niorder, 6 Hiflindi! ô Svidrer! 6 n HéU! ô Héla! n

126 L*AHCAU1£.

£ii pioiionçant ces mots épouvantables, ik avaient les yeux tournés dans la tête, et la bouche écumante. Enfui, ces fanatiques accablés de lassitude , s'endormirent , à Texception de Vvm d'entre eux, appelé Omfi. Ce nom, dans h langue celtique, veut dire bienfaisant. Omfi, loudié de pitié, s*approcha de moi : «Jeune B infortuné, me dit-il, une guerre cruelle s'est » élevée entre les peuples de la Grande-Bretagne A et ceux des Gaules. Les Bretons prétendent » être les maîtres de la mer qui nous sépare de M leur île. Nous avons déjà perdu contre eu j» deux batailles navales. Le collège des druides » de Chartres a décidé qu'il fallait des TÎctimes » humaines pour se rendre favorable Mars 9 dont » le temple est près d'ici. Le chef des druides, » qui a des espions par toutes les Gaules, a sp- » pris que la tempête t'avait jeté sur nos edtcs : *» il a été te chercher lui-même. U est vieux et » sans pitié. Il porte les noms de deux de nos » dieux les plus redoutables. 11 s*appelle Tor- » Tir B^. Mets donc ta confiance dans les dieux de » ton pays, car ceux des Gaules demandent too » sang. »

Il me fut impossible de répondre à Omfit tant j'étais saisi de frayeur ! Je le remerciai seulement en inclinant la tête ; et aussitôt il s'éloigna de moi , de peur d'être aperçu de ses compagnons.

Je me rappelai dans ce moment la raison qui

l'ahcadij::. 127

avait obligé les Gaulois qui m'avaient fait esclave, de m^empécher de mVcarter de leur demeure : ils craignaient que je ne tombasse entre les mains des druides ; mais je n^avais pu vaincre ma fatale destinée. Ma perte maintenant me paraissait si certaine, que je ne croyais pas que Jupiter même pût me délivrer de la gueule de ces tigres affamés de mon sang. Je ne me rappelais plus, ô Céphas, ce que vous m^aviez dit tant de fois, que les dieux n'abandonnent jamais Tinnocence. Je ne me ressouvenais plus même qu'ils m'avaient sauvé du naufrage. Le danger présent fait oublier les délivrances passées. Quelquefois, je pensais qu'ils ne m'avaient préservé des flots, que pour me livrer à une mort mille fois plus cruelle.

Cependant, j'adressais mes prières à Jupiter, et je goûtais une sorte de repos à m'abandonner k cette Providence infinie qui gouverne l'univers, lorsque les portes de ma cabane s'ouvrirent tout-à-coup, et une troupe nombreuse de prêtres entra, ayant Tor-Tir à leur tête, tenant toujours à sa main une branche de gui de chêne. Aussitôt, la jeunesse barbare qui m'entourait, se réveilla, et recommença ses chansons et ses danses funèbres. Tor-Tir vint à moi ; il me posa sur la tête une couronne d'if, et une poignée de farine de fèves ; ensuite , il me mit un bâillon dans la bouche, etm'ayant délié de mon poteau, il m'attacha les mains derrière le dos. Alors , tout son

138 l'arcadie.

cortège se mit en marche au bruit de ses lugulMtt instruments, et deux druides, me sootcnant par les bras, me conduisirent au lieu du sacrifice.

Ici Tirtëe , s'apercevant que le fuseau de Cyanée lui échappait des mains, et qu'elle pâlissait. lui dit : « Ma fille , il est temps de tous aller le- » poser. Songez que vous devez vous lever de- » main avant Taurore , pour aller h, la fêle di » mont Lycée, où vous devez oCTrir, avec vos » compagnes , les dons des bergers sur les auteb » de Jupiter. » Cyanée toute tremblante, hi répondit : « Mon père, j'ai tout préparé poor » la fête de demain. Les couronnes de fleurs, les » gâteaux de froment, les vases de lait, tout est » prél. Mais il n'est pas tard : la lune n*éclane » pas le fond du vallon ; les coqs n'ont pas en- » core chanté ; il n'est pas mmuit. Permettci- » moi , je vous en supplie , de rester josqo*! h » fin de cette histoire. Mon père, je suis aii|Mès » de vous ; je n'aurai pas peur. »

Tirtée regarda sa fille en souriant ; et s^ezcasant à Amasis de favoir interrompu , il le pria de continuer.

Nous sortîmes de la cabane, reprit Amasis, ao milieu d'une nuit obscure, à la lueur enfumée des torches de sapin. Nous traversâmes d^aboni un vaste champ de pierres , où l'on voyait câ et là des squelettes de chevaux et de chiens fichés sur des pieux. De là nous arrivâmes à l'entrée d*mie

L^ARCADIE. lai)

grande carême . creust^c dans le flanc d'un rocher tout blanc *9« Des caillots d'un sang noir, répandu aux enrirons, exhalaient une odeur infecte, et annonçaient que c'était le temple de Mars. Dans rintërieur de cet affreux repaire étaient rangés, le long des murs, des têtes et des ossements humains ; et au milieu, sur une pièce de roc , s'élevait jusqu'à la Toûtc une statue de fer représentant le dieu Mars. Elle était si difforme , qu'elle ressemblait plutôt i un bloc de for rouillé tiu'au Dieu de la guerre. On y distinguait cependant sa massue hérissée de pointes, ses gants garnis de têtes de clou, et son horrible baudrier où était figurée la mort. A ses pieds était assis le roi du pays, ayant autour de lui les principaux de l'état. Une foule immense de peuple répandu au dedans et au dehors de la caverne , gardait un morne silence , saisi de respect, de religion et d'effroi.

Tor-Tir leur adressant la parole h tous, leur dit : « O roi, et vous iarles, rassemblés » pour la défense des (îaules, ne croyo» pas » triompher de vos ennemis sans le secours tlu » Dieu des batailles. Vos pertes vous ont fait voir » ce qu'il en coûte de négliger son culte redou- » table. Le sang donné aux dieux épargne celui » que versent les mortels. Les dieux ne fout » naître les hommes <|ue pour les faire mourir. » Oh! que vous êtes heureux que le choix de la 5. \)

l3o L^ÂRCÂDIE.

» victime ne soit pas tombé sur Ton d^cnln j» TOUS ! Lorsque je cherchais en moi-même qodk j» tête parmi nous leur serait agréable, prêta » leur offrir la mienne pour le bien de la pa- » trie, Niorder, le dieu des mers, m^appand n dans les sombres forêts de Chartres ; il était j» tout dégouttant de Tonde marine. 11 me dît j» d^une voix bruyante comme celle des temjt pêtes : J'envoie , pour le salut des Gaules , im M étranger sans parents et sans amis. Je Tai jeté » moi-même sur les rivages de Toccident. Soi » sang plaira aux dieux infernaux. Ainsi parb » Niorder. Niorder vous aime , ô enfants de M Pluton! n

A peine Tor-Tir avait achevé ces mots effroyables J qu'un Gaulois assis auprès da roi s*élança jusqu'à moi ; estait Céphas. « O Amasb! 6 J» mon cher Amasis, s*écria-t-il! O cmeb Jt patriotes ! vous allez immoler un homme n des bords du Nil pour vous apporter les biens » les plus précieux de la Grèce et de rÉgjpte? n Vous commencerez donc par moi, qui loi es J» donnai le premier désir, et qui le toachai de » pitic pour vous, si cruels envers lui. » En disant ces mots , il me serrait dans ses bras et um baignait de ses larmes. Pour moi, je plearais et je sanglotais, sans pouvoir lui exprimer autrement les témoignages de ma joie. Aussitôt, la cavenie retentit de murmures et de gémissements. Les

l'ahcadie. i3£

j€une6 drwdes pleurèrent et laissèrent tomber de leurs maÎDs les instruments de mon sacrifice; car la reJigion se tut , dès que la nature parla. Cependant y personne de rassemblée n'osait encore me délivrer des mains des sacrificateurs , loi*sque les femmes se jetant au milieu d'eux, m'arrachèrent mes liens, mon bâillon et ma couronne funèbre. Ainsi ce fut pour la seconde fois que je dus la vie aux femmes dans les Gaules.

Le roi, me prenant dans ses bras, me dit : « Quoi I c'est vous , malheureux étranger , que » Cëphas regrettait sans cesse ! 0 dieux ennemis A de ma patrie, ne nous envoyez-vous des bien- » faiteurs que pour les immoler! » Alors, il s'adressa aux chefs des nations , et leur parla avec tant de force des droits de l'humanité , que d'un commun accord ils jurèrent de lie plus réduire à resclavage ceux que les tempêtes jetteraient sur leors côtes /de ne sacrifier à l'avenir aucun homme innocent , et de n'offrir à Mars que le sang des coupables. Tor-Tir irrité, voulut en vain s'opposera cette loi : il se retira en menaçant le roi et tous les Gaulois de la vengeance prochaine des dieux.

Cependant le roi, accompagné de mon ami, fne conduisit , au milieu des acclamations du qpevple y dans sa ville , située dans Tîle voisine. Jnsqu^au moment de notre arrivée dans l'ile, j'avais été si troublé, que je n'avais été capable

l32 l'arcadie.

d'aucune rëflexion. Chaque espèce de circo!»tance nouvelle de mon malheur , resserrait mon cœur et obscurcissait mon esprit. Mais dès que j'eus repris Tasage de mes sens , et que je ^ins i envisagerle përil extrême auquel je venaisdVdN|iper , je m'cvanouis. Oh ! que Thomme est faiUe dans la joie ! il n'est fort qu'à la douleur. Gépbas me fit revenir, à ]a manière des Gaulois ^ en in'agitant la tête et en soufflant sur mon visage.

Dès qu'il vit que j'avais recouvré Tusage de mes sens , il me prit les mains dans les siennes, et me dit : « O mon ami, que vous m^avei jt coûté de larmes! Dès que les flots de TOcéan, » qui renversèrent notre vaisseau , nous eurent \ » séparés, je me trouvai jeté « je ne sais comment, n sur la rive droite de la Seine. Mon premier » soin fut de vous chercher. J'allumai des fem » sur le rivage; je vous appelai; j'engageai phi- » sieurs de mes compatriotes, accourus à mes » cris , de visiter dans leurs barques les bords M du fleuve , pour voir s'ils ne vous trouveraient » pas : tous nos soins furent inutiles. Le jour » vint , et me montra notre vaisseau renversé, la » carène en haut , tout près du rivage où j*étais. n Jamais il ne me vint dans la pensée qoe vous » eussiez pu aborder sur le rivage opposé , dus M le Belgium ma patrie. Gî ne fut que le troi- » sième jour , que vous croyant péri , je me dé-

l'argadie. i33

>i terminai à y passer pour y voir mes parents, ji La plupart étaient morts depuis mon absence : M ceux qui restaient me comblèrent d^ amitiés ; >i mais un frère même ne dédommage pas de la » perte d^un ami. Je retournai presque aussitôt » de Tautre côté du fleuve. On y déchargeait » notre, malheureux vaisseau , où rien n^ avait 3» péri, que les hommes. Je cherchais votre corps » sur le rivage de la mer, et je le redemandais » le soir, le matin et au milieu de la nuit, aux a» nymphes de TOcéan, afin de vous élever un » tombeau près de celui d^Héva. J^aurais passé , » je crois, ma vie dans ces vaines recherches, si » le roi qui règne sur les bords de ce fleuve , » informé qu'un vaisseau phénicien avait péri » dans ses domaines, n'en avait réclamé les » effets, qui lui appartenaient suivant les lois j» des Gaules. Je fis donc rassembler tout ce que » nous avions apporté de TEgyptc , jusqu'aux » arbres mêmes , qui n'avaient pas été endom- » mages par l'eau , et je me rendis avec ces débris » auprès de ce prince. Bénissons donc la pro- » vidence des dieux, qui nous a réunis, et qui a » rendu vos maux encore plus utiles à ma patrie, » que vos présents. Si vous n'eussiez pas fait » naufrage sur nos côtes , on n'y eût pas aboli »■ la coutume barbare de condamner à l'escla- M vage ceux qui y périssent ; et si vous n'eussiez » pas été condamné à être sacrifié, je ne vous

]'J4 l'arcadie.

» aurais peut-être jamais revu, et le sai^ des » innocents fumerait encore sur les autels du dku » Mars. »

Ainsi parla Cëpbas. Pour le roi , il. n^oublia rien de ce qui pouvait me faire oublier le souvenir de mes malheurs. 11 s'appelait Bardus. U était déjà avancé en âge , et il portait , comme son peuple, la baii>e et les cheveux longs. Son palais était bâti de troncs de safàns, couchés les uns sur les autres. U n'y avait pour porte ^ que de grands cuirs de bœuf qui en fermaient les ouvertures. Personne n'y faisait la garde « car il n'avait rien à craindre de ses sujets ; mais il avait^ employé toute son industrie pour fortifier ta ville contre les ennemis du dehors. U l'avait entourée de murs faits de troncs d'arbres , entremêlés de mottes de gazon, avec des toun de pierre aux angles et aux portes. Il y avait au haut de ces tours des sentinelles qui veillaient )Our-et nuit. Le roi Bardus avait eu cette île de la nymphe Lutétia , sa mère , dont elle portait le nom« Elle n'était d'abord couverte que d'arbres , et Barto n'avait pas un seul sujet. Il s'occupait à tordre, sur le bord de son île , des câbles d'écorce de tilleul , et à creuser des aunes pour en faire des bateaux. 11 vendait les ouvrages de ses mains aux mariniers qui descendaient ou remontaient la Seine. Pendant qu'il travaillait, il chantait les avantages de l'industrie et du commerce, qui

L^ABCADIE. l35

lient tous les hommes. Les bateliers s'arrêtaient souvent pour ëcouter ses chansons. Us les répétaient et les répandaient dans toutes les Gaules, où elles étaient connues sous le nom de vers bardes. Bientôt il vint des gens s'établir dans son Ile, pour Tentendre chanter, et pour y vivre avec plus de sûreté. Ses richesses s'accrurent avec %ts sujets. L'île se couvrit de maisons, les forêts voisines se défrichèrent, et des troupeaux nombreux peuplèrent bientôt les deux rivages voisins. C'est donsi que ce bon roi s'était formé un empire sans TÎoleDce. Mais lorsque son île n'était pas encore cntouréev de murs , et qu'il songeait déjà à en iaire le centre du commerce dans toutes les Gaules , la guerre pensa en exterminer les haletants.

Un jour , un grand nombre de guerriers qui remontaient la Seine en canots d'écorce d'orme, dAarquèrent sur son rivage septentrional , tout ▼is-à-vis de Lutétia. Us avaient à leur tête le iarle Camut, troisième fils de Tendal , prince du nord. Gamut venait de ravager toutes les côtes de la ner Hyperborée , où il avait jeté l'épouvante et la dfeolation. Il était favorisé en secret , dans les Gaules, par les druides, qui comme tous les hommes faibles , inclinent toujours pour ceux qui se- rendent redoutables. Dès que Carnut eut mis pied à terre , il vint trouver le roi Bardus et lui dît : « Combattons, toi et moi, à la tête de

i36 l'aecaoie.

» nos guerriers : le plus faible <rf»éira au pk» » fort ; car la première loi de la nature est €f&t >» tout cède à la force, v Le roi Bardus lai rtpondit : «^ O Camul! s'il ne s'agissait que d^csj» poser ma vie pour défendre mon peuple , je le ^ ferais très-volontiers : mais je n'exposerais pas > la vie de mon peuple , quand il s^agiraift de « sauver la mienne. Cest la bonté, et mm b » force, qui doit choisir les rois* La bonté seale M gouverne le monde, et elle emploie, pour le » gouverner , Fintelligence et la force qui lui M0l * subordonnées, comme toutes les puissances de 0 Tunivers. Vaillant fils de Tendal , puisque ta j» veux gouverner les hommes, voyons qui de j' toi ou de moi est le plus capable de leur ùiit f» du bien. Voilà de pauvres Gaulois tout nufc. >' Sans rcproclie , je les ai plusieurs fois vétos et >' nourris , en me refusant a moi-même des habits « et des aliments. Voyons si tu sauras pounrœr *' à leurs besoins. >*

Camut accepta le défi. Cétait en automne. 11 lut à la tliasse avec ses guerriers; il tua beaucoup de clK'vreuils , de cerfs, de sangliers et d^élans. D donna ensuite , avec la chair de ces animaux, un grand festin à tf^ut le peuple de Lutétia « et vêtit de leurs peaui ceux des liabitants qui étaient nus. Le roi Bardus lui dit : •« Fils de Tendal, to » es un grand chasseur : tu nourriras le peuple '. dans la .saison de la chasse ; mais au printemps

f l'argadi]!;. 137

A et en ëtë, il mourra de fairo. Pour moi, avec » mes blés , la laine de mes brebis et le lait de » mes troupeaux , je peux Tcntre tenir toute » Tannée. »

Carnut ne répondit rien ; mais il resta campé avec ses guerriers sur le bord du fleuve, sans vouloir se retirer.

Bardus voyant son obstination , fut le trouver ii son tour, et lui proposa un autre défi. « La » valeur, lui dit-il , convient à un chef de guerre ; . » mais la patience est encore plus nécessaire aux » rois. Puisque tu veux régner, voyons qui de » nous deux portera le plus long-temps cette » longue solive. » Cétait le tronc d'un chêne de 1 trente ans. Carnut le prit sur son dos; mais impatient, il le jeta promptement par terre. Bardus le chargea sur ses épaules , et le porta , sans remuer 9 jusqu'après le coucher du soleil , et bien avant dans la nuit.

Cependant, Carnut et ses guerriers ne s'en allaient point. Ils passèrent ainsi tout Thiver, occupés de la chasse. Le printemps venu , ils |; menaçaient de détruire une ville naissante , qui >" refusait de leur obéir; et ils étaient d'autant plus : à craindre , qu'ils manquaient alors de nourriture. Bardus ne savait comment s'en défaire, car ib étaient les plus forts. £n vain il consultait les plus anciens de son peuple ; personne ne pouvait lui donner de conseils. Enfin , il exposa

i38 l'arcadie.

son embarras à sa mère Lutëtia , qai était fort âgée , mais qui avait on grand sens.

Lutëtia lui dit : « Mon fils, tous savex quantilé » d'histoires anciennes et curieuses que je ^ n ai apprises dès votre enfance; vous excella à n les chanter : défiez le fils de Tendal aux chaa- >' sons. »

Bardus fut trouver Camut et lui dit : « Fibde » Tendal, il ne suffît pas à un roi de nourrir m y» sujets, et d'être ferme et constant dans les tn- » vaux; il doit savoir bannir de leur pensée ks n opinions qui les rendent malheureux : car ce » sont les opinions qui font agir les hommes, et » qui les rendent bons ou méchants. Voyons qui i> de toi ou de moi régnera sur leurs esprits. Ce » ne fut point par des combats qu'Hercule se fit » sui%Te dans les Gaules ; mais par des chants dii> vins qui sortaient de sa bouche comme dci » chaînes d'or , enchaînaient les oreilles de cen » qui récoutaient , et les forçaient h le suivre. »

Camut accepta avec joie ce troisième défi. D chanta les combats des dieux du Nord snr ks glaces ; les tempêtes de Niorder sur les me»; ks ruses de A'idar dans les airs ; les ravages de Tbor sur la terre, et Tempire de Boeder dans les enfen. 11 y joignit le récit de ses propres victoires : et ms chants firent passer une grande fureur dans k cœur de ses guerriers , qui paraissaient prêts a tout détruire.

l'akgadie. 239

Pour Je roi Bardus, voici ce qu'il chanta : <« Je chante Faube du matin ; les premiers M rayons de Taurorc qui ont lui sur les Gaules , a» empire de Pluton ; les bienfaits de Cérès , et le » malheur de Tenfant Lois. Écoutez mes chants^ » esprits des fleuves, et répétez-les aux esprits n des montagnes bleues.

. » Cérès venait de chercher par toute la terre » sa fille Proserpine. Elle retournait dans la » Sicile où elle était adorée. Elle traversait les j» Gaules sauvages, leurs montagnes sans che* » mins , kurs vallées désertes et leurs sombres » forêts, lorsqu'elle se trouva arrêtée par les j» eaux de la Seine, sa nymphe , changée en j» fleuve.

n Sur la rive opposée de la Seine, se baignait j» alors un bel enfant aux cheveux blonds , appelé j» Loïs. Il aimait à nager dans ses eaux transpa- » rentes, et à courir tout nu sur ses pelouses » solitaires. Dès qu'il aperçut une femme , il fut » se cacher sous une touffe de roseaux.

» Mon bel enfant, lui cria Gérés en soupirant, » venes à moi , mon bel enfant! A la voix d'une » femme affligée , Loïs sort des roseaux. Il met » en rougissant sa peau d'agneau , suspendue à » un saule. Il traverse la Seine sur un banc de » sable, et, présentant la main à Cérès, il lui » montre un chemin au milif u des eaux.

n Cérès ayant passé le fleuve, donne à l'enfant

T^O L*AECADIE.

^ Loïs un gÂteau , une geii>e dVpis et un baiser '» puis lui apprend comment le pain se fait aTtc y^ \c l>lô« et comment le blé vient dans les cbamp». «* (irand merci, belle étrangère , lui dit Lou; je V vais porter i ma mère vos leçons et tos dooi » piTsenls.

>' La more de Lois partage avec son enfant et « son époux le gâteau et le baiser. Le père rati, >» cuUive un champ, sème le blé. Bientôt la tent » se couvre d'une moisson dorée , et le bruit se N répand dans les Gaules qu'une déesse a ap- » porté une plante céleste aux Gaulois.

>« Près de là ^ vivait un druide. 11 avait Fin- » spcction dos forêts. 11 distribuait aux Gaulois, » pour lour nourriture , les faînes des hêtres et « les glands des chênes. Quand il vit une terre « labourée et une moisson : Que deviendra nu y» puissance, dit -il, si les hommes vivent «k ^ froment f

^ Il appelle Lois. Mon bol ami ^ lui dit-il , où » éticK-vous quand vous vîtes l'étrangère am y* beaux épis ? Loks, sans malice , le conduit sur -^ les bonis de la Seine. JVtais, dit-il, sous ce M saule argenté : je courais sur ces blanches » marguerites; je fus me cacher sous ces ro- » seaux, car î>tais nu. Le traitjno druide sourit: « il saisit Loïs. et le noie au fond des eaux.

» La more de Loïs ne revoit plus son fUs. Elle >^ s'en va dans les bois et s'ocrio ; Où étes-vous.

l'arcadik. i4k

LoYs, Ldis , mon cher enfant ? Les seuls échos répètent Loïs, Lois, mon cher enfant! Elle court tout dperdue le long de la Seine. £lle aperçoit sur son rivage une blancheur : 11 n'est pas loin, dit -elle; voilà ses fleurs chéries, voilà ses blanches mai^guerites. Hclas ! cVHait Loïs, Lo'js son cher enfant!

» Elle pleure, elle gémit, elle soupire; elle prend dans ses bras tremblants le coq)s glacé de Lo*îs; elle veut le ranimer conti*e son cœur : mais le cœur de la mère ne peut plus réchauffer le corps du fils , et le corps du fils glace d^jà le cœur de la m^re : elle est près de mourir. Le druide, monté sur un roc voisin, s'applaudit de sa vengeance.

» Les dieux ne viennent pas toujours à la voix des malheureux ; mais aux cris d'une mère affligée, Cérès apparut. Lois, dit-elle, sois la plus belle fleur des liaules. Aussitôt, les joues pâles de Lois se développent en calice plus blanc que la neige ; ses cheveux blonds se changent en filels d'or. Due odeur suave s'en exhale. Sa taille légère s'élève vers le ciel; mais sa tête se penche encore sur les bords du fleuve qu'il a chéri. Loïs devient lis. » Le prêtre de Pluton voit ce prodige, et n'en est point touché. Il lève vers les dieux supérieurs un visage et des yeux irrités. 11 bLisphâme, il menace Cérès; il allait porter sur

l/^2 l'ARCADIE.

» elle une main impie , lorsqu^Uc loi cria : Tj- N ran cruel et dur, demeure.

n A la voix de la déesse, il reste immolMle. n Mais le roc ému s^entr^ourre ; les jambes do *> druide s^y enfoncent; son visage barbu etenn flammé de colère se dresse vers le ciel en pia- » ceau de pourpre ; et les vêtements qui COV' n vraient ses bras meurtriers, se hérissent d*én pines. Le druide devient chardon.

n Toi, dit la déesse des blés, qui TouUia nom- • rir les hommes comme les bétes , deriens toi- »' même la pftture des animaux. Sois remieim » des moissons après ta mort, comme tu le tm n pendant ta vie. Pour toi, belle fleur de Ldb, » sois Tornement de la Seine; et que dans la maia » de ses rois, ta fleur victorieuse remporte uo » jour sur le gui des druides.

n Braves suivants de Camut, venez habiter ma » ville. La fleur de Loïs parfume mes jardins; de n jeunes filles diantcnt jour et nuit son avenn ture dans mes champs. (Chacun s^y livre k on n travail facile et gai ; et mes greniera aimés de n Cérès, rompent sous Tabondance des blà.»

A peine Bardus avait fini de chantiT, que lei guerriers du Nord, qui mouraient de faim, abaih donnèrent le fils de Tendal , et se firent habitanb de Lutétia. » Oh! me disait souvent ce bon roi, " que n'ai-je ici quelque fameux chantre de la -> (irèce ou de T Egypte, pour poitcer Teaprit df

l'arcadie. 143

» mes sujets ! Rien n'adoucit le cœur des hommes » comme de beaux chants. Quand on sait faire ..» des yers et de belles fictions, on n'a pas besoin •j» de sceptre pour rdgner. »

Il me mena voir, avec Céphas, le lieu où il avait fait planter les arbres et les graines réchappes de notre naufrage. C'était sur les flancs d'une colline exposée au midi. Je fus pénétré de joie quand je vis les arbres que nous avions apportés, pleins de suc et de vigueur. Je reconnus d'abord ..Farbre aux coins de Crète, à ses fruits cotonneux - jet odorants ; le noyer de Jupiter, d'un vert lustré; Jl^aveHnier, le figuier, le peuplier, le poirier du mont Ida, avec ses fruits en pyramide : tous ces acbres venaient de l'île de Crète. Il y avait encore des vignes de Thasos, et de jeunes châtaigniers de Vue de Sardaigne. Je voyais un grand pays dans ^ un petit jardin. Il y avait, parmi ces végétaux, quelques plantes qui étaient mes compatriotes, entre autres, le chanvre et le lin. C'étaient celles qui plaisaient le plus au roi, à cause de leur utilité. Il avait admiré les toiles qu'on en faisait en Egypte, plus durables et plus souples que les peaux dont s'habillaient la plupart des Gaulois. Le roi prenait plaisir à arroser lui-même ces plantes, et à en ôter les mauvaises herbes. Déjà le chanvre d'un beau vert, portait toutes ses tètes égales à Ja hauteur d'un homme ; et le lin en fleurs couvrait la terre d'un nuage d'axur.

l44 l'arc AD lE.

Pendant que nous nous livrions, Cëphas el moi , au plaisir d'avoir fait du bien , nous apprîmes que les Bretons, fiers de leurs demien succès, non contents de disputer aux Gaulois Tempire de la mer qui les sépare, se préparaient à les attaquer par terre , et à remonter la Seine, afin de porter le fer et le feu jusqu'au milieu de leur pays. Ils étaient partis, dans un nombre prodigieux de barques , d'un promontoire de leur tle , qui n'est séparé du continent que par un petit détroit. Ib côtoyaient le rivage des Gaules, et ils étaient près d'entrer dans la Seine, dont ils savent franchir les dangers en se mettant dans des anses à l'abri des fureurs de Neptune. L'invasion des Bretons fut sue dans toutes les Gaaks, au moment où ils commencèrent à l'exécuter; car les Gaulois allument des feux sur les montagnes, et, par le. nombre de ces feux et Tëpaisseur de leur fumée, ils donnent des avis qui volent plus promptement que les oiseaux.

A la nouvelle du départ des Bretons, les troupes confédérées des Gaules se mirent en route , pour défendre l'embouchure de la Seine. £lles marchaient sous les enseignes de leurs chefs : c'étaient des peaux de loup , d*ours , de vautour , d'aigle , ou de quelque autre animal malfaisant , suspendues au bout d'une gaule. Celle du roi Bardus et de son ile,, était la figure d'un vaisseau, symbole du commerce. Céphaset

l'arcadik. 145

moi, nous accompagnâmes le roi dans cette expédition. En peu de jours, toutes les troupes Gauloises se rassemblèrent sur le bord de la mer.

Trois avis furent ouverts pour la défense de son rivage. Le premier fut d'y enfoncer des pieux pour empêcher les Bretons de dëharqucr, ce qui était d'une facile exécution , attendu que nous étions en grand nombre, et que la forêt était voisine. Le deuxième fut de les combattre au moment où ils débarqueraient. Le troisième , de ne pas exposer les troupes à découvert à la descente des ennemis , mais de les attaquer lorsqu^ayant mis pied à terre, ils s'engageraient dans les bois et les vallées. Aucun de ces avis ne fut saivi ; car la discorde était parmi les chefs des Gaulois. Tous voulaient commander, et aucun d*eux n^était disposé a obéir. Pendant qu'ils délibéraient , l'ennemi parut, et il débarqua au mo* ment où ils se mettaient en ordre.

Nous étions perdus sans Céphas. Avant l'arrivée des Bretons, il avait conseillé au roi Bardus de diviser en deux sa troupe , composée des habitants de Lutétia, et de se mettre en embuscade avec la meilleure partie dans les bois qui couvraient le revers de lâi montagne d'Héva ; tandis que lui Céphas combattrait les ennemis avec l'autre partie, jointe au reste des Gaulois. Je priai Céphas de détacher de sa division les jeunes gens, qui brûlaient, comme moi, d'en venir aux mains, 5. i^»

i4G l'arcadie.

et de m^en donner le commandement. Je ne crains point les dangers, lui disais-je. J^ai passe par toutes les épreuves que les prêtres de Thèbes font subir aux inities, et je n^ai point eu peur. Céphas balança quelques moments. Enfin, il me confia les jeunes gens de sa troupe , en leur recommandant , ainsi qu'à moi , de ne pas s^écarter de sa division.

L'ennemi cependant mit pied à terre. A sa vue, beaucoup de Gaulois s'avancèrent vers lui, en jetant de grands cris ; mais , comme ils l'attaquaient par petites troupes, ils en furent aisément repoussés ; et il aurait ctë impossible d'en rallier un seul, s'ils n'étaient venus se remettre en ordre derrière nous. Nous aperçûmes bientôt les Bretons qui marchaient pour nous attaquer. Les jeunes gens que je commandais s' ébranlèrent alors , et nous marchâmes aux Bretons sans nous embarrasser si le reste des Gaulois nous suivait. Quand nous fûmes à la portée du trait « nous vîmes que les ennemis ne formaient qu'une seule colonne, longue, grosse et épaisse, qui s*avançait vei^ nous à petits pas, tandis que leurs barques se hâtaient d'entrer dans le fleuve, pour nous prendre à revers. Je l'avoue , je fus ébranle à la vue de cette multitude de barbares deminus, peints de rouge et de bleu, qui marchaient en silence dans le plus grand ordre. Mais lorsqu'il sortit tout- à-coup de cette colonne silen-

l/AnCAl)IE. i47

cieuse des nuocs de dards, de flèches, de cailloux et de balles de plomb, qui reriverscTenl plusieurs d'entre nous on les perçaiil de pari en part, alors mes compa^^nous prirent la fuite. J'allais oublier moi-m(!me que j'avais l'exemple à leur donner, lorsque je vis Céphas à mes côtés; il était suivi de loule Tannée. (< Invoquons Iler- .M cule , me dit-il , et chargeons. » La présence de mon ami me rendit tout mon courage. Je restai à mon poste, et nous chargeâmes, les piques baissées. Le premier ennemi que je rencontrai , fut un habitant des iles Hébrides. 11 était d'une taille gigantesque. L'aspect de ses armes inspirait l'horreur; ses épaules et sa tête étaient couvertes d'une peau de raie épineuse ; il portait au cou un collier de mâchoires d'hommes, et il avait pour lance le tronc d\ui jeune sapin, armé d^uncdentde baleine. « Que demandes-tu a lier- » cule? me dit-il. Le voici qui vient a toi. » Kn même temps, il me porta un coup de son énorme lance avec tant de iurie , que , si elle m'eût atteint, elle m'eût cloué â terre, ou elle entra bien avant. Pendant qu'il s'efforçait de la ramener a lui, je lui perçai la gorge de l'épieu dont j'étais armé : il en sortit aussitôt un jet de sang noir et épais; et ce Breton tomba en mordant la terre, et en blasphémant les dieux.

Cependant, nos troupes, réunies en un seul corps, étaient aux prises avec la colonne des en-

lO.

i48 l'arcadie.

Demis. Les massues frappaient les' massues, les boucliers poussaient les boucliers , les lances se croisaient avec les lances. Ainsi deux fiers taureaux se disputent Tcmpire des prairies : leurs cornes sont entrelacées ; leurs fronts se heurtent: ils se poussent en mugissant ; et soit qu'ils reculekit ou qu^ils avancent , ces deux rivaux ne se séparent point. Ainsi nous combattions cotps à corps. Cependant, cette colonne, qui nooS surpassait en nombre , nous accablait de son poids , lorsque le roi Bardus la vint charger en queue, à la tête de ses soldats qui jetaient de grands cris. Aussitôt une terreur panique saisit (ces barbares qui avaient cru nous envelopper, -et qui Tétaient eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs râiqg;S, et s'enfuirent vers les bords de la mer, pour regagner leurs barques qui étaient loin de là. Oft en fit alors un grand massacre, et on en prit beâ»coup de prisonniers.

Après la bataille, je dis à Céphas : LésGnulois doivent la victoire au conseil que vousaves dotaé au roi; pour moi, je vous dois Thonueur. J'avais demandé un poste que je ne connaissais pMw II fallait y donner l'exemple , et j'en étais incapable, lorsque votre présence m'a rassuré. Je croyais que les initiations de l'Egypte m'avaient fortifié contre tous les dangers; mais il est aise d'être brave dans un péril dont on est sûr de sortir. Céphas me répondit : « O Amasis! il y a

l'arcadie. t49

» plus de force à avouer ses fautes, qu^il n'y a n de faiblesse à les commettre. Cest Hercule qui n nous a donné la victoire ; mais après lui , cVst » la surprise qui a ôtc le courage h nos ennemis, » et qui avait ébranlé le vôtre. La valeur mili- » taire s'apprend par Texcrcice, comme toutes » les autres vertus. Nous devons, en tout temps, m nous méfier de nous-mêmes. £n vain nous • nous appuyons sur notre expérience ; nous ne »> devons compter que sur le secours des dieux. » Pendant que nous nous cuirassons d'un côté, » la fortune nous frappe de Tautre. La seule n confiance dans les dieux couvre un homme n tout entier. »

On consacra à Hercule une partie des dépouilles des Bretons. Les druides voulaient qu'on hv^lât le$ ennemis prisonniers, parce que ceux-ci en useot de même à l'égard des Gaulois qu'ils ont pris dans les batailles. Mais je me présentai dans rassemblée des Gaulois, et je leur dis : «< O peu- » pies ! vous voyez par mon exemple si les dieux » approuve^nt les sacrifices humains. Ils ont re- » mis la victoire dans vos mains généreuses : les » souiUerez-vous dans le sang des malheureux? » N*y a-t-il pas eu assez de sang versé dans la » fureur du combat? £|i répandrez-vous maiun tenant sans colère et dans la joie du triomphe ? » Vos epnemis immolent leurs prisonniers : sur- » passe^les en générosité, comme vous les sur-

i5o l'argadie.

» passez en courage. » Les iarles et tous les guerriers applaudirent à mes paroles. Us dëcidcrent que les prisonniers de guerre seraient désormais rëduits à Vesclavage.

Je fus donp cause qu^on abolit la loi qui les condamnait au feu. C'était aussi h mon occasion qu'on avait abrogé la coutume de sacrifier des innocents à Mars, et de réduire les naufragés en servitude. Ainsi, je fus trois fois utile aux hommes dans les Gaules ; une fois par mes succès , et deux fois par mes malheurs : tant il est vrai que les dieux tirent le bien du mal quand il leur plaît!

Nous revînmes à Lutétia, comblés par les peuples d'honneurs et d'applaudissements. Le premier soin du roi, à son arrivée, fut de nous mener voir son jardin. La plupart de nos arbres étaient en rapport. Il admira d'abord comment la nature avait préservé leurs fruits de Fattaque des oiseaux. La châtaigne, encore en lait, était couverte de cuir, et d'une coque épineuse. La noix tendre était protégée par une dure coquille et par un brou amer. Les fruits mous étaient défendus avant leur maturité, par leur âpreté, leur acidité ou leur verdeur. Ceux qui étaient mûrs, invitaient à les cueillir. Les abricots dor^s, les pêches veloutées et les coins cotonneux, exhalaient les plus doux parfums. Les rameaux du prunier étaient couverts de fruits violets , sau-

L^ARCADIE. l5l

poudrés de poudre blanche. Les grappes, déjà vermeilles, pendaient à la vigne; et sur les larges feuilles du figuier, la figue entr^ouverte laissait couler son suc en gouttes de miel et de cristal. « On voit bien, dit le roi, que ces fruits sont » des présents des dieux. Ils ne sont pas, comme » les semences des arbres de nos forêts, à une » hauteur où on ne puisse attcindre^^ Us sont à » la portée de la main. Leurs riantes couleurs » appellent les yeux , leurs doux parfums Todo- » rat, et ils semblent formés pour la bouche » par leur forme et leur rondeur. » Mais quand ce bon roi en eut savouré le goût : « O vraî pré- » sent de Jupiter! dit-il; aucun mets préparé » par rhomme ne leur est comparable : ils sur- » passent en douceur le miel et la crème. O mes » chers amis, mes respectables hôtes! vous m^a- » rez donné plus que mon royaume : vous avez » apporté dans les Gaules sauvages une por- » tion de la délicieuse Egypte. Je préfère un ». seul de ces arbres à toutes les mines d'c- » tain qui rendent les Bretons si riches et si » fiers. »

. Il fit appeler les principaux habitants de la cité, et il voulut que chacun d'eux goûtât de ces fruits merveilleux. Il leur recommanda d'en conserver précieusement les semences , et de les mettre en terre dans leur saison. A la joie de ce bon roi et de son peuple, je sentis que le plus

132 LAKCADIE.

grand plaisir de riiomme était de faire du bien 4 ses semblables.

Céphas me dit : c# U est temps de montrer à » mes compatriotes Tusage des arts de TÉgyptc. » J'ai sauvé du vaisseau naufragé la plupart de » nos machines; mais jusqu^ici elles sont restées » inutiles, sans que j'osasse même les regarder; » car elles me rappelaient trop vivement le sou- » venir de votre perte. Voici le moment de nous » en servir. Ces froments sont mûrs ; cette che- » nevière et ces lins ne tarderont pas à Tétre. •

Quand on eut recueilli ces plantes, nous apprîmes au roi et à son peuple Tusage des moulins pour réduire le blé en farine , et les divers apprêts qu'on donne à la pâte pour en faire du pain*'. Avant notre arrivée, les Gaulois mondaient le blé , Tavoine et Torge, de leurs éeorces, en les battant avec des pilons de bois dans des troncs d'arbres creusés, et ils se contentaient de faire bouillir ces grains pour leur nourriture. Nous leur montrâmes ensuite à faire rouir le chanvre dans l'eau , pour le séparer de son chaume, à le sécher, a le briser, à le teiUer^ a le peigner, à le filer, et à tordre ensemble plusieurs de ses fils pour en faire des cordes. Noos leur fîmes voir comme ces cordes, par leur force et leur souplesse, deviennent propres k être les neris de toutes les machines. Kous leur enseignâmes à tendre les fiis du lin sut* des métiers.

j/abcadie. i53

pour en faire de la toile au moyen de la navette;

et comment ces doux travaux font passer aux

jeunes filles les longues nuits de Thiver dans Tin-

nocence et dans la joie.

Nous leur apprîmes Tusage de la tarière , de

rherminette, du rabot, et de la scie inventée par Tingënieux Dédale; comment ces outils donnent à rhomme de nouvelles mains , et façonnent à son usage une multitude d^arbres dont les bois se perdent dansles forêts. Mous leur enseignâmes à tirer de leurs troncs noueux de grosses vis et de lourds pressoirs , propres à exprimer le jus d^une infinité de fruits, et à extraire des huiles des plus durs noyaux. Ils ne recueillirent pas beaucoup de raisin de nos vignes ; mais nous leur donnâmes un grand désir d^en multiplier les cepSv non-seulement par Texcellence de leurs fruits,, mais en leur faisant goûter des vins de Crète et de Tile de Thasos, que nous avions sau* Tes dans des urnes.

Après leur avoir montré Tusage d\me infinité de biens que la nature a placés sur la terre à la vue de Thomme , nous leur apprîmes à découvrir ceux qu^elle a mis sous ses pieds : comment on peut trouver de Tcau dans les lieux les plus éloigné$ des fleuves, au moyen des puits inventés par Uanaiis; de quelle manière on découvre les métaux ensevelis dans le sein de la terre ; comment, après les avoir fait fondre en lingots, on

l54 L^ARCADIK.

les forge sur renclume, pour les diviser en tabla et en lames ; comment , par des travaux plus faciles, Targilc se façonne , sur la roue du potier, en figures et en vases de toutes les formes. Mous les surprîmes bien davantage en leur montrant des bouteilles de verre, faites avec du sable et des cailloux. Us étaient ravis d^ëconnement de voir la liqueur qu^ elles renfermaient se manifester à la vue , et échapper à la main.

Mais quand nous leur lûmes les livres de Mercure Trismcgiste, qui traitent des arts iibi^raux et des sciences naturelles, ce fut alors que leur admiration n^eut plus de bornes. D* abord , ils ne pouvaient comprendre que la parole pût sortir d^un livre muet, et que les pensées des premiers Égyptiens eussent pu se transmettre jusqu^à eux sur des feuilles fragiles de papyrus. Quand ib entendirent ensuite le récit de nos dëcouvertes, qu^ils virent les prodiges de la mécanique qui remue avec de petits leviers les plus lourds fardeaux , et ceux de la géométrie qui mesure des dislances inaccessibles , ils étaient hors d^eux* mêmes. Lcis merveilles de la chimie et de la magie, le^ divers phénomènes de la physique, les faisaient passer de ravissement en ravissement. Mais lorsque nous leur eûmes prédit une ëdipse de lune , qu'ils regardaient avant noire arrivée comme une défaillance accidentelle de cette planète, et quHls virent, au moment que nous leur

l'arcadie. i55

indiquâmes , Tastre de la nuit s'obscurcir dans un ciel serein, ils tombèrent à nos pieds en disant :.« Certainement, vous êtes des dieux! » Omfi, ce jeune druide qui avait paru si sensible à mes malheurs, assistait à toutes nos instructions. Il nous dit : « A vos lumières et à vos bienn faits, je suis tente de vous prendre pour quel- » ques-uns des dieux supc^ricurs ; mais aux maux » que vous avez soufferts, je vois que vous n'êtes » que des hommes comme nous. Sans doute vous i> avez trouva quelque moyen de monter dans le » ciel; ou les habitants du' ciel sont descendus » dans Pheureuse Egypte, pour vous communi- » quer tant de biens et tant de lumières. Vos » sciences et vos arts surpassent notre intelli- » gence , et ne peuvent être que les effets d'un » pouvoir divin. Vous êtes les enfants chéris des » dieux supérieurs : pour nous , Jupiter nous a » abandonnés aux dieux infernaux. Notre pays D est couvert de stériles forêts habitées par des j» génies malfaisants , qui sèment notre vie de » discordes, de guerres civiles, de terreurs, d'i- 3» gnorances et d'opinions malheureuses. Notre » sort est mille fois plus déplorable que celui » des bêtes qui, vêtues, logées et nourries par » la nature , suivent leur instinct sans s'égarer , » et ne craignent point les enfers. »

« Les dieux, lui répondit Céphas, n'ont été » injustes envers aucun pays, ni à l'égard d'au-

i5G i/abcadik.

» cuii lioniiiie. (Jiaque pays a des biena qui U >» 6oul particuliers , et qui senent à entretenir » la coiumuiiication entre tous les peuples, pv M des éclianges réciproques. I^ Gaule a des m^ » taux que TÉgypti? n*a pas ; ses forêts sont plus r M belles; ses troupeaux ont plus de lait, et ici » brebis plus de toison. Mais, dans quelque lieo ^ que riiomme habite, son partage est toujoun » fort supi^rieur à celui des bêtes, parce qu*il a » une raison qui se développe à proportion dci » obstacles qu'elle surmonte ; qu*il peut, seul dtf » animaux , appliquer à son usage des moyens » auxquels rien ne peut résister, tels que le feu. » Ainsi, Jupiter lui a donné Tempire sur la terre » en éclairant sa raison de Tintelligence même I» di^ la nature , et en ne confiant qu'à lui IVIr » ment qui en est le premier moteur. »

(^éphas parla ensuite k Omfi et aux Gaulois des récompenses réservées dans un autre monde à la vertu et à la bienfaisance, et des punitions destinées au vice et h la tyrannie; de la métempsycose , et des autres mystères de la religion de TKgypLe, autant qu'il est permis à un étranger de les connaître. Les OauloiS; consolés par ses discours et par itos présents, nous appelaient leurs bienfaiteurs, leurs p^re5 , les vrais interprètes des dieux. Le roi Bardus nous dit : « Je n ne veux adorer que Jupiter. Puisque Jupiter » aima les hommes, il doit protéger particu-

l\hgadik. i57

I lièrement les ixiiA, qui Aont chorgës du bonheur I des notions. Je veux aussi honorer Tsis, qui a apporte. SCS bienfails sur la terre, afin quVllo • présente du roi des dieux les vœux de mon » peuple. » En m(^me temps, il ordonna qu\)n Hevàt un temple ^^ k Isis, h quelque distance de a ville, au milieu de la forât ; qu'on y plaçât sa statue, avec Tenfant Orus dans ses bras, telle |ue nous Tavions apportée dans le vaisseau ; jumelle fût servie avec toutes les cérémonies de rÉgypte; que ses prêtresses, vêtues de lin, Thonorassent nuit et jour par des chants, et par une vie pure qui approche Thomme des dieux.

Ensuite il voulut apprendre à connaître et à tracer les caractères ioniques. 11 fut si frappé de Tutilîté de récriture ,' <pie dans un transport de aa joie^ il chanta ces vei^ :

« Voici des caractcres magiques, qui ])euvent

» évoquer les morts du sein dos tombeaux. Ils

» noua apprendront ce que nos pc'^res ont pensé

» il y a mille ans; et dans mille ans, ils instruis

I» ront nos enfants de ce que nous pensons au-

» jourdliui. 11 n'y a point de ilc'^che qui aille aussi

» loin, ni de lance aussi forle. Ils atteindraient

» un homme retranché au haut d'une montagne ;

» ils pénètrent dans la uHv malgré le casque, et

» traversent le ainir malgré la cuirass<\ Us cal-

» ment les séditions , ils donnent de sages con-

'^ «cils, ils font aimer, ils consolent, ils Torli

l58 L^HCADIK.

» fient ; mais, si quelque homme mëchant en (ail » usage , ils produisent un effet contraire*

» Mon fils 9 me dit un jour ce bon roi, lei » lunes de ton pays sont-elles plus belles que Us » nôtres? Te rcste-t-il ([uelque chose à regretter » en Egypte ? Tu nous en as apporte ce qu*il j ».a de meilleur : les plantes, les arts et Ici » sciences. L'Egypte tout entière doit être ici » pour toi. llesle avec nous : tu remueras aprii n moi sur les Gaulois. Je n ai d^autre ea£uit >y qu'une fille unique qui s'appelle Gotha : je te n la donnerai en mariage. Crois -moi, un peu- » pie vaut mieux qu'une famille ; et une bonne » femme, qu'une patrie. Gotha demeure dans » cette lie là -bas, dont on aperçoit d^ici les » arbres : car il convient qu'une jeune fdle soit » dlcvée loin des hommes, et sur-tout loin de » la cour des rois. »

Le désir de faire le bonheur d'un peuple suspendit en moi l'amour de la patrie. Je consultai (]éphas, qui approuva les vues du roi. Je. priai donc ce prince de me faire conduire au lien qu'habitait sa fdle , afin c|uc , suivant la coutume des Egyptiens, je pusse me rendre agréable i celle qui devait être un jour la compagne de mes peines et de mes plaisirs. Le roi chargea i vieille femme , ({ui venait chaque jour au palaii chercher «les vivres pour Gotha, de me conduire che/i elle. Cette vieille me fit embarquer avecl^

l'abcadië* iS^

elle, dans un bateau cliargë de provision»} cl, nous laissant aller au cours du fleuve , nous abordâmes en peu de temps dans Tllc où demeurait la fille du roi Bardu». On appelait cette lie, TlleauX'Cygnes , parce que ces oiseaux venaient au printemps faire leurs nids dan» les rofieaux qui bordaient ses rivages , et qu^en tout temps ils paissaient Vanserina potentUia^i qui y croit abondamment. Nous mîmes pied à terre, et nous aperçâmes la princesse assise sous des aunes, au milieu d^une pelouse toute jaune des fleurs de ranseriiia. Elle <^tait entourée de cygnes , quVIle appelait h elle en leur jetant des grains d^avoine. Quoiqu'elle fût à Tombre des arbres, elle surpassait ces oiseaux en blancbeur , par Téclat de son teint, et de sa robe qui (Uait d'hermine. àSes cheveux étaient du plus beau noir; ils étaient ceints, ainsi que sa robe, d'un ruban rouge. Deux femmes qui raccompagnaient à quelque distance, vinrent au-devant de nous. L'une attacha notre bateau aux branches d'un saule ; et l'autre, me prenant par la main, me conduisit vers sa maîtresse. La jeune princesse me fit asseoir sur l'herbe , auprès d'elle ; après quoi, elle me présenta de la farine de millet bouillie, un canard rôti sur des écorces de bouleau, avec du lait de chèvre dans une corne d'élan. Elle attendit ensuite, sans me rien dire, que je m'expliquasse sur le sujet de ma visite.

lf)0 L^RCADIE.

Quand j^eus goûté, suivant Tusage, aux met; <|u'clle m^avait ofTerts , je lui dis : « O bfllr » Gotha ! je dc^sire devenir le gendre du roi votir >t père ; et je viens , de son consentement , sa- » voir si ma recherche vous sera agrdable. »

La fille du roi Tiardus baissa les yeux » et me répondit : « O étranger! je suis demandée ea » mariage par plusieurs iarlcs » qui font tous les » jours à mon père <le grands présents pour » m^obtenir; mais je n'en aime aucun. Ils ne » savent que se battis. Pour toi, je crois, si tu » deviens mon époux, que tu feras mon bon- » heur, puisque tu fais déjà celui de mon pen- » pie. Tu m'apprendras les arts de TÉgyptc, el » je deviendrai semblable à la bonne Isis de ton » pays, dont on dit tant de bien dans les Gaules.»

Apres avoir ainsi parlé , elle regarda mes habits, admira la finesse de leur tissu, et les fit examiner a ses femmes, qui levaient les mains au ciel de surprise. Elle ajouta ensuite, en me re- (;ardant : « Quoique tu viennes d^un pays rem- » pli de toute sorte tie richesse et d^industric. »> il ne faut pas croire que je manque de rien, u cl que je sois moi-m6mo dépourvue d*intelli- M gencc. Mon p^re m'a élevée dans Famourdu >» travail , et il me fait vivre disons rabondance »> de tontes clioses. »

Kn même temps, elle me fit entrer dans son palais , où vingt di' ses femmes étaient occupéf?

L^ARCADIE. ilii

à lui plumer des oiseaux de rivière, et à lui faire des parures et des rohcs de leur plumage. Elle me montra des corbeilJ'^s et des nattes de jonc très-fui, qu'elle avait elle-même tissucs; des vases dVUain en quantité ; cent peaux de loup , de martre et de renard , avec vingt peaux d'ours. « Tous ces biens , me dit-elle « t'appar- » tiendront, si tu m'épouses; mais ce sera à con- » dition que tu n auras point d'autre femme que » moi, que tu ne m'obligeras point de travailler » à la terre, ni d'aller chercher les peaux des » cerfs et des bœufs sauvages que tu auras tués » dans les forets; car ce sont des usages aux- » quels les maris assujettissent leurs femmes » dans ce pays, et qui ne me plaisent point du n tout : que si tu t'ennuies un jour de vivre avec » moi, tu me remettras dans cette ile où tues » venu me chercher, et où mon plaisir est de » nourrir des cygnes, et de chanter les louanges » de la Seine , nymphe de Cérès. »

Je souris en moi-mihne de la naïveté de la fille du roiBardus, et ii la vue de tout ce qu'elle appelait des biens; mais, comme la véritable richesse d'une femme est l'amour du travail, la simplicité, la franchise, la douceur; et qu'il n'y a aucune dot qui soit comparable à ces vertus, je lui répondis : « O belle Gotha ! le mariage chez » les Egyptiens, est une union égale, un partage » commun de biens et de maux. Vous me serez

i62 i/arcadir.

» ch^rc comme la moilic! «le moi-même. » Je lui fÎA |)r(f»ciil alorA dNm (ichcvcau de lin, crû et prrparé dans les jardinA du roi son père. £lle le pril avec joie, et me dil : « Mon ami, je fderai » ce lin , et j'en ferai une robe pour le jour de h mes noccA. » Elle me prëAcnta h aoii tour ce chien que voua voyez , ni couvert de poils , qu*& peine on lui voit leA y4!ux. Klle me dit : « Ce n chien A'appelle (lallas; il deAccnd d^une race i> trèA-fidèle. Il te suivra par-tout, Aur la terre, » sur la neige et dauA Peau. Il Raccompagnera à » la chasse, et mâme danA les comhatA. 11 te sera » en tout temps un fidMc compagnon, et un sym* » bole de mon amour. »> (jommc la fin du jour approchait, elle m^averlit de me retirer, de ne point descendre «^ l'avenir par le fleuve ; mail d'aller par terre le hmg du rivage , jusque vis4vis de son ile, oii ses femmes viendraient me chercher, afin de cacher notre honheur aux jaloux. Je pris congc^ d'elle, et je m'en revins cbesc moi en formant dans mon esprit mille projeti agrc^ables.

Un jour que j'allais la voir par un des sentiers de la for^t, suivant son conseil, je rencontrai un des pruicipaux iarles, accompagne de quantiui de ses vassaux, ils «étaient anm^s comme s'iU eussent hv en guerre. Pour moi , j'i^tais saiii armes , comme un homme qui est en paix avec tout le monde, et qui ne scmge qu'à faire l'a-

L'AnC.ADtK. t63

mour. Cet iarlc s^avança vcm moi d'un air fior, el me dit : tt Que vioiiA-tu faire dauH ce pay.s de w guerriers, avec ten arl» de femme? PnHond»- » tu nous apprendre (\ fder le lin , et obtenir , » pour la it^compensie, la belle Gotlia i' Je m'ap- » pelle Torstan. J\Uai8 un den compagnons de » Carnut. Je me suis trouve à vingt-deux coni-- » bats de mer, et à trente duels. J'ai combattu » trois fois contre Vittiking, ce roi fameux du » Nord. Je veux porter ta cbevelure aux pieds >» du dieu Mars , auquel tu as ëcbappt^, et boire » dans ton crAne le lait de mes troupeaux. »>

Après un discours si brutal, je crus cpie ce barbare allait m'assassiner ; mais, joignant la loyâutt^ à la IV^rocitt^, il Ata son casque et sa cuirasse , qui fêtaient de peau de bœuf, et me pixv senta deux t^p<^.es nues, en m'en donnant le cboix.

Il (^tait inutile de parler raison ;\ un jaloux eC À un furieux. J'invoquai en moi^mi^me Jupiter, le protecteur des <$trangers ; et cboisissant Tëpifc la plus courte, mais la plus lëgère, quoiqu'à peine je pusse la manier, nous connnen^'Ames un com* bat terrible, tandis que ses vassaux nous environ- ' naient comme ttf moins, en attendant que la terre rougit du sang de leur cbef , ou de celui de leur hôte.

Je songeai d'abotxl i\ di^armer mon ennemi, pour épargner sa vie ; mais il ne m'en laissa pas le maître : la colère le mettait bors de lui. L(^

tr.

l62 L^ARCADIE.

» chère comme la moitië de moi-même. » Je lui fis présent alors d'un écheveau de lin, crû et préparé dans les jardins du roi son père. Elle le prit avec joie, et me dit : « Mon ami, je filerai » ce lin , et j'en ferai une robe pour le jour de » mes noces. » Elle me présenta à son tour ce chien que vous voyez, si couvert de poils, qu'à peine on lui voit les y«ux. Elle me dit : « Ce i> chien s'appelle Gallus; il descend d'une race » très-fidèle. Il te suivra par-tout, sur la terre, » sur la neige et dans l'eau. Il Raccompagnera à » la chasse, et même dans les combats. Il te sera » en tout temps un fidèle compagnon, et un sym- » bole de mon amour. » Comme la fin du jour approchait, elle m'avertit de me retirer, de ne point descendre à l'avenir par le fleuve ; mais d'aller par terre le long du rivage , jusque vis-àvis de son île, où ses femmes viendraient me chercher, afin de cacher notre bonheur aux jaloux. Je pris congé d'elle, et je m'en revins chex moi en formant dans mon esprit mille projets agréables.

Un jour que j'allais la voir par un des sentiers de la forêt, suivant son conseil, je rencontrai un des principaux iarles, accompagné de quantité de ses vassaux. Ils étaient armés comme s'ib eussci^l^ ^^^ ^n guerre. Pour moi , j'étais sans arm^^ , comme un homme qui est en paix avec tout i^ monde , et qui ne songe qu'à faire l'a-

L^ARGADIE. l63

mour. Cet iarle s'avança vers moi d'un air fier, et me dit : « Que vicns-tu faire dans ce pays de » guerriers, avec tes arls de femme? Prélends- » tu nous apprendre à fder le lin , et obtenir , » pour ta récompense , la belle Gotha ? Je m'ap- » pelle Torstan. J^étais un des compagnons de » Gamut. Je me suis trouvé à vingt-deux com- » bats de mer, et à trente duels. J'ai combattu » trois fois contre Vittiking, ce roi fameux du n Nord. Je veux porter ta chevelure aux pieds » du dieu Mars , auquel tu as échappé, et boire » dans ton crâne le lait de mes troupeaux. »

Après un discours si brutal, je crus que ce barbare allait m'assassiner ; mais, joignant la loyauté à la férocité, il ôta son casque et sa cuirasse , qui étaient de peau de bœuf, et me présenta deux épées nues, en m'en donnant le choix.

Il était inutile de parler raison à un jaloux et à un furieux. J'invoquai en moi-même Jupiter, le protecteur des étrangers ; et choisissant l'épée la plus courte, mais la plus légère, quoiqu'à peine je pusse la manier, nous commençâmes un combat terrible , tandis que ses vassaux nous environ- ^ naient comme témoins, en attendant que la terre rougît du sang de leur chef, ou de celui de leur hôte.

Je songeai d'abord â désarmer mon ennemi, pour épargner sa vie ; mais il ne m'en laissa pas le maître : la colère le mettait hors de lui. Ln

IK

l56 l/ARCADff:.

» cun homme, (chaque pays a des bienu qui Im >' sont particuliers , et qui servent à entretenir » la communication entre tous les peuples, par » des (échanges r^^ciproqucs. I^ Gaule a des mé- » taux que TÉgyptc n^a pas ; ses foréta sont plia » belles; ses troupeaux ont plus de lait, et M >• brebis plus de toison. Mais, dans quelque liea ff que rhomme habite, son partage eat toojoun » fort sup(frieur à celui des bétos, parce qu^ili » une raison qui se développe à proportion dtf » obstacles qu'elle surmonte ; qu^il peut, seul dtf i' animaux , appliquer h son nsagc des moyem n auxquels rien ne peut n^sistcr, tels que le feu. y> Ainsi, Jupiter lui a donne Tempire sur la terre » en éclairant sa raison de Tinlelligence même i> de la nature., et en ne confiant qu^i lui IVIr- '> ment qui en est le premier moteur, ip

Céphas parla ensuite k Omfî et aux Gaulois des récompenses réservées dans un autre monde à la vertu et à la bienfaisance, et des punition» destinées au vice et h la tyrannie; de la métempsycose, et des autres mystères de la religion de rÉgypte, autant qu'il est permis à un étranger de les connaître. Les G«iuloiS; consolén par se» discours et par ïwb présents, nous appelaient leurs bienfaiteurs, leurs pères, les vrais interprètes des dieux. Le roi Bardus nous dit : « Je n ne veux adorer que Jupiter. Puisque Jupiter » aime les hommes, il doit protéger particu- j

• Hèrcmcnt loi roifii <pii Aoni clinrg«<A du bonhour

dcfi nnlioiia. Jn vc*tix iiiiHHi lionorcr hi.s, qui a

upportf^.fK!» bionfiiilA Aiir la Ifrn^ afin qtrollp

pr^Bcntf^ ou roi do» dU*ux hn V(t!iix do mon

)>ouplQ. M £ii m<^tno tetnpA, il ordonna qu\)n

levftl un temple*^ h liin, ft quelque diMancc de

I ville, au milieu de la forint; ; qu'on y plaçftt aa

Utue, avec Tenfani OruN dauA ne» bra», telle

[uc noua TavionA apporU^e dan.i le vairtHeau ;

|u^êU«ï fût aervie aver loutefi le.n (érc^moniea de

^Egypte; que aea pr<^Ueajie9, \Hwj^ de lin, l'ho-

;ioi*aaaent nuit et jour par dea rhautn, ri par une

nv. ptirc qui approche Thomme <leA dieux.

Kn.Huile il voulut appi^endre à connattre et h tracrr les carartèrea ioinque». Il fut ai fVapp<^> dr rulililt^ de IWriture/ cpie dana un tranapoK de aa joici il chanta vv.s vei*a :

«< Voici de.H caraclores nia^iqueiS, ipii ])euvrni

M (^.voquer lea morts du sein des londu*aux. Ils

» nous appren<ln)nt ce qun nos p<^res ont pensii

a il y a mille ans; et dana mille uns, ils instruis

m ront nos enrants de re <pie noua pensons au^

» jourdluii. Il n'y a point de (IcVhc qui aille aussi

N loin, ni de lance aussi ioiie. Ils atteindraient

M un homme retranclu^au haut trune montagne;

M ils pdtij^lr<*nl dans la ti^te maigre^ te casque, el

»t traversent le ctrur nudgn! la cuitasm*. lis caK

» ment les scidilious, ils donnent de sages C(m-

» (hmIs, ils font aimer, ils consolent, ils forli

l58 L^AKCADIE.

» fient ; mais^ si quelque homme mëchant m bà » usage , iU produisent un effet contraire.^

n Mon fiL» y me dit un jour ce bon roi, la f> lunes de ton pays sont-elles plus belles que Uf (il » nôtres? Te rcste-t-il quelque chose à regretter » en Egypte ? Tu nous en as apporte ce qu'il j » ,a de meilleur : les plantes, les arts et tel n sciences. L'Egypte tout entière doit être ici >» pour toi. Ueste avec nous : tu rc^gncras aprèf » moi sur les Gaulois. Je n'ai d^autre eoÊuit » qu une fdlc unique qui s'appelle Gotha : je te » la donnerai en mariage. Crois -moi, un peu- » pie vaut mieux qu'une famille ; et une bonne » femme, qu'une patrie. Gotha demeure dam ') cette lie là - has , dont on aperçoit d'ici lei » arbres : car il convient qu'une jeune fdle soit » dlevée loin des hommes , et sur-tout loin de i) la cour des rois. »

Le di^sir de faire le bonheur d'un peuple suspendit en moi l'amour de la patrie. Je consultai (>(^phas, qui approuva les vues du roi. Je priai donc ce prince de me faire conduire au lien qu'habitait sa fdlc , afm ({uc , suivant la coutume des Égyptiens, je pusse me rendre agréables celle qui devait dtre un jour la compagne de ma peines et de mes plaisirs. Le roi chargea une vieille femme , qui venait chaque jour au palais chercher des vivres pour (iollia, de me conduire clie/i elle. Cette vieille me fit embarquer avec

l'a ne: A lu K. 159

«Uci dans un bnlouii charge de provisiouii ; el, iioiiA laUsaiil aller au cour» du ilouvo , noua abui^dAiiicH ou peu de lenipH danei Die où demeurait lu tille du roi BarduA. On appelait celte iU\ TlUv aux-Cygnea 1 parce que ces oiâieaux venaient au prinleuipa faire leurn nidn dauvs les roMcaux ({ui boiHlaient nés» rivages, et ipiVui tout tempa iU paistiaient Vm^serifin /nUefUilIn^^ ({ui y croit abondttiiimeiU. Noua minier pied à terre, et nous «perçâmes la princesse assise sous des aunes, au milieu d'une pelouse toute jaune des fleurs de ranaorina, tille lUail entonnée de cygnes , ciu'elle appelait ù elle en leur jetant des grains d'avoine. Quoiqu'elle f lU à l'ondire «les arbres, elle sui^passait ces oiseaux en blancbeur , par l'tU lat de •ou teint, et de sa robe tpii était d'bermine. Ses cheveux citaient du plus beau noir; ils étaient ceints, ainsi que sa robe, d'un ruban rouge. Deux femmes qui racecunpagnaient i\ quebpie distance, vinrent auMlevant de nous. L'une attacha notre bateau aux branches d'un saule ; et l'autre, méprenant parla main, me conduisit ver» aa maitrevsse, La jeune princesse me fit asseoir aur l'herbe , auprcXs d'elle ; aprcXs cpioi, elle me présenta de la farine «le millet bouillie, un canainl ràti sur des écorces de bouleau, avec ilu lait de clu^vre dans une corne d'élan. KUe atlen- : dit ensuite, sans me rien dire, que je m'expliquasse sur le sujet «le nui visite.

ifîo L^AllCADIE.

Quand y eus goûté, suivant Tusage, aux mets qu^clle m'avait offerts , je lui dis : « O belle » Gotha ! je désire devenir le gendre du roi votre » père ; et je viens, de son consentement, sa- » voir si ma recherche vous sera agréable. »

La fille du roi Dardus baissa les yeux , et me répondit: « O étranger! je suis demandée en n mariage par plusieurs iarles , qui font tous les » jours à mon père de grands présents pour » m' obtenir; mais je n'en aime aucun. Ils ne » savent que se battre. Pour toi, je crois ^ situ » deviens mon époux, que tu feras mon bon- » henr, puisque tu fais déjà celui de moh peu- » pie. Tu m'apprendras les arts do FÉgyptc, et » je deviendrai semblable à la bonne Isis de ton » pays, dont on dit tant de bien dans les Gaules.»

Après avoir ainsi parlé , elle regarda mes habits, admira la fineswse de leur tissu, et les fit examiner a ses femmes, qui levaient les mains au ciel de surprise. Elle ajouta ensuite, en me regardant : c< Quoique tu viennes d'un pays rcm- » pli de toute sorte de richesse et d^industrie, >» il ne faut pas croire que je manque de rien, » et que je sois moi-môme dépourvue dMntelH- '. gence. Mon père m'a élevée dans l'amour du » travail , et il me fait vivre dans rabondancr >» de toutes clioses. »

Kn intime temps, elle me fit entrer dans .son palais , où vingt de ses femmes étaient occupées

lé'AHOADlK. |(i|

À lui plumer des» oiseaux Ue i ivi^i^e» et à lui iairo de» paruix>» et dos rohos de leur pluuiage. Kilo me luuulru des curbeill*\s et des uatles de joue' tr軫tin« quVIle avait ello-uithue tissues; des vase» d\U«iu eu quautilé ; ceut peaux de loup , de ni«rtiT et de reuai^l « avec \iugl peaux d'ours* «Tous ees bious» uiedit^'lle, t'appai^ » tieudiHuU« si tu ui'épouses; uiais te sera i^ cou- » ditiou que tu n'auras poiut tfaulre ieuuue que » nmi, que tu no urtddigeras poiut de travailler M ù U ternN ni traller chercher les peaux ties » eerls et des bœufs sauvages que tu auras luôs » dana les lor«Us; car ce sout ties usages aux- » quels les nuiris assuiettisseut leurs Teuuues » dnus ee pays, et qui ue nie plaisent point du »> tout : tpie si tu t'ennuies un jour tie vivre a>ec tt uu)i« tu me remettras dans cette ile où tues >k \enu me chercber, et où mon plaisir est de » nourrir des cygnrs, et de chanter les louanges ^ de la Seine » nyuipbe de C)ért>s. ^

Je souris en moiMUthne de la naïveté tIe la tille du n)i liantus, et i\ la vue tIe tout ce qu'elle appelait des biens; mais, connue la véritable ri chesse d'une iVunne est Taniour du travail, la simplicité « la IVancbise, la douceur; et tpril n*y a aucune dot qui soit conq>arable ù ces vertus, je lui répondis : <« O belle (iotlia! le mariage chez. "» les Egyptiens, est une union égale, un partage » comnum de biens et de maux. Nous me seir/. 5. Il

l62 L^ARGADIE.

» chère comme la moitié de moi-même. » Je lui fis présent alors d^un écheveau de lin, crû et préparc dans les jardins du roi son père. Elle le prit avec joie, et me dit : « Mon ami, je filerai » ce lin , et j^en ferai une robe pour le jour de h mes noces. » Elle me présenta à son tour ce chien que vous voyez, si couvert de poils, qu^à peine on lui voit les y^ux. Elle me dit : « Ce » chien s'appelle Gallus ; il descend d^une race » très-fidèle. Il te suivra par-tout, sur la terre, » sur la neige et dans Teau. Il t'accompagnera à » la chasse, et même dans les combats. Il te sera » en tout temps un fidèle compagnon, et un sym- D bole de mon amour. » Comme la fin du jour approchait, elle m^ avertit de me retirer, de ne point descendre à Tavenir par le fleuve ; mais d'aller par terre le long du rivage , jusque vis-àvis de son île, où sus femmes viendraient me chercher, afin de cacher notre bonheur aux jaloux. Je pris congé d'elle, et je m'en revins chez moi en formant dans mon esprit mille projets agréables.

Un jour que j^allais la voir par un des sentiers de la forêt, suivant son conseil, je rencontrai un des principaux iarles, accompagné de quantité de ses vassaux. Ils étaient armés comme s'ils eussent été en guerre. Pour moi , j'étais sans armes , comme un homme qui est en paix avec tout le monde , et qui ne songe qu'à faire Ta-

moui\ Cet krle s'avan^^a vei^ moi U^uu air im\ et me dit : h Que vions«-tu faire dans ce pays de «^ guerriei*», avec tes ails de (emme? l^rotomls* j» tu nous api>t^ndi e à liler le lia « et obtenir « » pour ta Incompensée la belle Uotlia \' Je nrap- V» pelle Torstan. J'étais un des compagnons de » Carnut. Je me suis tiHiuvé à vingt-deux oom-- » bats de mer» et à ti^nte duels. J*ai combattu » trois fois conli^ Nitliiing, ce roi lameux du u Nord. Je veux porter ta cbevehu^ aux pieds » du dieu Mai^. auquel tu as écbappts et boire » dans ton crâne le lait de mes tiH)upeau\, »

Après un discours si brutal» je crus tpu' ce barbare allait m'ussassiner ; mais» joignant la loyauté à la lérooité» il àta son casque et w^^a cuirMse » qui étaient de peau tle bœuf, et me piv* dienta deux épées nuesi en nVen tlonnant le cboix.

U était inutile de parler raison ;\ un jaloux et à un furieux. J'invoquai en moi-même Jupiter, le protecteur des étrangei^ ; et choisissant i'épée la plus courte, mais la plus légère» quoiqu'à peine je pusse la manier» nous conunen\;àmes un corn* bat terrible» tandis que ses vassaux nous enviiHui* ^ naient connue témoins» en attendant que la teri^ rougit du sang de leur chef» ou de celui de leur hôte.

Je songeai d'aboixl i^ désarmer mon ennemi» pour épargner sa vie ; mais il ne m'en laissa pas le maitre : la colère le mettait boi^ de lui. Le

i64 l'arcadi£.

premier coup qu^il voulut me porter, fit sauter un grand éclat d^m chône voisin. J^esquivai Tat* teinte de son dpéc , en baissant la tête. Ce mouvement redoubla son insolence. » Quand tu t^in- » clineraiSf me dit-il, jusqu^aux enfers, tu ne » saurais m^chapper. » Alors, prenant son épét à deux mains, il se précipita sur moi avec fureur ; mais , Jupiter donnant le calme à mes sens, je parai du fort de mon épëe le coup dont il voulait m^açcabler, et lui en présentant la pointe, il s^cn perça lui-m^me bien avant dam la poitrine. Deux ruisseaux de sang sortirent àla- fois de sa blessure et de sa bouche ; il tomba sur le dos ; ses mains lâchèrent son cpée , ses yeux se tournèrent vers le ciel, et il expira. Aussitôt x>es vassaux environnèrent son corps, en jetant de grands cris. Mais ils me laissèrent aller sans me faire aucun mal ; car il règne beaucoup de générosité parmi ces barbares. Je me retirai à la cité en déplorant ma victoire.

Je rendis compte à Céphas et au roi de ce qui venait de m' arriver. « Ces iarlcs, dit le roi, me » donnent bien du souci. Ils tyrannisent mon » peuple. S^il y a quelque mauvais sujet dans le » pays, ils ne manquent pas de l'attirer à eux, » pour fortifier leur parti, ils se rendent quel- » quefois redoutables à moi-même. Mais les » druides le sont encore davantage. Personne ici » n'ose rien faire sans leur aveu. Comment m%

l'arcadie. iG5

prendre pour affaiblir ces deux puissances ? J'ai cru qu^en augmentant celle des iarles , j'opposerais une digue à celle des druides ; mais le contraire est arrive. La puissance des druides est augmentée. Il semble que Tune et Tautre s'accordent pour étendre leur oppression sur mon peuple , et jusque sur mes hôtes. O étranger, me dil-il, vous ne Tavez que trop éprouvé ! » Puis , se tournant vers Cépbas : O mon ami , ajouta-t-il , vous qui avez acquis dans vos voyages rexpéricncc nécessaire au gouvernement des hommes , donnez quelques conseils à un roi qui n'est jamais sorti de son pays. Oh ! je sens que les rois devraient Toyager. »

« O roi, répondit Céphas, je vous dévoilerai une partie de la politique et de la philosophie de TEgypte. Une des lois fondamentales de la nature, est que tout soit gouverné par des contraires. C'est des contraires que résulte l'harmonie du monde : il en est de même de celle des nations. La puissance des armes et celle de la religion se combattent chez tous les peuples. Ces deux puissances sont nécessaires pour la conservation de TEtat. Lorsque le peuple est opprimé par ses chefs, il se réfugie vers ses prêtres ; et lorsqu'il est opprimé par ses prêtres, il se réfugie vers ses chefs. La puissance des druides a donc augmenté

l66 l'arc A DIE.

» chez vous par celle même des îarles ; car ces » deux puissances se balancent par-tout. Si vous » voulez donc diminuer Tune des deux, loin » d'augmenter celle qui lui est opposëé , ainsi » que vous l'avez fait, il faut, au contraire, » raffaibllr.

» Il y a un moyen encore plus simple et plus » sAr de diminuer à-la-fois les deux puissances î> qui vous font ombrage : c'est de rendrcVotrc » peuple heureux ; car il n'ira plus chercher de » protection hors de vous , et ces deux puissances » se détruiront bientôt, puisqu'elles ne doivent » leur influence qu'à l'opinion de ce même peu- » pie. Yoiis en viendrez à bout, en donnant aux V (laulois des moyens abondants de subsistance, » par l'établissement des arts qui adoucissent la » vie^ et sur- tout, en honorant et favorisant » l'agrîcullure, qui en est le soutien. Votre peu- » pie vivant dans l'abondance , les iarles et les » druides s*y trouveront aussi. Lorsque ces deui »> corps seront contents de leur sort, ils ne cher- » choront point à troubler celui des autres; ils » n'auront plus à leur disposition cette foule » d'hommes misérables, demi-nus et à moitié » morts de faim, qui, pour avoir de quoi vivre, » sont toujours pnHs à ser\ir la violence des uns, » ou la suporslilion des autres. 11 résultera de » cetle politique humaine, que votre propre » puisvsunce , fortifiée de celle d'un peuple que

L^RCADIE. 167

» .VOUS rendrez heureux par vos soins , anéantira 3» celle des iarles et des druides. Dans toute » monarchie bien réglée , le pouvoir du roi j» est dans le peuple , et celui du peuple dans le » roi. Vous ramènerez alors vos nobles et vos » prêtres à leurs fonctions naturelles. Les iarles » défendront la nation au dehors , et ne Toppri- » meront plus au dedans : et les druides ne gou- 1» yemeront plus les Gaulois par la terreur ; mais » ils les consoleront, et les aideront, parleurs » lumières et leurs conseib, à supporter les > maux de la vie , ainsi que doivent faire les » ministres de toute religion.

» Cest par cette politique que l'Egypte est » parvenue à un degré de puissance et de félicité ^ qui en a fait le centre des nations; et que la » sagesse de ses prêtres s'est rendue recomman- » dable par toute la terre. Souvenez-vous donc » de cette maxime , que tout excès dans le pou- » voir d'un corps religieux ou militaire , vient » du malheur du peuple y parce que toute puisov sance vient de lui. Vous ne détruirez cet excès » qu'en rendant le peuple heureux.

» Lorsque votre autorité sera suffisamment » établie, conférez-en une partie à des magistrats, » choisis parmi les plus gens de bien. Veillez » sur-tout sur l'éducation des enfants de votre » peuple ; mais gardez-vous de la confier au pre- » mier venu qui voudra s'en charger , et encore

i68 l'aucadie.

» moins à aucun corps particulier, tel que celui » des druides , dont les intérêts sont toujours » différents de ceux de FÉtat. Considérez Tédii- » cation des enfants de votre peuple, comme » la partie la plus précieuse de votre admini»- )) tration. C'est elle seule qui forme les citoyeos : » les meilleures lois ne sont rien sans elle.

» £n attendant que vous puissiez jeter d^uoc » manière solide les fondements du bonheur des » Gaulois, opposez quelques digues à leurs maux. » Instituez beaucoup de fêtes, qui les dissipent » p^r des chants et par des danses. Balances » rinfluence réunie des iarles et des druides, n par celle des femmes. Aidez celles-ci à sortir » de leur esclavage domestique. Qu'elles assis- » tent aux festins, aux assemblées, et même » aux fêtes religieuses. Leur douceur naturelle » affaiblira peu-à-peu la férocité des mœun et » de la religion. »

Le roi répondit à Céphas : « Vos observations » sont pleines de vérité, et vos maximes de » sagesse. J'en profiterai. Je veux rendre cette » ville fameuse par son industrie. £n attendant, » mon peuple ne demande pas mieux que de se » réjouir et de chanter ; je lui ferai moi-mèoie )) des chansons. Quant aux femmes, je crois » véritablement qu'elles peuvent m' aider beaa- » coup : c'est par elles que je commencerai i

i/ahcadir. llU)

») riiiiilni mon pruplo liounuu, au moiuA par » IcA iiitt^uivi , Hï jo lie Ici ptnu par len loU. »

Pomlunlque ce lioii nu parlait, iumim aperçi^incHi Hur le honl oppom^ de la Seine, le eorpH Je TorAUn. Il c^ail loiil nu , el paraiN^ail Mur riierke comme un monceau de neif^e. Si\h ami» eil NeA vaiu»ai|X renlouraieul , el jelaienl de lenipH m lampu den cm aiïreux. Un de hca auufi Ira^ ireViiii le ileuve dan^ une barque, el vint dire au roi : a Le mau^ ni' paie par le Man^ \ que » rÉgyplien pi^rituite I » ia^ roi no n^pondil rien à cet houmie ; maif* quand il l'ut parti, il nu^ dit : H Voire diUeuMe a M h^Kilime ; mai» ce serait » ma propre injure, que je «erai^ oblit^i^ de N m'iUoigner. Si voud rcHlex, vouHMere/, par le» » loin I oldigfi de voum battre Mucce/iAivenu'nt avec » louA lett parenlH de H'orHtanv qui donl noudireux , » et V0U4 Auccond)ere/< lAt ou lard. l)\m autre >t cAli^i si je vouH diMend^ contre eux, ainni que '» je le ferai, vouh enlrainereiA celle ville naiM A Mttnlu dan» voire perle ; car le» parenlM, le» anuH ^ el ïiMk vaN»auK de 'lorHlan ne manqueront pa» »» de roiiiiid|{er, el il ne joindra h eux beaucoup ^» de tiauloi» que le» druide» irriU^» contre voum • excitant h la ven|i;eance. (Cependant, »oye/i MÛr i» que vou» trouvereiA ici de» homme» cpu ne »» vota» abandonneront pa» dan» le plu» ^riuni '» danger. «>

Au»»ilôl il donna de» ordre» pour la »ûreU^ dr

lyo l'arcadie.

la ville , et on vit accourir sur ses remparts t les habitants, disposes à soutenir un siège en faveur. Ici , ils faisaient des amas de cailloux ; ils plaçaient de grandes arbalètes et de longna, poutres armées de pointes de fer. Cependast^ nous voyions arriver le long de la Seine grande foule de peuple. C^étaient les amis, les parents , les vassaux de Torstan , avec leurs esclaves ; les partisans des druides , ceux qui ëtaient jaloux de rétablissement du roi, et ceux qui, par inconstance , aiment la nouveauté. Les uns descendaient le fleuve en barques ; d^autres Inversaient la forêt en longues colonnes. Tous venaient s^ établir sur les rivages voisins de Lotëtia, et ils étaient en nombre infini. Il m'était impossible désormais de m'échapper. Il ne fallait pas compter d'y réussir à la faveur des ténèbres; car, dès que la nuit fut venue, les mécontents allumèrent une multitude de feux , dont le fleuve était éclairé jusqu'au fond de son canal.

Dans cette perplexité , je formai en moi-même une résolution qui fut agréable à Jupiter. Comme je n'attendais plus rien des honmies , je résolus de me jeter entre les bras de la vertu , et de sauver cette ville naissante en allant me livrer seul aux ennemis. A peine eus-je mis ma confiance dans les dieux, qu'ils vinrent à mon secours.

Omfi se présenta devant nous , tenant à la main une branche de chêne , sur laquelle avait

l'argadik. 171

une branche de gui. A la vue de cet arbris-

bu qui avait pensé m'étre si fatal , je frissonnai ;

je ne savais pas que Ton doit souvent son

[ut à qui Ton a dû sa perte , comme aussi Ton

it souvent sa perte à qui Ton a dû son salut.

O roi! dit Omfi, 6 Céphas! soyez tranquilles;

fapporte de quoi sauver votre ami. Jeune

étranger , me dit-il , quand toutes les Gaules

seraient conjurées contre toi, voici de quoi les

traverser sans qu^aucun de tes ennemis ose

seulement te regarder en face. C'est ce rameau

de gui qui a crû sur cette branche de chêne. Je

■^ vais te raconter d'où vient le pouvoir de cette

:^' plante, également redoutable aux hommes ^^

V et aux dieux de ce pays. Un jour Balder ra-

* conta à sa mère Friga qu'il avait songé qu'il

» mourait. Friga conjura le feu, les métaux, les

» pierres, les maladies, l'eau, les animaux, les

» serpents, de ne faire aucun mal à son fils ; et

» les conjurations de Friga étaient si puissantes ,

» que rien ne pouvait leur résister. Balder allait

9 donc dans les combats des dieux , au milieu

» des traits , sans rien craindre. Loke , son en-

I » nemi, voulut en savoir la raison. Il prit la

! » forme d'une vieille , et vint trouver Friga. Il

» lui dit : Dans les combats , les traits et les ro-

■ » chers tombent sur votre fils Balder , sans lui

\. » faire de mal. Je le crois bien , dit Friga ; toutes

» CCS choses me l'ont juré. Il n'y a rien dans la

172 LARGADIE.

» nature qui puisse Toffenser. J'ai obtenu cette » grâce de tout ce qui a quelque puissance. » n^y a qu'un petit arbuste à qui je ne Tai j » domandce , parce qu^il m^a paru trop faible, ft » ëlait sur Fccorce d^un chêne ; à peine avab* » il une racine. II vivait sans terre. Il s^appelk » Misllltein. Grêlait le gui. Ainsi parla Friga. » Loke aussitôt courut chercher cet arbuste; et » venant à rassemblée des dieux pendant qaib » combattaient contre Tinvulnërable Balder, car » leurs jeux sont des combats, il s'approcha de » Taveugle Haeder. Pourquoi, lui dit-il, ne >> lances*tu pas aussi des traits à Balder ? Je sait '> aveugle , répondit Haeder , et je n'ai poml » d'armes. Loke lui présente le gui de chêne , et » lui dit : Balder est devant toi. L'aveugle Haeder » lance le gui : Balder tombe percé et sans vie. » Ainsi le fils invulnérable d'une déesse fut tué » par une branche de gui lancée par un aveugle. » Voilà Torigine du respect porté dans les » Gaules à cet arbrisseau.

» Plains, ô étranger! un peuple gouyemëpar » la crainte , au défaut de la raison. J'avais cm, » à ton arrivée , que tu en ferais naître l'empire » par les arts de l'Egypte , et voir l'accompli»- » sèment d'un ancien oracle fameux parmi nous, » qui prédit à cette ville les plus grandes desti- )> nées ; que ses temples s'élèveront au-dessus des » forêts ; qu'elle réunira dans son sein des

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l^hommes de toutes les nations ; que Tignorant I viendra y chercher des lumières, Finfortuné ^des consolations , et que les dieux s^y commuiniqueront aux hommes comme dans Thcureuse ^Egypte. Mais ces temps sont encore bien

i». Le roi nous dît , à Céphas et à moi : c< O ||f mes amis ! profitez promptement du secours î qu*Omfi vous appoii:e. » En même temps , il ipiis fit préparer une barque armée de bons rabears. Il nous donna deux demi-piques de bois le iréne , qu'il avait ferrées lui-même , et deux pngots d^or ^ qui étaient les premiers fruits de son bpmmerce. U. chargea ensuite des hommes de jbfinfiance de nous conduire chez les Vénitiens. kCe sont, nous dit-il, les meilleurs navigateurs

• des Gaules. Ils vous donneront les moyens de

• retourner dans votre pays ; car leurs vaisseaux » vont dans la Méditerranée. C'est d'ailleurs un ^ bon peuple. Pour vous, ô mes amis! vos noms » seront à jamais célèbres dans les Gaules. Je

• chaaterai Céphas et Amasis ; et pendant que

• je vivrai, leurs noms retentiront souvent sur » CCS rivages. »

Ainsi nous prîmes congé de ce bon roi , et ?Omfi mon libérateur. Ils nous accompagnèrent isqu^au bord de la Seine, en versant des larmes, bnsi que nous. Pendant que nous traversions la Ole , une foule de peuple nous suivait en nous

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donnant les plus tendres marques d^affectim femmes portaient leurs petits enfants dans 1 bras et vsur leurs épaules , et nous montraia pleurant les pièces de lin dont ils étaient v Nous dîmes adieu au roi Bardus et à Omfi, ne pouvaient se résoudre à se séparer de i Nous les vîmes long-temps sur la tour la élevée de la ville, qui nous faisaient sigiu * mains pour nous dire adieu.

A peine nous avions débordé File, qa amis de Torstan se jetèrent dans une i tude de barques , et vinrent nous attaqn* poussant des cris effroyables. Mais , à la ▼ Tarbrisseau sacré que je portais dans mes n et que j'élevais en Tair, ils tombaient prosi au fond de leurs bateaux , comme s^ils ei été frappés par un pouvoir divin ; tant la si tition a de force sur des esprits séduits! passâmes ainsi au milieu d^eux , sans cou moindre risque.

Nous remontâmes le fleuve pendant un Ensuite, ayant mis pied à terre , nous noue geâmes vers Foccident , à travers des i presque impraticables. Leur sol était çà couvert d'arbres renversés par le temps. 11 tapissé par-tout de mousses épaisses et p! d'eau , où nous enfoncions quelquefois jusq genoux. Les chemins qui divisent ces foré qui servent de limites à différentes natioi

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inlea, étaient si peu fréquentés, que de grands ires y avaient poussé. Les peuples qui les Htaient , étaient encore plus sauvages que leur lys. Us n'avaient d'autres temples que quelque frappé de la foudre , ou un vieux chénc dans branches duquel quelque druide avait place tête de bœuf avec ses cornes. Lorsque , la lit, le feuillage de ces arbres était agité par les rYents j et éclairé par la lumière de la lune , ils Vtf imaginaient voir les esprits et les dieux de ces ^PKiiâts. Alors, saisis d'une terreur religieuse, ils H|ie prosternaient à terre , et adoraient en trem- '^pUant ces vains fantômes de leur imagination. ^IfRos conducteurs mêmes n'auraient jamais osé i^^verser ces lieux, que la religion leur rendait ftfcrtdoutables , s'ils n'avaient été rassurés bien plus w^r la branche de gui que je portais , que par nos iJ^raisons.

Jjf Nous nfi trouvâmes , en traversant les Gaules, aucun culte raisonnable de la Divinité, si ce n'est •qu^un soir , en arrivant sur le haut d^une montagne couverte de neige , nous y aperçûmes un ^fen au milieu d'un bois de hêtres et de saipins. Un rocher moussu , taillé en forme d'autel, ^loi servait de foyer. 11 y avait de grands amas de rbois sec, et des peaux d^ours et de loup étaient (suspendues aux rameaux des arbres voisins. >n n'apercevait d'ailleurs autour de cette solitude , dans toute l'étendue de l'horizon , aucune

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marque du séjour des hommes. Nos guides dirent que ce lieu était consacre au Dieu da voyageurs. Ce mot de consacre me fit frémir. Je dis à (A'phas : Kloignons-nous d^ici. Tout autel m'est suspect dans les Gaules. Je n'honore désormais la Divinité que dans les temples de TÉgypie. (]éphas me répondit : « Fuyez toute religion qoi » asservit un homme à un autre iiommc au nom » de la Divinité , fùt-cc même en Egypte ; maif » par-tout où Thomme est servi, Dieu est digne » ment honoré, fût-ce même dans les Gaules. » Par-tout, le bonheur des hommes fait la gloire » de Dieu. Pour moi , je sacrifie à tous les autels » où Ton soulage les maux du genre humain. > Alors , il se prosterna et fit sa prière ; ensuite, il jeta dans le feu un tronçon de sapin et des branches de genévrier , qui parfumèrent les ain en pétillant. J'imitai son exemple ; après quoi, nous fûmes nous asseoir au pied du rocher, dans un lieu tapissé de mousse et abrité du ventda nord ; et, nous étant couverts des peaux suspendues aux arbres, malgré la rigueur du froid, nous passâmes la nuit fort chaudement. Le matin venu , nos guides nous dirent que nous ^la^ch^ rions juscprau soir sur des hauteurs semblable», sans trouver ni bois, ni feu, ni habitation. Mous bénîmes une seconde fois la Providence, de Tasvte qu'elle nous avait donné ; nous remimes religieusement nos pelleteries aux rameaux de sapins; nous

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f jetâmes de nouveau bois dans le foyer ; et , avant i'dc nous mettre en route, je gravai ces mots sur rëcorce d'un hêtre :

CEPUAS ET AMASIS

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