‹ Œuvres complètes de LamartineChapitre 142 sur 186 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

sées que j'avais, je lui mettais oo nouveau fil à la patle, tantôt brun, tantôt rouge, tantôt blanc, comme mes pensées elles-mêmes, selon leur couleur ; puis je battais mes mains l'une contre l'autre pour TeOrayer un peu, afin qu'elle s' envolât vers Hyeronimo et qu'elle le désennuyât par ses caresses.

Hyeronimo, de son côté, lui baisait la gorge et lui remettait toujours à la patte te fil bleu de sa ceinture, qui voulait dire : amour ou amitié entre lui et moi. Ah I si nous avions su écrire l Hais oii aurions-nous appris nos lettres? nos pères, nos mères, nos oncles ne savaient que par cœur leurs prières. Hormis les courts moments où mon service m'appelait dans ta cour et où je pouvais entrer dans le cachot et baiser ses chaînes, nos seuls moyens de communication ensemble étaient donc la colombe et la zampogne.

Je continuai à en jouer tous les soirs et une partie des nuits, pour reporter par les sons la pensée d'Hyeronimo en haut, vers moi et vers nos beaux jours dans la montagne. La femme du èargetto aimait bien les airs que je jouais ainsi pour un autre, et elle me disait le malin :

— Je ne sais pas ce qu'il y a dans ta zampogne, mais elle me fait rêver et pleurer malgré moi, comme si e!te disait je ne sais quoi de ma jeunesse à mon cœur ; ne crains pas, mon garçon, d'en jouer tout & ton aise, même quand tu devrais me tenir éveillée pour l'entendre : j'ai plus de plaisir & veiller qu'à dormir, en l'écoutant.

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Les pauvres prisonniers me disaient de même :

— Au moins notre oreille est libre quand notre âme suit dans Tair les sons qui chantent ou qui prient avec ton instrument.

Mais il n'y avait qu'Hyeronîmo qui comprit ma pensée et la sienne dans les joies ou dans les tristesses de la zampogne : nos deux âmes s'unissaient dans le même sonl

La pauvre femme du forçat seule ne s'y plaisait pas.

— Ah I soupirait-elle en soulevant son beau nourrisson endormi du mouvement de sa poitrine, à présent qu'il n'y est plus, je ne pense plus seulement h la musique ; quand un air ne tombe pas dans un cœur, qu'importe! Ce n'est que du vent.

Mais quels moments délicieux, quoique tristes, comptaient pour lui et pour moi les voûtes de son cachot, quand j'y rentrais le matin avant que le bargelh fât levé, pendant que le piccimno dormait encore et que personne ne pouvait nous surprendre ou nous entendre!

A peine, dans ces moments-là, regrettions-nous d'être en prison, tant le bonheur de nous être avoué notre amour nous inondait tous les deux 1 Qu'esl-ce qu'il me disait, qu'est-ce que je lui disais, je n'en sais plus rien ; pas beaucoup de mots peut-être, rien que des soupirs, mais dans ces silences, dans ce peu de mots, il y avait d'abord la joie de savoir que nous nous étions trompés et bien trompés, monsieur, en croyant depuis six mois que nous avions de

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