FRAGMENT DU TROISIÈME LIVRE
LARCADIE-
Le temps des vendanges venu ^ Tîrtée et ses hôtes se mirent en roule pour assister aux fêles de Bacchus. ches le \*ieux Lamon. Sa maison tétait Mlle sur une colline « au bas de laquelle serpentaient les eaux de T Alphee, Elle dominait sur six «Tenues d^arbres fruitiers qui conduisaient à six maisons habitées par les gendres de Lauion. Ce TteiUard avait neuf filles, et deux fils jumeaux, si semblables, que pour les distinguer on les habillait de diverses couleurs. Mais souvent ik chan-> geaient de ^-étements, et faisaient naiire de doutes méprises^ Uamour cependant sut meltre une différence entre eux : car il enflamma Castor pour la belle Cyanée, tandis que Pollux n'était sensible qu à 1 amitié de son frère : on avait
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donné les noms des fils de Lëda à ces deux frères, parce qu^ls semblaient , comme eux , sortis da même œuf. Ce groupe de jeunes filles, d'enfants! la mamelle, de femmes, de gendres, toute cette famille nombreuse ressemblait à ces arbres qui, dans rheureux climat des îles Fortunées , présentent à-la-fois des fleurs , des fruits encore verts, et d^ autres qui sont mûrs. Lamon et sa femme , assis au milieu du groupe , semblaient des dieux protecteurs ; la paix et Tabondance régnaient autour d^cux. Chacun de leurs gendres avait une industrie particulière : Fun cultivait les vergers, et s'enrichissait des dons de Pomone; Tautre, voisin de la forêt, nourrissait des troupeaux immenses; Fautre, favori de Cérès, semait des grains, et versait ses moissons dans les greniers de ses frères. Le quatrième ne possédait rien , mais il avait un talent qui lui était propre: le bois prenait sous sa hache habile toutes sortes de formes; il changeait, avec ce seul instrument, les arbres ùes forêts en vases gracieux, propres et commodes. Le cinquième et le sixième bltissaient encore leur maison ; car les filles de Lamon avaient dit : Nous n^épouserons que ceux qm viendront s'établir auprès de notre père. Poor Lamon, il était riche en troupeaux, en prairies et en vignes ; les dons de Bacchus , de Flore et de Pomone, couronnaient sa table dans toutes les saisons. Sa maison était ouverte aux étrangers»
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'': on exerçait chez lui la plus noble hospitalité* . ^* Magistrat de Lycosure et prêtre de Bacchus, il f ' Vtait roi dans sa famille , et ne pouvait tourner ^ 'lesyeax sans voir ses petits enfants^ qui croissaient
autour de lui, comme une jeune forêt autour
i^vn chêne antique. Tirtée, à la vue de tant d'ob- - jets qui lui causaient une douce émotion, dit à
aes hôtes : Nous allons entrer dans une maison : Havorisëe des Dieux , la richesse de Lamon vient de ses enfants ; Jupiter a béni cotte famille , il r ft voulu offrir en elle un exemple frappant du
bonheur que donne la vertu.
Aussitôt qu^on put apercevoir Tirtée et ses 1^ hôtes qui suivaient les sentiers de la colline , les
deux fils de Lamon , Castor et PoUux , accourui rent en poussant des cris de joie ; ils portaient fT' chacun un thapeau de fleurs différentes , c'était t 3é cette marque qu^on les distinguait ; Tun tenait
une urne pleine de vin , Tautre une- coupe. Ils [ firent d^abord une libation à Jupiter hospitalier; ^ ensuite ils offrirent la coupe à Tirtée « et Tintro- ^ duisirent dans la maison avec ses amis et la belle -: Gyanée. On s'empressa de les bien recevoir; • on se mit à table , où Ton chanta un hymne en
Fhonneur deBacchus, puis on se prépara, par '. le repos , à la fête du lendemain. ^ ' Dès l'aurore, une petite pluie rafraîchit Tair ,
les grappes se chargèrent dus perles de la rosée; ' le soleil couvrit bientôt la plaine' de ses rayons
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d'or. On sacrifia un porc et trois chèrres â Bacchus; on distribua les paniers, les serpettes, les hottes ; et la troupe , pleine de gaietë, se répandit dans la vigne. Les jeunes gens montaient sur des échelles pour atteindre les grappes du haut, tandis que les jeunes filles et les enfants coupaient les grappes les plus basses;, pendant ce temps, les hommes portaient la vendange, et foulaient k raisin. Déjà la joie animait toas les cœurs, et le vin coulait de toutes parts. Cependant Amasis ne quittait pas Gyanée ; Castor et PoUux se placèrent aussi à ses côtés. Castor n^osait lui parler ; mais il approchait d^elle les branches les plus élevées , ou les grappes les plus belles. A cette vue , là jalousie sVmpara du cœur d^Aroasb ; Cyanéc rit son trouble, et comme PoUux lui parlait de son frère , elle lui dit en riant : Si )^aimais votre frère, je craindrais d^en aimer deux. Ces paroles ne purent rassurer Amasis ; il voyait que toute la famille de Lamon désirait Fonion de Castor avec Cyanéc , et cependant il nV sait lui parler de son amour , dans la crainte de le voir repousser. Ainsi se passa la journée. Le soir, on se réunit dans la prairie; on dansa ao clair de la lune ; puis on fît un cerclQ , et chacun, selon Tusage antique , fut obligé de raconter uue histoire. PoUux, qui soupçonnait Amasis de cacher un rang plus élevé .sous ses habits de bei^r, dit avec un sourire malin, qu'il allait prouver que
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Ifëgalitë dès conditions était nécessaire au bonheur. Alors j il raconta Taventurc d^ Apollon et du bel Hyacinthe , fils d'Amyclas. Hyacinthe aimait tendrement Zéphîre : tous deux étaient de même âge, de même condition. Mais bientôt Hyacinthe, fier de Tamitië d'Apollon, qui lui apprenait à tirer de Tare et à chanter en jouant de la lyre» négligea Zéphire, et repoussa ses soins et ses caresses. Son amitié même lui devint importune. Zéphire se jouait-il autour de lui en agitant sa che- Telure ? il l'accusait de déranger son chapeau defleurs, et de le couvrir de poussière. En vain Zéphire Tenvironnait de parfums, et le rafraîchissait dans les chaleurs du jour; en vain il tâchait de Pattendrir en le suivant avec de doux murmures, et en lui promettant le sceptre du roi des fleurs ; Hyacinthe était insensible. Alors Tamitié de Zéphire se changea en haine; pour se venger, il épia les deux amis, et un jour qu'ils jouaient au palet, il se cacha derrière une roche, et soufflant toutà-coup avec fureur sur la pierre d'Apollon , il la détourna sur la tête de l'ingrat , qui mourut aus* sitôt, Apollon, ne pouvant lui rendre la vie , changea son corps en une belle fleur qui porte encore le nom d'Hyacinthe , et autour de laquelle Zéphire ne cesse de faire entendre de tristes gémissemenUi. Voilà, continua PoJluXt ce qui arrivai à ce jeune imprudent, pour avoir voulu être aimé d^un être au-dessus de lui.
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Parmi les filles de Lamon , il y en avait une gaie, folâtre, indifférente , qui se moquait delV mour. Plus d^un amant avait tenté de la fixer; mais elle échappait toujours à leurs pièges. Tel le joT*^": fleuri se balance sur la surface des eaux ; ourbé par les vents amoureux , on cijoit qu^il v^' leur céder ; mais il se relève , et semL w* se moijuer de la main qui s^avance pour le cueillir. Araabel, c^était le nom de cette charmante personne , était aussi sensible à Famitié qu^insensible à Famour.
Après l'histoire d'Apollon, elle prit la parole, et dit : Je veux vous conter l-histoire de trois sœurs qui promirent de ne se point marier pour ne point rompre leur union. Elles consacraient tout leur temps à faire du bien , elles étaient bonnes et sensibles comme Cyanée, car pris d'elles il n'y avait plus de malheureux ; elles por* taient à manger aux petits oiseaux , et les cbe- ^Teuils de là montagne , qui les connaissaient , se mêlaient souvent à leur troupeau , conmie je les ai vus se mêler à celui de Cyanée. De retour i la maison , elles filaient ou faisaient des étoffes, qu'elles teignaient ensuite dans le suc des herbei Le dieu Pan en devint amoureux , mais il ne savait à laquelle il devait adresser ses hommages, car toutes trois étaient également belles ; et quand il les voyait en^semble , son cœur n'avait point de préférence. Cependant elles avaient une voisine
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aussi malfaisante qu^elIes étaient vertueuses; cette méchante femme connaissait Tart de contrefaire le visage et le son de la voix. Eprise du dieu Pan , dont elle n'avait pu se faire aimer , et protégëe'par son art et par les ombrr" de la nuff , elle lui donna rendez-vous , sous <; nom d<(&-trois sœurs ; de manière que Pan croy;at être tantôt avec Tune et tantôt avec Tautre. Ce dieu est indiscret et volage , il osa se vanter des faveurs qu'il s'imaginait recevoir, et la réputation des trois sœurs fut perdue. Cependant, un jour tfânt découvert par quelle ruse cette femme était devenue sa maîtresse, il la tua, et s'enfuit pour cacher sa honte et sa douleur. Le matin, comme les trois sœurs ouvraient la porte de leur Cjtbane, elles aperçurent le corps de leur méchante voisine. Oubliant les injures, elles ne sentirent plus que la pitié , et recueillant des herbes A^une grande vertu, elles tentèrent de lui rendre la Tie. Jupiter fut touché de cette généreuse bonté, i) les transporta dans l'Olympe , et ce sont elles Qui, sous le nom de Charités^ ouvrent les portes du ciel : elles accompagnent Vénus-Uranie ; et comime les Grâces , elles donnent à la beauté ses charmes les plus touchants : ce sont elles , belle Cyanée , tjpi font que vous l'emportez sur toutes vos comiMignes.
Cyanée pencha la tête , elle rougit, et partit semblable à la rose nouvelle. La pudeur
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Fembellissait encore , et sa beauté'charmait tow les yeux. Cependant elle releva sa tête, et s^adrasant à ses compagnes , elle leur dit : L^histoin que je vais vous raconter, vous -apprendra conh ment un cœur sensible paraît quelquefois indifférent. J^ai entendu dire que Tamour est une synih palhie, une espèce d^enchantementqu^onnepefit d<5finir. Il arrive souvent que deux êtres nés pou» s'aimer , sont places par le sort aux deux extré^ miles de FÂrcadie , ou même à celles du monde: alors ils restent dans Tindifférence , mais ils aiment aussitôt qu41s se voient. Ce que je dis ttf chères compagnes , je le prouverai par Thistoire d'un enfant d'Ârgos , que ses parents avaient con* diiit à la fête du mont Lycëe. Il n'avait que douze- ans ; son père possédait de grandes ri* chesses, et ce fils était son unique espérance* Pendant la fête, il aperçut une bergère de son âge, nommée Alcinoé. Étonné du sentiment qu'il éprouve , il s'approche d'elle , il ose lui parler, et le soir , au moment de se séparer , il lui dit: Mon cœur s'est donné à vous , je sais qu'il faut que je vous quitte , mais au moins je puis vous jurer de vous aimer toujours. La bergère accepU L ses vœux. La nuit venue , les parents du jeune homme le reconduisirent à Ârgos; depuis, ikoe revinrent plus à la fêle du mont Lycée, ni j. même en Arcadic. Cependant le jeune homnut avait atteint l'âge de se marier. Ses parcnls Tefl*
gageaient à faire un choix, el ii aimer. Pour leur
complaire , on le voyait chaque jour rendre hom^
il un objet nouveau ; rien ne pouvait le
er. A Tune il trouvait les yeux de celte qu*il
aimait ; Tautre lui rappelait le son de sa voix ^
Ml la couleur de ses cheveux ; mais il ne trouvait
Mille part toutes les perfections qu'il cherchait ^
et son inconstance ne faisait qu'accroître son
Malheur. Cependant, de son c6të« la jeune Al-
cinoé paraissait insensible; Tobjet de son amour
#ccopait seul sa pensée. En vain on lui offrait les
présents les plus précieux^ rien ne la touchait :
en vMi on lui disait : L'amour fait le charme de
la vie , il console , il fortifie , elle ne repondait
- pM , mais elle fuyait ses compagnes et les jeux
4^ son ige ; on la voyait sans cesse rêveuse sur
le bord des fontaines » ou dans la solitude pro*
fnnde des bois. Ses parents, inquiets, voulurent
la marier : ils firent des vieux: on la conduisit
MX fêtes de Pan, à celles de Cérès et de Baccbus,
iT^êe, au temple de Vénus ; mais rien ne pou-
^t vaincre son indifférence : enfin on consulta
f oracle, qui répondit qu^il fallait la ramener à la
I9t€ du mont Lycée. A la même époque , une
Même inspiration conduisit le jeune homme en
Arcadie : les voilà donc tous deux en pèlerinage ,
Tone fuyant tous les hommes quelle rencontrait,
l'autre allant à toutes les filles qu'il voyait, et
les abandonnant aussitôt. Enfin, ils se revirent :
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Âlcinoé le reconnut la première, et se mit à ver- \i ser des larmes; et lui, tombant à ses pieds, recueillait ces douces larmes, qui venaient de lui ajH prendre son bonheur. Leurs parents, tëmoini de cette scène touchante, les conduisirent à Fautel de rilyménée, et ils gravèrent cette histoire dau ^le Temple de TÂmour.
Âmasis était transporte de joie en ëcootaot Cyanée ; elle avait parlé de Famour , elle avait loué la constance de deux amants, il pouvait donc lui déclarer ce qui se passait dans son cœur. Plein de cette pensée, il se disait : J^irai m^asseoir auprès d'elle, et je lui dirai, comme le jeune berger: Mon cœur s'est donné à vous, je jure de vous aimer toujours. La chose était si simple, elle lui paraissait si facile , que pendant la nuit entière , il sV bandonna aux rêveries les plus délicieuses. Le matin venu, il ne se sentait plus la même résolotion , une timidité secrète rendait son aveu plus difficile ; cependant il s'encourageait encore. Après le sacrifice , on distribua les paniers ; il aperçut Cyanée , elle parlait à la jeune Amabel , et il se dit : Attendons qu'elle soit seule; ce contre-temps semblait avoir soulagé son cœur d'un grand poids. Cependant il cherchait toujours l'occasion : dès que Cyanée fut seule, il s'approcha d'elle en tremblant, puis il s'arrêta , n'osant prononcer un seul mot, de crainte qu'elle ne pût cacher sa rougeur devant ses compagnes. J'attendrai la nuit, se dit*
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il ; mais, la nuit venue , il trouva un instant favo-
xable y et il n'osa.
Il se disait : J'ai vu la guerre, j'ai essuyé des "'tempêtes , j'ai traversé des pays sauvages , je me ^^suis vu sous le couteau des druides : si j'ai éprouvé
quelque crainte, je l'ai surmontée ; et voilà qu'en
approchant d'une simple bergère, tout mon corps vSfaremble! O amour ! tu es donc une faiblesse, puis- ~ qoe Faveu de ce que tu inspires fait éprouver tant >f de confusion ! puis , après quelques moments de ^ailence, il se disait encore : L'action que je veux r&ire offenserait-elle la vertu? ou bien quelque fc dieu terrible environne-t-il cette jeune vierge
pour la défendre contre moi? Cependant il s'ap- ^ procha d'elle, ils rougirent tous deux y tous deux I devinrent muets , et il sembla à Amasis que son ^ cœur venait de tout dire
«MItMtItl»
DE