CHAPITRE CINQUIÈME
peupliers unis entre eux pu* des guirlandes de pampres qu'on vendange avec des échelles, et parsemés çà et là de nombreui mûriers à tête ronde, dont tee filles cueillent les feuilles dans des eanestres (sorte de paniers pour contenir Tété la nourriture des vers à soie). Nous sommes sept enfants dans la métairie : moi je suis le frère du nouveau marié, le plus jeune des garçons ; celui-ci est notre père, celle-là est notre mëre.ces petites filles sontmes sœurs, cesdeux femmes endormies sur le derrière du char sont les deux grand'mères. qui ont vu bîea des noces et bien des baptêmes, et bien des enterrenfteots dans la famille depuis leurs propres noces à elles-mêmes. Ces autres hommes, jeunes et vieux, et ces femmes qui tiennent des fiasques à la main ou qui jouent au jeu de la morra sur le matelas, sont les parents et les parentes du village de Buon Vùt : les oncles, les tantes, les cousins, les cousines de nous autres; ils viennent avec nous pour nous faire cortège ou pour se réjouir, tout le jour et toute la nuit, avec nous passer le jour de la noce à Lucques chez le bargeUo (le geôlier, officier de police dans les anciennes villes d'Italie) ; car, voyez-vous, cette belle fiancée, la sposa de mon frère, ce n'est ni plus ni moins que la fille du bargeUo de Lucques. Nos familles sontalliées depuis longues années, à ce quedit notre aïeule, et c'est elle qui a ménagé ce mariage depuis longtemps, parce qu'elle était la marraine de ta lîancée, parce que la fille sera riche pour notre condition, et que les deux mariés s'aimueni, dit-elle, depuis le jour où la fille du bargeUo^
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petite alors, était venue pour la première fois chez sa marraine assister, avec nous autres, k la vendange des vignes et fouler, en chantant, les grappes dans les granges avec ses beaux pieds, tout rougis de i'écume du vin.
— AU I nous allons bien en vider des fiasques, ce soir, allez, k la table du bargeîlo! ajouta-t-il; c'est drûlc pourtant qu'on se marie, qu'on fesline, qu'on chante et qu'on danse dans la maison d'un àargelh, si près d'une prison où l'on gémit et où l'on pleure, car la maison du bargeîlo, ça n'est ni plus ni moins qu'une dépendance de la prison du duché, k Lucques, et de l'une & l'autre on va par un souterrain voûté et par un large préau, entouré de cachots grillés, où l'on n'entend que le bruit des anneaux de fer qui enchaînent les prisonniers & leur grille, comme mes bœufs à leur mangeoire quand je les ferme à l'établc.
Ces récitsdu jeune bouvier, qui m'avaient laissée d'abord distraite et froide, me firent tout à coup tre^illir, rougir et p&lir quand il était venu à parler de geôle, de geôlier, de cachots et de prisonniers ; car l'idée me vint tout k coup que la maison où allait se réjouir cette noce de village était peut être précisément celle où l'on aurait jeté sur la paille le pauvre Hyeronimo, et que la Providence me fournirait
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peut-être, par cet évanouissement de douleur sur la route et par cette fortuite rencuntre, une occasion de savoir de ses nouvelles, et qui sait, peut-étrede parvenir jusqu'à lui. — Dieu ! me dis je tout bas en moi-même, la Madone du pont de Cerckio m'aurait-elle exaucée pour si peu ? Et je pressai, sans qu'on s'en aperçût, ma zampogne sur mon cœur, car c'est elle qui avait si bien joué l'air dont la Vierge était toutà l'heure attendrie.
Je ne fis semblant de rien et je continuai & interroger, sans affectation, l'enfant jaseur, pour tirer par hasard quelque indice ou quelque espérance de ce qui s'échappait de ses lèvres.
Pendant ce temps les grands bœufs marchaient toujours, et les murs gris des remparts de Lucques, couronnés d'une noire rangée de gros tilleuls, commençaient à apparaître & travers la poudre de la route, au fond de l'horizon.
— Ton frère, le fiancé, dîs-je au petit, est donc laboureur, et il aidait son père dans les travaux de la campagne?
— Oh! non, dit-il, nous étions assez de monde & la maison sans lui pour soigner les animaux et pour servir de valet de ferme au père : mon frère atné était entré, depuis deux ans, comme porte-clefs de la prison, dans la maison
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du bargelîo ; notre aïeule Tavut ainsi voulu, pour que sa filleule, la fille du bar^llo, et eod petit-fils, mon fr^, eussent l'occasion de se voir tous les jours et de s'aimer ; car elle avait toujours eu ce mariage dans l'esprit, voyezvous, et les gfand'ioères, qui n'ont plus rien à Taire dans la moisoii, ça voit de loin et ça voit mieux que les autres. L'œil des maisons, c'est la vieillesse, à ce qu'on dit ; les jeunes n'en sont que les pieds et les mains.
— Hais, après la noce, ioa frère et ta belb-sœur vont-ils toujours rester dans cette prison chez le père et la mère de ta sposa.
— Oh ! non, répondit l'enrant; ils vont revenir & la maison, et notre père, qui commence à se fatiguer de la charrue, va remettre à mon frère, à présent muié, le bétail et la cuUm% ; il se réserve seulement les vers à roie, parce que ces petites bêtes donnait {dus de revenu et moins de peine. Elles filent d'dles-mémes, pourvu que les jeunes filles et les vieilles femmes leur apportent, quatre fois par jour, les feuilles de mfkrier dan» leur tablier, et qu'on leur change souvent la nappe verte sur la table, comme à des ouvriers délicats qui préfèrent la propreté & la nourriture.
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