‹ Œuvres complètes de LamartineChapitre 117 sur 186 · CHAPITRE CINOtlIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINOtlIÈME

Cependant je tombai à genoux pour bénir Dieu d'avoir pu seulement entendre le son de ses chaînes; toute ma crainte élait qu'on ne m'éloignât tout à l'heure de l'asile que le hasard m'avait ouvert la veille; j'aurais été contente d'être une pierre f>cellée dans ces murailles, alîn qu'on ne pût jamais m' arracher d'auprès de lull Mais qu'allais-je devenir au réveil du bargp.llo et de sa femme?

Au moment où je roulais ces transes de mon cœur dans ma pensée, & genoux devant mon lit, les mains jointes sur la zampogne muette, et le visage, baigné de larmes, enfoui dans les poils de bête du manteau de mon oncle, la porte de la chambre s'ouvrit sans bruit, comme si une main d'ange l'avait poussée, et la femme du bargello entra, croyant que je dormais encore.

En me voyant ainsi, tout habillée de si bon matin et faisant si dévotement ma prière (elle le crut ainsi du moins), la brave créature conçut encore, à ce qu'elle m'a dit depuis, une meilleure idée du petit pifferaro et une plus vive compassion de mon isolement dans cette grande ville de Lucques.

Je m'étais ievée toute confuse au bruit, et je tremblais qu'elle vint me demander compte des airs de musique

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234 flOR D'ALIZA.

dont j'avais troublé, sans doute, le sommeil de ses prisonniers. Je cherchais dans ma tête une réponse apparente à lui faire, et je baissais les yeux sur la pointe de mes souliers, de peur qu'elle ne lût je ne sais quoi dans mes yeux.

Mais au lieu de cela, mon père, elle ne parla seulement pasde la musique nocturne, pensant sans doute que j'avais étudié un air pour la neuvaine de Montenero, pèlerinage (le matelots de la ville de Livoume, et, d'une voix trèsdouce et très-encourageante, elle me demanda ce que je comptais faire tout à l'heure en sortant de chez eux, et si j'avais quelque père et quelque mère ou quelques corps de pifferari ambulants qui me recueillerait à Prato, ou à Pise, ou à Sienne, pour me reconduire dans les Abruzzes, d'où je paraissais êire descendu avec ma Eampogne.

— Non, lui dis-je, mon père est aveugle et ma mère est morte (et je ne mentais pas en le disant, comme vous voyez), je n'apparliens à aucune bande de musiciens des Abruzzes ou des Maremmes, et je cherche seulement à gagner tout seul, par les chemins, d'une façon ou d'autre, le pain de mon père et de ma tante, qui ne peut pas quitter la maison où elle soigne son frère.

CHAPITHE CINQUIÈME.

Tout cela était vrai encore. Mais je ne disais pas mon pays ni ta raison qui m'avait fait prendre un habit d'homme, ni le meurtre d'un sbire qui avait jeter mon cousin dans quelque prison.

La bonne Temme, me croyant vraiment de Abruzzes, ne me demanda même pas le nom de mon village.

— Est-ce que tu n'aimerais pas mieux, mon pauvre garçon, continua-t-elle, entrer en service chez des braves gens que de courir ainsi les chemins, au risque d'y perdre Ion âme k vendre du vent aux oisiTs des carrefours?

— Oh ! oui, que je t'aimerais bien mieux ! lui répondisje, toute rouge de l'idée qu'elle allait peut-être me proposer la place du gendre qui venait de la quitter, et pensant à toutes les occasions que j'aurais ainsi de voir, d'entendre et de servir celui que je cherchais.

— Eh bien I me dit-elle avec plus de bonté encore, et comme si elle avait parlé à un de ses fils (mais elle n'en avait jamais eu), eh bien! craindrais-tu de prendre service chez nous parce que nous sommes geôliers de la prison du duché, dont tu vois la cour par cette fenêtre, et parce que le monde méprise, bien à tort quelque- ■ fois, ceux qui portent le trousseau de clefs & la ceinture,

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p'our ouvrir ou fermer le» portes des malfaiteurs ou des

innocents?

— Oh I que non, m'écnaî-je entrant tout de suite mieux qu'elle dans son idée, je ne crains rien de maltionnéte au service d'honnêtes gens, comme vous et le seigneur bargello vous paraissez être tous les deux. Un geôlier, ça nVst pas un bourreau; c'est une sentinelle qui peut exécuter avec rudesse ou avec compassion la consigne de monseigneur le duc. Je n'aurais pas de répugnance à voir des malheureux, surtout si, sans manquer h. mes devoirs, je pouvais les soulager d'une partie de leurs peines. Quand j'étais chez mon père, je n'aimais pas moins mes chèvres et mes brebis, parce que je leur ouvrais la porte de l'étabie le matin et que je la refermais sur elles le soir. Disposezdonc de nnoi comme il vous conviendra^ j'obéirai avec fidélité à vos commandements, comme si vous étiez mon père et ma mère.

— Et lesgages? me dit-elle, toute contente en me voyant consentir & son idée, combien veux-tu d'écus de Lucques par année, outre ton logement, ta nourriture et ton habillement, que nous sommes chargés de te fournir?

— Oh ! mes gages, dis-je, vous me donnerez ce que vous me jugerez devoir gagner honnêtement, quand vous

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