‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 2)Chapitre 1 sur 21 · uvres complètes de Louis de Grenade · texte numérisé non relu

uvres complètes de Louis de Grenade

Je VOUS envoie, révérendissime Prélat, non les prémices, mais les derniers fruits de mes veilles , c'est-à-dire le quatrième tome qui contient les sermons pour les dimanches après la Pentecôte. Ces sermons et ceux que j'ai déjà publiés auparavant m'ont coûté seize années de travail pendant lesquelles de graves maladies ont mis plus d'une fois ma vie en danger. Mais Celui qui tient entre ses mains les clefs de la vie et de la mort, et à qui j'offrais et recommandais mes travaux, a daigné venir en aide à son indigne serviteur et lui accorder le temps nécessaire pour compléter cette œuvre si variée et si longue. Il m'avait donné de la commencer ; il m'a également donné de l'achever et de la conduire à bonne fm. Cet ouvrage, quel qu'il soit, je me fais un devoir de vous le dédier et de vous l'offrir, comme un gage de mon affection et de mon respect pour Votre Grandeur, que je n'ai jamais vue des yeux du corps , mais bien souvent des yeux du cœur, attiré que je me sens vers vous par la bonne odeur de vos vertus dont mon âme est toute réjouie. Car tel est le noble privilège (If, la vertu , que nous l'aimons non-seulement chez les

personnes que nous connaissons, mais encore chez celles qui nous sont élrangères et même jusque dans un ennemi.

Vous devez donc rendre à Dieu de continuelles actions de grâces pour ce qu'il vous a inspiré de consacrer généreusement tous vos efforts et tout votre zèle à son honneur et à sa gloire ainsi qu'au salut des âmes. Que de moyens, que de fatigues, en effet, ne prenez- vous pas pour remplir ce ministère ! Le troupeau qui vous a été confié , vous le nourrissez de la divine parole , vous le nourrissez de vos constantes prières , vous le nourrissez de vos exemples , vous le nourrissez des sacrements que vous lui administrez vous-même, vous nourrissez enfin les pauvres et les indigents de l'abondance de vos aumônes. Courage, digne et saint Pasteur ! Quelle heureuse fm ne fait pas espérer une telle viel Pouvons-nous douter que, quand le moment sera venu, vous ne receviez de Jésus-Clulst, le Prince des pasteurs, en récompense d'œuvres si méritoires, l'incorruptible couronne de la gloire éternelle? Daigne ce divin Sauveur vous conserver longtemps à notre affection et à sa sainte Eglise !

De notre insigne monastère de Sainte-Marie-de-la-Yictoire,

Ides de juillet m. d. lxxx.

PREMIEPt SERMON

POUR

EXPLICATION DE l'ÉVANGILE.

Estotc miséricordes, sicut et Pater tester miser icoj's est.

Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. Luc. vi, 36.

La parfaite justice, mes très-chers frères, comprend trois parties dont la première rend à Dieu, la seconde à nous-mêmes et la troisième au prochain ce qui est équitable et juste. Notre divin Maître parle en différents endroits de la justice due à Dieu et à nous-mêmes; mais dans l'évangile de ce jour, il ne traite que de la justice due au prochain. Or, celte justice se divise en

deux parties, dont l'une nous oblige à faire du bien à nos semblables , et l'autre nous défend de leur faire du mal. « Soyez miséricordieux , dit notre Seigneur, comme votre Père est miséricordieux; » puis il nous fait connaître l'exercice et la récompense de la miséricorde, en ajoutant : « Remettez et on vous remettra ; donnez et on vous donnera, » Voilà pour la première partie. La seconde est contenue dans les paroles suivantes : « Ne jugez point, et vous ne serez point jugés; ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés , etc. » Comme notre Seigneur nous donne dans l'évangile d'aujourd'hui les instructions les plus salutaires sur l'une et l'autre partie de la justice envers le prochain , je me propose, avec sa grâce, de développer ce sujet dans le présent discours. Mais pour m'acquitter religieusement de cette tâche, j'ai besoin de l'assistance du ciel. Implorons-la humblement par l'intercession de la très-sainte Yierge. Ave, Maria.

Parmi les bienfaits éclatants de la libéralité divine envers le genre humain, il faut mettre au premier rang le don que Dieu nous a fait de son unique Fils, non-seulement comme notre rédempteur et le réparateur de notre liberté , mais comme notre docteur et l'interprète de sa volonté. L'Apôtre célèbre la grandeur de ce bienfait, lorsqu'il dit, au début de son épître aux Hébreux: « Dieu ayant parlé autrefois à nos pères en divers temps et en diverses manières par les prophètes , vient enfin de nous parler en ces derniers jours par son propre Fils qu'il a étabU héritier de toutes choses et par qui il a même créé les siècles. » Multifariam midtisque modis oîim Deus loqiiens patribus in Prophetis, novissime diebus istis locutus est nobis in Filio , quem constituit hxredem wiiversoriim , per quem fecit et scecula. llebr. i, 1, 2. Moïse n'a pas moins exalté ce bienfait, quand il disait au peuple, après avoir reçu la loi de Dieu de la bouche du Seigneur luimême, sur le mont Sinaï : « Interrogez les siècles les plus reculés qui ont été avant vous, et considérez d'une extrémité du ciel jusqu'à l'autre, depuis le jour auquel le Seigneur a créé l'homme sur la terre, s'il s'est jamais rien fait de semblable, et si jamais on a ouï dire qu'un peuple ait entendu la voix de Dieu qui lui

parlait du milieu des flammes , comme vous l'avez entendu. » Interroga de diebiis antiquis, qui fuerunt ante te ex die quo creavit Deiis hominem super terram, a summo cœlo usqne ad summum ejus, si facta est aliquando hujuscemodi res, aut unquam cognitian est ut audiret populus vocem Dei loquentis de medio ignis, sicut tu audisli. Deut. iv, 32, 33. Aussi le Prophète nous ordonne-t-il de nous livrer à la joie la plus vive et de témoigner à Dieu toute notre reconnaissance pour une si grande faveur : « Enfants de Sion, dit-il, soyez dans des transports d'allégresse, réjouissezvous aii Seigneur votre Dieu, parce qu'il vous a donné un maître qui vous enseignera la justice, et qu'il fera descendre sur vous les pluies de l'automne et du printemps, » Joël, u, 23, afin que la semence de la parole divine, répandue par lui dans la terre de vos cœurs et arrosée des eaux de la grâce, y produise les fruits de la vie éternelle. Cet office, notre Seigneur l'a parfaitement rempli : « J'ai publié votre justice , dit-il lui-même , dans une grande assemblée, et j'ai résolu de ne point fermer mes lèvres : Seigneur, vous le savez. » Annuntiavi justitiani tuam in Ecclesia magna, ecce labia mea non prohibebo : Domine, tu scisti. Ps. XXXIX, 10, Les saints Evangiles, en effet, que publient-ils autre chose que la justice de Dieu? Or, chez les Hébreux, le mot justice désigne toute espèce de vertu et de sainteté. Comme il appartient principalement à la justice de rendre à chacun ce qui lui est dû, et que la vertu s'acquitte pleinement de cette obligation, nous ne devons point nous étonner que le divin Maître ait embrassé dans ce nom de justice toutes les vertus.

Dans l'évangile de ce jour, le Sauveur traite de cette partie de la justice qui a rapport à la commune société dos hommes, c'està-dire à l'amour du prochain; et commençant par la miséricorde: « Soyez miséricordieux, dit-il, comme votre Père est miséricordieux. » Mais pour bien comprendre de quel genre de misériooi'do le Seigneur veut parler, expliquons d'abord ce que c'est qui; la miséricorde. Ce nom désigne tantôt une vertu tantôt une affection sensible, quelquefois l'une et l'autre. C'est dans le premier sens qu'il faut l'entendre , lorsqu'il s'agit de Dieu et des Esprits bienheureux, lesquels secourent les misérables sans

PREMIER DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMON I. 5 éprouver aucun sentiment de douleur. La miséricorde , dans le second sens, est une affection douloureuse de lame causée par la misère d'autrui. Le saint homme Job semble avoir eu en vue cette affection, lorsqu'il a dit : « La compassion s'est accrue avec moi dès mon enfance, et elle est sortie avec moi du sein de ma mère.» Job. xxxi, 48. La compassion qui existe dans l'homme dès le sein maternel, semble, en effet, marquer une affection sensible plutôt qu'une vertu. Dieu a voulu que la faiblesse humaine trouvât dans ce sentiment une ressource de plus. Cette affection, selon que le dit Aristote, domine particulièrement chez les vieillards, les femmes et les hommes faibles. Comme ces différentes personnes, convaincues de leur faiblesse naturelle, redoutent toujours quelque danger, elles témoignent volontiers aux autres la compassion qu'elles désirent pour elles-mêmes. De là cette belle parole que le poète prête à son héroïne :

Non ignara mali miseris sr.ccurrere disco.

« Les maux que j'ai soufferts m'ont appris à secourir les malheureux. » Le Prophète, au contraire, parlant des puissants et des heureux du siècle, dit : « Ils boivent le vin à pleine coupe, et se parfument des huiles de senteur les plus précieuses, et sont insensibles à l'affliction de Joseph. » Bibentes vinum in phialis, et optivio ungnento delibuti : et 7iihil patiebantur super conlritiom Joseph. Anios. vi, 6. 11 faut joindre aux personnes dont nous avons parlé les saints en qui ce sentiment naturel de miséricorde est d'autant plus parfait que la grâce perfectionne la nature, bien loin de la détruire. Aussi Salomon dit-il que « le juste se met en peine de la vie des bêtes qui lui appartiennent, tandis que les entrailles des méchants sont cruelles. » Prov. xu, 10. Les impies, en effet, ont perdu non-seulement les dons surnaturels de Dieu, mais en quelque sorte les présents et les bienfaits de la nature elle-même. Ce doux mouvement du cœur joint à la vertu de miséricorde , est quelque chose de si excellent , que bien souvent, dit saint Grégoire , la compassion du cœur est plus que le don lui-même, parce que celui qui compatit parfaitement à la misère do l'indigent, attache beaucoup moins de prix à tout ce qu'il

6 SERMONS POUR LE PROPRl-: DU TEMPS,

donne qu'au sentiment qu'il éprouve. Il dit encore que l'on est d'autant plus parfait, que l'on ressent plus parfaitement les douleurs d'autrui. Lors donc que le Seigneur nous invite à la miséricorde, il n'entend point cette miséricorde qui ne renferme que l'affection du cœur, mais la vertu de miséricorde seule, ou l'affection sensible unie à cette vertu.

« Soyez miséricordieux, nous dit le Sauveur, comme votre Père est miséricordieux. » Il est bon, en effet, ce Père céleste, pour les méchants et les ingrats. « Ne fait-il pas lever son soleil sur les bons et sur les méchants , et ne fait-il pas pleuvoir sur les justes et sur les injustes? » Matth. v, 4^5. N'est-ce pas pour tous également que le soleil rayonne, que le jour brille , que les fontaines arrosent la terre, que le ciel répand sa rosée? Efforcezvous donc d'imiter cette bienfaisance et cette miséricorde, ne faisant acception de personne, mais ne voyant dans l'homme que l'humanité, que l'image de la divinité, que le précepte du Seigneur, n'ayant en vue que Dieu lui-même qui vous dit : « Ce que vous avez fait au plus petit d'entre mes frères , c'est à moi que vous l'avez fait. » Matth: xxv, 40.

Soyons encore miséricordieux comme notre Père céleste , qui est libéral envers tous , sans aucun intérêt et sans espérance de retirer aucun fruit de sa munificence , comme sans acception do personne. L'Apôtre nous en fait en peu de mots la recommandation, lorsqu'il dit : « Que celui qui donne , le fasse avec simplicité, » qui tribuit in siînplicitate, Rom. xu; sentence que le divin Maître a développée plus au long en ces termes : « Quand vous donnerez à dîner ou à souper, n'y conviez ni vos amis, ni vos frères, ni vos parents, ni vos voisins qui seront riches, de peur qu'ils ne vous invitent ensuite à leur tour, et qu'ainsi ils ne vous rendent ce qu'ils avaient reçu de vous ; mais lorsque vous faites un festin, conviez-y les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles, et vous serez heureux de ce qu'ils n'auront pas le moyen de vous le rendre , car Dieu vous le rendra lui-même au jour de la résurrection des justes*. » Luc. xiv, lii-14. Par ces

• Ciim facis prandiiira aut cœnara, no!i vocarr» amicos tiios , noqiio fralres tuos, neque coguatos, neque •vicinos divites : ne forte te pt. ipsi reinviteut, et

paroles notre Seigneur a voulu nous recommander la pureté et la simplicité d'intention ; il a voulu nous apprendre à ne point envisager dans les œuvres de charité les liens de la parenté, ni la gloire du monde, ni les regards des hommes, ni l'espérance de quelque humaine compensation, ni l'intérêt de quelque profit terrestre, mais autant que possible, à n'arrêter les yeux de notre âme que sur Dieu seul; plus en effet notre âme sera pure de toute considération d'avantage temporel, plus elle aura de mérite devant Dieu. C'est pour cette raison que le Seigneur nous ordonne de faire l'aumône en secret, de peur que nous n'y soyons portés par quelque autre motif que lui-même , et que la bonne œuvre extérieure ne soit, à cause de l'intention, privée de récompense; il veut, pom' tout dire en un mot, que nous comprenions que Dieu est surtout là où nous ne voyons rien qui soit à nous. Les méchants sont bien éloignés de cette simplicité d'intention, lorsqu'ils font quelque largesse. Aussi l'Ecclésiastiqxie dit-il à ce sujet : « Le don de l'insensé ne vous sera point utile; car il a sept yeux dont il vous regarde. » Datus insipientis non erit utilis tibi : oculi enim illius septemplices sunt, Eccli. xx, 14, nous faisant entendre par là que les avares et ceux qui se recherchent eux-mêmes, veulent moissonner beaucoup là où par hasard ils ont semé quelque chose ; disposition (jui ne saurait se concilier avec la bienfaisance chrétienne.

Vous demanderez, peut-être, quelles sont les récompenses de celte miséricorde. Il faudrait pour l'exphquer de nombreux discours; toutefois notre Seigneur a exposé dans l'évangile de ce jour la grandeur de cette récompense, lorsqu'après avoir recommandé la miséricorde à ses disciples, il ajoute : « On vous versera dans le sein une bonne mesure, pressée et remués , et se répandant par-dessus les bords, » toutes expressions qui marquent

fiat libi rptrilinlio'. Secl cimi facis convivinm; voca pnnperc?, d^bilos, claiulo3 et ceecos : ot beatus eris quia non habenl retribuere tibi : rctribuelur enim tibi in resurrectione juilorum.

l'abondance, et par lesquelles notre Seigneur a voulu figurer la grandeur des récompenses célestes réservées aux œuvres de miséricorde. De même, en effet, que l'acheteur ne peut souhaiter rien de plus qu'une mesure aussi copieuse, ainsi l'homme miséricordieux ne saurait désirer rien au-delà de ce qu'il doit recevoir de celui qui est le Père de la miséricorde.

Mais parmi les récompenses magnifiques de la miséricorde, il en est une qui ne doit pas être mise au dernier rang : c'est que, au moyen de cette vertu, l'homme s'amasse des trésors dans une autre vie , et place en lieu sûr tout ce qu'il donne aux autres. L'Ecclésiastique nous le marque clairement, lorsqu'il dit : a La miséricorde de l'homme est comme une bourse qu'il porte avec lui. Dieu conservera le bienfait de l'homme comme la prunelle de l'œil. Il s'élèvera enfin, et rendra à chacun la récompense qu'il aura méritée. » Eccli. xvii, 18, 19. Dans cette bourse les hommes compatissants portent avec eux au ciel , après leur mort, les aumônes qu'ils ont faites aux indigents. C'est pourquoi Salomon nous exhorte sagement à remplir les devoirs de la miséricorde : « Répandez, dit-il, votre pain sur les eaux qui passent, parce que vous le retrouverez après un long temps. » Mitte imnem super transeuntes aqiias : quia post tempora multa inverties ewn. Eccle. xi, 1. Ce que vous ne pourriez prendre avec vous, donnez-le au pauvre, et vous l'emporterez avec vous au-delà du tombeau. Quelques-uns expliquent cette espèce de trafic par une comparaison aussi juste qu'ingénieuse. Celui qui est miséricordieux, disent-ils, est semblable à un homme qui , après avoir fait avec le maître d'un jardin fruitier une convention moyennant laquelle il pouvait manger dans l'enclos autant de fruits qu'il voudrait , à la condition de n'en emporter aucun avec lui , entra dans le jardin et cueillit mie certaine quantité de fruits dont il mangea une partie et jeta l'autre par dessus les murailles. Eludant ainsi la condition que le maître lui avait faite, il ne sortit rien en effet, avec lui, du jardin, mais il retrouva dehors les fruits qu'il avait jetés, et les emporta. Le souverain Maître de toutes choses a fait un pacte semblable avec les hommes ; il leur permet de jouir ici-bas de tous les biens qu'il leur a départis, à la

PREMIER DIMANCHE APRÈS LA PEiNTECOTE , SERMON I. 9 condition toutefois qu'ils ne pourront rien emporter avec eux au-delà de ce monde. Il a voulu qu'il en fût à cet égard de la mort comme de la naissance , et que n'ayant rien apporté en ce monde, nous n'en pussions rien emporter. I Tim. \i, 7. Soumis que nous sommes à cette loi, que devons-nous donc faire? Imiter l'homme dont nous venons de parler, c'est-à-dire , jouir d'une partie des biens que Dieu nous a donnés en ce monde , et en envoyer une autre hors de ce monde, en la distribuant aux indigents ; de cette façon, la main des pauvres déposera nos richesses dans les trésors célestes. Vous voyez donc, mes frères, combien est vraie cette parole de Salomon : « Répandez votre pain sur les eaux qui passent, parce que vous le retrouverez après un long temps. »

Mais, direz-vous peut-être, les péchés que j'ai commis me ferment l'entrée du ciel. Le saint homme Tobie vous répond que « l'aumône délivre de tout péché et de la mort , et qu'elle ne laissera point tomber l'âme dans les ténèbres. » Tob. iv, il. L'Ecclésiastique vous répond de même que « comme l'eau éteint le feu, lorsqu'il est le plus ardent, ainsi l'aumône résiste au péché. » Eccli. ni, 33. La vertu de l'aumône est grande, dit saint Ambroise; elle contient une source de bienveillance qui diminue l'ardeur des péchés , et ses libéralités sont comme des ruisseaux dont les eaux étouffent l'incendie des vices , de sorte que, bien que Dieu soit offensé et provoqué par les crimes, il est forcé de sauver, à cause de ses aumônes , celui qu'il était disposé à châtier, à cause de ses péchés. On peut donc comparer celui qui est miséricordieux à un homme qui, se voyant serré de près par un taureau furieux dont les cornes vont le frapper, jette son manteau sur les yeux de l'animal, et esquive ainsi son attaque. Cet homme perd son vêtement, mais il sauve sa vie. Toutefois, mes frères, en vous recommandant ainsi la vertu de miséricorde, nous entendons qu'elle aura pour compagne nécessaire la pénitence , sans laquelle nul ne peut avoir accès au salut.

Mais comme il ne suffit pas d'exercer la miséricorde, même en vue de Dieu, mais qu'il faut la bien faire, proposez- vous

iO SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

l'exemple du publicain Zachée , ce modèle accompli de la miséricorde, et apprenez de lui comment vous devez pratiquer cette vertu. Entendez-le qui dit à Jésus : a Voici, Seigneur, que je donne la moitié de mes biens aux pauvres; et si j'ai fait tort à quelqu'un en quoi que ce soit, je lui en rends quatre fois autant. » Luc. xix, 8. Autant de paroles, autant de maximes, autant de leçons. Il donne, dit-il, « la moitié » de ce qu'il possède, accusant ainsi notre avarice, à nous qui ne donnons rien aux pauvres, ou qui leur donnon:î si peu que leur misère n'en peut être soulagée, bien que l'Apôtre nous avei tisse que «celui qui sème peu, moissonnera peu, et que celui qui sème avec abondance, moissonnera aussi avec abondance. » II Cor. ix, 6. Ce qu'il donne, ce sont des « biens, » condamnant ainsi notre orgueil et nos voluptés, à nous qui n'abandonnons aux pauvres que des aliments vils et sur le point de se corrompre , tandis que aous réservons pour notre sensualité les mets les plus délicats et les plus exquis. Il faut noter en outre cette expression a mes » biens, par laquelle Zachée réprouve la conduite de ceux dont il est écrit : « Celui qui offre un sacrifice de la substance des pauvres, est comme celui qui égorge le fils aux yeux du père, » Eccli. XXXIV, 24; et encore : « Je suis le Seigneur qui aime la justice et qui hais les holocaustes qui viennent de rapines et de violences. » Isa. lxi, 8. Quant à ce mot employé au présent, « Je donne, » il est un blâme sévère de ceux qui ne font aucune œuvre pie dans le cours de leur vie, laissant ce soin par testament à leurs héritiers.

Remarquons enfin ce dernier point, que le publicain Zachée, tout en pratiquant les œuvres de miséricorde, ne néglige aucunement les devoirs de la justice. « Si j'ai fait tort à quelqu'un en quoi que ce soit, dit-il, je lui rends le quadruple.» Cet homme était un observateur si zélé do la justice, qu'il ne se contentait pas de rendre autant qu'il avait pris, mais qu'il en rendait quatre fois autant. Exemple admirable qui nous accuse hautement, nous qui avons l'esprit si mal fait, que nous sommes plus disposés à accomplir ce qui est conseillé que ce qui est ordonné. Les saintes Ecritui'es, en effet, renferment des préceptes et des conseils, c'est-

à-dire, certaines choses qui sont purement volontaires, et d'autres qui sont nécessaires et doivent par conséquent passer avant tout. Mais nous, par un renversement étrange qu'il faut attribuer à la perversité de notre nature ou aux suggestions du démon, nous faisons passer souvent les choses qui sont de conseil avant celles qui sont de précepte , ce qui est volontaire avant co qui est d'une obligation rigoureuse. Ainsi tel, par dévotion envers la sainte Vierge, n'omettra jamais déjeuner le samedi, qui ne se fera pas scrupule de manquer aux jeûnes prescrits par l'Eglise. D'autres sont généreux envers les pau^Tes, ou lorsqu'il s'agit de contribuer à la construction des églises; mais ils laissent sans secours leurs parents ou leurs proches qui sont dans la nécessité, ou leurs serviteurs qui meurent de faim ; ils ne s'acquittent pas davantage envers leurs créanciers et les mercenaires qu'ils emploient. Or, se peut-il rien de plus déraisonnable, et ne faut- il pas déplorer amèrement le sort de ces hommes qui se préparent des supplices au lieu de récompenses, non point en se livrant au plaish" ou en menant une vie criminelle, mais en accomplissant des actes de bienfaisance? Pour quel autre motif le roi Satil fut-il précipité dans tant de maux, sinon parce que, omettant les préceptes de la justice, il réserva, pour les immoler à Dieu, les troupeaux que le Seigneur lui avait commandé de tuer? Samuel lui dit : « Sont-ce des holocaustes et des victimes que le Seigneur demande, et ne veut-il pas plutôt que l'on obéisse à sa voix? L'obéissance est meillem^e que les victimes , et il vaut mieux se rendre à sa voix que de lui offrir les béliers les plus gi'as. » I Reg. XV. C'est contre ces sacrifices, dont l'obéissance n'est pas le principe, que le Seigneur s'élève avec véhémence par la bouche de so» Prophète, lorsqu'il dit : «Ajoutez tant que vous voudrez vos holocaustes à vos victimes, et mangez de la chair de vos sacrifices; car je n'ai point ordonné à vos pères, au jour où je les ai tirés de l'Egypte, de m'oCfrir des holocaustes et des victimes, mais voici le commandement que je leur ai fait : Ecoutez ma parole, et ils ne m'ont point écouté. » Holocautomaia vestra addite victimis vestris, et comedite carnes; quia non îocutus Sîim cum patribiis vestris, et 7ion prœcepi eis, in die qua eduxi eos

12 SEflMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

de terra jEgypti, de verbo holocautomatmn et victimarum, sed hoc verbiim prsecepi eis dicens : Audite vocem meam, et non audieriint. Jerem. vu, 21-24. Il résulte de ces paroles que le Seigneur demande l'obéissance, et non le sacrifice , dès là que le sacrifice, ou toute autre bonne œuvre, est opposé à l'obéissance. Nous ne saurions trop nous défier à cet égard de la malice du démon, qui, sous ombre de vertu, fait glisser le venin de la volonté propr-3 dans les âmes qui ne sont pas sur leurs gardes. Telle est donc la première partie de la justice à l'égard du prochain ; elle consiste, tout entière, comme vous l'avez vu, dans les œuvres de miséricorde.

La seconde partie de la justice envers le prochain nous défend de lui faire aucun tort, non-seulement en actions et en paroles, mais même en pensées. Notre Seigneur, en effet, après avoir dit: « Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux, » ajoute : « Ne jugez point, et vous ne serez point jugés. Ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés. » Par ces paroles, le divin Maître a en vue deux fautes auxquelles les hommes sont extrêmement enclins, et qui se commettent en partie par l'intelligence et en partie par la langue. Il nous défend d'abord de juger les actions d'autrui, c'est-à-dire d'interpréter en mauvaise part des choses qui peuvent être bonnes. Nous devons nous abstenir entièrement, dit saint Augustin, de juger de la moralité d'un fait, quand nous ignorons si l'intention de celui qui agit est bonne ou mauvaise. Vous \oyez un homme qui, un jour de jeûne public, mange avant l'heure, ne le condamnez pas, car cette action peut être bonne et avoir un motif très-juste, comme elle peut être mauvaise et venir seulement de la gourmandise. Vous en voyez un autre qui corrige sévèrement ses serviteurs ; ne jugez pas que ce soit pour cela un homme dur et cruel, parce que ce n'est peut-être pas la colère, mais le zèle de la discipline et l'amour de la justice qui l'animent. Le Prophète était sous l'impression de ce sentiment, lorsqu'il disait : a Le zèle de votre maison m'a dévoré. » Zelus domus tuss comedit me.

Ps. Lxviii, 10. Un ami ou un voisin que préoccupe sérieusement quelque affaire, vous salue plus tard, ou vient vers vous avec moins d'empressement qu'il ne devrait ; n'allez pas le taxer d'orgueil ou d'indifférence ; croyez plutôt que c'est de sa part oubli ou négligence, d'autant plus que la même chose vous arrive quelquefois à vous-même et pour quelque motif semblable. Lors donc que nous ne pouvons savoir si l'intention du prochain est bonne ou mauvaise, nous devons éviter toute interprétation maligne ou défavorable.

Une chose qu'il est très-important de remarquer ici, c'est que Dieu veut que nous nous abstenions de causer le moindre dommage injuste à nos semblables, à ce point qu'il ne souffre pas qu'ils soient offensés par nous, non-seulement en action ou en parole, mais même en pensées. Bien plus, il ne se contente pas de nous défendre la haine de la volonté, mais le jugement téméraire de l'intelligence. Il paraissait suffisant, dans l'intérêt de la justice, de nous interdire toute action ou toute parole injurieuse au prochain, ainsi que font les lois humaines ; mais la loi divine va plus loin : elle veut étouffer dans notre cœur tout désir de faire du mal aux autres, jusque-là que saint Jean nous déclare que « celui qui hait son frère est homicide. » Qui odit fratrem suum, homicida est. I Joann. ni, 15. Ce n'est pas encore assez; elle ajoute un précepte nouveau, que l'on eût en vain cherché dans toute la morale des philosophes, et nous dit : « Ne jugez point, et vous ne serez point jugés ; ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés. » On trouvera peut-être que celte loi est trop sévère. Pourvu que je ne fasse point de tort à mon prochain, dira-t-on, soit par actions, soit par paroles, soit par désir de vengeance, pourquoi ne me serait-il pas permis de le juger et de le condamner? Mais Dieu a voulu que le prochain fût pour nous une chose tellement sacrée, qu'il a mis le jugement téméraire au nombre des fautes mortelles. De même, en effet, que c'est un péché grave de semer dans le cœur des autres, par la médisance, une opinion mauvai£e du prochain, ainsi est-ce une faute grave de concevoir témérairement cette même opinion de lui. Celui-là fait injure au prochain, qui, sans motif, le juge dés-

avantageusement. 11 est permis, à la vérité, à un père de famille de former des soupçons défavorables sur le compte de ses serviteurs, afin de veiller aux intérêts de sa maison, mais il n'est permis à personne de juger témérairement et de porter une sentence de condamnation, à moins que les faits ne soient de la dernière évidence. Le propre de la véritable et sincère charité est de ne pas voir les fautes du prochain, ou du moins de les excuser, ou de les interpréter avec bienveillance, ou encore de les atténuer avec douceur et bonté, d'autant que, selon la pensée de saint Grégoire, la véritable justice est compatissante, tandis que la fausse justice n'a que de l'indignation.

Mais la conduite de l'homme envers lui-même doit être bien différente de sa manière d'être à l'égard du prochain ; c'est-à-dire qu'il doit s'indigner et s'irriter contre ses propres vices, être un examinateur sévère de sa vie et de ses œuvres, faire de cette étude l'objet constant de ses réflexions, et mettre en pratique celte parole d'un saint : « Détourne les yeux des autres afin de te regarder toujours toi-même. » Mais, ô déplorable perversité de l'esprit humain! au lieu de nous appliquer à cette étude salutaire, nous passons tout notre temps à observer curieusement la vie des autres; nous négligeons ce qui nous serait avantageux pour rechercher ce qui nous est souverainement nuisible, semblables à des malades qui dédaignent les aliments salutaires, et désirent avec ardeur ceux qui ne peuvent que leur être préjudiciables.

Qui pourrait dire, en effet, combien d'avantages procure la connaissance et l'étude de soi-même? Se connaître soi-même! mais c'est la source et le fondement de toute sagesse, comme l'ont dit les anciens. Ils trouvaient une si grande sagesse dans cette parole : Connais-toi toi-même, qu'ils la croyaient venue du ciel. Cette connaissance salutaire est le commencement de la pénitence, car elle découvre à l'homme qui descend en lui-même une abondante matière de pénitence et de larmes. Elle nous excite encore à prier et à implorer la miséricorde divine : car l'homme instruit de ses misères ne voit pour lui de ressources qu'en la miséricorde du Seignem-, et prend la résolution de l'ia-

voqner sans cesse. Dirai-je que l'humilité, qui est le fondement et la gardienne de toutes les vertus, découle aussi de cette source? L'humilité, selon la défmition de saint Bernard, est une vertu qui fait que l'homme, par la véritable connaissance qu'il a de luimême, est vil à ses propres yeux. Telles sont donc les raisons pour lesquelles le divin Maître nous défend d'examiner avec curiosité la vie et les mœurs d'autrui, afin que nous ayons d'autant plus de temps à donner à l'élude et à la connaissance de nousmêmes, que nous nous occuperons moiùs de la conduite des autres. D'ailleurs, le jugement des hommes est réservé à Celui-là seul qui a pèse les esprits, » Prov. xvr, 2, qui « sonde les cœurs et les reins, » Ps. vu, 40, et qui « démêle les pensées et les mouvements du cœur, » Hebr. iv, 42. Aussi l'Apôtre nous recommande-t-il de ne point juger nos frères : « Ne jugez point, dit-il, avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne, qui produira à la lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et découvrira les plus secrètes pensées des cœurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui sera due. » Nolite ante tempus judicare, quoadusque veniat Dominus, gui et illuminahit abscondita tenebrarum, et manifestabit consilia cordhtm : et tune laus erit unicuique a Deo. I Cor. iv, 5. D'où il résulte que ceux qui se font juges de la conduite et des intentions du prochain, usurpent indignement un pouvoir et des fonctions qui n'appartiennent qu'à Dieu, et introduisent leur faulx dans la moisson d'autrui. De là cette parole du même Apôtre : « Qui êtes-vous, pour juger le serviteur d'autrui? Qu'il tombe ou qu'il demeure ferme, cela regarde son maître. » Tu guis es, guijitdicas alienum servum? Domino suo stat, aut cadit. Rom. xiv, 4.

Convoiter les choses nuisibles et avoir du dégoût pour cellesqui sont utiles, tel est le propre des personnes malades, comme nous l'avons dit tout à l'hem^^. Or, cet état n'est-il pas le nôtre, à nous qui négligeons la connaissance de nous-mêmes, laquelle nous serait si avantageuse, pour nous occuper de la conduite des autres et satisfaire une curiosité nuisible. Nous sommes trèsclairvoyants à l'égard des défauts d'autrui, et plus aveugles que des taupes à l'égard des nôtres; nous ressemblons à nos yeux

eux-mêmes, qui voient toutes les autres choses et ne se voient pas. Aussi Pythagore avait-il raison de dire que tous les hommes portent deux besaces, l'une par devant, et l'autre par derrière. Dans la première ils mettent les défauts d'autrui, et dans la seconde leurs propres défauts, c'est-à-dire qu'oubliant leurs vices dont ils devraient se corriger, ils ont toujours sous les yeux ceux du prochain qui ne les regardent point. La passion de l'amour est si violente, qu'elle couvre d'épaisses ténèbres les yeux de celui qu'elle domine. C'est pour cela que les anciens représentaient l'amour, dont ils avaient fait un dieu, sous la forme d'un enfant aveugle, pour désigner par là sa folie et son délire. Or, comme chacun s'aime beaucoup soi-même, et n'aime pas autant les autres, il arrive que cet amour-propre nous aveugle et nous empêche de voir nos fautes, tandis que nous voyons aisément celles de notre prochain, par la raison que nous n'avons pas une si grande affection pour lui que pour nous.

Une autre raison pour laquelle la plupart des hommes ont la vue si perçante à l'égard des fautes d'autrui, est le désir qu'ils ont d'atténuer les leurs par ce moyen. Qu'un chrétien fidèle à ses devoirs vienne par hasard à tomber, ils ne manquent pas de divulguer sa conduite, s'autorisant des faiblesses des hommes vertueux comme d'une excuse à leurs désordres. La consolation des méchants, dit à ce sujet saint Jérôme, est de censurer les bons : ils pensent que la multitude des pécheurs diminue la gravité des péchés.

D'autres, d'un caractère plus orgueilleux, veulent, non pas atténuer leurs fautes, mais se faire estimer, acquérir une grande réputation de sainteté et d'intégrité, et dans ce but ils se posent en juges sévères de la conduite d'autrui. C'est contre de tels hommes que notre Seigneur s'élève avec force dans l'évangile de ce jour. Il les appelle hypocrites, aveugles qui conduisent d'autres aveugles, parce qu'ils s'arrogent fièrement l'office de maîtres, et, tout en dissimulant leurs propres vices, se montrent d'impitoyables censeurs des dérèglements de leur prochain.

Mais quelqu'un de ces hommes dira peut-être : N'ai-je pas le droit de m'indigner contre les impudiques, contre ceux qui sont

PREMIER DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMON I. 17 esclaves du jeu et de la goui'mandise, moi qui suis exempt de ces vices? — Yous êtes exempt de ces vices, je le veux; mais examinez si par hasard vous n'êtes point sujet à d'autres défauts beaucoup plus graves. Vous prétendez, au mépris du précepte du Sauveur, ôter une paille de l'œil de votre frère^ et vous ne tirez point la poutre qui est dans le vôtre. Cet homme est peutêtre impudique, comme vous l'en accusez; mais vous, qui ne l'êtes point, n'êtes-vous pas un orgueilleux, n'ayant que du mépris pour les autres, ce qui est bien plus dangereux? Cet autre est gourmand et adonné au vin; mais vous, vous déchirez la réputation et la conduite de votre prochain, ce qui est' beaucoup plus mal, car, après tout, votre frère ne mange que la chair des animaux, tandis que vous, le dirai-je? vous vous repaissez de chair humaine. « Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne vous consumiez les uns les autres. » Quod si invicem mordetis, et comeditis, videle ne ah invicem consumamini. Gai. v, 15. Celui-ci a des mœurs légères et dissolues, j'en conviens; mais vous, dont les mœurs sont plus pures, vous êtes peut-être envieux et rempli de malignité. Celuilà est prompt à se mettre en colère, mais il est aussi prompt à s'apaiser ; vous, au contraire, vous êtes plus lent à vous irriter, mais plus lent aussi à vous calmer, ce qui est beaucoup plus grave. Mieux vaut, dit saint Augustin, un homme qui, souvent tenté par la colère, s'empresse de demander pardon à celui qu'il reconnaît avoir offensé, qu'un autre qui se fâche moins vite, mais ([ui tarde davantage à demander pardon. Ils sont donc dans la plus dangereuse erreur, ceux qui se croient exempts des vices qu'ils reprennent dans les autres, tandis qu'ils sont eux-mêmes esclaves de vices plus grands. C'est pour les affranchir de cette illusion que notre Seigneur les avertit de commencer par ôter la poutre qui se trouve dans leurs yeux, et de retirer ensuite la paille qu'ils aperçoivent dans l'œil de leur frère. Il dit qu'ils s'arrogent indignement la dignité et les fonctions de maîtres, puisque le maître doit être plus saint que les disciples, qualité qui manque à ces hommes superbes, sujets aux mêmes vices et à dos vices plus grands encore que ceux qu'ils blâment dans les

XOM. V. 2

antres. Le Sauveur les réprimande et les condamne par cette parole qu'il prononça contre les Pharisiens qui accusaient la femme adultère : « Que celui d'entre vous qui est sans péché , dit-il, lui jette la première pierre. » Joann. vin, 7. En portant cette sentence, notre Seigneur a voulu guérir la plaie secrète de l'orgueil cacliée dans le cœur d'un grand nombre d'hommes qui se font les censeurs des désordres d'autrui, pour qu'on les regarde comme des saints. Ces hommes, le Sauveur les appelle des hypocrites, parce que, autres sont leurs sentiments, autre est le masque de vertuqui couvre leur visage.

Gardons-nous donc, mes frères, d'une semblable conduite. Efforçons-nous de prêter une oreille docile aux préceptes évangéliques; ne jugeons personne, ne condamnons personne; au lieu de nous occuper des fautes du prochain, appUquons-nous à chercher les nôtres; déplorons-les continuellement et travaillons à nous en corriger. Ne nous contentons point de satisfane à ce devoir de la justice; sachons y joindi'e les œuvres de miséricorde et de charité, en attendant cette « mesure abondante, pressée et remuée, et se répandant par-dessus les bords » que Dieu a promise pom* éternelle récompense aux œuvres de miséricorde.

DEUXIEME SERMON

POUR

LE PREMIER DLC\NCHE APRÈS LA PENTECOTE.

EXPLICATION DE l'ÉVAXGILE. — DE LA CHARMÉ ET DE LA MISÉRICORDE, FILLE DE LA CHARITÉ.

Estote miséricordes, sicut et Pater vester misericors est.

Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. Luc. vi, 36.

Il n'est rien, mes frères, dont les hommes aient plus besoin, soit pendant la vie, soit au moment de la mort, que de la miséricorde divine, qui est le commun refuge de toutes les misères. Et ce n'est pas seulement aux pécheurs que ce secours est nécessaire, mais aux justes eux-mêmes, mais à ceux dont la vie a été

irréprochable et sainte, comme le déclare saint Augustin, qui dit, en parlant de la mort de sa vertueuse mère : « Malheur à ceuxmêmes qui ont mené une vie louable et réglée, si vous venez à les juger sans miséricorde. Quoique j'aie sujet de me réjouir en vous, et de vous rendre grâces de tout ce que ma mère a fait de bien durant sa vie, ô Dieu de mon cœur, mon unique vie, en qui seul je désire d'être loué, je le laisse à part, quant à présent, pour vous demander le pardon de ses péchés. Exaucez-moi, je vous en conjure, par Celui qui a bien voulu être attaché pour nous à la croix, par ce divin Sauveur dont le sang est le remède des plaies de notre âme, et qui, étant présentement assis à votre droite, ne cesse point de vciis prier pour nous. Je sais qu'elle a pratiqué les œu\Tes de miséricorde, et qu'elle a pardonné de tout son cœur à ceux qui l'avaient offensée : remettez-lui donc les dettes qu'elle a pu avoir contracté envers vous, depuis son baptême. Remettezles-lui, Seigneur, je vous en conjure, et n'enirez point en jugement avec elle. Que votre miséricorde prévale sur votre justice, puisque vous êtes véritable dans toutes vos paroles, et que vous avez promis de faire miséricorde à ceux qui auront été miséricordieux, » Cunf. Lib. ix, 13. Ces paroles de saint Augustin montrent clairement combien l'heure de la mort est redoutable même pour les justes, et quel besoin de la divine miséricorde ont en ce moment ceux mêmes qui ont vécu dans la justice et la pureté. Le saint roi David redoutait ce terrible moment ; il s'écriait : « Seigneur, n'entrez point en jugement avec votre serviteur, parce que nul homme vivant ne sera trouvé juste devant vous. » Non intres in judiciiim cum servo tuo, quia non justifîcabitur in conspectu tuo omnis vivens. Ps. cxlu, 2. Comme s'il disait : Si vous m'appelez en jugement, Seigneur, et que vous exerciez une information rigoureuse sur ma vie et ma conduite, sans que la miséricorde vienne tempérer la sévérité de votre justice, je ne vois aucune espérance de salut. Est-il un homme assez saint, assez pieux pendant sa vie pour oser plaider et défendre sa cause devant votre tribunal, si vous voulez exiger tout ce qui vous est dû à juste titre? Hélas! « si vous observez exactement, Seigneur, nos iniquités : Seigneur, qui subsistera devant vous. » Si iniqui-

tates ohservaveris, Domine : Domine, guis sustinebit? Ps. cxxtx, 3. Voilà ce que signifient ces paroles : Nul homme vivant ne sera trouvé juste devant vous. Aussi saint Auc^stin, commentant ce passage, dit qu'il ne renferme aucune exception, pas même pour les apôtres. Que les apôtres, ajoute-t-il en terminant, disent donc, eux aussi : Pardonnez-nous nos offenses; et si on leur demande : Pourquoi dites-vous cela? Quelles sont vos offenses? qu'ils répondent : Nous faisons cette prière parce que nul homme vivant ne sera trouvé juste devant vous. Seigneur. Faut-il maintenant nous étonner, chrétiens, de la crainte que les jugements de Dieu inspiraient aux plus grands saints, surtout lorsqu'ils étaient près de mourir. Telle était la frayeur de saint Agathon, cet illustre solitaire de l'Egypte, qui répondait à ses disciples étonnés de le voir ainsi troublé après avoir mené une vie si sainte : Mes enfants, autres sont les jugements des hommes, autres les jugements de Dieu. Souvent il dédaigne ce que les hommes ont en grande estime. Que cette crainte, mes frères, condamne hautement la fausse sécurité d'un grand nombre! Que ne doit pas faire le rameau du désert, quand le cèdre du Liban est ébranlé ? Si les hommes qui ont vieilli dans l'innocence tremblent, comment ne trembleraient pas ceux dont la malice est invétérée? « Si le juste, dit saint Pierre, se sauve avec tant de peine, que deviendront les impies et les pécheurs? » Si justus vixsalvabitur, impius et peccator ubi parebunt? I Petr. iv, 18.

Ainsi donc, pour en venir au sujet qui a été l'occasion des réflexions précédentes, les exemples que j'ai cités prouvent clairement que la miséricorde du Seigneur est nécessaire à tous les hommes, soit pendant la vie, soit à la mort. Mais ce Dieu qui n'a rien tant à cœur que notre salut, semble avoir mis entre nos mains cette chose si nécessaire et si importante , lorsqu'il a dit : « Heureux les miséricordieux, parce que eux-mêmes obtiendront miséricorde; » et dans l'évangile de ce jour: « On usera pour vous de la même mesure dont vous aurez usé pour les autres. » En parlant ainsi, notre Seigneur a voulu nous faire entendre, nonseulement que l'homme miséricordieux envers ses semblables trouvera miséricorde auprès de Dieu, mais que celui dont la main

PRr'MIER DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMON II. 21

aura été libérale à l'égard des malheureux, trouvera aussi en Dieu une abondante miséricorde. Il dépend donc de nous, mes frères, que notre souverain juge se montre un jour tel que nous le souhaitons dans l'intérêt de notre salut. Nous le trouverons tel, en effet, que les autres hommes nous auront trouvés nous-mêmes à lem' égard. Nous le trouverons miséricordieux, si nous avons été miséricordieux envers le prochain; libéral, si nous avons été généreux ; doux et propice, si nous avons été doux et indulgents. Mais, au contraire, il sera dur, sévère, inexorable et sans miséricorde, si nous avons été nous-mêmes impitoyables envers les autres; car, ainsi qu'il est écrit : a Celui qui n'aura point fait miséricorde, sera jugé sans miséricorde. » Judichim enim sine miseri' cordia illi qui non fecit misericordiam. Jac. n, 13. Je me propose donc de vous entretenir aujourd'hui de cette vertu si nécessaire. Mais comme la miséricorde est fille de la charité, nous aurons souvent occasion de parler en même temps et de la mère et de la

fiUe.

Avant d'en venir au sujet que j'ai résolu de traiter, je dois vous exphquer l'évangile de ce jour. Cet évangile est une partie du discours que notre Seigneur adressa à ses disciples sur la montagne, Matth. v; discours dans lequel sont renfermés les divers enseignements de la doctrine du Sauveur. Notre évangile contient quelques-unes de ces leçons. Pour en avoir une plus parfaite intelligence, il faut remarquer que dans les supplices des méchants et les récompenses des bons, ce n'est pas seulement l'exacte justice de Dieu qui éclate, mais aussi bien le conseil et l'ordre admii-able de sa sagesse. Les châtiments et les récompenses que Dieu décerne aux hommes, tant en cette vie que dans l'autre, sont non-seulement très-justes en eux-mêmes, mais parfaitement conformes aux œuvres des pécheurs et des justes. Ainsi le Seigneur dit dans l'Apocalypse, en parlant du supplice de Babylone, lagrande prostituée : « Multiphez ses tourments et ses doulcui's à proportion de ce qu'elle s'est élevée dans son orgueil, et de ce qu'elle s'est plongée dans les déhces. » Ainsi ce riche inhumain , qui faisait chaque jour une chère splendide, a la langue

dévorée d'une soif ardente, parce que cette langue savourait avec volupté, pendant qu'il vivait, les mets les plus exquis et les plus délicats. Luc. xvi. Ainsi ce roi des Chananéens, Adonibezech, qui faisait couper les pieds et les mains aux rois ses captifs, et les obligeait à manger sous sa table, subit à son tour le même traitement, et périt victime de la vengeance céleste. Jud«c. i. Lorsqu'il s'agit, au contraire, de récompenser la piété et la charité de ses fidèles serviteurs, Dieu observe le même ordre et la même convenance, en se montrant encore plus magnifique dans les récompenses que dans les châtiments. Ainsi Abraham qui, sur l'ordre du Seigneur, se disposait à immoler Isaac, son fils bien-aimé, reçut de Dieu l'assurance que, pour ce seul fils qu'il était prêt à lui sacrifier, il aurait une postérité aussi nombreuse que les astres du firmament. Gen. XXII. Ainsi le roi David avait résolu de construire au Seigneur une demeure dans laquelle reposerait l'arche d'alliance; Dieu lui promit en retour qu'il établirait le règne de sa maison pour jamais, I Pa7\ xvii, 14; promesse qui est pleinement réalisée dans le règne de Jésus-Christ, fils de David, lequel règne sera éternel. Vous voyez donc par ces exemples combien la justice et la sagesse divine proportionnent merveilleusement les récompenses aux vertus et les châtiments aux crimes.

Ceci posé, il vous sera facile de comprendre l'admirable philosophie comprise dans le peu de paroles que renferme l'évangile de ce jour. Notre Seignem', après nous avoir engagés par l'exemple de son Père à exercer les œuvres de miséricorde, ajoute aussitôt : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés; pardonnez, et on vous pardonnera; donnez, et on vous donnera. » Vous voyez maintenant non-seulement l'équité de la justice de Dieu, mais la convenance parfaite des récompenses que ce Juge infiniment sage propose aux différentes pratiques des vertus. Tout cela est renfermé dans cette unique et courte sentence, si étendue dans sa brièveté : « On usera pour vous de la même mesure dont vous aurez usé envers les autres. »

Toutefois , pour qu'on ne s'imagine pas, d'après ces paroles, que Dieu, agissant à la manière des marchands, mesurera rigou-

reusement le prix qu'il nous destine à la valeur de nos œuvres, notre Seigneur ajoute : « On versera dans votre sein une bonne mesure, pressée et remuée et se répandant par-dessus les bords. » La bonté infmie de Dieu n'est pas la parcimonieuse exactitude des hommes de trafic; il rémunère les œuvres des justes avec une prodigieuse libéralité et une magnificence inefîable, accordant en échange des biens terrestres les biens célestes; en échange des biens misérables, les biens infinis; en échange dés biens du temps, les biens de l'éternité ; en échange des biens passagers et périssables, les biens solides et durables; en échange des biens mortels, les biens immortels. De là cette parole de l'Apôtre : « Le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie produit en nous le poids éternel d'une souveraine et incomparable gloire. II Cor. iv, 17.

Cette grandeur surabondante de la récompense nous est marquée par cette « bonne mesure, pressée et remuée, et se répandant par-dessus les bords. » Notre Seigneur, par ces paroles, nous a mis sous les yeux tout ce que peuvent désirer ceux qui achètent , et combien grande est la récompense qui doit payer dans le ciel nos travaux. Elle est si abondante, si magnifique, que les hommes ne sauraient rien désirer au-delà. Le Prophète a dit avec une très-grande vérité, en parlant des préceptes divins : « On trouve en les observant une abondante récompense. » In custodiendis illis retributiomulta. Ps. xvni, 12. Aussi le Seigneur disait-il à son serviteur Abraham : « Ne crains point, je suis ton protectem'et ta récompense infiniment grande. » Noli timere; ego protector Unis sum, et merces tua magna 7iimis. Gen, xv, 1. Ainsi donc cette récompense n'aura d'autre mesm'e que le Dieu dont la puissance sans bornes embrasse toutes choses; et Celui pour qui rien n'est grand, déclare qu'elle sera infiniment grande.

Mais comme il ne nous suffirait pas d'exercer la libéralité envers tous, si nous ne gardions notre main, notre langue et aussi notre cœur de toute injustice envers le prochain , le Sauveur ajoute aux œuvres de miséricorde qu'il prescrit l'obligation suivante : « Ne jugez point, dit-il, et vous ne serez point jugés, ne condamnez point, et vous ne serez point condamné. » Ce der-

nier mot vient expliquer la maxime qui précède, car l'une et l'autre maxime défendent la malignité de l'esprit qui prend en mauvaise part ce qu'il pourrait interpréter dans un sens favorable. Ce défaut est ordinairement la source d'un autre qui l'avoisine de très-près. Les hommes se contentent rarement, en effet, d'interpréter défavorablement les actions d'autrui ; ils propagent volontiers la mauvaise opinion qu'ils ont conçue du prochain. D'où il résulte que les autres à leur tour prennent cette mauvaise opinion. Or, ceux qui agissent ainsi, l'Apôtre les appelle , avec juste raison, des médisants, et il les exclut du royaume de Dieu. I Cor. VI, 10. Ces hommes ont l'esprit si méchant et si pervers, qu'ils no trouvent jamais rien à louer dans le prochain , mais qu'ils n'aperçoivent dans sa conduite que des choses blâmables. Ils ressemblent à ces animaux féroces qui ne touchent jamais aux herbes des pâturages, mais qui ne -se nourrissent que de sang. Ainsi, pour eux, il n'y a rien de louable et de bon dans les autres; ils n'y voient que ce qui leur paraît répréhensible ; ils s'attachent uniquement à cela; ils ne parlent point d'autre chose. Ils ne comprennent pas, ces malheureux, qu'en divulguant ainsi les fautes secrètes du prochain, en noircissant sa réputation, ils exposent leur salut au plus grand péril. Ne voyons-nous pas tomber dans ce désordre bon nombre d'hommes qui comptent pour rien les fautes qu'ils commettent par la langue? Ils regardent comme fort léger le tort qu'ils causent aux autres, parce que ce n'est point avec le fer ou avec la main, mais avec la parole seulement qu'ils blessent leurs frères. Mais tel n'est point le sentiment de l'Ecclésiastique, lorsqu'il dit : « Le coup de verge fait une meurtrissure, mais le coup de langue brise les os. » Flagelli plaga livorem facit; plaga autem lingux comminuet ossa. Eccli. xxvni, 21. Et pour que l'homme qui distille sur le prochain le poison de sa langue , ne croie pas qu'il agisse ainsi impunément, le Sage ajoute aussitôt : « Bien des hommes sont morts par le tranchant du glaive, mais il en est mort beaucoup plus par leur propre langue. » Malti ceciclerunt in ore gladii, sed non sic quasi gui interierunt per linguam suain, ibid. 2-2; paroles qui nous apprennent qu'il vaut mieux périr par le glaive que par le péché de la langue. Le coup porté

PREMIER DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMON II. 2o

par le glaive, en effet, sépare le corps de lame, mais le péché de la langue sépare l'âme de Dieu; l'un occasionne la mort temporelle du corps, tandis que l'autre entraîne la mcrt éternelle du corps et de l'âme. Je vous prie donc, mes frères, et je vous conjm'e, si vous avez à cœiu" votre salut, de vous abstenir avec le plus grand soin de toute atteinte à la réputation de votre prochain, et de demander assidûment à Dieu dans vos prières la grâce de veiller à la garde de votre langue.

Je vous conjure encore de ne point vous ériger en censeurs et en critiques de la vie des autres, d'autant que vous êtes sujets aux mêmes défauts , et peut-être à des défauts plus graves que ceux que vous voulez condamner. Le divin Maître se sert dans l'évangile de ce jour d'une triple comparaison pour nous détourner de ce péché. Si vous êtes aveugle et livré aux mêmes désordres que les autres, pourquoi prétendez -vous conduire d'autres aveugles? Pomquoi usm'per les fonctions de maître, lorsque vous ne valez pas mieux que les disciples que vous voulez instruire et corriger? Pourquoi entreprenez-vous d'ôter la paille qui est dans l'œil de votre frère, lorsque vous ne voyez pas ou ne vous mettez pas en peine de retirer la poutre qui est dans le vôtre? Commencez donc, médecin présomptueux, par vous traiter vous-même, puis vous traiterez les autres; guérissez-vous vous-même, et alors vous pourrez guérir votre prochain. Car « comment celui .qui est impm* pourra-t-il rendre pur? » Eccli. xxxiv, 4 *. Il est temps d'en venir maintenant à la sentence qui nous est proposée dans les paroles de mon texte.

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE

Si quelqu'un parcourt avec attention les saints LivTes, dans lesquels la Sagesse divine a daigné révéler les secrets de sa volonté et le chemin de la vie que doivent suivre les mortels , il lui sera facile de voir que, parmi toutes les autres vertus, la cha-

1 Nous avons déjà eu occasion de faire remarquer que les citations du Père Grenade ne sont pas toujours conformes au texte de notre Vulgate. Ainsi ce dernier porte ab immundo quid mundabitur, et non quis mundabitur qu'on lit dans notre auteur.

rite et la vraie humilité du cœur nous sont particulièrement recommandées. J'ai cru en trouver deux raisons principales, dont la première se tire de la dignité et de rexcellence de ces deux vertus (qui sont : l'une, le fondement, et l'autre, le faîte de l'édifice spirituel), et la seconde de la difficulté qu'ily a de les garder fidèlement. La cause de cette difficulté se trouve, à mon avis, dans la puissance des deux ennemis qui les combattent, et qu'il n'est pas aisé de vaincre. L'humilité a pour adversaire l'amour de notre propre excellence et de notre honneur, c'est-à-dire la plus vive et la plus violente de toutes nos passions, que doit soumettre et dompter quiconque aspire à la véritable humilité du cœur. La charité fraternelle compte autant d'ennemis qu'il existe d'espèces diiTérentes d'injustices et d'outrages dont les hommes peuvent se rendre coupables les uns envers les auti'cs. C'est tantôt la fraude , tantôt le vol , tantôt la diffamation , tantôt les coups et les blessures, tantôt la calomnie, tantôt les procès injustes, tantôt le déshonneur que l'adultère et le libertinage introduisent dans les familles. Or, qui ne voit que ce sont là autant d'ennemis qui font une guerre terrible à la charité et conspirent sa ruine? Le démon, en s'attaquant à la fortune du saint homme Job, cherchait moins à détruire ses richesses qu'à ébranler sa patience et sa sainteté; de même, lorsque cet instigateur de tous les crimes pousse les hommes à commettre quelque injustice, ce n'est pas tant à leurs richesses qu'il en veut qu'à leur charité , parce qu'il sait que celui qui vient à être dépouillé de cette vertu tombe aussitôt sous sa puissance et sa domination. C'est pour cela que le Docteur sublime, qui enseigne toutes les vertus, prodigue dans les saintes Ecritures de si admirables éloges à l'humilité et à la charité. Il veut par là en inspirer l'amour aux fidèles, afin que ceux-ci se préparent à soutenir pour elles toutes sortes de combats. De même , en effet, qu'un général dispose un nombre plus considérable de troupes du côté oii l'ennemi le menace davantage, ainsi Jésus-Christ, notre habile capitaine, a entouré des plus grandes louanges, comme d'un rempart, les vertus que nos ennemis attaquent avec plus d'ardeur et de violence-. Je vous parlerai une autre fois de l'humilité ; aujourd'hui je veux vous entrete-

PREMIER DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMON II. 27 nir de la charité et de la miséricorde, sa fille, que notre Seigneur nous recommande dans l'évangile de ce jour, et faire devant vous l'éloge de cette vertu, en m' appuyant sur les témoignages de la sainte Ecriture.

Commençons d'abord par le prophète Isaïe. Ce prophète nous fait entendre les plaintes du peuple juif disant au Seigneur : « Poiu'quoi avons-nous jeûné, sans que vous nous ayez regardés? Pourquoi avons-nous humilié nos âmes, sans que vous vous en soyez mis en peine? — C'est, répond le Seigneur, parce que votre propre volonté se trouve au jour de votre jeune, et que vous redemandez à vos débiteurs tout ce qu'ils vous doivent. Vous jeûnez pour faire des procès et des querelles, et vous frappez vos frères avec une violence impitoyable. » Puis, quelques lignes plus loin, le Seigneur déclare quel est le jeûne qui lui est agréable. « Rompez, dit-il, les chaînes de l'impiété, déchargez de leurs fardeaux tous ceux qui en sont accablés; renvoyez libres ceux qui sont opprimés, et brisez tout ce qui pèse sur les autres. » Par ces paroles, le Seigneur ordonne d'enlever et de briser tous les fardeaux dont les puissants accablent les faibles. Il prescrit ensuite les œuvres d'humanité et do charité qu'il faut accomplir envers les malheureux : « Rompez , dit-il . votre pain avec celui qui a faim, et faites entrer dans votre maison les pauvres et ceux qui ne savent où se réfugier. Lorsque vous verrez un homme nu, revêtez-le, et ne méprisez point votre propre chair. » Mais quelle sera la récompense de ces œuvres? Entendez les magnifiques promesses du Seigneur. « Alors, ajoutet-il, votre lumière éclatera comme l'aurore; vous recouvrerez bientôt votre santé ; votre justice marchera devant vous, et la gloire du Seigneur vous protégera. Alors vous invoquerez le Seignem* et il vous exaucera. Vous crierez vers lui et il vous dira : Me voici. » Isa. Lvm. Se peut-il rien de plus sublime et de plus consolant que cette dernière promesse? De même que le juste a été miséricordieux envers ses frères, ainsi il trouvera le Seiguem- miséricordieux envers lui ; comme il a écouté la plainte

des malheureux, ainsi, lui-même, lorsqu'il criera vers Dieu, sentira que le Seigneur est tout près tle lui. Mais ils n'ont rien à espérer de semblable, les hommes durs et inhumains dont il est écrit : « Celui qui ferme l'oreille au cri du pauvre, criera luimême et ne sera point écouté. » Qui obturât aurem suam ad cla~ morem pauperis, et ipse clamabit, et non exaudietur. Prov. xxi, 13. Les autresprophètesonttenule même langage, comme on peut s'en convaincre par la lecture du chapitre vu de Zacharie. Les Juifs, qui avaient été emmenés captifs à Babylone, avaient coutume de jeûner et de pleurer le cinquième et le septième mois de chaque année, parce que c'était au cinquième mois que Jérusalem avait été détruite et brûlée par les Chaldéens, et au septième qu'ils avaient attiré sur leurs têtes les plus grands malheurs, en faisant périr Godolias, à qui le roi de Babylone avait donné le commandement sm' tous ceux qui étaient restés dans le pays de Juda. Lors donc que les longs jours de la captivité furent écoulés, ils vinrent trouver les prêtres de la maison du Seigneur et les prophètes, et leur demandèrent s'ils devaient encore jeûner et pleurer au cinquième et au septième mois. Voici la réponse que le Seignem" leur adressa par la bouche de Zacharie : « Quand vous avez jeûné et pleuré le cinquième et le septième mois^ estce pour moi que vous avez jeûné? » Ce jeûne, que n'accompagnait ni la charité , ni la justice, n'était-il pas l'œuvre de votre amourpropre et non un acte de religion? Zacharie ajoute : « N'est-ce pas là ce que le Seigneur a dit par les prophètes qui nous ont précédés, alors que Jérusalem était encore habitée? — Et le Seigneur parla ensuite à Zacharie, et lui dit : Voici ce que dit le Seignem' des armées : Jugez selon la vérité, et que chacun exerce la miséricorde et la charité envers son frère. N'opprimez ni la veuve, ni le pupille, ni l'étranger, ni le pauvre, et que nul ne forme dans son cœur de mauvais desseins contre son frère. » Zach. vu. Nous voyons par ces paroles que tous les prophètes, interprètes de l'Esprit-Saint, s'accordent à renfermer la substance de toute religion véritable dans ces deux devoirs de la charité : ne faire de mal à personne, et se montrer bienfaisant et miséricordieux envers les malhem-eux et les pauvres.

Voulez-vous entendre Ezéchiel? 11 énumère quatre degrés par lesquels les villes infâmes et maudites sont descendues dans l'abîme de tous les maux, et signale, comme le dernier, l'inhumanité et le défaut de miséricorde. Voici^ en effet, ce que dit le Seigneur par la bouche de ce prophète : « L'iniquité de Sodome , votre sœur, a été l'orgueil, l'excès des viandes , l'abondance de toutes choses et l'oisiveté où elle était, elle et ses filles. Elles ne tendaient point la main au pauvre et à l'indigent. » Hœc fuit iniquitas Sodomye, sororis tux, superbia, satiiritas jmnis et ahundantia, etotium ipsiits, et filiarum ejiis; et manum egeno et pauperi non porrigehant. Ezech. xvi, -49. Ils furent assurément bien grands ces crimes qui entraînèrent Sodome dans les plus abominables désordres. L'orgueil, en effet, est la source et le commencement de tous les péchés. L'excès des viandes et l'abondance de toutes choses amènent l'oubli de Dieu. L'oisiveté est la sentine do tous les vices, car, selon la parole du Sage, « l'oisiveté enseigne beaucoup de mal. » Eccli. xxxiv, 29. Mais parmi ces différentes causes du malheur de Sodome , Ezéchiel compte comme étant la plus grave l'inhumanité et la dureté du cœur, qui ont éloigné Dieu de cette ville coupable. Si, en effet, elle avait été miséricoi'dieuse envers les misérables, elle eût obtenu miséricorde de la part de Dieu; mais il est écrit que « celui qui n'aura point fait miséricorde, sera jugé sans miséricorde. » Jac. ii, 43.

Entre tous ces éloges de la miséricorde, il ne faut pas considérer comme étant le moindre ce que le Seigneur déclare par la bouche du prophète Osée. Il tient cette vertu en si haute estime qu'il dit ouvertement : « Ce que je veux, c'est la miséricorde et non le sacrifice. » Misericordiam volai et nonsacrificium. Osée. VI, 6. La compassion que ce Dieu rempli de clémence porte à la misère des hommes, va si loin, qu'il s'oublie en quelque sorte lui-même, et qu'il préfère la miséricorde aux sacrifices qu'on peut offrir en son honneur. Le sacrifice le plus agréable qu'un homme puisse faire à Dieu, c'est de ne reculer devant aucune fatigue, lorsqu'il s'agit du salut du prochain ; c'est, à l'exemple de Tobie, de se lever de table et de quitter son repas pour subvenir aux besoins d'autrui, et quelcjnefois même, lorsque

la nécessité le demande^ de laisser là les plus hautes contemplations pour secourir un frère qui est en péril. C'est encore un sacrifice que de vous imposer ù vous et à vos enfants certaines privations pour venir en aide par ce moyen à ceux qui sont dans l'indigence. C'est un sacrifice non moins grand et peut-être plus agréable à Dieu de pardonner aux autres leurs torts envers nous, de ne jamais rendre le mal pour le mal, de ne se point venger, mais de « donner lieu à la colère divine, » Rom. xn, 49, de condescendre prudemment à l'ignorance d'un grand nombre, de souffrir patiemment les caractères moroses et désagréables, de porter les fardeaux de ceux qui sont fatigués, et de remplir ce devoir, dans lequel l'Apôtre fait consister l'abrégé de la loi divine, lorsqu'il dit : « Portez les fardeaux les uns des autres, et ainsi vous accomplirez la loi de Jésus-Christ^, » Galat. \i, 2; et dans un autre endi'oit : « Etant sages comme vous êtes, vous souffrez sans peine ceux qui ne le sont pas. » II Cor. xi, 19. C'est en effet une sagesse aussi grande que rare de supporter patiemment l'ignorance et le manque de sagesse d'autnii; ou plutôt, ce n'est pas seulement une grande sagesse, mais une grande charité. De là cette parole de saint Grégoire : On supporte le prochain à proportion de ce qu'on l'aime; si vous l'aimez, vous le supportez; si vous cessez de l'aimer, vous cessez de le supporter. Il en est beaucoup qui donnent volontiers et généreusement ce qu'ils possèdent, mais qui ne veulent point souffrir les manières et la conduite du prochain, ni ses outrages, ni l'aspérité de son caractère, et cependant c'est en cela surtout que consiste la véritable vertu et la charité. Toutes ces choses constituent en quelque sorte les différentes espèces de sacrifices de la miséricorde, extrêmement agréables à Celui qui est la soui'ce et le Père des miséricordes.

Jusqu'ici nous n'avons tiré nos preuves que de l'ancien Teslament. Mais que ne trouverons-nous pas dans le nouveau, qui n'est pour ainsi dire tout entier qu'un éloge de la chai-ité et de la miséricorde? De quelle gloire notre Seigneur n'environne-

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t-il pas cette vertu dans l'évangile de ce jour, lorsqu'il dit : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. » Par ces paroles, il fait enfants de Dieu et semblables à Dieu luimême ceux qui s'appliquent aux œuvres de miséricorde, et comme la ressemblance est un principe d'amour, il est impossible que Dieu n'aime pas tout particulièrement ceux qui lui sont semblables. Il les aime d'autant plus qu'ils concourent avec lui, chacun pour sa part et selon son pouvoir, au salut du genre humain. L'occupation constante de Dieu, en effet, est de prendre soin des choses humaines et de fournir aux hommes ce qui leur est nécessaire pour l'usage de la vie. C'est là ce que veulent dire ces paroles du Sauveur : « Mon père ne cesse point d'agir jusqu'à présent, et moi aussi j'agis incessamment. » Paler meus usque modo operatiir, et ego operor. Joann. v, 17. Or, l'homme bon et miséricordieux, en s'intéressant autant qu'il est en lui aux besoins des autres, s'associe à cette action de la Providence divine, en ce qui concerne la conservation et le bien-être de la famille humaine. Il y a toutefois cette différence entre la miséricorde de Dieu et la miséricorde de l'homme, que l'une est ouverte à tous, et l'autre nécessairement restreinte à un petit nombre, selon qu'il est écrit : « La miséricorde de l'homme se répand sur son prochain, mais la miséricorde de Dieu s'étend sur toute chair. » Miseratio hominis circa proxmum suum, misericordia autem Del super omnem carnem. Eccli. xvni, 12.

Notre Seigneur ne s'est pas contenté de cette insigne louange qu'il décerne à la miséricorde. Dans la dernière cène, en ce moment solennel qui devait graver plus solidement dans le cœur de ses disciples les paroles qu'il leur adressait avant de les quitter, il leur recommanda d'une manière toute particulière le précepte de la charité, d'où découle la miséricorde : « Mon commandement, leur dit-il, est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés, lo Hoc est prseceptum meum ut diligatis inviccm, sicut dilexi vos, Joann. xv, 12; paroles qui nous montrent l'excellence de la vertu de charité et l'affection toute spéciale que lui porte notre Seigneur. Quoique tous les autrej préceptes aient Dieu pour auteur, cependant, par un privilège

particulier, il appelle celui-ci « son précepte. » Parmi les saints, chacun a eu sa vertu de prédilection. Celui-ci avait plus d'attrait pour l'humilité de cœur, celui-là pour la pauvreté de l'esprit; l'un pour la patience, l'autre pour l'obéissance ; tel s'attachait de préférence à la prudence, qui règle et dirige toutes les vertus, tel autre à la pratique de l'oraison. Mais Jésus, le divin ami des hommes, nous dit : Voici mon précepte, celui qui m'est le plus cher, celui dont je veux vous inspirer la plus haute estime : Aimez-vous les uns les autres, ccmme je vous ai aimés. Il ne se borne pas à le recommander par ses paroles; mais joignant l'action au discours, il s'abaisse jusqu'à laver les pieds à ses apôtres, voulant par cet exercice et cette preuve de sa charité imprimer plus profondément dans le cœur des fidèles la vertu qu'il venait de recommander. Ce n'est pas seulement, en effet, pour relever à nos yeux l'humilité, mais encore, mais surtout la charité, que notre Seigneur se met aux pieds de ses apôtres.

Il ajoute : « C'est en cela que tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres. » D'où saint Augustin conclut que cet amour est le principal caractère des brebis du divin Pasteur. En tout temps, le Seigneur a voulu que ses brebis fussent revêtues d'un signe et d'un caractère particulier. Avant la loi et sous la loi, ce signe était la circoncision, instituée pour distinguer le peuple choisi d'avec les autres nations. Mais dans la loi nouvelle, entre autres signes qui doivent distinguer les fidèles des infidèles, et les justes des pécheurs, notre Seigneur met le précepte de la charité : « C'est en cela, dit-il, que tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres. » Telle doit être la physionomie de la charité chrétienne , telle doit être sa libéralité, sa bonté, sa douceur, sa suavité, qu'elle doit faire aisément reconnaître les chrétiens entre tous les autres hommes. Mais comme c'est là une œuvre qui est au-dessus des forces et des facultés humaines, le Sauveur sollicite de son Père cette grâce en faveur de ses disciples : « Père saint, lui dit-il, je vous demande qu'ils soient un, comme nous sommes un, afin qu'ils soient consommés en l'unité, et que le monde connaisse que vous m'avez envoyé. »

PREMIER DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMON II. 33 Qu'est-ce à dire, afin que le monde connaisse que vous m'avez envoyé? Cela veut dire que comme les magiciens de Pharaon, au troisième miracle opéré par Moïse, reconnurent leur impuissance et comprirent que le doigt de Dieu était dans ces prodiges qui surpassaient toutes les forces du démon et de la nature, ainsi, parmi les chrétiens, la charité doit se manifester par de teUes œuvres, par des habitudes telles, par une union si étroite et si cordiale, par un si grand désintéressement, par une compassion si sincère aux maux d'autrui, que ce seul prodige doit convaincre les hommes et leur faire aisément comprendre que les disciples de Jésus-Christ ne sont pas une nation terrestre, mais toute céleste, et qu'ils agissent sous l'action d'un esprit divin, puisqu'on ne trouve rien de pareil dans les autres hommes, bien que ceuxci participent à la même nature.

S'il en est ainsi, mes frères, combien le monde est éloigné d'une semblable charité, et combien il s'écarte de. cette divine loi ! Quel est, en effet, celui qui observe cette union du cœur, au point de se conformer à la recommandation de l'Apôtre : « Que d'un même cœur et d'une même bouche vous glorifiiez Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ? » Rom. xv, 6. Qui aime ainsi son prochain comme soi-même? Qui compatit ainsi aux maux de son frère comme aux siens propres? Qui prend soin des intérêts d'autrui comme des siens? Qui se réjouit des avantages d'autrui comme de son propre bonheur? Nous sommes si éloignés de ces sentiments que, poiu'vu que nos intérêts soient en sûreté, il nous importe peu que le monde entier périsse. Nous voyons s'accomplir de nos jours ce qui, selon la prédiction du Sauveur, doit arriver à la fin des temps, alors que « la charité de plusieurs se refroidira, parce que l'iniquité se sera accrue. » Quoniam abundavit iniquitas, refrigescet charitas multorum. Matth. xxiv, 12. Mais la charité une fois éteinte, quelles funestes conséquences ne faut-il pas attendre? De là, les dissensions, les haines, les factions, les meurtres, les différends, les disputes, les colères, les rixes, la discorde, l'envie, les injures, les vols, les rapines, les médisances, les sourdes calomnies, les trahisons, tous les maux enfin qui onl débordé sur le monde. De là, la transgression des lois, l'oppressio:i

TOM. V. i

du pauvre, la spoliation de l'orpheliu, l'abandon des veuves, la corruption des juges, le mépris de l'homme de bien et du juste livrés en proie au méchant. Car, de même que la charité est le principe de toutes les vertus, ainsi l'extinction de la charité est la source et la semence de tous les maux. De même enfin que la charité sert comme de preuve et de confirmation à la foi et à la religion, notre inhumanité et notre cruauté au contraire sont cause que notre sainte religion est en discrédit parmi les infidèles, et que le nom de Jésus-Christ est blasphémé à cause de nous parmi les nations. Oui,ce nom divin est devenu pour un grand nombre de nations barbares un objet si exécrable que, lorsqu'on leur envoie des missionnaires, on est obligé de leur dire que ces hommes qui viennent à eux sont, non pas des chrétiens, mais des pères, remplis de zèle et de charité, qui désirent les sauver. Ce nom de chrétien, qui dérive du nom de Jésus-Christ lui-même et qui fut donné pour la première fois à ses disciples à Antioche, Act. XI, 26, est devenu pour ces peuples le synonyme de barbarie et de férocité, à ce point qu'un chrétien est pour eux un bourreau, un monstre cruel, le fléau, la ruine et la désolation du genre humain. Saint Augustin disait que la différence qui sépare l'ancienne loi de la nouvelle est celle qui existe entre la crainte et l'amour, et nous, par notre abominable conduite, nous avons fait de la loi de la charité une loi inhumaine et cruelle! Se peut-il rien de plus indigne?

Je ne dois pas omettre en cette matière l'admirable Epître de saint Jean. Si l'Evangile de cet apôtre respire partout la charité, son Epître canonique semble n'avoir d'autre objet que cette vertu. Il y revient sans cesse; il veut l'inculquer fortement dans notre cœur, nous la faire aimer, nous en faire pratiquer les devoirs, qui sont les œuvres de miséricorde. De là cette parole : « Si quelqu'un dit : j'aime Dieu, et ne laisse pas de haïr son frère, c'est un menteur. » Si guis dixerit, quoniam diligo Deum, et fratrem suum oderit, mendax est. I Joann. iv, 20. En effet, Vhabitude de la charité nous excitant à aimer non-seulement

Dieu, mais tout ce qui est de Dieu, comment peut-il dire qu'il aime Dieu, celui qui n'aime pas également les hommes, créés à son image, rachetés de son sang, destinés à jouir de sa gloire? La même habitude de la charité nous porte à l'un et à l'autre amour. La charité, dit saint Grégoire, s'élève à mesure qu'elle s'incline plus miséricordieusement vers le prochain. Plus elle s'abaisse et descend dans ses misères, plus elle monte et s'élance d'un essor puissant et sublime. Ce saint docteur applique à la charité ce que le prophète Ezéchiel dit de cette chambre nuptiale qu'il vit dans le temple, laquelle chambre avait une largeur égale à sa longueur. Ezecli. xl. Cette chambre mystique, où notre Seigneur dort et se repose dans une douce paix, qu'est-elle autre chose que la charité, selon le témoignage de saint Jean luimême qui nous dit : « Dieu est charité, et quiconque demeure dans la charité, demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui? » Deus charitas est, et qui manet in charitate, in Deo manet, et Deus in eo. I Joann. iv, 16. Mais la chambre mystique, symbole de la charité, a une hauteur égale à sa longueur, c'est-à-dire qu'à inesure que la charité élève le cœur dans l'amour de Dieu, elle le dilate d'autant dans l'amour du prochain. Pour elle, ce prochain n'est pas quelque chose qui soit séparé de Dieu, mais elle le considère comme étant uni à Dieu aussi étroitement que les membres du corps sont unis à la tête; par conséquent, ces deux amours croissent ensemble et dans la même proportion. « C'est de Dieu même, dit encore saint Jean, que nous avons reçu ce commandement : Que celui qui aime Dieu, doit aussi aimer son irère. » Hoc mandatum habemus a Deo, ut qui diligit Deum, diligat et fratrem suwn. Ibid. 20.

Mais comme l'amour est le premier et le plus grand de tous les dons, et la cause de toutes les autres grâces et de tous les autres bienfaits, ce seul nom de dilection renferme différentes œuvres qui ont la charité pour mobile. De ces œuvres, les unes sont négatives, les autres positives. Il faut ranger dans la première classe tout ce que la charité défend, comme de vouloir du mal à quelqu'un, d'en médire, de nuire à sa réputation, de lui dire des injures, de toucher à ce qui lui appartient; non-seulement

nous devons nous abstenir de prendre ce qui est à autrui, mais nos regards et nos pensées mêmes doivent s'interdire à'cet égard toute convoitise : le bien des autres doit être pour nous comme le fruit défendu. Les œuvres positives consistent à vouloir du bien à tous les hommes, à leur témoigner cette bienveillance par nos paroles, et, ce qui est le point important,, à. joindre à l'affabilité des paroles des actes de bienfaisance et de libéralité. « Dieu, dit l'Apôtre, aime celui qui donne avec joie, » II, Cor. ix, 7 ; et dans un autre passage de ses Epîtres : « Que celui qui exerce les œuvres de miséricorde le fasse avec joie. » Rom. xn, 8. De là cette parole de l'Ecclésiastique : « Mon fils , ne mêlez point les reproches au bien que vous faites, et ne joignez jamais à votre don des paroles tristes et affligeantes. La rosée ne rafraîchit- elle pas l'ardeur des plus grandes chaleurs? Ainsi la parole douce vaut mieux que le don. La douceur des paroles ne passe-t-elle pas le don même? Mais toutes les deux se trouvent dans l'homme juste. L'insensé fait des reproches aigres, et le don de l'indiscret dessèche les yeux. » Fili, in bonis non des querelam, et in omni (lato non des tristitiam verhi mali. Nonne ardorem refrigerahit ros? Sic et verbum melius quam datum. Nonne ecce verhum super datum bonum? sed utraque cum homine justifîcalo. Stultus acriter improperabit, et daîiis indisciplinati tabescere facit oculos. Eccli. xvm, 15-18.

Mais, parmi tous ces exercices de la vraie charité, les plus généralement recommandés sont les œuvres de miséricorde, au moyen desquels nous venons en aide à ceux de nos frères qui sont dans l'indigence ou qui éprouvent quelque autre affliction. C'est là en effet le propre de la véritable et sincère charité, comme nous le déclare saint Jean, ce grand docteur, ce tendre apôtre de la charité : a Si quelqu'un, dit-il, voyant son frère en nécessité, lui ferme son cœur et ses entrailles, comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui? Mes petits enfants, n'aimons pas en parole et de bouche, mais par des œuvres et en vérité. » Qui viderit fratrem siiwn nccessitatem habcre, et dauserit viscera sua ab eo, r/uomodo charitas Dci manet in eo? Filioli mei, nondiligamus verbo neque lingua, sed opère et veritate. I Joann. m, 17-18. Tout ce

qui a été dit de l'excellence de la charité et de la miséricorde, sa fille, a inspiré aux plus saints personnages un si grand zèle pour les œuvres de miséricorde, qu'ils comptaient pour rien les fatigues, les embarras, la perte de leurs biens, dès qu'il s'agissait de secourir leurs frères dans le péril ou l'indigence. Que d'exemples de cette charité ne trouverions-nous pas dans la vie des saints? La plupart avaient pris la résolution de ne jamais refuser l'aumône aux indigents qui la leur demandaient au nom de Jésus-Christ, ce nom qui leur était si cher et qui avait pom* eux tant de douceur! Je ne veux vous citer que l'exemple de notre bienheureux Père saint Dominique. Ce charitable serviteur de Dieu ne se contenta pas de vendre ses livres pour donner du pain aux malheureux qui, dans une famine, manquaient de nourriture. Une pauvre veuve lui ayant un jour demandé des secours pour racheter son fils qui était captif, notre saint, qui ne possédait plus rien, voulut se vendre lui-même pour donner à cette femme le prix de sa liberté ; et il l'eût fait, sans l'intervention de la Providence qui le réservait à de plus grandes choses. Que les récompenses promises aux œuvres de miséricorde nous animent donc, mes frères, à les pratiquer avec ardem\ Ainsi, non-seulement nous pourrons recueillir les admirables fruits de cette vertu que je vous ai rappelés dans le cours de cette instruction, mais, comme je l'ai dit en commençant, nous mériterons de trouver au moment redoutable de la mort, qui nous menace sans cesse, un juge rempli de miséricorde.

PREMIER SERMON

POUR

1" EXPLICATION DE l'ÉYANGILE. — 2° DE LA DERNIÈRE CÈNE,

c'est-à-dire de la gloire Céleste.

Bomo quidam fecit cœnam magnam, etc.

Un homme fit un grand festin, etc. Luc. xrv, 16.

Comme notre Seigneur Jésus-Christ est venu en ce monde non-seulement pour nous racheter, mais pour enseigner aux hommes sa céleste doctrine, il ne cessa pour ainsi dire jamais de remplir cette mission. En tout temps, en tout lieu, en toute occasion, il prêchait et il instruisait. Un jour qu'il était assis à la table d'un des principaux pharisiens, un des convives ayant dit : « Heureux celui qui aura part au festin dans le royamne de Dieu, » le Sauveur proposa cette admirable parabole dans laquelle il décrit la gloire du royaume céleste, les richesses de la bonté de Dieu et la magnificence du festin qu'il prépare, déclarant ensuite quels sont ceux qui seront exclus de ce festin et ceux qui doivent y être admis. Voici ce qu'il dit :

« Un homme, fit un grand souper. » Cet homme est Jésus- Christ dont il est dit : «C'est un homme, et qui le connaîtra? » Un homme donc fit un grand souper. Par ce souper, notre Seigneur a voulu nous figurer le festin céleste. En effet, après le dîner il y a le souper ; mais après le souper il n'y a plus d'autre repas, ce qui convient merveilleusement à la gloire du ciel, qu'aucune autre gloire ne sam'ait suivre. Ce festin est appelé grand, à cause de la grandeur de celui qui le prépare, lequel n'est autre que Dieu lui-même dont toutes les œuvres proclament et la grandeur et la magnificence. Il est grand encore , à cause de l'abondance, de la variété et de la délicatesse des mets

réservés aux élus. [^ est grand aussi, à cause de la multitude des conviés, car le nombre des élus qui sont appelés à ce festin est si considérable qu'on ne le peut compter. Depuis l'origine du monde, en effet, le Seigneur ne cesse d'inviter des convives à ce banquet. Il est grand enfin, parce qu'il doit durer pendant toute l'éternité.

Notre Seigneur envoie donc son serviteur pour inviter un grand nombre de personnes. De combien de manières n'appellet-il pas les hommes à ce festin de la gloire céleste? Il les appelle par les anges, par les prophètes, par les apôtres, par les pasteurs, par moi-même enfin qui suis l'indigne ministre de sa parole. Car, que fais-je autre chose en ce moment que de vous inviter à ce banquet, de la part de Dieu lui-même? Ne suis-je pas le serviteur du père de famille ? Que nul donc , parmi vous , ne me méprise à cause de ma personne. Les envoyés des rois , quelque méprisables qu'ils puissent être par eux-mêmes, sont reçus et écoutés des peuples avec de grandes marques de respect. Ce n'est pas leur personne que l'on considère, mais l'autorité de celui qui les envoie. Or, Dieu lui-même nous a revêtus de son autorité, lorsqu'il a dit : « Qui vous écoute, m'écoute; et qui vous méprise, me méprise. » Qui vos audit, me audit; et qui vos spernit, me spernit. Luc. x, 16. Par conséquent, mes frères, ce n'est pas nous que vous devez regarder en nous , mais le Seigneur qui parle par notre bouche , d'autant que les paroles que nous vous adressons ne sont pas les nôtres , mais celles de Dieu lui-même consignées dans son saint Evangile pour notre avantage.

Le serviteur, afin d'engager les invités à se rendre avec plus d'empressement au festin, leur dit que tout était prêt. Il n'en était pas ainsi sous l'ancienne loi ; tout n'était point prêt , car, comme le dit l'Apôtre, «la loi n'avait que l'ombre des biens à venir, et non la réalité même des choses. » Hebr. x, 41. Aussi, « elle ne conduisit rien à sa perfection. » Ibid. vu, d9, parce que « il est impossible que le sang des taureaux et des boucs enlève les péchés. » Ibid. x, A. Mais, sous la loi nouvelle, tout est prêt. On trouve dans l'Eglise de Jésus-Christ le pain de la doctrine évangélique, les différents mets des sacrements et la table euclia-

ristique; le veau gras y est servi, ou, pour parler sans figure, on y participe aux plus grands bienfaits du Sauveur ; on a sous les yeux les plus admirables exemples de vertu, qui nous rendent facile l'entrée du royaume céleste.

Lorsque le serviteur vint de la part de son maître dire aux conviés que le festin était préparé, tous commencèrent à s'excuser et à prétexter différentes raisons qui les empêchaient de s'y rendre/Voyons les motifs qu'ils allèguent : « Le premier dit : J'ai acheté une terre, et il faut que j'aille la voir; excusez moi, je vous prie. Le second dit : J'ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les essayer; excusez-moi, je vous prie. Le troisième dit : j'ai pris une femme, et c'est pourquoi je ne puis y aller. » Que signifie ce langage? qu'y a-t-il dans tout cela qui puisse exclure un homme du royaume du ciel? Est-ce un crime d'acheter une ferme ou une terre, d'essayer des bœufs et de s'unir à une femme par le sacrement de mariage? Non, sans doute , il n'y a point en cela de péché. Comment se fait-il donc que ces hommes sont exclus du banquet céleste, car notre Seigneur le déclare formellement à la fin de la parabole : « Aucun de ces hommes qui étaient conviés, dit-il, ne goûtera de mon souper? » Nous répondons que ce ne sont pas les choses elles-mêmes, mais l'abus que l'on en fait, qui est un crime. Or, c'est un crime d'aimer les objets terrestres d'un amour désordonné , d'y appliquer continuellement son esprit et son cœur, de s'attacher tout entier et avec tant d'ardeur à ce qui a rapport aux soins et aux plaisirs du corps, que l'on oublie pour cela et l'àrae immortelle, et les promesses, et les bienfaits de Dieu, et ses menaces et ses châtiments. Les hommes qui vivent ainsi, sont figurés par les bœufs, dont le propre est de remuer et retourner la terre. Aussi le Prophète dit-il en parlant de ces hommes collés en quelque sorte à la terre, et s'occupant uniquement de leur corps, que a ils ont reçu leur âme en vain. » Ps. xxni, 4, parce que ce n'est pas elle qui dirige leur conduite, et qu'ils la comptent pour rien. Or, tous ces désordres proviennent de l'amour déréglé de soi-même, lequel produit, comme trois branches, ces trois amours dont parie saint Jean, lorsqu'il dit : « Tout ce qui est dans le monde,

DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMON I. 4i est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. » I Joaiin. ii, 16. L'Apôtre désigne par là les plaisirs, les richesses et les honneurs du siècle, dont l'amour déréglé, même en ce qui est légitime et permis, est la source de tous les maux. Aussi nous crie-t-il, pour nous détourner de cet amour : « N'aimez pas le monde , ni rien de ce qui est dans le monde. » Ibid. 45. Une dit pas, selon la remarque de saint Augustin : Ne possédez point, mais : n'aimez point, parce que le péché n'est pas dans la possession, mais dans l'amour déréglé. Le même docteur compare cet amour à une matière visqueuse qui se colle à l'âme, la retient captive dans les basses régions, et l'empêche de prendre son vol vers les hauteurs où se trouve le véritable salut, a L'amour des choses terrestres, dit-il, est la glu des ailes de l'âme. » Expliquant ensuite d'un mot comment les hommes sont pris : « Si vous désirez ardemment ces choses, ajoute-t-il, votre âme y reste attachée. » Possédez les biens de ce monde, dit saint Grégoire, de manière à n'en être point possédés; que tout ce que vous avez soit sous la domination de votre âme, de peur que se laissant vaincre par l'amour des choses terrestres, elle ne leur soit soumise. C'est à cela que l'Apôtre nous invite, lorsqu'il dit : « Le temps est court; et ainsi, que ceux qui ont des épouses, soient comme n'en ayant point ; et ceux qui pleurent , comme ne pleurant point; ceux qui se réjouissent, comme ne se. réjouissant point; ceux qui achètent, comme ne possédant point ; enfin ceux qui usent de ce monde , comme n'en usant point; car la figure de ce monde passe. » Tempus brève est. Reliquum est, ut et qui habent uxores, tanquam non habentes sint; et qui fient, tanquam non fientes; et qui gaudent, tanquam non gaudentes; et gui emunt tanquam non possidentes; et qui utuntur hoc mundo, tanquam non utantiir; prœterit enim figura hujus mundi. I Cor. vn, 29-31. L'apôtre saint Jean nous fait la même recommandation, ainsi que nous l'avons dit. Sa voix , comme la trompette éclatante du héraut du Roi immortel , fait retentir, de la part de Dieu, ces paroles à nos oreilles : « N'aimez pas le monde, ni rien de ce qui est en ce monde. » De cet amour, en efl'et, découlent deux conséquences très-funestes. L'une, que les hommes qui

enferment toutes leurs affections dans les choses de la terre, oublient entièrement les choses du ciel, dont la pensée est si puissante pour nous exciter à la vertu; l'autre, que l'amour déréglé de ces biens devient une cause fréquente de péchés, en ce qu'il porte l'homme à violer la loi de Dieu , lorsque cette loi est en opposition avec ses passions. Combien peu il se soucie de la majesté divine, l'homme terrestre, dès là qu'il s'agit d'acquérir des honneurs, des plaisirs ou de l'argent! Aussi l'Apôtre condamne-t-il l'avarice comme étant une idolâtrie spirituelle. » Coloss. m, o. Ce qu'il dit de l'avarice, tombe également sur l'ambition et la volupté, puisque ces deux passions préfèrent leur propre satisfaction à la majesté divine et à ses lois. Cette pensée se trouve exprimée avec beaucoup de justesse dans les deux vers suivants :

Ambitiosus honos, et opes, et arnica voluptas, Hœc tria pro trino numiue mundiis habet.

« L'ambitieux honneur, les richesses et la séduisante volupté , voilà les trois divinités que le monde adore. »

Chacun, en effet, a pour divinité l'objet dans lequel il met son espérance, son amom* et sa félicité, et pour lequel il méprise Dieu. Quand l'homme se fait l'esclave de quelqu'une des passions que nous venons de signaler, il renverse du trône de sa Majesté le véritable Dieu, Celui qui doit être le terme de nos désirs et la fm de notre vie, et sur ce trône il place l'idole d'un sordide intérêt, d'un vain honneur, d'une impure volupté, trois divinités infâmes qu'il aime plus que Dieu, qu'il lui préfère, et pour lesquelles il ne craint pas de le perdre. Quoi de plus indigne? quoi de plus horrible et de plus exécrable?

Il est important de remarquer ici que notre Seigneur ne mentionne point, parmi les causes qui excluent du céleste banquet, les crimes scandaleux et publics des méchants, mais les biens que l'on possède, même légitimement, dès là qu'on les aime d'une manière déréglée. Il veut nous faire comprendre par là quel sort est réservé aux hommes qui vivent dans les liens de l'iniquité la plus manifeste; à ceux, par exemple,-qui rapinent, qui prêtent à

usure, qui volent, qui dépouillent le pauvre, oppriment la veuve, pillent l'orphelin et grossissent leur fortune par toutes sortes de fraudes et de procès injustes. On doit encore ranger dans cette classe les juges sans équité, les avocats sans conscience, les faux témoins et les plaideurs qu'anime la passion de l'avarice. C'est de cette passion qu'il est écrit : « Rien de plus injuste que l'amour de l'argent. » Nihil est iniquius quant amare peamiam. Eccli. x, 10. Mais continuons l'explication de la parabole.

Le serviteur ayant rapporté à son msûtre les excuses des invités, « le père de famille irrité dit à son serviteur : Allez vite dans les places et les rues de la ville, et amenez ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. » Ces paroles désignent la vocation des Gentils, qui étaient, en effet, sur les places publiques, c'est-à-dire, qui suivaient la voie large de leur propre volonté; qui étaient pauvres, c'est-à-dire, dépom'vus de vertus et de mérite; qui étaient estropiés, c'est-à-dire, faibles pour pratiquer toute espèce de bien; qui étaient aveugles et boiteux, c'està-dire, privés de la lumière spirituelle pour discerner le bien et le mal, et des forces nécessaires pour marcher dans la voie de la vérité. Ces hommes pauvres en vertus, souillés de toutes sortes de vices, abratis par les plus honteux désordres et devenus « semblables aux animaux qui n'ont aucune raison, » Ps. xlviii, 13, notre Seigneur ordonne qu'on les invite à son festin. Voilà ce que figurait clairement ce linge rempli d'animaux terrestres à quatre pieds et de reptiles que saint Pierre vit descendre sur la terre et remonter ensuite dans le ciel. Act. xi, 6.

Mais quelle est donc cette étrange justice? Si les uns et les autres étaient pécheurs , et ceux qui refusèrent de se rendre au festin, et ceux qui sont appelés en leur place, pourquoi les premiers sont-ils rejetés et les seconds sont-ils élus ? Saint Grégoire a résolu d'un mot cette difficulté. Les uns et les autres, dit-il, étaient pécheurs, mais les pécheurs orgueilleux sont rejetés, pour que les pécheurs humbles soient élus. Notre Seigneur n'at-il pas dit, pour la même raison, aux pharisiens : « En vérité^ je vous déclare que les publicains et les femmes de mauvaise vie vous précéderont dans le royaume de Dieu? » Quoi de plus admi-

rable que cette sentence, et en même temps, quoi de plus terrible pour les hommes qui exercent les fonctions ecclésiastiques? La raison de ce sort si différent est que les publicains et les courtisanes, honteux de leur profession, avaient d'humbles et bas sentiments de leurs personnes, tandis que les pharisiens, s'enorgueillissant de leur fidéhté aux observances extérieures de la loi, étaient tout rempUs d'eux-mêmes. Notre Seigneur confirme la sentence que nous venons de rapporter, lorsqu'il dit : « Je suis venu dans ce monde pour exercer le jugement, afm que ceux qui ne voient pas, voient, et que ceux qui voient, deviennent aveugles. Quelques-uns d'entre les Pharisiens qui étaient là, ayant entendu ces pai'oles, lui dirent : Sommes-nous donc aussi des aveugles? Jésus leur répondit : Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez point de péché ; mais maintenant vous dites : Nous voyons; votre péché demeure. » Joann. ix, 39--41. Ce qui revient à dire : Parce que, par orgueil, vous vous- croyez sages, vous gardez votre péché. Vous voyez donc, mes frères, combien est grande la tache qu'imprime l'orgueil, combien est funeste son venin, et en même temps quelle leçon nous devons tirer de la considération de ce vice, puisque seul il suffit pour effacer dans l'homme l'éclat de ses vertus. Les pécheurs humbles, en effet, déplaisent moins aux regards de Dieu que les justes orgueilleux, bien que les uns ne soient pas véritablement humbles, ni les autres véritablement justes, puisque toute justice est souillée et infectée par le poison de l'orgueil.

« A son retom% le serviteur dit : Seigneur il a été fait comme vous l'avez commandé, et il y a encore de la place. Le maître dit au serviteur : Allez dans les chemins et le long des haies, et forcez d'entrer, afin que ma maison soit remplie. » 0 infinie bonté de Dieu! Ce n'était pas assez pour lui d'avoir appelé à ce splendide festin les pauvres , les estropiés , les aveugles et les boiteux, c'est-à-dire, les Gentils souillés de toutes sortes de vices; il voulut aller plus loin : il envoya ses serviteurs dans les chemins et le long des haies, c'est-à-dire, jusqu'aux extrémités du inonde, chez les Garamantes et les Indiens, les Ilircaniens et les Massagètes, en ordonnant à ses apôtres de prêcher l'Evangile à

DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMOxN I. 45

toute créature. Marc, xvi, d5. Bien plus, sa charité est si grande, son désir de faire du bien aux hommes si vif, qu'il força d'entrer dans la salle du festin ceux qui n'y voulaient point venir de leur plein gré. Mais comment y furent-ils poussés? Par la grandeur des miracles opérés sous leurs yeux, par la pureté de la doctrine évangélique, par les prédications fréquentes qu'ils entendirent : a Annoncez la parole^ avait dit saint Paul à Timothée; pressez les hommes à temps, à contre-temps, reprenez, suppliez, menacez, sans vous lasser jamais de les tolérer et de les instruire, » Il Tm. IV, 2, par l'éclat de cette vie pure et de ces mœurs irréprochables, qui est la recommandation des envoyés de Dieu auprès de tous ceux qui les jugent selon le sentiment de leur conscience. II Cor. iv, 2. C'est ainsi que l'Apôtre disait de luimême en écrivant aux Thessaloniciens : « Vous êtes témoins vous-mêmes, et Dieu l'est aussi, combien la manière dont je me suis conduit envers vous qui avez embrassé la foi, a été sainte, juste, irrépréhensible. Et vous savez que j'ai agi envers chacun de vous comme un père envers ses enfants, vous exliortant, vous consolant et vous conjurant de vivre d'une manière digne de Dieu qui vous a appelés à son royaume et à sa gloire. » Vos testes estis, et Deus, quam sancte, et juste, et sine qiierela, vobis, gui credidistis, fui7)ius : sicitt scitis, qualiter unumquemgue vestrum {sicitt pater filios suos) deprecantes vos, et consolantes, testificati swniis, ut ambularelis digne Deo, gui vocavit vos in suwn regnum et gloriam. I Tliess. n, 10-12. Voilà les armes avec lesquelles les apôtres ont triomphé de l'infidélité du monde, les armes avec lesquelles ils ont en quelque sorte fait violence au cœur humain, les armes avec lesquelles ils ont réduit en servitude et soumis tous les esprits à l'obéissance de la foi, sans que les ennemis de l'Evangile aient pu contredire leurs paroles.

Le Sauveur ajoute ensuite cette terrible sentence : « En vérité, je vous déclare que nul de ces hommes que j'avais conviés ne goûtera de mon souper. » On peut conclure de là combien il est dangereux de négliger les bienfaits de Dieu, puisque ces hommes de la parabole furent rejetés, parce que, ayant été appelés de de Dieu à différentes reprises, ils se bouchèrent les oreilles, et,

46 SERMONS POÎ'll I-E PROPRE DU TEMPS,

recevant en vain la grâce du Seigneur, ne voulurent pas sa rendre à sa voix. C'est là le crime dont Dieu se plaint par la bouche de son Prophète : « Parce que je. vous ai parlé de bonne heure, dit-il, sans que vous m'ayez entendu; que je vous ai appelés sans que vous m'ayez répondu, je traiterai cette maison où mon nom a été invoqué, en laquelle vous mettez toute votre confiance, et ce lieu que je vous ai donné, après l'avoir donné à vos pères, comme j'ai traité Silo, et je vous chasserai bien loin de ma face. » Jerem. \u, 13-15. Vous voyez donc, mes frères, quels châtiments sont réservés à ceux qui méprisent les bienfaits de Dieu et résistent à son appel. A vous de juger si ce crime n'est pas celui des personnes qui, chaque jour, assistent aux sermons, sans en devenir meilleures. L'évangile de ce jour nous découvre les deux perfections de Dieu qui sont si souvent celé brées dans les saintes Ecritures, je veux dire, sa miséricorde et sa justice : sa miséricorde , en ce qu'il daigne non-seulement inviter, mais forcer de venir à son festin les hommes les plus vils et les plus indignes; sa justice, en ce qu'il bannit de ce banquet éternel, et précipite dans les enfers où ils endureront d'interminables supplices les indifférents et les paresseux. L'Ecclésiastique nous en avertit en ces termes : « Ne dites pas : La miséricorde du Seigneur est grande : il aura pitié du grand nombre de mes péchés; car son indignation est prompte, aussi bien que sa miséricorde, et il regarde les pécheurs dans sa colère. » Ne dicas : Miseratio Domini magna est : multitudinis peccatorum meorum miserebitur ; misericordia enim et ira ah illo rito proximant, et in peccatores respicit ira illius. Eccli. v, 6-7. C'en est assez sm^ l'explication de l'Evangile. Venons maintenant au mystère de la cène du Seigneur.

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE

c< Un homme fit un grand festin. » Les motifs qui peuvent nous exciter à la piété et à la justice sont en quelque sorte innombrables ; mais il n'en est point de plus puissant que l'attente

de la céleste récompense. C'est elle qui a engagé tous les saints et principalement les martyrs de Jésus-Christ à soutenir les travaux de la justice et à supporter avec joie les plus cruelles souffrances. Aussi saint Grégoire, expliquant ce passage du livre de Job : « Comme un mercenaire attend la fin de son ouvrage, etc., » Job. vu, 2, s'exprime ainsi : « Le mercenaire que gagne la fatigue, rappelle à son esprit la récompense du travail, et il puise dans cette pensée une nouvelle force : alors ce que son labeur a de pénible lui semble léger à cause du salaire. Voilà ce qui rendait Paul toujours plus fort que lui-même, ce qui lui faisait affronter tous les obstacles. Il ne nous dissimule point la grandeur et le nombre de ses souffrances : « Il a été fréquemment en prison; il a été plus d'une fois battu de verges, il s'est trouvé souvent en face de la mort, II Cor. xi ; mais il nous dit aussi comment la pensée de la récompense venait adoucir ses fatigues, et, pour ainsi dire, essuyer ses sueurs : « Les souffrances de la vie présente, dit-il, n'ont point de proportion avec la gloire, qui sera un jour manifestée en nous. » Non sunt condignx passiones hujus temporis ad futur am gloriam qux reveîabitur in nobis. Rom. vm, 18. Qu'y a-t-il, en effet, de plus consolant que cette espérance au milieu des peines d'ici-bas? Elle soutenait le saint Roi-Prophète, comme l'attestent les paroles suivantes : a Je crois voir un jour les biens du Seigneur dans la terre des vivants. » Ps. XXVI, 13. D'autres tournent ainsi ce passage : « Si je ne croyais voir un jour, etc. » C'est là un de ces tours concis, familiers à la langue hébraïque, et qui ont besoin qu'on en complète le sens. Il faut donc ici sous-entendre : j'aurais cédé au désespoir, sous le poids des maux qui m'accablent, si je n'avais cru fermement voir un jour les biens du Seigneur dans la terre des vivants. Rien de plus propre, en effet, à ranimer le cœur et à alléger le fai'deau de la peine, qu'une ferme et solide espérance. Voici comment un commentateur exphque ce verset du Psaume : Il y a longtemps que le courage et la vie m'auraient abandonné, à cause de la grandeur de mes maux, si, chancelant et sur le point de succomber, je n'avais trouvé un appui dans l'espérance certaine que, après les fatigues et les misères innombrables de cette

vie malheureuse, j'irai habiter enfui ces régions fortunées où ni la mort , ni la douleur, ni la maladie ne peuvent pénétrer, où résident le repos le plus profond, la paix la plus douce , la vie qui ne finit point; où le créateur souverain de toutes choses épanche de son sein dans le cœur de ses élus un torrent de joies et de voluptés éternelles. Aussi notre Seigneur, dans son Evangile, nous met-il fréquemment sous les yeux la grandeur de cette récompense, afin que, enflammés du désir de la posséder, nous sortions de notre torpeur et nous entrions dans le chemin du ciel, affrontant courageusement toutes les difficultés. C'est cette récompense que le Sauveur nous propose dans l'évangile de ce jour, sous la figure d'un splendide festin auquel il nous convie, a Un homme, dit-il, fit un grand festin. » Le prophète Isaïe a tracé de ce festin une longue et magnifique description que je vais m'efforcer de vous expliquer, selon la faiblesse de mes moyens. Voici comment parle ce Prophète:. a Le Seigneur des armées préparera à tous les peuples sur cette montagne un festin de viandes délicieuses, un festin,^ de vins exquis, de viandes succulentes et pleines de moelle, de vin tout pur, sans aucune lie. Il brisera sur cette montagne cette chaîne qui liait tous les peuples; il rompra cette toile que l'ennemi a^^ait ourdie, et qui enveloppait toutes les nations. 11 précipitera la mort pour jamais; et le Seigneur notre Dieu séchei'a les larmes de tous les yeux, et il effacera de dessus la terre l'opprobre de son peuple, car c'est le Seigneur qui a parlé. Son pnuple dira alors : C'est là vraiment Celui qui est notre Dieu ; nous l'avons attendu, et il nous sauvera; c'est lui qui est le Seigneur; nous l'avons attendu longtemps, et désormais nous tressailUrons d'allégresse, nous serons ravis de joie dans le salut qu'il nous donne; car la main du Seigneur se reposera sur cette montagne. » Isa. xxv, G-10. Dans ce passage admirable, Isaïe nous décrit les joies du royaume céleste, à l'aide de comparaisons empruntées aux objets matériels. Comme la plupart des hommes ne comprennent et n'estiment que ce qui tombe sous les sens, le Propliète ne pouvait nous donner une idée plus saisissante des biens du ciel qu'en nous les représentant sous l'image des biens terrestres. 11 dit d'abord que le festin du

Seigneur est préparé pour tous les peuples, c'est-à-dire, nonseulement pour les Juifs, mais pour toutes les nations. Aussi saint Jean, dans l'Apocalypse, après avoir fait le dénombrement de la nmltitude immense, formée des tribus d'Israël, ajoute : «Je vis ensuite une grande foule que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et toute langue. Ils étaient debout devant le trône et devant l'agneau, vêtus de robes blanches, et ayant des palmes à la main. » Apoc. vn, 9. Les viandes délicates et le vin pur qui doivent être servis aux convives, marquent les délices exquises de ce festin. Là, en efTet, les bienheureux verront clairement la splendeur de la divinité et l'humanité sainte de Jésus-Christ, et cette connaissance sera pour eux un aliment d'une saveur ineffable. Ils entreront et ils sortiront, dit le Sauveur, et ils trouveront les pâturages les plus abondants. Joann. x, 9. Saint Grégoire explique ainsi ce passage : « Ils entreront dans la foi, et sortiront de la foi pour jouir de la claire vision ; ils trouveront des pâturages dans un éternel rassasiement de leurs désirs. Les brebis du divin Pasteur trouveront des pâturages, parce que quiconque le suit dans la simplicité du cœur, sera nourri d'un éternel aliment. Mais quels sont les pâturages de ces brebis, sinon les joies intérieures des célestes collines toujours verdoyantes? Les pâturages des élus sont la vue continuelle de Dieu, qui est pour l'âme un aliment de vie. Echappée enfin des pièges que lui tendaient les plaisirs passagers d'ici-bas, elle se réjouit dans la satiété des biens éternels. Là retentissent les cantiques des anges ; là se trouve réunie la société des saints ; là des fêtes pleines d'une douce joie accueillent les pèlerins qui ont achevé leur pénible voyage; là se trouvent les prophètes dont le regard perçait l'avenir ; les apôtres qui doivent juger le monde ; l'armée victorieuse et innombrable des martyrs, d'autant plus joyeux que leurs souffrances ont été plus cruelles; les confesseurs dont la constance est couronnée ; les chrétiens fidèles et inébranlables que la volupté du siècle n'a pu a-mollir ; les saintes femmes qui ont triomphé du monde et de la faiblesse de leur sexe ; les enfants chez lesquels les vertus ont dépassé le nombre des années; les vieillards que l'âge avait affaiblis sans

ralentir leur ardeur dans la carrière. Cherchons donc, mes frères, ces pâturages où nous devons partager la joie de tant de généreux disciples de Jésus-Christ. Que leur allégresse et leur félicité nous invitent à suivre leurs exemples. Ne nous laissons point séduu^e par les caresses de la prospérité mensongère du siècle. N'est-il pas un insensé le voyageur qui, s'arrêtant à considérer les riantes prairies qu'il rencontre sur sa route, oublie le terme auquel il devait tendre?»

11 résulte des paroles que vous venez d'entendre, que les mets servis au céleste banquet sont aussi variés et aussi nombreux qu'il y a de classes différentes de saints. La raison en est que, la pure charité régnant seule dans le ciel, chacun des élus se réjouit autant de la félicité des autres que de sa propre félicité. D'où il suit, ô prodige admirable! que la multitude des bienheureux étant innombrable, innombrables aussi sont' les joies que goûte chacun d'eux. Quel sera donc ce festin qui' nous est préparé! Combien somptueuse est cette table où une infinité de mets délicieux seront servis à chacun des convives !

Le Prophète ajoute : « Et le Seigneur brisera sur cette montagne cette chaîne qui liait tous les peuples ; il rompra cette toile que l'ennemi avait ourdie et qui enveloppait toutes les nations. » Cette chaîne qui enveloppait tous les peuples, c'est-à-dire le genre humain tout entier, contient tous les Hens dans lesquels le péché originel nous tenait misérablement captifs : lien de la mort éternelle; hen de la concupiscence, cette loi de péché qui est dans nos membres ; hen de la honteuse et tyrannique servitude du démon ; lien de toutes les passions qui, non-seulement souillent notre vie, mais la torturent et la déchirent. Tous ces liens seront brisés, ou, selon l'hébreu, seront anéantis sur cette sainte montagne, de telle sorte qu'il n'en restera aucune trace, et que les élus jouiront d'une paix et d'une liberté inaltérables. « Le Seigneur rompra aussi cette toile que l'ennemi avait omxlie et qui enveloppait toutes les nations. » Cette toile figui'e la malédiction portée contre nos premiers parents et contre nous, dans leur personne, malédiction qui nous a condailmés aux peines et aux misères innombrables de cette vie. Les fils dont cette toile

est tissue sont les douleurs qu'endurent les malheureux naortels et les larmes qu'ils répandent chaque jour. Toute cette trame sera brisée sur la céleste montagne. Le Prophète reprend ensuite chaque chose en particulier : « Le Seigneur, dit-il, précipitera la mort pour jamais. » L'empire de la mort sera détruit par les mérites de la mort de Jésus-Christ. « Et le Seigneur notre Dieu, ajoute-t-il, séchera les larmes de tous les yeux, et il effacera de dessus la terre l'opprobre de son peuple , » c'est-à-dire toute flétrissure, toute ignominie provenant des outrages et des injures, tout ce qui peut, en un mot, altérer la félicité des élus, de sorte que rien ne viendra troubler la joie et la douceur de ce festin, attrister les convives et faire couler leurs larmes.

Cette féhcité inspirera aux bienheureux d'éternels cantiques de louange et de reconnaissance. « Le peuple de Dieu dira alors: C'est là vraiment Celui qui est notre Dieu; nous l'avons attendu, et il nous sauvera; c'est lui qui est le Seignem^; nous l'avons attendu longtemps, et désormais nous serons pleins d'allégresse; nous serons ravis de joie dans le salut qu'il nous donne, car la main dii Seigneur se reposera sm' cette montagne. » Ce que saint Jérôme interprète ainsi : La mort ayant été vaincue pour toujours, le peuple de Dieu, délivré des mains de la mort, dira au Seigneur : Voici ce Jésus fils de Marie, que les incrédules prétendaient n'être qu'un homme; il est notre Dieu. Alors ses adorateurs fidèles connaîtront sa majesté et sa divinité; « ils contempleront à découvert ce qu'ils ne voyaient ici-bas que comme en un miroir et en . énigme. » I Cor. xiii, 12. Nous l'avons attendu pendant notre vie mortelle , diront-ils , nous avons cru à ses paroles et à ses promesses^ et; quoique l'accomplissement en ait été longtemps dilTéré, et que notre foi et nos espérances aient eu de nombreux assauts à soutenir, nous n'avons point perdu courage, et, loin de laisser s'affaiblir notre obéissance et notre foi, nous avons soutenu patiemment l'épreuve, et nous avons attendu l'effet de ses promesses. Nous tressaillerons d'allégresse et nous serons ravis de joie dans le salut éternel qu'il nous a procuré, et qui nous affranchit de tous les maux et nous assm^e une félicité sans bornes, « parce que la main du Seigneur reposera sur cette montagne, » c'est-à-dire,

f;2 sermons pour le propre du temps.

non-seulement parce que nous verrons à découvert, sur cette montagne sainte, ce que nous n'avons contemplé sur la terre que d'une manière obscure et confuse : les richesses infinies de la puissance, de la sagesse, de la gloire et de la bonté de Dieu; mais parce que nous ferons la plus hem-euse expérience de ces perfections divines.

Toutefois, comme dans celte variété de mets délicieux, le plus exquis et le plus savom'eux est la vue de la divine beauté, je croirais vous faire tort, mes frères, si je ne vous en disais quelque chose, malgré la sublimité d'une matière qui surpasse tout ce qu'en pourraient dire, non-seulement les hommes, mais les anges eux-mêmes.

Dans la profonde ignorance où nous sommes des choses célestes, commençons d'abord par considérer Ibs objets sensibles, et, à l'aide de ces objets, nous pourrons nous élever, comme par degrés, des créatures au Créateur, des effets à la première cause, del'œuvre à la connaissance de l'ouvrier.

Etablissons d'abord ce principe, que toutes les perfections des êtres créés, toutes celles du moins qui sont vraiment et à proprement parler dignes de ce nom, se trouvent d'une manière beaucoup plus parfaite dans le Créateur et le souverain auteur de toutes choses. Personne, en effet, ne peut donner ce qu'il n'a pas; par conséquent le Créateur ne peut pas ne pas avoir en lui ce 'qu'il a donné à ses créatures. De même que le soleil, qui donne leur éclat à toutes les planètes, est lui-même beaucoup plus brillant qu'elles toutes, ainsi le souverain artisan, qui a communiqué à ses créatures une beauté si variée, possède seul en lui-même et infiniment la beauté de chacune d'elles et de toutes ensemble. En lui donc est la beauté des fleurs, le brillant des pierres précieuses, l'éclat de l'or et de l'argent, la limpidité des fleuves et des fontaines, le chant harmonieux des oiseaux, la lumière du soleil, de la lune et des astres, le charme des campagnes et des forêts, ainsi qu'il le dit lui-même : « La beauté des champs est avec moi. » Pulchritudo agrimecum est. Ps. xlix, 11.

Allons plus loin, et, nous élevant au-dessus de toutes les choses d'ici-bas, montons jusqu'au céleste séjour, et là contemplons cette multitude d'esprits bienheureux dont le nombre, selon saint Thomas , surpasse celui de tous les autres êtres créés, comme le ciel surpasse en grandeur tous les corps. Le Créateur, dont la sagesse égale la puissance, a multiplié les êtres en raison de l'excellence et de la perfection de leur nature. Aussi Daniel, parlant des anges qu'il vit auprès du trône du Seigneur, dit qu'un million de ces esprits célestes le servaient, et que mille millions assistaient devant lui. Nous lisons dans le livre de Job : « Peut-on compter le nombre de ses soldats? » Joh. xxv, 3; ce qui veut dire que la multitude des anges est innombrable.

Etablissons encore ce point, que tous les anges, comme le dit saint Thomas, diffèrent en beauté. On peut le conclure de ce que dit Aristote, que la beauté des êtres suit la raison des nombres, de sorte que, comme le nombre supérieur contient le nombre inférieur auquel il ajoute quelque chose de ce qu'il a lui-même, ainsi la beauté supérieure contient et les perfections de la beauté inférieure et sa perfection propre et spéciale. Commençons donc par le dernier des anges, et disons qu'il surpasse de bien loin en perfection et en beauté tous les êtres corporels. Nous en avons une preuve dans l'apparition de cet ange dont la beauté avait tant d'éclat et de splendeur, que, à sa vue Daniel tomba le visage contre terre, et, pour ainsi dire, privé de vie. Aristote, éclairé de je ne sais quelle lumière, semble avoir compris l'excellence et la beauté de la nature angélique. Voici ce qu'il dit dans son livre Du ciel : « Au-delà du ciel, il n'y a point et il ne peut y avoir de corps. Il est donc clair qu'au-delà il n'y a ni lieu, ni espace , ni temps. Par conséquent les êtres qui sont là, ne vivent pas circonscrits dans un lieu, et le temps ne peut les vieilhr. Pour eux point de changement ; mais immuables et impassibles, ils mènent éternellement la vie la plus heureuse. » Ces paroles du philosophe disent clairement que les substances séparées de tout élément corporel ont une existence heureuse, exempte de douleur, et qui ne doit 'jamais finir : ce qui convient parfaitement aux esprits bienheureux que la religion appelle Anges. Quoi de plus admi-

rable que le langage de ce philosophe, et comment un païen a-t-il pu s'élever à d'aussi merveilleuses conceptions? Mais allons plus avant. Le second ange a en lui la beauté de l'ange qui est au-dessous de lui, et en même temps la sienne propre. Le trcisième ange, en qui resplendit la beauté des deux précédents, y ajoute sa propre perfection. Le quatrième possède les per^'ections des trois autres, qu'il rehausse de l'éclat particuher à son rang. Continuons de nous élever ainsi successivement par tous les degrés de la hiérarchie angélique, et venons au chœur des séraphins, qui est le plus rapproché de Dieu. Comme il réunit toutes les perfections des ordres inférieurs, et en outre celles qui le distinguent spécialement, et que d'ailleurs la multitude des anges est innombrable , qui pourra dire la beauté des séraphins en qui brillent et se résument toutes les perfections, toutes les vertus et toutes les beautés des esprits célestes ?

Mais faisons encore un pas, et montons jusqu'au souverain JWaitre des anges et de toutes choses, jusqu'à Celui qui, renfermant en lui seul, avec toutes les perfections des êtres créés, les attributs propres à la divinité , l'emporte par sa beauté sur toutes les créatures mille fois plus que le soleil, par son éclat, ne l'emporta sur les autres astres, car, après tout, comparer les astres au soleil, c'est comparer une créature à une autre, tandis que comparer le soleil à Dieu, c'est comparer une créature au Créateur. Si cependant, devant les splendeurs du soleil, les astres palissent et sont comme n'étant pas, il s'ensuit que toutes les perfections des anges, toutes les beautés créées ne sont pour ainsi dire qu'un pur néant en présence de l'infinie beauté de Dieu.

C'est ainsi que l'homme pieux s'élève de la considération de la beauté des anges à la contemplation de l'infinie beauté de la Majesté di\ine. Telle est la signification de ces paroles que nous lisons au Uvre de Job : « L'aigle, à votre commandement, s'élèvera-t-il en haut et fera-t-il son nid dans les lieux les plus élevés? Il demeure dans des pierres , dans des montagnes escarpées et dans des rochers inaccessibles, d'où il contemple sa proie. » Job. xxxix, 27-29. Saint Grégoire explique ainsi ce passage : « L'homme saint, en méprisant les choses terrestres, s'élance comme l'aigle ,

DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMON 1. 55 et, porté sur les ailes de la contemplation, il attend la gloire des anges. Etranger à ce monde, il se fixe par la pensée dans les hauteurs les plus sublimes, aspirant à posséder ce qu'il contemple. Mais il ne suffit pas à celui que la grâce divine élève à ces hauteurs et qu'elle introduit jusque parmi les chœurs célestes, de considérer la gloire des anges, il veut voir Celui qui est audessus des anges. Celui dont la contemplation seule peut véritablement rassassier notre cœur. C'est pour cela que Job, après avoir dit que l'aigle demeure parmi les pierres , dans des montagnes escarpées et dans des rochers inaccessibles, ajoute aussitôt : a II contemple de là sa proie, » c'est-à-dire que l'àme fidèle, du sein des chœurs angéhques , s'efi'orce d'arriver jusqu'à la contemplation de la gloire divine : elle se consume dans ses désirs, tant qu'elle ne considère point cet objet dont la vue la rassasie enfin. »

Puis donc que, dans l'éternelle patrie, les bienheureux contemplent, non plus comme dans un miroir et en énigme, mais à découvert, le Créatem' lui-même, Celui qui, pour parler le langage des théologiens, est la béatitude objective de l'homme, quelles ne seront pas un jour et la joie et la félicité qui nous attendent? Les hommes, les anges eux-mêmes pourraient-ils l'exprimer? Le Roi-Prophète en a dit quelque chose, lorsque, s'entretenant de la félicité des bienheureux avec l'auteur même de cette félicité, il s'écrie : « Ils seront enivrés de l'abondance de votre maison , et vous les abreuverez du torrent de vos délices, parce que la som'ce de vie est en vous, et nous verrons la lumière dans votre lumière même. » Jnebr.iabuntur ab ubertate domus tuœ, et torrente voluptatis tux potabis eos, quoniam apud te est fons vitas, et in îumine tuo videbimus lumen. Ps. xxxv, 9-10. On ne peut décrire en moins de paroles la béatitude des élus. Ces mots, « ils seront enivrés, » désigne la prodigieuse surabondance des joies célestes. Elles sont comparées à un « torrent » au cours impétueux et rapide, pour marquer avec quelle force elles pénétreront dans les cœurs. Le Psalmiste ajoute : « Parce que la source de vie est en vous. » Les élus puisent à cette source la vie éternelle et bienheureuse qui consiste dans la vue du souverain roi.

Comme ils le contemplent sans cesse, sans cesse ils s'abreuvent à cette fontaine de délices. Ils voient Dieu, éclairés de la lumière de la gloire, comme disent les théologiens, lumière qui donne aux intelligences créées une vertu si grande , qu'elles peuvent contempler d'un regard fixe le soleil de justice et cette lumière éternelle, infinie. Quelle félicité 1 L'intelligence de l'homme et de l'ange lui-même peut-elle aller au-delà? Etre élevé à cette contemplation sublime, n'est-ce pas entrer en participation de la félicité et de la gloire divine? Quelle est, en effet, la gloire du Dieu souverain et tout-puissant, sinon de se contempler, de s'aimer et de jouir de sa beauté infinie? Voilà ce que disent non-seulement les saintes Ecritures, mais la philosophie elle-même, dans la personne d'Aristote, qui, par la seule pénétration de son esprit et sans le secours de la foi, a compris cette vérité. Voici ce qu'il dit au livre XII de sa Métaphysique, dans lequel il traite de la béatitude et de la félicité de la première cause : « Dieu se contemple lui-même, et en se contemplant il est bienheureux. Son unique béatitude est de jouir de lui-même , d'être, à lui-même la source de son bonheur, et de goûter éternellement dans la vue de sa beauté une joie inénarrable et éternelle. » Qui n'admirerait ici le langage de ce philosophe païen exprimant des idées qui sont en harmonie si parfaite avec les divins oracles des saints Livres? Les bienheureux donc voyant Dieu face à face et puisant à la même source que lui-même leur félicité, ne s'ensuit-il pas que tous, comme des enfants de Dieu, jouissent du bonheur de leur Père, et que, sous ce point de vue d'une commune et même félicité, ils sont en quelque sorte des dieux. J'ai pour garant de ce que j'affirme un témoin irrécusable dans l'apôtre saint Jean : « Mes bienaimés, dit-il dans son Epître, nous sommes déjà enfants de Dieu, mais ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que lorsque Jésus-Christ se montrera dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est. » Charissimi, mmc filii Dei simus : et nondum appariât quid erimus. Scimus quoniam cum apparuerit, similes ei erimus, qiconiam videbimus eum sicuti est. I Joann. m, 2. Si, en effet, la gloire de Dieu consiste, comme nous le disions tout à l'heure, dans la vue et la

DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMOiN I. F>7

contemplation de son être divin, et si, nous aussi, nous le voyons à découvert, n'en faut-il pas conclure que nous lui sommes semblables dans la gloire de la félicité? Que peux-tu donc, ô cœur humain, désirer davantage? Où vas-tu? Que cherches-tu? Que souhaites-tu? A quelle autre félicité cours-tu avec tant d'empressement, ô homme qui as été non-seulement créé, mais racheté pour des destinées si sublimes?

Mais il est temps, mes frères, de tirer de ces vérités quelques réflexions pratiques. Si la beauté d'une créature a tant de puissance pour ravir les cœurs qu'elle occasionne parfois la folie , la langueur et la maladie (témoin la passion que la beauté de Thamar inspira à son frère Amnon, fils de David), que ne devonsnous pas faire pour jouir éternellement de la vue de la divine beauté? Mais cet exemple est tiré des Livres saints. J'en peux citer un autre emprunté aux auteurs profanes. Voici ce qu'on lit dans Quintihen : « Les chefs des Troyens ne considèrent pas qu'il soit indigne des Troyens ni des Grecs de souffrir tant de maux, et pendant si longtemps, pour la beauté d'Hélène. Quelle idée doiton se faire de cette beauté? Car ce n'est point Paris, son ravit", seur, qui dit cela, ni quelque jeune insensé, ni quelqu'un du peuple : ce sont des vieillards, des hommes recommandables par leiu* sagesse, et qui composent le conseil de Priam. Que dis-je? Le roi lui-même, épuisé par une guerre de dix années, déjà privé de tant de fils, à la veille de la catastrophe qui doit mettre le comble à sa douleur, lui qui ne devrait avoir que de la haine , que de l'horreur pour cette beauté fatale, source de tant de larmes; le roi lyi-même entend ces paroles, et, appelant Hélène du nom de fille, la fait asseoir auprès de lui, la justifie, et ne veut pas voir en elle la cause de ses malheurs. » Et maintenant, mes frères, j'invoque la bonne foi de Dieu et des hommes, et je dis : s'il a suffi d'un faible rayon de beauté, et pour ainsi parler, d'ime petite goutte tombant dans le cœur des hommes, pour les déterminer à braver pendant dix années tant de pénibles travaux, tant de morts, tant de dangers et d'infortunes, que ne devonsnous pas faire pour la beauté infinie de Dieu, cet abîme sans fond et sans rivages de toutes lés grâces et de tous les biens , cet

océan inépuisable des perfections divines, que nous devons contempler et dont nous devons jouir, non pondant une heure , un jour, une année, mille ans, mille siècles, mais pendant toute la durée de l'éternité? Quand bien même il nous faudrait chaque jour affronter mille morts, endurer tous les supplices des martyrs, toutes les tortures infligées aux plus grands coupables, qu'est-ce que cela en comparaison de cette félicité, de cet héritage du ciel, de ces immenses richesses, de cette gloire, de cette joie, de ces délices inénarrables? Qu'est-ce que cela enfin auprès de la jouissance éternelle de l'éternelle félicité? 0 avarice insensée des mortels ! 0 déplorable aveuglement ! 0 détestable folie des hommes, qui, peu soucieux de ces richesses infinies, soupirent avec tant d'ardeur après des biens passagers et méprisables !

Qu'avons-nous donc à faire, me direz-vous, pour ne pas être privés d'une gloire si grande? Ecoutez, mes frères, le prophète Isaïe ; il va vous l'expliquer en peu de mots : a Celui qui marche dans la justice, et qui parle dans la vérité, qui a horreur du bien acquis par extorsion, qui garde ses mains pures et rejette tous les présents, qui bouche ses oreilles pour ne pas entendre de paroles de sang, et qui ferme ses yeux pour ne point voir de mal, celui-là demeurera dans des heux élevés ; il se retirera dans de hautes roches fortifiées de toutes parts ; il ne manquera point de pain, et ses eaux ne seront jamais taries. Ses yeux contempleront le Roi dans l'éclat de sa beauté et verront la terre de loin. » Qui ambulat injustitiis, et loquitur verilatem, qui projicit avaritiam ex calumnia, et excutit manus suas ab omni munere, qui obturât aures suas ne audiat sanguinem et claudit oculos suos ne videant malum, iste in excelsis habitabit, munimenta saxorum sublimitas ejus : panis ei datus est, aqux ejus fidèles simt. Regem in décore sua videbunt oculi ejus, cernent terram de longe. Isa. xxxni, 15-17. Dans ces paroles, le Prophète nous a marqué brièvement le chemin qui conduit à la vraie félicité et la nature de cette félicité. Le chemin, c'est de pratiquer la justice , de parler dans la vérité, de haïr l'avarice, de fermer l'oreille aux médisances, de réprimer la Ucence du cœur et des yeux , et enfin d'obéir aux commandements de Dieu, que ce mot justice ren-

ferme. Voilà la voie qui conduit à la félicité, comme notre Seigneur le déclare dans son Evangile : o Si vous voulez entrer dans la vie, dit-il, gardez les commandements. » Si vis ad vitam ingredi, serva mandata. Matth. xix, 47. Quant à la récompense de cette fidélité, le Prophète nous la fait connaître, en ajoutant : « Il ne manquera point de pain. » Il entend par là cet aliment invisible que l'ange Raphaël disait être sa nourriture. Toh. xn, 19. « Les eaux qui ne tariront point » désignent la félicité qui a sa source dans la contemplation du souverain bien. Les eaux de la vie présente sont trompeuses, tandis que celles-là ne trompent point, selon cette parole que notre Seigneur adressait à la Samaritaine : « Quiconque boit de cette eau, aura encore soif; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif. » Omnis qui hiheritex aqua hac, sitiet iterum; qui autem biberit ex aqiia quam ego dabo ei, non sitiet in xternnm. Joan. iv, 13. Cette eau des joies célestes est fidèle, aguœ ejus fidèles sunt : elle apaise la soif de nos désirs, mais les eaux du monde sont infidèles, ne donnant jamais la paix et la félicité qu'elles promettent. Ces mots : « Il verra le Roi dans l'éclat de sa beauté » expriment clairement la gloire essentielle des bienheureux, laquelle, comme nous l'avons dit, consiste dans la vue de l'infinie beauté. Alors « ils verront la terre de loin. » Mais aperçue à cette distance, combien elle leur semblera peu de chose , quand les étoiles du ciel, qui sont cependant plus grandes que le globe terrestre, nous paraissent à nous si petites? Quelle n'est donc pas la folie de ceux qui, pour cette chétive hôtellerie de la terre, perdent les magnifiques palais du ciel, qui doivent durer éternellement? Le Prophète nous figure l'éternité et la sécurité de ces demeures célestes, en ajoutant : « Le juste demeurera dans des lieux élevés; il se retirera dans de hautes roches fortifiées de toutes parts. » Ces paroles nous font entendre que, dans le ciel, règne une sécurité profonde, exempte de toute crainte; car les forteresses bâties sur la cime des rochers défient les attaques de l'ennemi.

Vous savez maintenant, mes frères, et ce que vous avez à faire, et ce que vous avez à espérer. La vie est courte, le travail iéger; la récompense est magnifique, éternelle. Efforçons-nous

donc, chrétiens, d'arriver par un peu de peine à un éternel repos, par la croix au céleste royaume, par l'abnégation de nousmêmes à la parfaite liberté, et enfin par la justice et la piété à la gloire éternelle. Ainsi soît-il.

DEUXIEME SERMON

d" EXPLICATION DE l'éVANGILE. — 2" FESTIN SPIRITUEL DES SERVITEURS DE DIEU EN CETTE VIE.

Homo quidam fccit cœnam magnam.

Un homme fit un grand festin. Luc. xiv, 16.

On demandait un jour à, un célèbre philosophe quelle était, parmi les choses humaines, celle qui lui paraissait la plus douce : Acquérir, répondit-il. Ce philosophe n'ignorait pas la distinction établie entre l'agréable et l'utile, mais il comprenait que l'utilité a une si grande puissance, qu'elle est le mobile qui soutient le monde entier et la société des hommes. Tous, en effet, à quelque classe qu'ils appartiennent, ceux qui gouvernent, comme ceux qui sont gouvernés, magistrats, artisans, ouvriers, agissent en vue de quelque intérêt. Sans cette espérance, les hommes vi- ■\Taient dans la paresse et l'inaction; les arts seraient délaissés, les emplois vaqueraient, tout travail et toute industrie seraieut abandonnés-. Aussi le sage appréciateur de toutes choses, le Dieu jaloux du salut des hommes, voulant les exciter à pratiquer la justice et la piété, lem- a-t-il proposé les plus grands avantages et les plus magnifiques récompenses. Il savait que l'espérance ( comme nous l'avons dit ) fait oublier aux hommes les plus grandes fatigues, et les empêche de penser à la peine qu'ils endurent. L'homme des champs supporte aisément les travaux les plus pénibles, dans l'espoir d'une abondante récolte; le soldat

DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMON II. Gl

qu'enflamme l'espérance de la victoire , ne sent point ses blessm-es, et le chassem' affronte sans se plaindre le froid et la pluie; il n'est personne enfm que l'espérance n'encourage à endurer toutes sortes de peines et de travaux. Que si l'espérance incertaine de quelques biens périssables a la puissance d'alléger et de rendre tolérable toute espèce de difficultés, de quoi ne sera point capable l'homme qui croit, d'une foi ferme, que des biens solides, des biens spirituels et divins sont promis aux justes, et dans la vie future, et dans la vie présente ? Ces biens, notre Seigneur nous les propose dans l'évangile de ce jour, sous la figm'e d'un festin magnifique, afin de redoubler notre ardeur et notre empressement à les mériter. Mais pour traiter pieusement et religieusement ce sujet, nous avons besoin de l'assistance du ciel; implorons la humblement par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave, Maria.

Ce n'est point à la multitude, comme en d'autres occasions, mais aux Pharisiens, chez l'un desquels il était entré pour prendre un repas, que notre Seigneur adressa la parabole que nous lisons aujourd'hui. Voici dans quelles circonstances. Un des convives ayant dit : Heureux celui qui mangera le pain du loyaume de Dieu, le Sauveur en prit occasion de proposer à tous ceux qui étaient auprès de lui la parabole suivante : « Un liomme fit im grand festin, et convia beaucoup de gens. A l'heure du souper, il envoya son serviteur dire aux conviés de venir, parce que tout était prêt. » L'heure du festin a commencé après la mort de Jésus-Christ, puisque c'est par les mérites de cette mort que le ciel a été ouvert, et que tous les mystères de notre rédemption ont été publiés. Désormais le ser\"iteur peut dire : « Venez, parce que tout est prêt, » tout ce qui est nécessaire pour notre rédemption et notre salut. Le Seigneur envoie donc son serviteur pour appeler à son festin ceux qu'il a conviés. Vous savez que ce serviteur figure les prédicateurs évangéliques. Mais sont-ils les seuls à nous appeler? Ne sont-ce pas autant de A oix qui nous appellent, ces maux que la divine Providence nous envoie, les afflictions qui nous détournent de l'amour du monde

et nous pressent d'aller à Dieu ? Ne sont-ce pas autant de voix, ces guerres, ces pestes, ces famines; autant de voix, ces hérésies presque innombrables qui se sont répandues dans notre malheureux siècle, signes, hélas! trop manifestes de la colère divine qui donne tant de pouvoir à notre commun ennemi? Ils nous appellent aussi d'une autre manière, les dons et les bienfaits de Dieu, ces doux attraits qui nous engagent à l'aimer, et qui doivent nous faire comprendre que, puisque les calamités qui désolent le monde, nous repoussent de son sein, il faut le quitter et recourir au Dieu qui nous invite par des paroles si tendres et si caressantes. Tels sont les moyens, sans parler de beaucoup d'autres, par lesquels Dieu ne cesse, pendant toute notre vie, de nous appeler à son festin.

Mais que firent les invités? « Tous, comme de concert, dit l'Evangéliste, commencèrent à s'excuser. » Chose étonnante! dit saint Grégoire, Dieu offre ce qu'on aurait dtî lui demander; il veut donner sans qu'on l'en prie ce qu'à peine on eût pu espérer ; il annonce que les mets délicieux du banquet éternel sont préparés, et les conviés, dédaignant l'invitation qui leur est faite, s'excusent tous, comme d'un commun accord. Si un homme puissant envoyait ime invitation à un pauvre, quelle ne serait pas la joie de celui-ci? Il ferait à l'employé une humble réponse, cliangerait de vêtement et se hâterait de se rendre chez celui qui l'aurait invité, pour ne pomt se laisser prévenir par un autre. Un homme riche invite un pauvre , et le pauvre s'empresse de venir ; Dieu nous invite à son festin, et nous nous excusons !

Voyons les excuses des invités, « Le premier dit : J'ai acheté une terre, et il faut que j'aille la voir; je vous prie de m'excuser. Le second dit : J'ai aciieté cinq paires de bœufs, et je vais les essayer ; je vous prie de m'excuser. Et un autre dit : J'ai pris une femme, et c'est pourquoi je ne puis venir. » Toutes ces excuses résument les divers obstacles et les différentes passions qui asservissent les honnnes et leur font négliger les promesses divines. Dans celui qui achète une terre, nous voyons l'amour de l'argent, l'avarice, qui est un si grand obstacle au salut. « Il n'y arien de plus injuste, dit le Sage, que celui qui aime l'ai'gent,

DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERMOiN II. 63

car un tel homme vendrait son âme. » Nihil est iniqiiius quam amare pecuniam; hic enim et miimam suam venalem habet. Eccli. X, 10. Pour un modique profit, en effet, il néglige le salut de cette âme et la dévoue aux supplices éternels. Se peut-il rien de plus indigne? Voulez-vous connaître les maux qui résultent de ce vice et ferment à l'homme l'entrée du royaume céleste, écoutez l'Apôh'e : « Ceux qui veulent devenir riches, dit-il, tombent dans la tentation et dans le piège du démon, et en divers désirs inutiles et pernicieux, qui précipitent les hommes dans l'abime de la damnation et de la perdition; car la passion des biens de ce monde est la racine de tous les maux; et quelques-uns en étant possédés, se sont égarés hors de la foi, et se sont embarrassés dans une infinité d'afflictions et de peines, » Qui vohint divites fieri, incidunt in tentationein et in laqueum diaboli, et desideria multa et 7iociva, quse mergunt homines in inîeritum et perditionem. Radix enim omnium malornm est cupiditas : quidam appetentes, erraverirnt a fide, et inseruerunt se dolovibvs 7nultis. 1 Tim. vi, 9, 10. Quel si grand amour, quelle soif si ardente de l'argent ne devraient pas éteindre ces paroles de l'Apôtre? Celte passion de l'avarice éloigne donc les hommes du banquet céleste, en leur suscitant autant d'obstacles qu'elle leur inspire de crimes.

Un autre d'entre les invités dit qu'il a fait l'acquisition de cinq paires de bœufs, et prie pour cette raison qu'on l'excuse. Par ces cinq paires de bœufs, saint Grégoire en'.end les cinq sens. Comme les sens, incapables de saisir les choses intérieures, s'exercent exclusivement sur ce qui est extérieur à l'homme, ils nous figurent merveilleusement la curiosité, toujours occupée de la conduite d'autrui. Or, c'est un grave défaut que cette curiosité qui portant l'homme à rechercher sans cesse quelle est la conduite des autres, lui cache à lui-même ce qu'il est intériem'ement, et fait qu'il s'ignore d'autant plus qu'il a sur le compte du prochain des connaissances plus approfondies. Ce défaut était si odieux aux païens eux-mêmes, que Plutarque a écrit sur ce sujet im traité dont je veux vous citer quelques passages, qui, je l'espère, ne vous déplau'ont pas. « Pourquoi, homme trop envieux, dit-il, vois-tu si clair dans les défauts d'autrui et si peu dans les tiens?

Détourne un peu du dehors, et retourne au dedans de toi-même ta curiosité. Si tu as le désir de connaître des maux, tu trouveras bien en toi de quoi t'occuper. Autant il y a de feuilles dans les bois, autant trouveras-tu de fautes en ta vie, de passions en ton âme, et d'omissions à l'égard de tes devoirs. Passe-les en revue, considère-les , ferme les portes et les fenêtres qui regardent chez tes voisins; ouvres-en d'autres qui conduisent à ta chambre et dans les lieux qu'habitent tes serviteurs. Là tu trouveras des occupations profitables et salutah'es; mais il en est de nous comme de la Lamie dont parle la fable. Elle est aveugle dans sa maison, ayant mis ses yeux dans un vase à part, mais quand elle sort, elle les reprend et voit; ainsi chacun de nous au dehors, et pour considérer les autres^, ajoute à la mauvaise intention la curiosité, comme un œil pénétrant, tandis que l'ignorance nous aveugle sur nos défauts et nous fait tomber à tout instant. Voilà pourquoi le curieux ne voit pas ce qui se passe chez lui, tant il est ébloui à regarder ce qui est au dehors. Nous ne nous soucions point de connaître ce qui nous touche^ et nous recherchons curieusement la généalogie des autres, heureux de découvrir que le grandpère de notre voisin était venu de la Syrie, que sa nourrice était de Thrace, qu'un tel doit trois talents, et n'en a point encore payé les arrérages. Nous nous inquiétons de savoir d'où revenait la femme d'un tel, et ce que celui-ci et celui-là pouvaient dire seul à seul dans un coin? Il en est qui, pour rien au monde, ne voudraient voir leur vie , tant elle leur offre un spectacle peu agréable, ni replier et retourner leur raison comme une lumière sur eux-mêmes; mais leur âme, remplie de toute espèce de maux, redoutant et craignant ce qu'elle sent au dedans d'elle-même, s'élance au dehors, et va errant çà et là, tout occupée de la conduite d'autrui, nourrissant et engraissant ainsi sa malignité. Personne ne s'avise d'entrer dans la maison d'autrui, sans avoir heurté à la porte; le curieux, lui, aime à y pénétrer à la dérobée, et il ne verrait pas volontiers, quand même on l'en prierait, une maison honnête et bien composée ; il faut qu'il sache pourquoi on use de clef, de porte et de verroux, et qu'il puisse le dire à tout le monde. Les vents qui nous sont le plus insupportables

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sont ceux qui relèvent nos vêtements, mais le curieux ne relève pas seulement la robe et la tunique de ses voisins, il pénètre à travers les murs eux-mêmes. Il est tout à la fois dans le palais des riches, dans la cabane des pauvres, à la cour des rois, dans la chambre des nouveaux mariés, furetant de tous côtés, voulant connaître les affaires de tout le monde. Voilà pourquoi j'estime fort la loi en usage chez les habitants de Locres, qui condamnait ù l'amende tout individu qui, en revenant des champs dans la ville, demandait : Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau? De même que les cuisiniers souhaitent abondance de gibier pour la table, et les pêcheurs force poisson, ainsi les curieux désirent qu'il y ait abondance de maux et grand nombre d'affaires, grandes nouveautés, grands changements, afin d'avoir toujom's quelque gibier à chasser et quelque chose à tuer. Mais il est nécessaire que la médisance se joigne à la curiosité; car ce qu'ils entendent volontiers, les curieux le répètent aussi volontiers, et ce qu'ils recueillent soigneusement des autres, ils le redisent à d'antres encore plus volontiers. » Le même philosophe donne ensuite les remèdes à cette maladie. « Le premier, dit-il, est de nous accoutumer à réprimer la curiosité. Car, de même que les chasseurs ne laissent pas leurs chiens se dévoyer et suivre toutes sortes d'odeurs, mais les tiennent en laisse et les tirent en arrière pour que, conservant toute la finesse de leur odorat, ils soient plus ardents à suivre la piste, ainsi faut-il ôter à la curiosité ses saillies et son empressement à vouloir tout écouter et tout regarder, et, en la tenant de court, la détourner à voir et entendre seulement ce qui est utile. Comme les aigles et les lions, en marchant, replient leurs ongles, pour ne pas en user et émousser la pointe, ainsi, estimant que la curiosité est un instrument utile pour apprendre et savoir beaucoup de choses, gardons-nous de l'employer et émousser aux choses mauvaises et viles. Secondement, accoutumons-nous, lorsque nous passons devant la maison d'autrui, à ne point regarder dedans et à ne point loucher quoique -ce soit de l'œil, qui est comme la main de la curiosité, mais ayons toujours présente cette parole de Xénocrate, qui disait que : « 11 n'y a point de différence entre porter les yeux ou les pieds dans

la maison d'autrui. » Gardons-nous encore, lorsqu'on nous apporte quelque missive, de l'ouvrir en toute hâte comme font la plupart, qui, si leurs mains ne vont pas assez vite pour rompre l'enveloppe, la déchirent à belles dents. Un jour que je déclamais à Rome , Rusticus (celui que Domitien, jaloux de sa gloire, fit mourir depuis), m'écoutait. Au milieu de la leçon, un garde de l'empereur entra qui remit à Rusticus une lettre du prince. Il se fit alors un moment de silence, et moi-même j'interrompis mon discours, jusqu'à ce que Rusticus eût pu prendre connaissance de la lettre qu'il avait reçue. Mais lui ne voulut point l'ouvrir avant que j'eusse achevé ma leçon et que l'assemblée se fût retirée. Tous ceux qui étaient présents furent émerveillés de la gravité de ce personnage. » Tout ce passage est tiré du traité de Plutarque qui a pour objet la curiosité. Ce défaut était alors trèsrépandu chez les Grecs et particulièrement chez les Athéniens. Saint Luc, dans les Actes des apôtres, dit, en effet, que « les Athéniens ne passaient leur temps qu'à entendre dire des nouvelles. » Act. xvn, 21. Comme nous ne sommes pas moins sujets qu'eux à ce défaut, tout ce qui vient d'être dit ne sera pas, je pense, sans quelque utilité pour nous. Il est toutefois un mot d'un saint personnage qui renferme tout cela. Ce mot est celui-ci : Pour vous regarder toujours vous-même, détournez les yeux de tous les autres.

Mais poursuivons notre dessein, et venons à l'homme qui allégua pour excuse qu'il s'était marié. Il faut remarquer ici que les autres avaient présenté leurs excuses sous forme de prière. « Je vous prie de m'excuser, » avaient-ils répondu au servitem*. En cela ils nous représentent la conduite d'un certain nombre de chrétiens, qui désirent participer au festin céleste, mais que l'amour des choses de la terre entraîne de tout son poids et attaclie aux objets les plus vils et les méprisables. Cet homme de la parabole, qui venait de prendre une épouse, désigne l'intempérance de ceux qui se livrent à tous les dérèglements de la chair. Dans les comparaisons, il n'est pas extraordinaire qu'une chose

légitime en indique une autre qui ne l'est pas, quand les raêmes actes sont communs à l'une à l'autre. Ces hommes que domine la luxure, sont liés par le démon avec de si fortes chaînes, que, sans un secours tout particulier de la grâce divine, ils ne sauraient s'en débarrasser. C'est ce qu'attestent ces paroles du prophète Osée : « La fornication, le vin et l'ivresse font perdre le sens. Fornicatio, et viniim, et ebrietas aiifenmt cor. Osée iv, 11. Le Prophète pouvait-il exprimer en moins de mots toute la violence de cette passion? De même, en effet, que l'ivi'esse bannit la raison, qui est l'apanage de l'homme, et le ravit tellement à luimême qu'elle en fait un furieux et un insensé, ainsi la luxure porte au jugement et à la liberté de l'homme de si funeste:atteintes, qu'à peine en reste-t-il en lui quelque ombre, et qu'elle le transforme en une brute. De là cette réflexion de saint Grégoire : Quand la luxure s'est une fois emparée du cœur de l'homme, elle ne lui permet plus, pour ainsi dire, d'avoir une bonne pensée. Les impudiques ont la volonté si dépravée, l'inclination au mal est chez eux si violente, qu'ils disent (ce qui n'est pas vrai pourtant) qu'ils se sentent, non pas attirés, mais excités, mais contraints à commettre le péché, et qu'ils ne sont plus maîtres d'eux-mêmes. Voilà pourquoi l'homme de la parabole, qui a pris une femme, ne prie point qu'on l'excuse : il déclare effrontément qu'il ne peut venir, parole qui nous montre toute la profondeui" de la blessure que le péché originel a faite à la nature humaine. Il n'est, en effet, aucune autre passion, disent les théologiens, où la concupiscence exerce davantage sa furem\ Aussi le prophète Osée nous dit-il que « tous les adultères sont semblables à mi four où l'on a mis le feu. » Omnes adultérantes, quasi clibanus succensus a coquente. Osée vu, -i. L'ardeur de la luxure, dit un Père, monte jusqu'au ciel, et son infection descend jusqu'aux enfers; triste vérité que les mœurs des hommes mettent, hélas! dans tout son jour. Car quel est celui qui se glorifiera, comme dit saint Jérôme, d'avoir un cœur chaste? Qui même se glorifiera d'avoir des yeux chastes, lorsque le saint homme Job avait à cet égard une vigilance si craintive qu'il disait : « J'ai fait un pacte avec mes yeux pour ne pas même penser à une vierge? » Il faut

que je vous le déclare aujourd'hui, mes frères, cette voie, qui conduit à la perdition, est très-large, et bien peu la quittent pour entrer dans le chemin de la chasteté. Ma persuasion est que la plus grande partie des hommes que dévoreront les flammes de l'enfer, y seront précipités pour s'être souillés de ce crime. Si donc vous voulez vous préserver de ce feu éternel, si vous voulez résister aux entraînements de la luxure, sachez que « ce genre de démons ne peut être chassé que par le jeûne et la prière. » Mat th. XVII, 20. Le jeune exténue le corps par l'abstinence et les privations, dans la crainte que l'excès de la nourriture n'excite les révoltes de la chair. La prière obtient de Dieu le don de continence, sans lequel, comme dit le Sage, personne ne peut garder cette vertu. Sap. viii, 21.

En entendant toutes les excuses de ceux qu'il avait conviés, a le père de famille irrité dit à son serviteur : Allez vite dans les places et les rues de la ville, et amenez ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. » Ces paroles renferment une sentence d'exclusion contre- les Juifs, qui avaient été invités les premiers, et désignent la vocation des Gentils, sujets ù toutes sortes de maladies spirituelles et entièrement dépourvus des biens de la grâce. Aussi le Prophète, en les engageant à se réjouir de leur vocation, les compare-t-il aux arbres des forêts, Ps. xcv, 12, parce que, comme ces arbres stériles sont destinés au feu, ainsi les Gentils étaient destinés aux flammes éternelles. « Le serviteur, de retour auprès de son maître, lui dit : Seigneur, il a été fait comme vous l'avez commandé, et il y a encore de la place. Le maître dit au serviteur : Allez dans les chemins et le long des haies et forcez les gens d'entrer, afni que ma maison soit remplie. »

Que veulent dire ces mots « forcez-les d'entrer? » La vertu est le chemin et la porte qui nous donnent accès dans la salle du festin céleste; mais là où il n'y a point de volonté, il ne peut }' avoir de vertu. Comment donc ces hommes sont-ils « forcés » de venir au banquet du Seigneur? Celte expression nous révèle l'infinie bonté de Dieu, son immense charité pour les honnnes, en même temps qu'elle doit offrir un grand sujet de consolation

à tous ceux (et le nombre en est grand) qui sont aux prises avec l'affliction. Aussi je veux entrer à cet égard dans quelques développements, pour vous montrer de quelle manière les hommes sont poussés dans la voie du ciel.

Il faut donc savoir^ selon la réflexion de saint Augustin, que Dieu (qui veut que tous soient sauvés et viennent à la connaissance de la vérité, I Ti7n. u, 4), emploie différents moyens pour attirer les hommes à lui. Il en est qu'il prévient, dans son immense et gratuite bonté, des bénédictions de sa douceur, Ps. XX, A ; et ceux-là, touchés de l'excellence et des attraits des choses célestes, méprisent pour elles tous les biens d'ici-bas. C'est ainsi que le marchand, dont parle l'Evangile, ayant trouvé une pierre précieuse, vendit tout ce qu'il avait, et l'acheta, Matth. xni, 46, sachant bien que l'avantage qu'il en retirerait, dans cette vie même, le rendrait plus heureux que s'il possédait toutes les richesses du monde.

Il en est que Dieu force de venir à lui, non en leur présentant la coupe des douceurs, mais le calice d'amertume, c'est-à-dire en permettant que la misère les accable, que les maladies les consument, que la perte de leurs parents, de leurs amis, les afflige, que le monde trompeur les abreuve de déceptions et de chagrins, et les repousse pour ainsi dire de son sein. Parmi ces hommes, cependant, quelques-uns ne sont ni assez bons pour accepter ces épreuves avec des sentiments de reconnaissance et de joie, ni assez mauvais pour se plaindre de Dieu et se révolter contre sa providence. Ils semblent faire le raisonnement que voici : Quand je lâcherai la bride à la colère et que je me laisserai ronger par le chagrin, quel avantage m'en reviendra-t-il? D'abord j'augmenterai ma peine par mon impatience elle-même, ensuite j'offenserai Dieu dont la Providence m'envoie ces maux; car, comme le dit avec vérité l'Ecclésiastique : « Les biens et les maux, la vie et la mort, la pauvreté et les richesses viennent de Dieu. » Eccli. xi, 14.. En troisième lieu, je perdrai le mérite de la patience, mérite qui est d'autant plus grand que l'épreuve est plus lourde. Or, plus abondant sera le mérite de ma résignation, plus abondants seront aussi les dons et les grâces que je recevrai. Ces dons

célestes ont une telle excellence que l'apôtre saint Jacques veut que nous fassions toute notre joie des tentations qui nous arrivent. Jac. i, 2. C'est ainsi qu'un homme prudent raisonne, quand il est soumis à quelque affliction. Cette affliction, il aurait bien voulu n'avoir pas à la supporter, mais enfin il en tire un . sujet de mérite et de vertu, en considérant, d'un côté, les avantages considérables qui découlent d'une humble et patienta soumission, et, de l'autre, les maux que l'impatience apporte avec elle. Le Seigneur atteste clairement ce que nous venons de dire, dans ce passage du prophète Osée : « Voici que je vais te fermer le chemin avec une haie d'épines; je le fermerai avec un monceau de pierres, et elle ne trouvera plus de sentier par où passer. Elle poursuivra ceux qu'elle aimait, et elle ne pourra les atteindre; elle les cherchera, et eUe ne les trouvera point, jusqu'à ce qu'elle soit réduite à dire : Il faut que j'aille retrouver mon premier époux, parce que j'étais alors plus heureuse que je ne le suis maintenant. » Ecce ego sepiam viam tuam spinis, et sepiam eam maceria), et semitas suas non inveniet. Et sequetur amatores suas, et non apprehendet eos; et quxret eos, et non inveniet, et dicet : Vadam, et revertar ad virum meum priorem, quia bene mihi erat tune magis quant nunc. Osée ii, 6-7. Saint Grégoire dit à ce sujet : « Lorsque l'âme adultère trouve son chemin fermé par une haie d'épines, lorsqu'elle ne peut plus rencontrer ceux qu'elle aimait, elle revient à l'amour de son premier époux, c'està-dire que d'ordinaire, quand nous ne pouvons obtenir dans ce monde ce que nous voulons, quand nous sommes lassés de l'impuissance de nos désirs terrestres, alors nous ramenons notre cœur vers Dieu; alors ce qui nous déplaisait commence à nous plaire; Celui dont les préceptes nous étaient amers s'offre avec douceur ànotre mémoire, et l'âme pécheresse, qui s'est efforcée de devenir adultère et n'a pu exécuter ses criminels desseins, se résout à être une fidèle épouse. Que dire donc de ceux que les coups de l'adversité ramènent à Dieu et dégoûtent des désirs du monde, sinon qu'ils sont forcés d'entrer? » A l'appui de ces réllcxions, saint Grégoire joint l'exemple de l'enfant prodigue, qui, après avoir quitté son père et dissipé dans de folles dépenses

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la part de son héritage, commença, lorsqu'il eut faim, à rentrer en lui-même, et dit : Combien de mercenaires ont du pain en abondance dans la maison de mon père, tandis que je meurs ici de faim I II s'en était allé bien loin de lui-même lorsqu'il péchait, et s'il n'eût pas éprouvé la faim, jamais il ne serait revenu à lui; mais lorsqu'il vint à manquer des biens matériels, il commença à penser aux biens spirituels qu'il avait perdus. Tels sont donc les hommes dont on peut dire qu'ils sont forcés d'entrer dans la salle du fe-stin ; ce n'est point, en effet, de leur plein gré, mais par une sorte de nécessité qu'ils entrent dans le chemin du ciel. Le Seigneur a une autre manière de contraindre les hommes, une manière admirable qui montre tout à la fois la faiblesse et la malice extrêmes du cœur humain, et l'infinie bonté de notre Dieu. Je vais vous la signaler, non par de longs discours, mais en vous rapportant un événement que je trouve dans l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe. Cet événement pourra vous fournir un sujet de réflexions aussi utiles qu'il est intéressant et merveilleux. Laissons parler l'historien : a Je veux raconter aux fidèles, pour leur instruction, dit-il, un fait qui s'est accompli parmi nous, et qui, s'il s'était passé à Sodome, aurait, je crois, déterminé les habitants de cette ville à effacer leurs crimes dans les larmes de la pénitence. Un certain Natalius, confesseur de la foi, qui a vécu pour ainsi dire de notre temps, se laissa corrompre par deux disciples du sectaire Théodote le Corroyeur. Ces deux hommes, dont l'un se nommait Asclepiadote , et l'autre, Théodote le Changeur, lui offrirent, s'il voulait consentir à être nommé évêque de la secte nouvelle, de lui payer, chaque mois, la somme de cent cinquante deniers. Natalius céda; mais lorsqu'il fut entré dans la société de ces hérétiques, il eut de fréquentes visions dans lesquelles notre Seigneur Jésus-Christ lui reprochait son 2rime. Ce divin Sauveur ne voulut point dans sa miséricorde 5u'un martyr, un témoin de ses souffrances, pérît malheureusement hors de son Eglise. Mais comme Natalius, séduit par l'attrait des honneurs et de l'ai^gent qui lui étaient promis, restait sourd aux avertissements de Dieu, il fut, pendant toute une nuit, si cruellement battu de verges par les anges, que le lendemain

matin il se revêtit d'un cilice et d'un sac et vint se jeter tout en larmes aux pieds du pape Zéphyrin; puis, se prosternant aux genoux des fidèles, il témoigna une douleur si profonde que tous ceux qui étaient présents, touchés de compassion, mêlaient leurs gémissements aux siens. Cependant, malgré ses prières, et quoiqu'il montrât les meurtrissures des coups qu'il avait reçus, ce ne fut qu'avec peine qu'il obtint d'être réintégré dans la communion de l'Eglise. »

Notre Seigneur termine sa parabole par une terrible sentence : « Je vous déclare, dit-il, qu'aucun de ces hommes qui étaient conviés ne goûtera de mon souper. » Quel coup de foudre ! Ces paroles du Sauveur désignent le supplice que les théologiens appellent la peine du dam, c'est-à-dire la privation du bonheur éternel et de la vue de Dieu, laquelle peine est plus cruelle pour les damnés que les ardeurs du feu qui dévore leur corps et leur âme. Or, la cause de cet affreux supplice est l'aveuglement et l'ingratitude des hommes, qui, lorsque Dieu les appelait de tant de manières à la table somptueuse de son festin (bonheur qu'ils auraient dû acheter au prix de mille morts), non-seulement ne se sont pas rendus à son invitation, mais l'ont refusée insolemment pour contenter leurs misérables passions. Plus la dignité de Celui qui les appelait est grande, plus la faveur qu'il leur offrait était magnifique, plus le festin était splendide, plus les excuses qu'ils ont alléguées étaient indignes, plus aussi leur crime est grand et mérite par conséquent un châtiment sévère. « J'ai appelé, dit le Seigneur par la bouche d'Isaïe, et vous n'avez point répondu; j'ai parlé, et vous n'avez point entendu; vous avez fait le mal devant mes yeux, et vous avez voulu tout ce que je ne voulais point. C'est pourquoi voici ce que dit le Seigneur Dieu : Mes serviteurs mangeront, et vous souffrirez la faim ; mes serviteurs boiront, et vous souffrirez la soif; mes serviteurs se réjouiront, et vous serez couverts de confusion; mes servitenrs éclateront par des cantiques de louanges dans le ravissement de leurs cœurs, et vous éclaterez par de grands cris dans l'amertume de votre cœur et en de tristes hurlements dans le déchii-ement de votre esprit. » Vocavi, et non respondistis; locutus sum, et non

midistis, et faciebatis malum in oculis mets, et quse nolui elegistis. Propter hoc, hxc dicit Dominus Deiis : Ecce servi mei comedent, et vos esiirietis; ecce servi mei bibent, et vos sitietis; ecce servi mei Ixtabuntiir, et vos confundemini ; ecce servi mei laudabunt pro exultatione cordis, et vos clamabitis prx dolore cordis, et prae contritione spiritus ululabitis. Is. lxv, 12-14. Voilà ce que je me proposais de vous dire sur l'évangile de ce jourj revenons-en maintenant à la cène du Seigneur.

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE

Nous avons dit au commencement, s'il vous en souvient, que rien n'est plus capable d'encourager les hommes à supporter les travaux les plus pénibles, que le profit qu'ils en espèrent. Leur ardeur est d'autant plus grande, que cet avantage se fait attendre moins longtemps. De là ce mot du poète comique : a Je n'achète pas cher une simple espérance. » Saint Ambroise présente cette maxime d'une manière plus claire : Il paraît difficile aux hommes d'acheter l'espérance au prix de beaucoup de dangers, et d'échanger les avantages présents contre les biens de la vie future. C'est pourquoi notre Seigneur, qui n'ignorait pas cette disposition du cœur humain, assure à la vertu non-seulement des biens dans l'avenir, mais des avantages dans le présent. Il promet à ceux qui auront tout quitté pour lui le centuple, c'est-à-dire les dons les plus magnifiques de sa grâce, dans ce monde, et la vie future, dans l'autre. Uatth. xix, 29. « La piété, dit l'Apôtre, est utile à tout; car elle a les promesses de la vie présente et de la vie future. » Pietas ad omnia utilis est : promissionem habens vitœ, qux mine est, et futurse. I Tim. iv, 8.

Or, parmi ces biens de la vie présente, il ne peut pas assigner la dernière place à la joie spirituelle, qui nourrit et soutient le juste ici-bas. C'est cette joie que notre Seigneur (selon la remarque de saint Grégoire), propose aux fidèles dans la parabole du festin; car ce mot de festin, d'après ce saint docteur, désigne le banquet des délices spirituelles. Quoique notre Seigneur en se servant de

cette expression ait eu principalement en vue le dernier festin, celui qui se fera dans la patrie, rien n'empêche cependant d'entendre aussi par là le festin des joies spirituelles dont l'Eglise militante se nourrit sur la terre. De même que l'Eglise militante ici-bas et l'Eglise triomphante dans le ciel ne sont qu'une seule Eglise, et que la vie éternelle, qui atteint sa perfection après cette vie, commence en celle-ci par la foi, ainsi le festin de l'Eglise mihtante et de l'Eglise triomphante est en quelque sorte un seul et même festin, parce que c'est le seul et même Dieu que nous connaissons sur la terre par la foi, et dont nous devons jouir plus tard par la claire vision; c'est le seul et même Jésus-Christ que nous recevons maintenant sous les voiles du sacrement et que nous contemplerons plus tard à découvert. Enfm, il y a un si grand rapport entre ces deux festins, que les théologiens appellent la gloire du ciel, la grâce consommée, et cette réfection spirituelle, la gloire commencée. Elle est comme une goutte, qui, tombant du banquet céleste dans l'âme des justes, la rassasie au point d'éteindre en elle tout désir et toute soif des choses terrestres, ce qui est le propre de la félicité dont jouissent les bienheureux. Le nom de festin est donné par notre Scignem^ lui-même à cette réfection spirituelle, lorsqu'il dit dans l'Apocalypse : « Me voici à la porte, et j'y frappe. Si quelqu'un entend ma voix et m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui et je souperai avec lui, et lui avec moi. » Ecce sto ad ostium et pidso : si quis alidierit vocem meam, et aperuerit mihi januam, intrabo ad illmn, et cœnabo cum Ulo, et ipse mecum. Apoc. m, 20.

Comme j'ai traité dans le sermon précédent du festin qui nous est préparé dans la vie future, parlons aujourd'hui du festin qui nous est offert dans la vie présente. Je n'ignore pas que ce sujet convient aux âmes pieuses plus particulièrement qu'aux hommes dont le coeur est attaché aux choses de la terre ; mais, comme l'Apôtre m'apprend que je suis redevable de mon ministère aux sages et aux insensés, Rom. i, 14, c'est aux premiers plus spécialement que je veux m'adresser aujourd'hui. Je m'efforcerai d'expliquer en peu de mots, avec la grâce de Dieu, la grande part de félicité qui leur est faite, même en ce lieu de pèlerinage.

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Quant aux autres, à ceux qui ne goûtent que les choses de la terre, il ne leur sera pas tout-à-fait inutile d'entendre ces réflexions, qui pourront leur faire comprendre de quelles délices et de quelle félicité ils se privent même en ce monde.

Voici les trois pensées que je vais traiter brièvement. Je montrerai premièrement quelle est l'excellence et la douceur des joies spirituelles; en second lieu, comment elles sont parfois retirées aux âmes fidèles par la main de la providence, et enfin, par quel moyen on peut les rappeler.

Et d'abord, vous savez, mes frères, que l'homme est composé de deux substances, dont l'une est corporelle et l'autre spirituelle. Chacime d'elles a besoin d'une alimentation qui soit en rapport avec sa nature. Ainsi le corps a besoin d'une nom'riture matérielle, et l'âme, d'une nourriture spirituelle. Dieu, dont la sagesse est infinie, a pourvu à toutes les choses nécessaires à la vie de ces deux substances ; et de même qu'il a créé différentes espèces d'aliments pour soutenir le corps, ainsi a-t-il destiné à l'âme des aliments qui doivent entretenir sa vie. Parmi ces aliments spirituels, il faut mettre au premier rang la sainte Eucharistie, dont notre Seigneur dit : « Ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage. » Joann. vi, 56. VoUà en effet la nourritm'e de l'âme par excellence, celle qui alimente la vie spirituelle , l'augmente , la fortifie, la conserve et la prolonge jusque dans la vie éternelle, ainsi que notre Seignem* le déclare : « Celui, dit-il, qui mange ce pain, vivra éternellement, nibid. ^9.

Puisqu'il en est ainsi, il n'est pas difficile de deviner pourquoi l'on voit dans le monde une si grande faiblesse , une telle langueur, tant de maladies spirituelles, tant de chutes et une si désolante indifférence pour la vraie piété. C'est que le monde n'a point recours à ce pain céleste qui fortifie le cœur de l'homme. Malheur, dit avec raison saint Bernard, malheur à ceux qui sont appelés aux œuvres des forts , et qui ne se nourrissent point de l'aliment des forts. Au reste, comme il n'est pas également facile à tous de se nourrir de ce pain reniph de suavité, le Seigneur a pourvu les âmes fidèles d'un autre aliment dont elles peuvent

user, pour ainsi dire, à chaque instant. Je veux parler de la joie intérieure, qui vient de la cliarité. Cette joie dit saint Augustin, est pour le cœur ce pain céleste et délicieux dont la manne du désert nous offre la figure. De même qu'autrefois le Seigneur fit tomber la manne du ciel pour nourrir les Israélites, pendant qu'ils se dirigeaient vers la terre promise, cette terre où coulait le lait et le miel et qui était l'image du somptueux banquet des âmes , ainsi tant que les saints accomplissent leur pèlerinage dans le triste désert de cette vie, s'acheminant vers la terre des vivants où ils jouiront du festin des délices éternelles et infinies, le Seigneur les soutient et les nourrit de la manne exquise des joies spirituelles, qui éteint dans leurs cœurs tout désir des biens terrestres.

L'Epouse des Cantiques goûtait cette félicité et s'enivrait de ces délices, lorsqu'elle disait à son divin Epoux : « Vos mamelles sont plus agréables que le vin; elles exhalent l'adeur des parfums les plus précieux. » Meliora sunt ubera tua vino, fragrantia unguentis optimis. Cant. i, 1-2. Les mamelles désignent ici le lait de la bonté divine, qui est non-seulement plus pur, mais plus doux que le vin , c'est-à-dire que tous les plaisirs du monde ; mais toute âme ne goûte pas ces suaves délices; celle-là seulement en jouit, qui mérite le nom d'épouse : Vous désirez savoir quelle est l'âme à qui convient ce nom? Ecoutez saint Bernard : Donnez-moi, dit-il, une âme que le céleste Epoux visite fréquemment, une âme à qui la familiarité ait donné la vue, à qui le goût ait donné la faim, à qui le mépris de toutes choses ait donné la paix, et je n'hésite pas à lui attribuer tout à la fois le nom et le langage de l'Epouse. Voilà l'âme que Jésus-Christ, le céleste Epoux, s'est uni par les liens de la plus étroite charité, et qu'il comble fréquemment de consolations et de joies, pour la rendre plus fervente dans l'amour, plus dihgente dans la pratique du bien et plus forte dans la résistance aux tentations. Le Psalmiste demandait cette joie au Seigneur, quand il disait : « Que mon cœur se réjouisse, afin qu'il craigne votre nom. » Lsetetiir cor iiteum ut timeat nomen tuum. Ps. lxxxv, H. Il savait que le cœur de l'homme comblé des joies spirituelles se poite

avec plus de zèle et de promptitude à l'accomplissement de tous les devoirs que la religion prescrit. Le même prophète exprime la grandeur de cette joie dans ce verset d'un autre Psaume : « Combien est grande , Seigneur, l'abondance de votre douceur ineffable, que vous avez cachée et réservée pour ceux qui vous craignent I » Quam magna multitudo dulcedinis tux , Domine, giiam abscondisti timeniibm te! Ps. xxx, 20. Nous trouvons quelque chose d'analogue dans ces paroles des Actes des apôtres : V L'Eglise s'établissait, marchant dans la crainte du Seigneur, et elle était remplie de la consolation du Saint-Esprit. » Act. IX , 31 . Par ces mots « elle était remplie, » saint Luc a voulu marquer l'abondance des consolations divines que goûtaient les fidèles. C'est aussi de ces délices spirituelles que veut parler l'Ecclésiastique, lorsque, après avoir énuméré la plupart des biens dont la Sagesse enrichit le juste, il ajoute : a Elle lui amassera un trésor de joie et d'allégresse. » Eccli. xv. G; expressions qui nous marquent la bonté toute paternelle de Dieu envers les justes, et nous le présentent comme un homme qui thésaurise, ne cessant point d'ajouter la joie ù la joie, les consolations aux consolations, l'allégresse à l'allégresse.

Telle est donc, mes frères, cette joie spirituelle à laquelle notre Seigneur, dans son Evangile, nous convie par les paroles les plus tendres : a Yenez à moi. dit-il, vous tous qui êtes fatigués et qui ployez sous le fardeau, et moi je vous reconforterai. Mai.lh. xi, 28. 0 douceur infinie de la bonté divine 1 0 paroles d'or qu'il faudrait graver dans le plus profond de nos cœurs! « Moi, dit-il, je vous reconforterai. » 11 me sem])le, mes frères, que ce pronom « moi » relève singulièrement le sens affirmatif des paroles du Sauveur; c'est ainsi que le Seigneiu: dit par la bouche du prophète Isaïe : « C'est moi, moi-même qui vous consolerai. » Ego, ego ipse consolabor vos. Is. l, 12. Par cette double répétition, il est évident que Dieu a voulu, en nous marquant la toute -puissance de Celui qui console et ranime les cœurs, nous faire comprendre toute la grandeur des consolations et des délices qu'il leur prodigue.

Mais qui dira quelles sont ces consolations, quel est ce banquet

78 SEiniONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

que Dieu prépare à ses fidèles serviteurs ? Lorsque nous entendons parler d'un tableau qui a pour auteur un peintre célèbre , tel que Rapbaël ou Michel Ange, tout aussitôt nous comprenons qu'il ne s'agit pas d'une composition vulgaire et médiocre, mais d'un chef-d'œuvre. De même encore, lorsqu'un roi veut offrir un lianquet aux princes de sa cour (comme fit autrefois Assuérus, Estli. I, 3), nous sommes persuadés que l'on verra briller dans ce festin une magnificence toute royale. On raconte d'Alexandre qu'il donna un jom' un royaume à un simple particulier qui lui demandait quelque chose; comme cet homme répondait qu'un présent si considérable ne convenait pas à sa condition, Alexandre, qui avait une grande âme, lui dit : Je ne considère pas ce qu'il est convenable que vous acceptiez, mais ce qu'il est convenable que je vous donne. Si donc on juge de la magnificence des présents par la dignité des personnes qui les font, quel sera le festin, puelles seront les joies et les consolations que le souverain Seigneur de toutes choses exprime par ces mots : « Moi, je vous reconforterai, » Matth. xi, 28; et : « C'est moi-même qui vous consolerai. » Isa. l, 12. Je vous laisse le soin de peser et de méditer ces paroles, car la langue humaine est impuissante à l^s expliquer.

Quelqu'un dira peut-être : Mais si ce festin spirituel , qui est donné aux justes, même en cette vie, offre tant de douceurs et do délices, comment se fait-il que les hommes du siècle ne désirent point y prendre part, eux qui recherchent le plaisir avec un si grand empressement? Saint Grégoire répond à cette question en marquant la différence qui existe entre les joies spirituelles et les voluptés charnelles. « Les plaisirs des sens que l'on ne goûte pas encore, dit-il, enflamment les désirs, mais lorsqu'on en jouit, ils ne tardent pas à engendrer le dégoût qui naît de la satiété; tandis qu'au contraire les plaisirs spirituels inspirent le dégoût, lorsqu'on n'en jouit pas; mais quiconque s'en nourrit, y puise de nouveaux désirs, et plus il s'en rassasie, plus il en est affamé. Dans les uns l'appétit produit la satiété, et la satiété, le dégoût; dans les autres, l'appétit engendre la satiété, et la satiété, l'appétit; parce que plus on en goûte la douceur, mieux on

apprécie combien on doit les aimer et les poursuivre avec avidité. Qui n'en jouit pas, ne peut les aimer, puisqu'il ignore leur suavité. Peut-on aimer, en effet, ce qu'on ne connaît pas? C'est pour cela que le Prophète nous dit : « Goûtez, et voyez combien le Seigneur est doux; » Gustate et videte quoniam siiavis est Dominus, Ps. xxxni, 9; comme s'il disait : Vous ne pouvez connaître sa douceur, si vous ne la goûtez pas. » Ainsi, les hommes charnels ne soupirent pas après ce festin délicieux, parce qu'ils n'y ont jamais goûté, tandis que la sagesse divine dit en parlant des hommes spirituels : « Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui me boivent, auront encore soif. » Qui edunt me adliuc esurient, et qui bibent me, adhiic sitient. Eccli. xxiv, 29. Ici, la satiété augmente la faim et produit un plus grand désir de manger. Nous devons toutefois faire observer que le père de famille retire quelquefois cet aliment délicieux à ses plus fidèles enfants, qu'il se dérobe en quelque sorte à leurs regards, et accomplit cette parole écrite au livre de Job : « Vous visitez l'homme dès le matin, et vous le mettez aussitôt à l'épreuve. » Job. vu, 18. Mais pourquoi Dieu en agit-il ainsi? Les saints Pères en donnent plusieurs raisons, qui se rapportent toutes à l'avantage des justes. D'abord celte privation et ce délaissement contribuent puissamment à purifier les âmes fidèles de toute souillure et des restes de leurs péchés. Comme ces âmes, attirées par la douceur du divin amour, ont renoncé aux plaisirs du siècle (comprenant bien, comme dit saint Bernard, que les joies spirituelles ne sont point accordées à ceux qui en recherchent d'autres), lorsqu'elles se voient également privées des consolations intérieures, elles se trouvent sans aucun soulagement, et demeurent, pour ainsi dire, suspendues entre le ciel et la terre, ne pouvant descendre jusqu'à la terre ni s'élever jusqu'au ciel. Mais l'âme, dit saint Grégoire, ne peut pas vivre sans quelque joie ; il faut qu'elle cherche son bonheur ou dans les consolations divines ou dans les consolations humaines. Que fera donc l'âme à qui les unes et les autres manquent à la fois? Dans cet état, elle est en proie à toutes sortes d'angoisses, d'inquiétudes et de fluctuations, d'autant qu'elle commence à craindre pour son sahit, en se voj'ant privée d'un si

grand secours, car elle sait qu'il est écrit : a Vous m'avez donné la vie et comblé de vos bienfaits ; votre visite a gardé mon âme. » Job. X, 12. Comment ne s'alarmerait-elle pas, lorsque cette visite céleste et celte garde vigilante viennent à lui manquer?

Mais on ne peut comprendre ce que nous avons dit, à moins d'être l'un des commensaux habituels de ce banquet céleste. Il était assurément de ce nombre le dévot saint Bernard, qui regardait comme le plus grand supplice d'être privé, ne fût-ce qu'un instant, de cette réfection spirituelle. Aussi, expliquant ces paroles du Sauveur : « Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus, » Joann. xvi, 16, il s'écrie : « 0 court moment, court moment, que vous êtes long! Comment pouvez-vous, ô mon bon Sauveur, appeler court le temps où nous ne vous voyons pas? Malgré tout le respect dû à votre parole, ce temps est long, et beaucoup trop long; ou plutôt, il est à la fois long et court : court, eu égard à mes mérites, mais long, pour les désirs de mon âme, à qui la visite du céleste Epoux semble toujours tardive, lors même qu'il s'empresse de venir à elle. » Or, plus ce supplice est pénible, plus sublime est le mérite de la patience, car la récompense que Dieu lui destine sera d'autant plus abondante, que ses épreuves auront été plus grandes.

Il nous reste maintenant à voir ce qu'il nous faut faire, lorsque Dieu s'éloigne ainsi de nous, c'est-à-dire, lorsqu'il nous laisse dans cette aridité et cette stérilité spirituelles. Ce qu'il faut faire, c'est de chercher Dieu avec ardeur et de nous plaindre à lui de son absence : « Seigneur, devons-nous lui dire avec le Prophète, rendez-moi la joie qui naît de la grâce de votre salut, et affermissez-moi en me donnant un esprit de force. » Redde mihi lœtitiam sahitaris lui et spiritu prhicipali confirma me. Ps. l, 44. C'est ainsi que l'Epouse du Cantique cherchait son bien-aimé, jusqu'à ce qu'enfin elle le trouva. » J'ai cherché dans ma couche pendant les nuits celui qu'aime mon âme; je l'ai cherché, et je ne l'ai point trouvé. Je me lèverai, je ferai le tour de la ville; et je chercherai dans les rues et dans les places publiques celui qui est le bienaimé de mon âme. » In leclulo meo per noctes qii[£sivi que}» diligit anima mea : qitœaivi illuvi, et non inveni. Surgain, et cir-

cuibo civitatem : per vicos et plateas guseram quem diligit anima mea. Gant, m, 4-2. Qu'est-ce que chercher clans sa couche, et pendant la nuit, le bien-aimé? Le lit de l'àme, dans lequel elle se repose doucement, est la contemplation des choses divines. Dans cette contemplation, elle goûte un paisible sommeil et jouit des plus ineffables délices entre les bras du divin Epoux. L'àme fidèle cherche donc son Epoux dans cette couche mystique ; elle le cherche pendant la nuit, c'est-à-dire, en fermant les yeux à toute préoccupation, à toute pensée du monde, dans le silence intérieur et l'obscurité spirituelle où elle est plongée. Mais si, malgré tous ses efforts, elle ne trouve pas encore l'Epoux, que fera-t-elle? Devra-t-elle abandonner ses recherches? Nullement. Il lui faut alors redoubler de zèle et d'empressement, à l'exemple de l'Epouse, qui se leva aussitôt et se mit à parcourir toute la ville. Quelle n'est pas, dit saint Bernard, l'ardeur de ce désir qui engage l'Epouse fidèle à se lever la nuit, à parcourir hardiment la ville, à s'enquérir publiquement de son bien-aimé, à suivre sa trace, comptant pom^ rien les difficultés, oubliant son repos, la réserve de son sexe, les périls de la nuit? Tout cède devant les alarmes de l'amour. Pom- nous, nous ne comprenons pas sa conduite, parce que nous n'éprouvons pas les sentiments qui l'animent. Voilà donc avec quels désirs empressés la pudique Epouse du Seigneur doit chercher son bien-aimé, lui criant avec le Prophète : « Mes yeux vous ont cherché ; je chercherai, Seigneur, votre visage. Ne détournez pas de moi votre face. » Ps. xxvi, 8-9. Pom'quoi ne chercherait-elle pas ainsi son bien-aimé? Peut-elle, je ne dis pas seulement désirer autre chose, mais même s'occuper d'une autre pensée? C'est ainsi que le divin Epoux est rappelé : il est rappelé par le désir de l'àme qui a une fois goûté sa douceur et ses attraits. Il entend les cris et les soupirs des cœurs fidèles, et se rend enfin à leurs désirs ; car il n'est jamais bien loin de nous, et il ne souffre pas que nous restions longtemps sans nourriture, de peur que, privés de ce pain céleste, nous ne tombions en défaillance dans le chemin. Marc, viii, 3. Aussi l'Epouse du Cantique dit de lui que « il se tient derrière notre mm-aille, et regarde par les fenêtres et au travers des barreaux, »

Canl. II, 9, pour nous faire comprendre qu'il ne s'éloigne jamais tellement qu'il soit nécessaire de naviguer jusque par de là les mers pour le trouver. « Le Seigneur est proche de tous ceux qui l'invoquent, dit le Roi-Prophète ; il est proche de tous ceux qui l'invoquent dans la vérité, » Prope est Dominus omnibus invocantihus eum; omnibus invocantibus eum mveritate. Ps. xliv, 48.

Si, cependant, lorsque vous criez vers lui , vous n'êtes pas exaucé aussitôt, si vous ne trouvez pas dans votre âme les marques ordinaires de sa présence, ne vous relâchez pas. Demandez, cherchez, frappez, criez, fatiguez les oreilles de Dieu de vos supplications et de vos plaintes; ne vous donnez point de repos; que la prunelle de votre œil ne se taise point, Thren. ii, 18; persévérez avec ai'deur dans votre prière, vous rappelant cette parole du Sage : « La fin de la prière vaut mieux que le commencement. » Eccli. vu, 9. Ce que Dieu, en effet, refuse d'abord à ceux qui commencent à prier, il l'accorde à la fin à leur persévérance. Si nous sommes constants dans nos désirs et nos prières, les douceurs et les joies salutaires de la piété renaîtront dans nos cœurs. Soutenus et fortifiés par elles, nous mériterons d'arriver enfin à ce banquet des élus où, nourris du pain céleste et nous enivrant à la source même de la vie, nous n'éprouverons plus jamais la faim ni la soif, et ne craindrons point que le temps nous enlève ou affailjlisse les joies et les délices ineffables dont nous jouirons.

PREMIER SERMON

POUR

[° EXPLICATTON DE l'ÉVAXGILE; — 2° COMMENT LES BREBIS DU SAUVEUR SE PERDEiM, ET COMMENT ELLES SE RETOUVENT PAR LA VÉRITABLE PÉNITENCE.

Congratidamini mihi, quia inveni ovem meam quœ perierat.

Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai trouvé ma brebis qui était perdue. Luc. XV, 9.

L'évangile de ce jour, mes très-chers frères, nous montre combien grande est la miséricorde -et la bonté divine, combien grande est la vertu de pénitence, combien grande est l'espérance du pardon et la consolation offerte aux pécheurs vraiment pénitents. « Les publicains et les pécheurs, dit l'Evangéliste, s'approchaient de Jésus pour l'entendre, » et non-seulement le divin Sauveur les admettait parmi les auditeurs de sa parole, mais il mangeait même avec eux. Quelle bonté, quelle douceur, quelle charité, quelle humilité, quel vif désir du salut des hommes! Celui qui est élevé bien au-dessus des chœurs angéliques ne dédaigne pas de s'asseoir à la table des pécheurs! Au lieu de louer cette bonté pleine de condescendance, les Scribes et les Pharisiens en firent l'objet de leurs mordantes et jalouses réflexions. N'est-il pas étrange, en effet, que ces hommes, qui se glorifiaient, les uns de leur science des Ecritures, les auti'es de la sainteté de leur vie, aient été les détracteurs les plus passionnés (le Jésus, et se soient acharnés à condamner ses paroles et ses actions? Les Scribes et les Pharisiens jugeaient donc qu'il n'était pas permis de se trouver dans la société des publicains et des pécheurs, ni, à plus forte raison, de faire table commune avec eux, ce qui était une grande marque de familiarité. Aussi mm*muraient-ils contre la conduite du Sauveur. Nous voyons par ces murmures quel mélange d'orgueil, de lâcheté et de foui'berie

présentait la religion des Pharisiens. Ils n'osaient pas, les misérables, blâmer en face notre Seigneur, soit qu'ils eussent conscience de leurs malveillantes intentions, soit que l'expérience leur eût appris avec quelle sagesse le Sauveur réfutait leurs calomnies. Craignant donc que notre Seigneur ne leur dit ce qu'ils ne désiraient pas entendre, ils s'adressent à ses disciples, hommes simples et ignorants qui ne soupçonnaient pas leur malice et ne pouvaient pas répondre à leurs questions. Ils cherchent à les séduire, espérant par ces murmures envenimés les détacher de leur maître.

Mais notre Seigneur, pénétrant leurs criminelles pensées, répond à leurs murmures, non avec aigreur, mais avec sa douceur et sa bonté ordinaires. Il n'ignorait pas cependant celte parole si vraie de l'Ecclésiastique : « La calomnie trouble le sage, et elle abattra la fermeté de son cœur. » Eccle. vu, 8. Voici sa réponse : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. » Quoi donc? Jésus-Christ n'est-il venu que pour les malades, c'est-à-dire pour les pécheurs, et non pour les justes? Non, sans doute. Il est venu pour les uns et les autres ; car les uns et les autres ont besoin de son secours. Il est venu pour les justes, qui sans sa grâce ne sauraient conserver la justice ni se relever de ces chutes journalières qui sont inévitables en cette vie. Mais il est venu particulièrement pour les pécheurs; soit parce que les pécheurs ont beaucoup plus besoin de son secom's, soit parce que sa puissance éclate davantage dans leur guérison, soit encore parce que la cure de ces malades est plus glorieuse pour le médecin. De même, en effet, que l'habileté du pilote se distingue davantage dans la tempête, et celle du médecin dans les maladies les plus désespérées^ ainsi la puissance du médecin céleste ne se manifeste nulle part autant que dans la guérison des pécheurs qui semblaient perdus sans ressource. N'est-il pas vrai que nous admirons bien plus le publicain, le bon larron, Paul et Madeleine faisant pénitence, qu'un grand nombre des anciens Pères, qui, ayant toujours conservé la justice, n'ont pas eu besoin d'une semblable pénitence? C'est pour cela que l'Apôtre nous dit que « notre injustice fait paraître davantage la

TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 85 justice de Dieu. » Iniquitas nostra justitiam Dei commendat. Rom. III, 5.

Réveillez-vous donc, ô pécheurs, qui êtes en proie aux craintes, aux inquiétudes et aux angoisses de votre conscience; ouvrez vos cœurs à la joie, et levez la tête, parce que c'est principalement pour vous guérir que le 'Sauvem^ déclare qu'il est venu. Quelle consolation et quelle confiance, mes frères, ces paroles ne doiventelles pas inspirer non-seulement aux pécheurs, mais aussi aux justes, sm'tout au moment où ils s'approchent des redoutables mystères de l'autel! Comme les justes se considèrent comme pécheurs et se croient profondément indignes de recevoir dans leurs cœurs le Dieu de toute majesté, ils ressentent une grande crainte, lorsqu'ils s'approchent de la sainte table; mais rien n'est plus propre à les encourager et à tempérer cette crainte salutaire que ces deux paroles du Sauveur : « Je ne suis point venu appeler les justes, mais les pécheurs; » et encore : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. » Que le juste donc se rappelle ces paroles si consolantes, et qu'il dise à Jésus : Vous êtes venu. Seigneur, pour appeler les pécheurs; venez donc maintenant à moi, qui ne suis qu'un pécheur; entrez dans mon cœur et rappelez-moi à vous. Si d'ailleurs ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades, mon âme est malade, et vous êtes son médecin. En quoi donc pouvez-vous mieux montrer votre science divine et la vertu de vos remèdes qu'en me guérissant? Ce n'est point comme un homme plein de force et de santé, mais comme un malade, comme un homme accablé d'infirmités, que je viens à vous, afin que vous remphssiez votre office de médecin et que vous appliquiez à mes blessures de salutaires remèdes. C'est ainsi que le chrétien fidèle pourra fortifier son âme inquiète et tremblante, relever ses espérances et s'armer de cette sainte et salutaire hardiesse qui le portera à s'approcher d'autant plus souvent de la table sainte, qu'il comprendra mieux son infirmité et le besoin qu'il a du céleste médecin.

Nous voyons ensuite notre Seigneur proclamer comme une œuvre éclatante de miséricorde ce que les Pharisiens regardaient

comme un crime. « Allez donc apprendre, leur dit-il, ce que signifie cette parole : Je veux la miséricorde et non le sacrifice. » Ces paroles, tirées du prophète Osée, montrent que le Seigneur estime tant la miséricorde qu'il la préfère au sacrifice. Le sens de ce passage, en effet, est celui-ci : J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice, comme le prouve la suite du discours. Et pourtant le sacrifice se rapporte à la gloire de Dieu, tandis que la miséricorde a pour objet le prochain dont elle soulage la misère; mais telle est la bonté de Dieu, telle est sa charité pour les hommes, telle est sa miséricorde envers les malheureux, qu'il fait plus de cas des services et du soulagement qu'on leur procure que des sacrifices dus à son nom. Quelle ineffable bonté! Qui ne l'admirerait et ne la célébrerait dans ses louanges? Qui ne s'efforcerait de rendre amour pour amour à un Dieu remph de tant de charité? Qui ne se sentirait excité par de si grands exemples à aimer ceux que Dieu aime si tendrement? Mais qu'il s'en faut bien hélas ! que nous ayons de tels sentiments, nous qui sommes tellement remplis de l'amour de nous-mêmes que nous nous soucions fort peu des intérêts du prochain, pourvu que les nôtres soient en sécurité, tandis que la véritable charité, comme dit l'Apôtre, ne cherche point ses propres intérêts, mais ceuxd'autrui 1 I Cor. xm, 5.

Notre Seigneur ne se contente pas de ces arguments ; il y joint deux exemples bien remarquables. «Qui d'entre vous, dit-il, ayant cent brebis, s'il en perd une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, et ne s'en aille après celle qui est perdue jusqu'à ce qu'il la trouve? Et lorsqu'il l'a trouvée, il la rnet avec joie sur ses épaules, etc. » Qu'elle est grande la bonté, la tendresse, la charité divine cachée sous cette parabole! Il laisse les autres brebis dans le désert; il court avec empressement après celle qui est égarée. Il éprouve une si grande joie lorsqu'il la retrouve, qu'il veut que ses amis et ses voisins partagent son contentement et le félicitent. Il fait plus : il charge sa brebis sur ses épaules et la ramène ainsi au bercail. Qui ne reconnaîtrait ici

TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 87 ce que l'Apôtre dit du Sauveur. « Au lieu de là vie tranquille et heureuse dont il pouvait jouir, il a souffert la croix en méprisant la honte et l'ignominie? » Hehr. xn, 2. Mais en endm'ant ce suppKce, qu'a-t-il fait autre chose que porter sur ses épaules la brebis perdue, puisque « il a porté nos péchés dans son corps sur la croix? » I Petr. n, 2i. Vous pouvez comprendre par là, mes frères, que notre salut a coûté beaucoup plus cher à notre Sauveur qu'à nous-mêmes. Il l'a payé de sa vie et de son sang, tandis qu'il ne nous coûte à nous que les larmes et les gémissements de la pénitence.

Notre Seigneur conclut ainsi cette parabole : « Je vous dis qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui fait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. » Que faut-il admirer ici davantage, ou de l'ardente charité des esprits bienheureux qui prennent tant de joie de la pénitence d'un pauvre pécheur, ou de l'excellence et de la vertu de la pénitence, qui inspire une allégresse si vive à toute la cour céleste, ou de l'apathie et de l'aveuglement des hommes, que la considération de ces motifs laisse insensibles et impénitents, lorsqu'ils pourraient, par une tristesse salutaire, réjouir les chœurs angéhques? Tandis que les pécheurs, en effet, déplorent ici-bas leurs égarements, les anges dans le ciel se livrent à des transports de joie. Aussi saint Bernard dit-il que les larmes des pénitents sont le vin des anges. Chaque fois, dit saint Augustin, que nous faisons bien, les anges se réjouissent et les démons s'attristent ; au contraire, chaque fois que nous nous écartons du bien, nous réjouissons les démons, et nous privons les anges de la joie que nous devions leur procurer. Leur joie, à eux, est de voir un pécheur quiiait pénitence, comme la joie des démons est de voir un juste qui abandonne la voie de la pénitence.

On demandera, peut-être, comment il peut se faire qu'il y ait plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence, puisque la joie doit être proportionnée au bien qui la cause, et que le salut de quatre-vingt-dix-neuf âmes est un bien plus grand que le salut d'une seule? Nous répondons à cette

question, qu'il ne s'agit pas ici de la joie essentielle, mais de la joie accidentelle et sensible, si je puis ainsi parler 1 Un père, par exemple, se réjouit bien plus du rétablissement d'un seul de ses enfants qui était malade, que de la santé prospère de tous les autres, quoiqu'il chérisse également tous ses enfants, et qu'il aime peut-être davantage ceux qui sont en bonne santé. Notre Seigneur , en s'exprimant ainsi , s'est accommodé au langage ordinaire des hommes, et il a parlé des choses divines et spirituelles comme s'il s'agissait des choses humaines. De là cette réflexion de saint Cyprien : Il ne faut pas conclure des paroles du Sauveur que le retour à la piété, après une chute, soit plus agréable à Dieu et aux anges que la persévérance dans la justice. L'Ecriture parle, selon son usage, conformément aux sentiments humains ; elle veut témoigner par là que la confession des péchés plaît souverainement à Dieu, et que parfois les chutes des justes, quelque lom'des qu'elles puissent être, tournent, par une sage dispensation de la providence, au plus grand profit de l'Eghse. C'est ainsi que sont tombés et le Prince des apôtres, et Paul, le docteur des nations, et Madeleine, qui font maintenant la principale gloire de l'Eglise; les chutes de ces personnages ont servi à l'établissement et à la consolation de la maison de Dieu. — Saint Grégoire explique ce passage autrement et plus au long : «Notre Seigneur, dit-il, déclare que la conversion des pécheurs cause dans le ciel plus de joie que la persévérance des justes, parce qu'ordinairement ceux qui n'ont pas la conscience chargée de graves péchés, se tiennent debout à la vérité dans la voie de la justice, ne font rien de ce qui est défendu, mais cependant ne soupirent pas avec ardeur après la céleste patrie. Ils se permettent d'autant plus volontiers l'usage des choses licites, qu'ils ne se rappellent pas avoir rien fait d'illicite. Aussi, le plus souvent, ils sont paresseux à pratiquer les vertus les plus éminentes, et. parfaitement tranquilles sur leur état, ils se contentent de n'avoir rien de grave à se reprocher. Ceux au contraire qui ont commis des fautes considérables, touchés d'une profonde douleur, s'enflamment d'amour pour Dieu; ils s'exercent à la pratique des plus grandes vertus, affrontent toutes les difficultés

du saint combat, abandonnent tout ce qui est du monde, fuient les honneurs, se réjouissent des outrages et des humiliations, soupirent avec ardeur après la céleste patrie, et, considérant qu'ils se sont éloignés de Dieu, réparent les pertes passées par les mérites présents. Il y a donc plus de joie dans le ciel pom' un pécheur qui se convertit que pour un juste qui persévère, parce qu'un général aime mieux le saldat, qui, après avoir pris la fuite, revient sur l'ennemi et l'attaque avec vigueur, que celui qui n'a jamais tourné le dos, mais aussi ne s'est jamais signalé par sa bravom'e. De même encore, le laboureur préfère une terre, qui, après avoir produit des épines, donne des fruits abondants, à une autre qui n'a jamais produit d'épines, mais qui jamais ne s'est couverte d'une riche moisson. »

Venons maintenant à la parabole de la drachme perdue. La drachme, pièce de monnaie qui porte le nom et l'efflgie des rois, figure merveilleusement bien l'àme raisonnable, créée à l'image de Dieu. Cette femme, qui retourne toute sa maison pour retrouver la drachme qu'elle a perdue, désigne la Sagesse divine cherchant avec le plus grand soin l'àme de l'homme perdue par l'envie du démon. Notre Seigneur Jésus-Christ a-t-il fait autre chose, depuis sa naissance jusqu'à son dernier soupir, que chercher par tous les moyens possibles cette drachme qui était perdue? N'est-ce pas là le but de sa doctrine, de ses exemples, de ses vertus, de tant de pénibles voyages de Judée en Galilée, et de Galilée en Judée? N'est-ce pas pour cela qu'il a été garrotté, battu de verges, souffleté, couvert de crachats et rassasié d'opprobres? N'est-ce point par tous ces travaux et ses mérites qu'il nous a rachetés du pouvoir du démon ?

Nous devons toutefois avertir l'àme fidèle qu'il ne suffit pas que la Sagesse divine ait mis tout en œuvi'e pour retrouver la drachme qu'elle cherchait. Elle-même doit agir de concert avec cette divine Sagesse et faire tous ses efforts pour se retrouver. Qu'elle s'étudie et considère d'abord par qui elle a été créée et pour quelle fm. Une fois ce point bien établi, elle comprendra quel chemin elle doit suivre, et suivre si exactement que, si elle s'en éxiarte, c'est vainement qu'elle a été créée de Dieu, c'est en

vain qu'elle vit. Ainsi vivent dans le siècle tant d'hommes qui oublient leur origine et leur fin, et, plût à Dieu que leur vie fût seulement inutile et vaine, et qu'ils ne se précipitassent point dans l'abîme d'où ils ne pourront jamais sortir! Que l'àme considère ensuite tous les bienfaits qu'elle a reçus de Dieu, afin de voir quelle reconnaissance elle doit à ce bienfaiteur infiniment libéral qui l'a comblée de tant de dons, quoiqu'elle en fût absolument indigne. Qu'elle parcoure enfin et visite avec soin tous les endroits les plus retirés de sa maison; en d'autres termes, qu'elle passe en revue tous les péchés de sa vie, à l'exemple du saint roi Ezéchias qui repassait toutes les années de sa vie dans l'amertmne de son cœur, Isa. xxxvni, 15, et certainement elle retrouvera la drachme perdue, c'est-à-dire qu'elle se trouvera elle-même par la véritable pénitence. Au lieu du mot « retourner » d'autres lisent « balayer. » Ceux, en effet, qui ont perdu quelque pièce d'argent dans leur maison, la balaient afin de retrouver l'argent qu'ils ont perdu. Cette version s'accorde parfaitement avec ce que nous avons dit; car si quelqu'un a perdu son âme par le péché, il ne peut rien faire de mieux pour la retrouver que de balayer et de nettoyer la maison de son cœur; mais il faut qu'il y apporte le même empressement et le même zèle que ce saint Prophète qui dit de lui-même : a Je méditais durant la nuit au fond de mon cœur, et je m'agitais et je roulais mes pensées dans mon esprit. » Ps. lxxvi, 7. Plaise à Dieu, mes frères, que vous retiriez au moins pour fruit de tout ce discours la résolution de recourir à la pénitence, lorsque vous êtes tombés dans quelque péché, afin de nettoyer par ce moyen salutaire les souillures de votre àme! Vous savez combien est vraie cette parole de saint Grégoire : « Le péché qui n'est pas effacé par la pénitence, entraîne bientôt par son propre poids à un autre péché. » L'Ecclésiastique nous dit également que « le pécheur ajoutera péché sur péché. » Peccator adjiciet ad peccandum. Ecch. ni, 29. Comment, en effet, l'homme affaibli par la perte de la grâce et privé comme un autre Samson de ce qui faisait sa force, pom-ra-t-il résister aux attaques des Philistins, c'est-à-dire aux tentations des démons? De là ce mot de saint Bernard : a Craignez , lorsque vous avez perdu la grâce, parce

TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SEUM. I. ni

que votre gardienne vous a abandonnée. » Tels sont donc les exemples et les raisons par lesquels notre Seigneur justifie sa conduite vis-à-vis des murmures calomniateurs des Pharisiens. Il leur montre par là que, bien loin de le blâmer, ils devaient au contraire le louer de ce qu'il se trouvait volontiers avec les pécheurs, pour les amener à la santé, puisque, en agissant ainsi, il faisait une œuvre d'insigne miséricorde.

Que personne cependant ne prenne de là occasion de fréquenter la société des pécheurs. Autre est la condition des parfaits , autre celle des imparfaits ; autre, en un mot, est la condition des maîtres, autre celle des disciples. Les maîtres, comme des médecins spirituels^ doivent vivre parmi les malades, pour les guérir par leurs exemples et lem's leçons. Mais les disciples, qui n'ont pas encore jeté de profondes racines dans le sol de la vertu, ont besoin de très-grandes précautions pour approcher impunément les malades; car il est écrit : « Celui qui touche de la poix en sera souillé, et celui qui se joint au superbe, deviendra superbe, » Qui (etiget'it picem, inquinahitur ah ea, et qui commiinicaverit superbo, induet swperhiam, Eccli. xm, 4, tandis que « celui qui marche avec les sages deviendra sage. » Qui cum sapientibiis graditur, sapiens erit. Prov. xni, 20. De là cette recommandation de l'Apôtre : « Si celui qui est du nombre de vos frères, est fornicateur, ou avare, ou idolâtre , ou médisant, ou adonné au vin, ou ravisseur du bien d'autrui, ne mangez pas avec lui. » I Cor. V, 11. C'est pour cette raison que le même Apôtre ordonne aux fldèles de retrancher de leur société l'incestueux de Corinthe. « Ne savez-vous pas, dit-il, qu'un peu de levain aigrit toute la pâte? » Ibid. 6. « Ce « levain » désigne parfaitement le caractère des hommes pervers et leur nuisible influence. Le méchant, en effet, corrompra l'homme vertueux bien plus aisément qu'il ne sera amené par celui-ci à de meilleurs sentiments. La raison en est que le méchant a une puissance d'autant plus grande que, depuis la chute originelle, la nature humaine a une violente inclination au mal, et qu'il suffit d'un léger souffle pour la porter à faire ce à quoi elle incline déjà d'elle-même. Aussi la vertu est-elle difficile et demande-t-elle

des efforts et des peines, tandis que les vices s'apprennent sans maîtres. Semblable à la terre, qui, d'elle-même et sans culture, produit des épines et des ronces, tandis qu'il faut la travailler et la cultiver avec soin pour qu'elle donne des fruits et de fertiles moissons, notre âme produit, sans maître et sans aucun travail, les épines des vices , mais elle ne saurait , sans travail et sans application, porter des fruits de vertu. C'est assez sur l'évangile de ce jour; parlons maintenant de la brebis perdue et retrouvée.

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE

ou AUTRE SERMON.

A l'occasion de cette brebis perdue et retrouvée, j'essaierai, mes frères, de vous expliquer, dans le reste de ce discours, comment la brebis raisonnable, c'est-à-dire notre àme,'se perd par le péché mortel, et comment elle se retrouve par la pénitence. Cette explication nous rendra plus vigilants et plus attentifs à éviter le danger du péché, en même temps qu'elle nous montrera par quel moyen nous pouvons nous en retirer, si nous avons eu la faiblesse et le malhem' d'y tomber. Mais comme nous ne pouvons bien apprécier le malheur de l'àme tombée et perdue qu'autant que nous comprendrons la félicité de l'âme qui se tient droite et ferme dans la justice, commençons par dire quelque chose de cette félicité.

Parmi les innombrables privilèges de l'àme fidèle, je n'en veux citer qu'un seul , qui est la source et le fondement des autres : à savoir, que le Tout- Puissant établit sa demeure dans cette âme, et qu'il la dirige dans l'accomplissement de tous les devoirs avec une sollicitude et une providence plus que paternelle , jusqu'à ce qu'enfin il la mette en possession du céleste héritage. Dieu, à la vérité, est partout; il remplit de sa grandeur le ciel et la terre; mais de même que l'on dit qu'il réside dans le ciel, parce que là il opère dans les âmes des bienheureux des œuvres célestes et divines, ainsi disons-nous qu'il habite spécialement dans l'àme du juste, parce qu'il y accomplit certaines œuvres particulières de

sainteté et de justice. Mais ces œuvres, quelles sont-elles? Il faudrait, pour les énumérer, rassembler dans un seul discours tous les textes des saintes Ecritures, dont chaque verset, pour ainsi dire, contient quelqu'une des faveiu's que Dieu accorde à l'homme fidèle, même en cette vie. Mais sans en signaler d'autres, je veux seulement appeler votre attention sur ce passage de l'Ecclésiatique dans lequel le Sage, énumérantles soins paternels de la providence à l'égard des justes, dit : « Les yeux du Seigneur sont sur ceux qui le craignent; il est leur protection puissante et raffermissement de lem^ force; il les couvre contre la chaleur, il les met à l'ombre contre l'ardeur du midi. Il les soutient afm qu'ils ne tombent pas ; il les assistent quand ils sont tombés ; il élève leur âme et il éclaire leurs yeux ; il leur donne la santé, la vie et la bénédiction. » OcuU Domini super timentes eum, protector potentiœ, firmamentum virtutis, tegimen ardoris, et umbracuhim weridiani. Deprecatio offensionis, et adjutorium casus, exaltans animam, et Uluminans cculos, dans sanitatem, etvitam, et benedictionem. Ecch. xxxiv, 49-20. Reprenons chaque chose en particulier, et nous aurons occasion d'admirer les richesses de la bonté divine envers ses fidèles enfants, a Les yeux du Seigneur, dit l'Ecclésiastique, sont sur ceux qui le craignent. » Le Roi-Prophète confirme cette vérité, lorsqu'il dit : « Les yeux du Seigneur sont sm^ les justes, et ses oreilles sont ouvertes à leurs prières. » Ps. xxxm, 16. Suit l'exposé des bienfaits que Dieu leur accorde. Parmi ces bienfaits , cinq se rapportent au même objet , et signifient que le Seigneur éloigne de ses fidèles serviteurs tous les maux, et les comble de tous les biens. « Il est leur protecteur puissant et raffermissement de leur force. » Il est leur protecteur, parce que, semblable à un boucher, 11 les défend de toute atteinte funeste ; il est leur ferme appui, parce qu'ils trouvent en lui la force nécessaire pour entreprendre et exécuter les actions les plus courageuses. « Il est leur abri contre la chaleur et leur ombre contre les feux du midi, » c'est-à-dire, que Dieu les couvre de sa protection contre les peines de cette vie, et les défend de l'ardeur des passions charnelles d'où proviennent tous les maux du corps et de l'âme; car « la cupidité, dit l'Apôtre, est la racine de tous

les maux. » I Thn. vi, 10. Le Roi-Propliète dit, en parlant de cette protection divine : « Le Seigneur vous mettra comme à l'ombre de ses épaules, et vous espérerez ainsi sous ses ailes. » Ps. xc, 4. « Son tabernacle, dit Isaïe, nous défendra par son ombre contre la chaleur, pendant le jour, et il sera une retraite assurée pour nous mettre à couvert des tempêtes et de la pluie. » ha. iv, 6. « Le Seigneur, ajoute le Sage, soutient les justes pour qu'ils ne tombent point, » nous marquant par là que Dieu garde les siens et qu'il leur vient en aide, de peur que leur pied ne heurte contre quelque pierre. Il avait l'ait l'expérience de ce secours divin, le Roi-Prophète qui disait : « J'ai été poussé et renversé et près de tomber, et le Seigneur m'a soutenu. » Ps. cxvn, 13. Viennent ensf^uite les biens dont Dieu favorise ceux qui le craignent : « Il élève leur âme et éclaire leui's yeux. » Il élève leur âme , conformément à cette promesse qu'il a faite par le prophète Isaïe : « Je vous élèverai au-dessus de ce qu'il y a de plus élevé sur la terre, » ha. Lvni, 1-1, de manière que vous méprisiez tous les objets terrestres abaissés au loin sous vos pieds. Il éclaire leurs yeux en lem* donnant cette lumière qui fait que nous apprécions et mesurons toutes choses, non avec un sentiment humain, mais divin, et que nous comprenons ce qu'il faut chercher et ce qu'il faut éviter. Enfin « il leur donne la santé, la vie et la bénédiction , » paroles qui renferment tous les biens qui se rapportent soit à l'âme, soit au corps. Heureux donc et mille fois heureux ceux qui ont trouvé un tel gardien, un tel protecteur et un tel guide de leur vie! Voilà, chrétiens, quelles sont les richesses précieuses dont Dieu comble la piété et la justice. Examinons maintenant quels maux enfantent l'injustice et le péché.

Quiconque se souille d'une faute mortelle, bannit aussitôt de son cœur l'hôte divin, et donne entrée dans son âme à un affreux tyi'an qui vient à lui escorté de sept esprits (ses satellites), le harcèle et l'excite à commettre les crimes les plus horribles. Nous avons un exemple de cette fureur dans la personne de l'infortuné roi Saiil. Ce prince, s'étant rendu coupable de désobéissance envers le Seigneur, fut abandonné de Dieu et livré au démon qui alluma dans son cœur les flammes de l'ambition et de l'envie, et

le transporta d'une telle fureur, que Saûl, en proie à la plus cruelle démence, fit massacrer sous ses yeux quatre-vingt-cinq prêtres du Seigneur, revêtus de leurs ornements sacerdotaux. Non content de cet acte de barbarie sacrilège, il alla ensuite à Nobé, qui était la ville des prêtres, et fit passer au fil de l'épée les hommes et les femmes, sans épargner les petits enfants, ni ceux même qui étaient à la mamelle, ni les bœufs, ni les ânes, ni les brebis. I Beg. xxii. Vous voyez par là jusqu'où peut aller un homme privé de la lumière et de la présence de Dieu, et hvré au pouvoir du démon ; car ne faut-il pas être abandonné de Dieu et livré à toute la rage de l'enfer, pour concevoir même la pensée de forfaits aussi monstrueux?

Je veux vous citer un autre exemple, qui, moins frappant en apparence, n'en est pas moins surprenant, si l'on considère la personne du coupable. Y eut-il, au temps de David, un homme plus saint, plus innocent, plus comblé des dons célestes, plus favorisé de l'esprit do prophétie que ce grand roi? Cependant dès qu'il eut, par sou adultère, chassé Dieu de son cœur, il tomba dans un tel aveuglement d'esprit, que, non content d'avoir déshonoré indignement l'épouse du plus fidèle de ses sujets, il eut recours à la perfidie et à l'artifice pour le fahe périr lui-même. Et cet aveuglement ne dura pas seulement une heure, ni un jour, mais jusqu'à la naissance de l'enfant, fruit de l'adultère. Ce fut alors que le prophète Nathan vint lui montrer toute l'énormité de son crime, et lui prédire la mort de sou enfant. Yoilà, mes frères, jusqu'à quels excès se laissa entraîner David, ce David en qui les œuvres de la grâce divine s'étaient manifestées d'une manière si éclatantes, ce David qui se levait au milieu de la nuit pomlouer le Seigneur, et dont les yeux prévenaient la lumière pour méditer la loi divine, ce David enfin qui, inspiré par le Saint- Esprit, proclame, pour ainsi dire, à chaque verset de ses Psaumes, son innocence, sa pureté, sa simplicité et sa sainteté, et les magnifiques dons qu'il a reçus de Dieu.

96 SERMONS POUll LE PUOPllE DC TEMPS.

S'il m'avait été donné de me trouver auprès de David, alors qu'il méditait la perte d'Urie, et qu'il écrivait la lettre qui devait être pour ce brave soldat un arrêt de mort, je lui aurais demandé dans mon étonnement : Que faites-vous, ô David! qu'avez-vous résolu, qu'écrivez-vous? Eh quoi! Est-ce bien vous, ce David, illustre entre les prophètes, vous dont la bouche a été tant de fois l'interprète .de l'Esprit-Saint? Est-ce bien vous à qui « il a révélé les mystères et les secrets de sa sagesse, » Ps. l, 8 ; vous à qui le Seigneur a promis un règne éternel, dans la personne du Sauveur du monde, qui devait naître de votre race ; vous qu'il a élevé de l'humble condition de berger au trône le plus glorieux? Est-ce bien vous qui avez pu dire autrefois au Seigneur avec vérité : « Je fais mes délices de l'accomplissement de votre loi comme de toutes les richesses. » Ps. cxvni, 44, et, « je laverai mes mains dans la compagnie des hommes innocents, et je me tiendrai, Seigneur, autour de votre autel?» Ps. xxv, 6. Comment donc vous, dont les mains étaient si pures, vous,, qui aviez tellement en horreur les hommes de sang que vous n'aviez même jamais osé porter la main sur Saiil, votre implacable ennemi, quoique plus d'une fois vous ayez eu l'occasion de le faire périr, comment vous préparez-vous à souiller vos mains du sang d'un homme innocent? De grâce, que faites-vous, quel est votre dessein, qu'écrivez-vous de cette main sacrilège? Avez-vous pu oublier votre passé, oubher les bienfaits de Dieu, vous oubher vous-même au point de concevoir un si grand crime?

Comprenez, je vous prie, mes frères, par ce seul fait, quel est l'état de l'àme que l'esprit de Dieu et la grâce céleste ont une fois abandonnée. Qu'on allume une lampe dans un endroit obscur, tous les objets qui étaient dans les ténèbres sont mis en lumière ; mais si l'on éteint le flambeau, les objets même les plus grands cessent d'être visibles; ainsi, tant que la lumière de la grâce divine brille dans notre âme, nous apercevons et nous déplorons les fautes les plus légères; mais dès que le péché mortel a éteint cette lumière intérieure, nous ne voyons plus les fautes même les plus graves, les crimes les plus monstrueux, et nous n'y attachons aucune importance. Il se fait alors un changement si

TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 07 complet dans les sentiments du coupable, qu'à peine pourrait- on croire "qu'il est le même homme. Il n'est plus le même en effet : auparavant il était le fils de Dieu, maintenant il est l'esclave du démon ; auparavant son âme était la demeure du divin Esprit, maintenant elle est devenue le séjour de Satan ; auparavant elle était l'image de Dieu, maintenant elle porte la ressemblance du démon. Ne le voyons-nous pas d'une manière bien évidente en David, qui, avant sa déplorable chute, évitait avec le plus grand soin les offenses les plus légères, et qui, une fois tombé, avale l'iniquité comme l'eau? Le Seigneur a permis cette chute pour qu'elle servît d'utile leçon aux hommes, en leur faisant voir dans quels abîmes le cœur humain se précipite^ lorsque, par le péché mortel, il a perdu la grâce divine.

Toute cette foule de maux découle donc de la source empoisonnée du péché, parce que, si le péché n'enlève pas la foi ni l'espérance, il prive l'âme de la grâce, et, la grâce une fois perdue, l'homme se livre avec une aveugle impétuosité à toutes sortes de crimes. La grâce, en effet, est comme un frein spirituel qui réprime les caprices et les mouvements déréglés de nos passions ; lorsque ce frein vient à manquer, les passions, désormais sans contrainte, suivent la fougue de leurs convoitises.

Vous avez pu voir, mes frères, par ces exemples, le danger de la brebis égarée : elle s'éloigne du troupeau du Seigneur et du Pasteur céleste qui la guidait, avec une sollicitude paternelle, pour devenir la proie des loups, c'est-à-dire des hideux démons, et se précipiter dans tous les maux que vous venez d'entendre.

Personne, cependant, quelque perdu qu'il soit, ne doit durant le cours de sa vie désespérer de son salut, ni de la miséricorde du Seigneur, car «le Fils de l'homme est venu, comme il le dit lui-même, pour chercher et pour sauver ce qui était perdu. » Luc. XIX, 10. Il est venu, ce bon pasteur, et, laissant les quatrevingt-dix-neuf brebis dans le désert, il s'est mis à la poursuite de la brebis perdue pour la ramener au bercail de la vie céleste.

ÏOM. ▼. '

N'est-ce pas là ce qu'il a voulu nous faire entendre, lorsqu'il a dit : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence? » Matth. ix, 13. Ainsi, d'après cette parole de notre Seigneur, il reste encore aux brebis égarées une voie de salut, la pénitence, dont il est fait mention tant de fois dans l'évangile de ce jour. Que cette pénitence soit sincère et véritable, elle rétablira l'homme dans la grâce et l'amitié de Dieu. Je n'en veux pas d'autre exemple que celui de David, qui expia par cette pénitence salutaire le crime qu'il avait commis, apaisa la colère du Seigneur et retrouva enfin en pleurant et en s'humiliant le Dieu qu'il avait perdu, en souillant son âme par le péché.

Mais il est important de fah'e remarquer ici que cette pénitence ne doit pas être tardive, de peur que les blessures du péché ne pénètrent si avant dans l'àme, qu'elles deviennent presque incurables. L'Ecclésiastique dit avec raison que « la maladie longue fatigue le médecin, tandis qu'il coupe par la racine un mal qui dure peu. » Languor prolixior gravât medicum. Brevem languorem prxcidit medicus. Eccli. x, 41-12. Il est certain qu'il existe une très-grande différence entre les maladies de l'âme et les maladies du corps. Celles-ci sont d'autant plus pénibles qu'elles sont plus longues, tandis que celles-là au contraire deviennent plus agréables par la durée. Une longue habitude de la volupté, transformée pour ainsi dire eh une seconde nature, est d'autant plus difficile à vaincre, qu'elle rend l'homme plus avide de jouissances. Qui renoncera aisément en effet à des besoins qui sont en quelque sorte devenus sa nature même? Aussi ceux qui ont ainsi contracté l'habitude des vices, sont-ils bien difficilement amenés à la guérison. De là celte parole du poète Sénèque-le« Tragique : Quiconque a résisté dès le commencement, et a banni l'amour de son cœur, a remporté une victoire qui l'a mis en sûreté. Celui qui a nourri son mal en le flattant, essaie, mais trop tard, de secouer le joug auquel il s'est soumis. — Aristote appelle ceux qui se sont accoutumés aux vices des hommes incurables. Il établit deux classes d'hommes qui commettent le mal : à la première appartiennent ceux qui, vaincus par la violence des passions, se laissent entraîner au crime ; à la seconde, ceux qui.

TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 99 cédant à la force de l'habitude, se vautrent dans les mêmes turpitudes; il nomme les uns «xpaTsTç; c'est-à-dire, qui ne peuvent se maîtriser, et les autres, àxoXaaxou;, c'est-à-dire, inguérissables, parce qu'il est presque impossible qu'ils se corrigent et s'amendent, attendu que leurs coupables habitudes leur ayant fait perdre la honte du vice, ils sont endurcis dans le mal et toujours prêts, pour ainsi dire, à se livrer à tous les excès.

Pour ne point tomber dans un si horrible malheur, mettons tout notre empressement à nous retirer de cet incendie dévorant des passions. L'empressement qu'il faut y apporter nous est figuré par la manière donc les Israélites célébraient chaque année la mémoire de leur déUvrance de la servitude d'Egypte. Ils devaient se ceindre les reins, avoir des chaussures aux pieds et un bâton à la main, et manger à la hâte l'agneau pascal; toutes circonstances qui nous font voir clairement que nous ne devons point temporiser, ni remettre de jour en jour, mais nous hâter de quitter les confins de l'Egypte, c'est-à-dire de sortir du péché et d'échapper à la fureur du cruel ennemi qui nous poursuit sans relâche. Mais pourquoi le Seigneur voulut-il que les Israélites mangeassent cet agneau le même jour, sans en rien réserver pour le lendemain, sinon pour marquer que nous devons ne point ajourner notre retour à Dieu, et graver dans notre âme, à l'aide de cette figure, la recommandation que nous adresse l'Esprit-Saint, lorsqu'il nous dit : « Ne différez point de vous convertir au Seigneur, et ne remettez point de jour en jour; car sa colère éclatera tout d'un coup, et il vous perdra au jour de la vengeance. » Non tardes converti ad Dominum, et ne différas de die in diem; subito enim veniet ira illius, et in tempore vindictes disperdet te. Eccli. v, 8-9.

Saint Chrysostome loue avec raison l'empressement des Ninivites à faire pénitence. Le Seigneur leur avait laissé le délai de quarante jours, mais tout aussitôt qu'ils entendirent les menaces du Prophète, ils commencèrent à jeûner et à se couvrir de sacs et de cendres, afin d'obtenir par la cendre et le cilice ce qu'ils avaient perdu par l'or et la pourpre. Imitons, mes frères, celte promptitude, afin de retrouver la présence du Seigneur dans

notre âme avec la grâce divine que nous avons perdue par notre péché. Ce n'est que par la pénitence, en effet, que nous pouvons recouvrer ce bien précieux. L'excellence de cette vertu est telle, que notre Seigneur nous dit dans l'évangile de ce jour qu'il est venu appeler les pécheurs à la pénitence. Le Sauveur a parlé ainsi, afin que personne ne s'autorisât du bienfait de sa venue pour s'endormir dans la négligence et la paresse. Non, il n'est pas venu pour que nous demeurions dans le péché, mais pour que nous nous convertissions et que nous choisissions une meilleure voie. La pénitence est le remède aux blessures et aux maladies de l'âme; elle est la porte de la vie, la clef du ciel, le pardon des péchés, la planche de salut qui doit après le naufrage nous conduire heureusement au port du royaume céleste, où régnent le repos et le bonheur éternels.

DEUXIÈME SERMON

POUR

!• EIPLICATION- DE l'ÉYANGILE. — 2° DU VICE DE LA MÉDISANCE,

A l'occasion des murmures des pharisiens.

Erant appropinqieantes eipublicani et peccatores, ut audirent illum. Et murmurabant Pharisœi et Scribœ dicentes : Quia hic peccatores recipit, etmanducaf cum il lis.

Or les publicains et les pécheurs s'approchaient de Jésus pour l'entendre. Et les Pharisiens et les Scribes murmuraient, disant : Cet homme accueille les pécheurs, et mange avec eux. Luc. xv, 1-2.

Au nombre des incomparables éloges que les saintes Ecritures font de notre Seigneur, il faut compter les louanges qu'elles donnent à son éloquence, cette éloquence qui n'était point fardée ni parée de toutes sortes de vaines couleurs, mais revêtue d'une force toute divine pour éclairer et toucher les cœurs. C'est par un sentiment d'admiration pour cette éloquence sublime que le

TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. H. iOi

Prophète royal s'écrie : « Vous surpassez en beauté les enfants des hommes, et la grâce s'est répandue sur vos lèvres. C'est pour cela que Dieu vous a béni éternellement. » Speciosus forma pras filiis hominum, diffusa est gratia in labiis tins, propterea henedixit te Deiis in ccternuin. Ps. xliv, 3. Je ne citerai pas ici Marie- Madeleine suspendue aux lèvres de notre Seigneur, et tellement attentive aux charmes de ses paroles, qu'elle oubliait tout, s'oubliait elle-même et demeurait immobile aux pieds du divin Maître. Je ne citerai pas non plus l'apôtre saint Pierre répondant au nom des disciples à Jésus qui leur demandait s'ils voulaient l'abandonner : Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Je produirai le témoignage dco ennemis même de Jésus-Christ. Un jour que des émissaires des prêtres et des Pharisiens étaient venus pour se saisir de lui, ils le trouvèrent parlant à la multitude, et furent tellement charmés et étonnés de ce qu'ils entendirent, qu'étant retournés auprès de leurs maîtres sans l'avoir amené, ils répondirent aux reproches de ceux-ci : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme. » Nunquam sic lociitus est homo, sicut hic homo. Joann. vu, 46. Saint Luc ne rend-il pas le même témoignage à l'éloquence du Sauveur, lorsqu'il nous dit dans l'évangile de ce jour : « Les publicains et les pécheurs s'approchaient de Jésus pour l'entendre? » Ainsi ces hommes que dévorait la soif du gain, ces hommes qui, sans se soucier de leur salut, étaient asservis à l'injustice et aux passions charnelles, écoutaient avec la plus grande attention la doctrine de notre Seigneur, et s'attachaient à lui si étroitement, qu'ils vivaient dans sa société et mangeaient avec lui. La fable raconte d'Orphée qu'il apprivoisait les tigres par la douceur de ses chants et les accords de sa lyre, et qu'il entraînait les chênes à sa suite. Cette hyperbole, au dire des érudits, marque moins la puissance de la musiqpie que celle de l'éloquence qui amollit parfois les cœurs les plus durs, car elle est très-vraie cette parole de l'Ecclésiastique : « Le son des flûtes et de la harpe font une agréable harmonie, mais la langue douce l'emporte sur l'un et l'autre. » Tibix et psalterium suavem faciunt melodiam, et super utraque lingua suavis. Eccli. xl, 21. Cette langue du Sauveur, toute pleine

de suavité, cette langue qui distille le lait et le miel, comme le dit l'Epouse du Cantique, Cant. iv, 11, charmait et attendrissait tellement les tigres et les chênes, c'est-à-dire les cœurs des publicains et des pécheurs, que Jésus les entraînait à sa suite et les tenait suspendus à ses lèvres dans l'admiration de sa doctrine. Bien loin d'imiter leur exemple, les Pharisiens, qui cependant passaient pour des hommes éminemment religieux, firent un crime à notre Seigneur de la sainteté et de la vertu de ses paroles: « Cet homme, disaient-ils, accueille les pécheurs et mange avec eux. » Telle est ordinairement la conduite des méchants; ils désapprouvent et condamnent les bonnes œuvres qu'ils dédaignent d'imiter, à cause de la perversité de leur cœur. N'est-ce pas ce qui se voit tous les jours? N'entendons-nous pas les personnes que leur paresse et leur indifférence éloignent de la fréquentation des sacrements, critiquer la religion et la piété de celles qui s'en approchent plus souvent? Reinarquez ici, mes frères, combien le venin de l'orgueil est funeste à l'homme, et quel obstacle il met à sou salut. Tous les Pharisiens ressemblaient, à peu de chose près, à celui que notre Seigneur, dans son évangile, nous montre debout dans le temple, se vantant de sa justice devant le Seigneur, et priant ainsi en lui-même : « Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont volem^s, injustes et adultères, ni comme ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine; je paie la dîme de tout ce que je possède. » Luc. xvni, 41-12. Les pubhcains et les pécheurs ne pouvaient à la vérité rien dire de semblable, mais ils n'étaient pas enflés de cet orgueil pharisaïque. Or, cet orgueil fut plus nuisible aux Pharisiens que ne le furent aux publicains et aux pécheurs tous leurs vices. Ceux-ci, en effet, s'attachaient à notre Seigneur; ils l'écoutaient rehgieusement, et cette attention à sa doctrine rendait leurs cœurs accessibles à la véritable justice, tandis que les Pharisiens, aveuglés par l'orgueil, insultaient ceux qu'ils auraient dû imiter, et faisaient un crime à notre Seigneur de sa condescendance et de sa charité. N'est-ce pas là une preuve évidente de leur scélératesse et de leur aveuglement?

Concluons de là, mes frères, que l'orgueilleux, quand bien même il serait chargé de bonnes œuvres, est plus éloigné du salut qu'un homme souillé de toutes sortes de vices, mais qui n'est pas esclave de l'orgueil. C'est là une vérité confirmée nonseulement par l'exemple que je viens de citer, mais par la parole même de notre Seigneur, disant aux Pharisiens : « En vérité, je vous le déclare, les publicains et les femmes de mauvaise vie vous précéderont dans le royaume de Dieu. » Mat th. xxi, 31. Quoi de plus formidable que celte sentence? Quoi de plus propre à nous faire détester l'orgueil? La vie d'une courtisane est bien ce qu'il y a de plus abject au monde, car, selon que le dit la sainte Ecriture, « toute femme prostituée est comme de l'ordure dans im chemin, qui est foulée aux pieds de tous les passants. » Omnis millier fornicaria, quasi stercus in via ab omnibus prœtereuntibus concukatur. Ecch. tx, 10. Et cependant, d'après le témoignage de notre Seigneur, la vie des Pharisiens, quoiqu'elle fût exempte de la plupart des vices des hommes corrompus, était plus dangereuse pour leur salut que la vie infâme des courtisanes, à cause de l'orgueil dont elle était souillée. Vous voyez donc, chrétiens, combien vous devez vous tenir en garde contre ce venin caché de l'orgueil. Demandez continuellement à Dieu qu'il vous en préserve, et dites-lui avec le Roi-Prophète : « Purifiez-moi, mon Dieu, des fautes qui sont cachées en moi, et affranchissez votre serviteur de la corruption des étrangers, — ce que saint Jérôme traduit ainsi : Délivrez votre serviteur des orgueilleux, — si je n'en suis point dominé, je serai alors sans tache et pmifié d'un grand péché. » Ps. xvni, i 3-1-4. David appelle l'orgueil un trèsgrand péché, parce que la superbe est en effet la source de tout péché. Par conséquent, nous ne devons pas être surpris qu'elle soit si funeste à l'homme.

Mais notre Seigneur, dans le but de réfuter la calomnie dont il était l'objet de la part des Pharisiens, leur proposa des exemples qui étaient la justification de sa conduite. Ces exemples sont pour tous les pécheurs un grand motif d'espérance dans la divine miséricorde, et comme autant d'aiguillons puissants qui doivent nous exciter à la pénitence. Quelle parole, quel discours, quel

langage peut résonner plus agréablement à l'oreille des pécheurs que cet éloge de la bonté divine : « Il accueille les pécheurs, et il mange avec eux? » Ce bon Sauveur ne se contente pas d'accueillir ceux qui viennent à lui; il appelle même ceux qui s'obstinent à rester éloignés : « Venez à moi, dit-il, vous tous qui êtes fatigués et accablés (sous le poids de vos péchés , qui est plus lourd qu'une masse de plomb), et je vous soulagerai. » Venite ad me omnes, qui laboratis et onerati estis, et ego reficiam vos. Matth. XI, 28. Que votre nom. Seigneur, soit donc béni, et que toutes les nation s^entendent retentir cette calomnie que vos ennemis ont lancée contre vous, et qui est le plus bel éloge de votre miséricorde : « Celui-ci accueille les pécheurs, et il mange avec eux, » non-seulement en les recevant dans sa grâce, mais en les nourrissant des délices spirituelles. Voyons maintenant les exemples que notre Seigneur allègue pour défendre sa cause.

« Qui d'entre vous, dit-il, ayant cent brebis, s'il en perd une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, itt ne s'en aille après celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il la trouve? » N'est-ce pas là ce qu'a fait ce Prince des pasteurs, qui, descendant de ses royales demeures, où il règne parmi les anges, est venu dans le désert de ce monde, a visité la terre, parcourant les bourgades et les villages , et [cherchant, avec le plus grand soin, les brebis égarées pour les ramener au bercail de la céleste patrie? En trouvait-il quelqu'une, il la chargeait sur ses épaules pour lui épargner la fatigue de la route, et la conduisait ainsi au lieu du repos et de la sécurité. « Comme un pasteur qui paît ses brebis, il mènera son troupeau dans les pâturages : il rassemblera par la force de son bras les petits agneaux, et il les prendra dans son sein; il portera lui-même les brebis qui seront pleines. » Sicut pastor gregem suum pascet, in brachio sito congregabit agjios, et in sinu suo levabit, fœtas ipse portabit. Is. xl, 11. Quelle bonté, quelle solUcitude, quelle charité 1 Les enclaves entretiennent, par leurs travaux, le repos et les loisirs de leurs maîtres auxquels profitent les sueurs, les fatigues de leurs serviteui's. Pouvons-

nous assez admirer, chrétiens, la clémence infinie de Celui qui, étant le Roi des anges et des hommes, a voulu s'ahaisser jusqu'à la condition des esclaves? Qu'a-t-il fait autre chose, en effet, lorsqu'il a enduré pour nous le supplice de la croix? Excepté la gloire de son corps et de son nom, quel fruit, quel profit, quelle grâce, quelle gloire nouvelle a-t-il retiré pour lui-même de ce supplice ? C'est donc pour moi qu'il a travaillé, pour moi qu'il a pleuré, pour moi qu'il a souffert ces cruelles douleurs, pour moi qu'il a répandu son sang, pour moi qu'il a offert à son Père le grand sacrifice de sa mort, afin que sa mort me donnât la vie, que son sang me rachetât de l'enfer, que ses larmes effaçassent mes péchés et que ses travaux me procurassent le repos éternel. Pour lui, la fatigue et la peine; pom: moi, les fruits abondants de ses travaux. C'est bien là remplir l'office du bon pasteur, qui ramène sur ses épaules la brebis égarée et prend pour lui toute la peine et toutes les fatigues du chemin. Ainsi a fait notre Sauveur, « lui qui, étant l'innocence même, a porté nos péchés dans son corps sur la croix, afin qu'étant morts au péché, nous vivions à la justice. » Peccata nostra ipse pertulit in corpore suo super ligninn, ut peccatis mortui, justitise vivainus. I Petr. n, 24. Cependant, quoique notre rédemption lui ait coûté si cher, il est plus sensible à la joie que lui cause notre salut, qu'à ses souffrances et à sa mort qui en ont été le prix. Il invite tous les esprits bienheureux à s'associer à son bonheur : « Piéjouissezvous avec moi, leur dit-il, parce que j'ai trouvé ma brebis qui était perdue. » Nous trouvons dans ces paroles une nouvelle preuve de l'ineffable charité de notre Dieu. Si la brebis a échappé à la dent meurtrière des loups, elle le doit à la sollicitude de ce bon Pasteur, et cependant ce n'est point la brebis çi'il veut qu'on félicite de ce qu'elle a été retrouvée, c'est lui-même, comme s'il avait été lui-même perdu et retrouvé. Ce tendre Pasteur, plus compatissant aux maux de ses brebis qu'à ses souffrances, est aussi plus touché de leurs avantages que des siens propres ; vous voyez par là, mes frères, que Dieu nous aime plus que nous ne nous aimons nous-mêmes , puisque nos intérêts nous sont moins chers qu'à lui.

Mais il ne se réjouit pas seul, car « il y a, nous dit-il, plus de ioie dans le ciel pour un pécheur qui fait pénitenca que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. » Vérité certaine et digne d'être reçue avec une parfaite soumission. I Tiin. I, d5. Si donc quelqu'un, en entendant la parole de Dieu, est touché de l'amour de la bonté divine, ou effrayé par la crainte de la mort, du jugement, de l'enfer, et qu'il déteste son péché; si, dans le secret de sa maison, il gémit et répand des larmes de repentir, ces larmes montent jusqu'au ciel, et les chœurs des anges y applaudissent; toute la cour céleste est en joie, parce qu'un nouvel élu entre dans son sein, et que la céleste patrie compte un citoyen de plus. Aurions-nous pu le croire, si nous n'avions le témoignage de la Yéri té même? Hâtez-vous donc, mes frères, de procurer cette joie aux esprits célestes. Et quelle joie? « Une joie plus grande que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. » J^Iais qu'est-ce à dire; comment cette joie causée par un juste de plus l'emporte-t-elle sur celle que tant de justes donnent aux anges? C'est que cette joie est nouvelle, et, à cause de sa nouveauté même, elle charme et ravit les esprits bienheureux. On peut dire encore que comme la nourriture et la boisson paraissent plus agréables après que l'on a enduré les tourments de la faim et de la soif, ainsi la joie est plus vive après que la brebis perdue est retrouvée. Notre Seigneur nous le fait entendre clairement dans la réponse du père de l'enfant prodigue à son fds aîné, qui se plaignait de ce qu'on célébrait avec tant d'allégresse, par un festin somptueux, le retour de son frère : « Il fallait faire un festin et se réjouir, lui dit son père , parce que votre frère était mort, et il revit ; il était perdu, et il est retrouvé. » Epulari et gaudere oportehat, quia frater tuus hic morluus erat, et revixit, perierat, et inventus est. Luc. XV, 32. C'est aussi pom' cette raison que (selon la remarque de saint Thomas) la joie spirituelle que causent aux vrais pénitents la lumière et la connaissance des choses divines, toute nouvelle pour eux, est souvent très-grande. C'est là une considération qui doit vous engager, mes frères, à faire une véritable pénitence et à prendre la résolution de mieux vivre, afin que.

VOUS aussi,, vous jouissiez de cette joie qui surpasse tous les plaisirs du monde.

Notre Seigneur ajoute une seconde comparaison analogue à la première, pour nous dépeindre la joie des anges, à la conversion d'un pécheur. « Quelle est, dit-il, la femme, qui, aj^ant dix drachmes *, si elle en perd une, n'aUume sa lampe et ne balaye sa maison, et cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle la retrouve? Et lorsqu'elle l'a trouvée, elle assemble ses amies et ses voisines, et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue. » La Sagesse éternelle du Père, figurée par celte femme, ayant vu la nature humaine tombée et perdue par le péché, a allumé son flambeau, c'est-à-dire a uni la nature divine à la nature humaine. C'est ce que nous représentent les flambeaux usités dans les cérémonies de l'Eglise : la lumière marque la divinité du Sauveur, et la cire, son humanité sainte. Le cierge que les moribonds tiennent à la main est la profession muette qu'ils font de ce mystère.

La femme de la parabole retourne donc toute sa maison ; elle déplace et renverse tous les objets pour retrouver enfin sa précieuse drachme. N'est-ce pas aussi ce qu'a fait la divine Sagesse? N'a-t-elle pas dit par la bouche du Prophète : « Encore un peu de temps, et j'ébranlerai le ciel et la terre, la mer et tout l'univers. J'ébranlerai tous les peuples, et le désiré de toutes les nations viendra, et je remplirai de gloire cette maison. » Adhuc unum modicum est, et ego commovebo cœlum, et terram, et mare et aridam. Et movebo omnes génies : Et veniet desideratus cunctis gentibus, et implebo domum istam gîoria. Agg. n, 8. Vous l'entendez, il promet de tout remuer pom^ trouver la drachme perdue. Je laisse de côté tant de prodigieux changements opérés par notre Seigneur, à sa venue en ce monde : les puissants renversés de leurs trônes, les petits élevés, les Gentils, qui étaient affamés, remplis de biens, les Pharisiens et les Scribes, qui se croyaient riches, renvoyés vides. Luc. i, 52, 53. J'en viens à un fait qui renferme un si profond et si merveilleux bouleversement de

> Monnaie grecque de la valeur du quart d'un sicle, un peu moins de 1 fr. de notre monnaie.

108 SERiMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS,

toutes choses, que l'on y voit ce qu'il y a de plus grand mis à la dernière place, et ce qu'il y a de plus vil élevé au plus haut degré. Quoi de plus grand, en effet, que le Fils de Dieu, et quoi de plus vil que le supplice de la croix ? Le Fils de Dieu donc est descendu des hauteurs du ciel ; il s'est abaissé jusqu'à ce supplice des scélérats; bien plus, il a été mis au-dessous de Barabbas, que le peuple en fureur lui a préféré et a jugé plus digne que Jésus de conserver la vie. Matth. xxvn, 21. Se peut-il un plus profond et plus complet renversement de toutes choses? Mais le Fils de Dieu avait tant à cœur de retrouver la drachme perdue, c'est-à-dire, de sauver les hommes, que, pour accomplir ce dessein, il n'a point hésité à descendre au fond de cet abîme de bassesse. Comprenez maintenant, mes frères, l'excellence et la beauté de l'àme qui est dans la grâce de Dieu; elle est si agréable, cette âme, aux yeux du Seigneur, que ce sage et juste appréciateur de toutes choses n'a pas cru que ce fût trop de mourir pour elle et d'opérer un si étrange bouleversement. Oh î qu'il serait à souhaiter, chrétiens, que notre salut, cette œuvre si importante pour nous, nous fût aussi cher qu'il l'a été au Fils de Dieu, qui, après tout, n'y était nullement intéressé !

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