‹ Œuvres complètes de Laplace (volume 2)Chapitre 224 sur 295 · LIVRE V. - CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE V. - CHAPITRE I

les illusions des sens a se regarder comme centre de l'univers, se persuada facilement que les astres influent sur sa destinée et qu'il est possible de la prévoir par l'observation de leurs aspects au moment de sa naissance. Cette erreur, chère à son amour-propre et nécessaire à son inquiète curiosité, est aussi ancienne que l'Astronomie ; elle s'est maintenue jusqu'à la fin de l'avant-dernier siècle, époque à laquelle la connaissance généralement répandue du vrai système du monde l'a détruite sans retour.

L'origine de l'Astronomie en Perse et dans l'Inde se perd, comme chez tous les peuples, dans les ténèbres des premiers temps de leur histoire. Les Tables indiennes supposent une Astronomie assez avancée, mais tout porte à croire qu'elles ne sont pas d'une haute antiquité. Ici je m'éloigne avec peine de l'opinion d'un illustre et malheureux ami, dont la mort, éternel sujet de regrets, est une preuve affreuse de l'inconstance de la faveur populaire. Après avoir honoré sa vie, par des travaux utiles aux sciences et à l'humanité, par ses vertus et par un noble caractère, il périt victime de la plus sanguinaire tyrannie, opposant le calme et la dignité du juste aux outrages d'un peuple dont il avait été l'idole. Les Tables indiennes ont deux époques principales, qui remontent l'une à l'année 3io2 avant notre ère, l'autre à 1491* Ces époques sont liées par les mouvements du Soleil, de la Lune et des planètes, de manière qu'en partant de la position que les Tables indiennes assignent à tous ces astres à la seconde époque, et remontant à la première au moyen des Tables, on trouve la conjonction générale qu'elles supposent à cette époque primitive. Le savant célèbre dont je viens de parler, Bailly, a cherché à établir, dans son Traité ele t Astronomie indienne^ que cette première époque était fondée sur les observations. Malgré ses preuves, exposées avec la clarté qu'il a su répandre sur les matières les plus abstraites, je regarde comme très vraisemblable qu'elle a été imaginée pour donner dans le zodiaque une commune origine aux mouvements des corps célestes. Nos dernières Tables astronomiques, considérablement perfectionnées par la comparaison de la théorie avec un grand nombre d'observations très précises, ne per-

hOk EXPOSITION DU SYSTÈME DU MONDE.

mettent pas d'admettre la conjonction supposée dans les Tables indiennes ; elles offrent même; à cet égard, des différences beaucoup plus grandes que les erreurs dont elles sont encore susceptibles. A la vérité, quelques éléments de l'Astronomie des Indiens n*ont pu avoir la grandeur qu'ils leur assignent que longtemps avant notre ère; il faut, par exemple, remonter jusqu'à six mille ans pour retrouver leur équation du centre du Soleil. Mais, indépendamment des erreurs do leurs déterminations, on doit observer qu'ils n'ont considéré les inégalités du Soleil et de la Lune que relativement aux éclipses, dans lesquelles l'équation annuelle de la Lune s'ajoute à l'équation du centre du Soleil, et l'augmente d'une quantité à peu près égale à la différence de sa véritable valeur à celle des Indiens. Plusieurs éléments, tels que les équations du centre de Jupiter et de Mars, sont très différents, dans les Tables indiennes, de ce qu'ils devaient être à leur première époque; l'ensemble de ces Tables, et surtout l'impossibilité de la conjonction générale qu'elles supposent prouvent qu'elles ont été construites ou du moins rectifiées dans des temps modernes. C'est ce qui résulte encore des moyens mouvements qu'elles assignent a la Lune par rapport à son périgée, à ses nœuds et au Soleil, et qui, plus rapides que suivant Ptolémée, indiquent qu'elles sont postérieures à cet astronome ; car on sait, par la théorie de la pesanteur universelle, que ces trois mouvements s'accélèrent depuis un très grand nombre de siècles. Ainsi ce résultat de la théorie, si important pour l'Astronomie lunaire, sert encore à éclairer la chronologie. Cependant l'antique réputation des Indiens ne permet pas de douter qu'ils aient dans tous les temps cultivé l'Astronomie. Lorsque les Grecs et les Arabes commencèrent à se livrer aux sciences, ils allèrent en puiser chez eux les premiers éléments. C'est de l'Inde que nous vient l'ingénieuse méthode d'exprimer tous les nombres avec dix caractères, en leur donnant à la fois une valeur absolue et une valeur de position, idée fine et importante, qui nous parait maintenant si simple que nous en sentons à peine le mérite. Mais cette simplicité même et l'extrême facilité qui en résulte pour tous les calculs placent notre système d'Arithmétique au premier rang

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