‹ Œuvres complètes de LamartineChapitre 92 sur 186 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Cependant, peu de temps avant le malheur du châtaignier blessé, du troupeau tué, du plomb sur mes bras et du coup de fusil tiré innocemment par Hyeronimo pour me défendre contre les sbires, je commençais à changer sans savoir pourquoi, à n'être plus si bonne, si gaie et si prévenante qu'à l'ordinaire avec le pauvre garçon, à l'éviter sans raison, à trembler comme d'un frisson quand j'entendais son pas ou sa voix, à rentrer à la maison pour filer & côté de ma tiuite quand j'aurais pourtant mieux aimé à être d£faors au soleil ou à l'ombre auprès de lui, à me retirer toute seule avec mes chèvres et mes moutons dans les bruyères les plus écartées, k me cacher derrière les oaeraies au bord de l'eau courante, et à regarder sans voir je ne sais quoi dans le ruisseau le jour, ou dans le firmament le soir. J'étais bien aise qu'il ne sût pas où j'étais, et bi«Q f&chée de ce qu'il ne venait pas me surprendre ; le moin dre saol d'un petit poisson hors de l'eau, ta moindre brancbe d'osier qu'un oiseau faiswt tressauter en s'envolanl mo faisait tressaillir ; quelquefois même je pleurais sans savoir de quoi, pms je riais quand il n'y avait pas sujet de rire ; enfin une quenouille emmêlée de contradiction, quoil telle* ment que je ne me comprenais pas moi-même, et que ma

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tante disait k mon père, qui ne m'entendait plus si folâtre : • Ne t'inquiète pas, mon frère, c'est la mue. L'oiseau fait ses ailes, la chevrette fait ses dents, l'enfant fait son cœur.> Et je les entendais rire tout bas.

Haifl Hyeronimo, qui ne comprenait rien & mes changements, à mes silences et h. mes éloignements de lui, paraissait lui-même malade de cœur et d'humeur, delà même fièvre et de la même langueur que moi ; à mon dépit, il semblaità présent moins me chercher que me fuir; il ne me regardait plus en face et jusqu'au fond du regard comme- auparavant; il fiissonnait comme la feuille du tremble quand, par hasard, il fallait que sa main toucb&t la mienne en jetant les panouiltes de mate dans mon tablier ou en retournant les figues dans le même panier sur le toit ; nous ne nous parlions plus que de côté, quand il fallait absolument se parler pour une chose ou pour une autre, ei pourtant, nous ne nous haTsâons pas, car, à notre insu, nous étions aussi habiles à nous chercher qu'à nous fuir, tellement qu'on aurait dit que nous ne nous fuyions que pour nous retrouver, et que nous ne nous retrouvions que pour nous fuir.

Je me disais : Est-ce qae je ne l'aime pas? Hais qu'est-

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