‹ Œuvres complètes de LamartineChapitre 18 sur 186 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Cette \iUa n'avait pour tout édifice qu'une tour monumentale élevée à une hauteur pyramidale au-dessus des sapins les plus sylvestres et les plus sombre?. La destination romanesque et pieuse de ce monument extraordinaire et mystérieux ajoutait à cette vue un intérêt qui sacrait pour ainsi dire le bois et la pierre. Ou disait que le marquis Torregiaiii, très-bel homme, au visage toscan voilé par une empreinte de tristesse, y venait tous les jours.

Je le voyais souvent entrer seul dans son jardin, fermé aux curieux ; j'étais à portée de contempler ce pèlerinage d'amour et de douleur dont on chuchotait tout bas le motif. L'amour en Italie, comme on peut le voir par la Béatrice de Dante et par la Diureûss Pétrarque, est le plus avoué et en mémo temps le plus sérieux des sentiments de l'homme. La femme elle-mâme, souvent si légère ailleurs, y est dépourvue de toute coquetterie, ce vain masque d'amour, et de toute inconstance, cette satiété du cœur qui se lasse avant la mort des attachements conçus avec réflexion. Les liaisons sont des serments tacites que la morale peut désapprouver, mais que l'usage excuse et que la fidélité justifie. Le marquis Torregîani avait conçu et culiivé dès sa jeunesse une paswon de cette nature ^/raryi/f^s^pour une jeune et ravissante femme de race hébraïque, mariée à un banquier florentin. Cette passion était réciproque et ne portait aucun ombrage au mari. Ui cavalier servant et l'époux, selon l'ufage aussi du pays, s'entendaient pour adorer, l'un d'un culte conjugal, l'autre d'un culte de pure assiduité.

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ridule commune d'attachements diCfcrents, mais aussi ardents l'un que l'autre. Le jeune et charmant objet de ce duuble culte fut enlevé dans sa première fleur à son époux et à son adorateur. Mais la mort même ne put séparer les pensées. La diiïérence du culte interdit au marquis de Torregiani d'élever, à. celle qui avait disparu de ses yeux, un monument dans le cimetière juif où il pût aller pleurer sui; sa cendre. Il s'itnngina, dans sa douleur, et inspiré par d'étranges imaginations, de se rapprocher au moins par le regard de la place oii elle à'élail évanouie de la terre. Il bâtit cette tour assise par assise, et l'éleva jusqu'à une telle hauteur, qu'elle dominait tous les palais et tous les clochers de h ville qui pouvaient s'interposer à la vue entre le cimetière juif et la villa Torregiani ; en sorte qu'en montant au sommet de sa tour, il pût, à chaque retour du jour, contempler h place de ce campo sanlo juif, où son idole avait dépouillé sa forme terrestre pour habiter l'éternelle et pure demeure dans son souvenir et dans le ciel !

Il y passait chaque jour des heures de recueillement et de larmi-s, dont cette plate forme funèbre avait seule le secret. Un sonnet de Pétrarque coatenait-il plus de larmes que ce marbre colossal élevé dans les cieux pour entrevoir un souvenir ?

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