‹ Œuvres complètes de Laplace (volume 2)Chapitre 243 sur 295 · LIVRE V. - CHAPITRE IV. Wl · texte numérisé non relu

LIVRE V. - CHAPITRE IV. Wl

Dans ses dernières années, Tycho Brahe eut pour disciple et pour aide Kepler, né en 1571 à Weil dans le duché de Wurtemberg, et l'un de ces hommes rares que la nature donne de temps en temps aux sciences, pour en faire éclore les grandes théories préparées par les travaux de plusieurs siècles. La carrière des sciences lui parut d'abord peu propre à satisfaire l'ambition qu'il avait de s'illustrer; mais l'ascendant de son génie et les exhortations de Mœstlin le rappelèrent ù l'Astronomie, et il y porta toute l'activité d'une âme passionnée pour la gloire.

Impatient de connaître la cause des phénomènes, le savant doué d'une imagination vive l'entrevoit souvent avant que les observations aient pu l'y conduire. Sans doute il est plus sûr de remonter des phénomènes aux causes; mais l'histoire des sciences nous montre que cette marche lente et pénible n'a pas toujours été celle des inventeurs. Que d'écueilsdoit craindre celui qui prend son imagination pour guide ! Prévenu pour la cause qu'elle lui présente, loin de la rejeter lorsque les faits lui sont contraires, il les altère pour les plier à ses hypothèses; il mutile, si je puis ainsi dire, l'ouvrage de la nature pour le faire ressembler a celui de son imagination, sans réfléchir que le temps dissipe ces vains fantômes, et ne consolide que les résultats de l'observation et du calcul. Le philosophe vraiment utile au progrès des sciences est celui qui, réunissant à une imagination profonde une grande sévérité dans le raisonnement et dans l^s expériences, est à la fois tourmenté par le désir de s'élever aux causes des phénomènes, et par la crainte de se tromper sur celles qu'il leur assigne.

Kepler dut à la nature le premier de ces avantages, et Tycho Brahe lui donna pour le second d'utiles conseils, dont il s'écarta trop souvent, mais qu'il suivit dans tous les cas où il put comparer ses hypothèses aux observations, ce qui, par la méthode d'exclusion, le conduisit, d'hypothèses en hypothèses, aux lois des mouvements planétaires. Ce grand observateur, qu'il alla voir à Prague et qui dans les premiers ouvrages de Kepler avait démêlé son génie h travers les analogies mystérieuses des figures et des nombres dont ils étaient pleins, Tex-

QKueres dt L. — VI. 56

horta à observer et lui procura le titre de mathématicien impérial. La mort de Tycho» arrivée peu d'années après, mit Kepler en possession de la collection précieuse des observations de son illustre maître» et il en fit l'emploi le phis utile, en fondant sur elles trois des plus importantes découvertes que l'on ait faites dans la philosophie naturelle.

Ce fut une opposition de Mars qui détermina Kepler à s'occuper de préférence des mouvements de cette planète. Son choix fut heureux en ce que, l'orbe de Mars étant un des plus excentriques du système planétaire et la planète approchant fort près de la Terre dans ses oppositions, les inégalités de son mouvement réel et apparent sont plus grandes que celles des autres planètes, et doivent plus facilement et plus sûrement en faire découvrir les lois. Quoique la théorie du mouvement de la Terre eût fait disparaître la plupart des cercles dont Ptolémée avait embarrassé l'Astronomie, cependant Copernic en avait laissé subsister plusieurs, pourexpliquer les inégalités réelles des corps célestes. Kepler, trompé comme lui par l'opinion que les mouvements des astres devaient être circulaires et uniformes, essaya longtemps de représenter ceux de Mars dans cette hypothèse. Enfin, après un grand nombre de tentatives qu'il a rapportées en détail dans son Ouvrage De Stella Martis, il franchit l'obstacle que lui opposait une erreur accréditée par le suffrage de tous les siècles ; il reconnut que l'orbe de Mars est une ellipse dont le Soleil occupe un des foyers, et que la planète s'y meut de manière que le rayon vecteur mené de son centre à celui du Soleil décrit des aires proportionnelles aux temps. Kepler étendit ces résultats à toutes les planètes, et il publia en 1626, d'après cette théorie» les Tables Rudolphines, à jamais mémorables en Astronomie, comme ayant été les premières fondées sur les véritables lois du système du monde et débarrassées de tous les cercles qui surchargaient les Tables antérieures.

Si l'on sépare des recherches astronomiques de Kepler les idées chimériques dont il les a souvent accompagnées, on voit qu*il parvînt à ces lois de la manière suivante. Il s'assura d*abord que Fégaliié du mouvement angulaire de Mars n'avait lieu sensiblement qu^autour d'un

Page 1