OU AUTRE SERMON
Quaud le Seigneur choisit Jérémie pour son prophète, il lui dit : « Je t'ai établi sur les nations et sur les royaumes, pour arracher et pour détruire, pour perdre et pour dissiper, pour édifier et pour planter. » Jerem. i, 10. Il n'est personne d'assez peu de sens pour s'imaginer qu'il soit ici question d'arbres ou de maisons. Arracher et planter des arbres n'est pas l'affaire des prophètes; ils ont une mission plus sublime : ils doivent extirper du cœur des hommes les mauvaises habitudes, et y semer les germes des vertus et des bonnes œuvres. C'est pour cela qu'il y a des Prophètes, des Pasteurs et des Docteurs ; c'est à ce but que se rapportent tant de pieux et saints livres, et généralement tout ce qui se fait dans l'Eglise. J'ai résolu, mes frères, d'y concourir
pour ma faible part, dans ce discours, et, à l'occasion des réflexions malignes qu'inspire aux Scribes et aux Pharisiens la conduite de notre Seigneur, je veux essayer d'arracher de vos cœurs le détestable vice de la médisance. Je le ferai d'autant plus volontiers, que ce vice est plus répandu, et qu'il se glisse dans toutes les classes et toutes les conditions. Toutefois, pour ne pas tomber moi-même dans le défaut que je me propose de combattre, je m'appuierai sur le témoignage de saint Jérôme. Voici ce qu'il écrit sur ce sujet à Célantia : « Le vice de la médisance blesse beaucoup de consciences. Il est bien peu de personnes qui s'en préservent, et vous trouverez rarement un homme dont la vie soit tellement irréprochable, qu'on ne puisse l'accuser de blâmer volontiers la conduite des autres. Cette passion est si universellement répandue, que ceux-là mêmes qui se sont rethrés de tous les autres vices, tombent dans celui-là comme dans le dernier piège du démon. »
Quoique, d'après ce saint docteur, il n'y ait pour ainsi dire personne qui soit exempt de ce défaut, quelques-uns cependant y sont plus portés que les autres, par la corruption toute particulière de leur nature. Il en est de ces hommes comme des personnes à qui le miel et toutes les choses douces n'inspirent que du dégoût, tandis qu'elles aiment le vinaigre et les aliments où cet acide domine : ils ne peuvent rien entendre dire d'agréable ou d'avantage, IX sur le compte d'autrui, et n'accueillent avec plaisir que ce qui lui est défavorable. On peut les comparer aux mouches qui ne se posent que sur les parties ulcérées d'un animal : eux aussi font peu de cas de ce qu'il y a de bon et de louable dans la conduite des autres; ils ne s'arrêtent qu'aux ulcères, c'est-à-dire aux défauts du prochain ; ils s'y complaisent et s'en nourrissent.
Si ce défaut était aussi léger qu'il est commun, il y aurait moins à s'en plaindre; mais il n'en est pas ainsi, et j'entends le Seigneur qui range la détraction parmi les horribles péchés dont son peuple se soit rendu coupable, a Des détracteurs ont été parmi vous, dit-il pai' la bouche d'Ezéchiel. » Viri detractores fuerunt in te. Ezech. xxii, 9. Mais, dira-t-ou peut-être : Une parole dite
inconsidérément, dans une conversation familière avec des amis, doit elle être regardée comme un si grand crime? Il n'y a là ni vol, ni outrage à la pudeur, ni effusion du sang innocent. De simples paroles ne sont que des paroles et ne peuvent faire de blessure sanglante à personne. — Nous disons, nous, au contraire, que, comme dans les grands fleuves, les endroits les plus dangereux sont ceux où la surface de l'eau paraît plus tranquille, de même ce crime (qui consiste uniquement dans une trop grande liberté de paroles) est non-seulement d'autant plus commun, mais encore d'autant plus grave, qu'il semble moins horrible. Il est, en effet, un sujet de dissensions et de guerres cruelles, qui divise les personnes privées et publiques et souvent même les rois et les nations, comme l'atteste l'Ecclésiastique : « La langue d'un tiers, dit-il, en a renversé plusieurs, et elle les a dispersés de peuple en peuple. Elle a détruit les villes fortes, pleines d'hommes opulents, et elle a fait tomber les maisons des grands. Elle a taillé en pièces les armées des nations, et elle a défait les peuples les plus vaillants. » Lingua tertia multos commovil, cl dispersit illos de génie in gentem. Civitates muratas divitiim destruxit, et domos magnatorum effodit. Virtutes populonon concidit, et gentes fortes dissolvit. Eccli. xxvm, 16-18. Voilà quels ravages produit la langue médisante, sans cependant employer le fer ni verser le sang. C'est pour cette raison que les saintes Ecritures lui donnent les noms les plus odieux. Le Propiiète royal la compare à un poison subtil autant que funeste. Il dit, en parlant des détracteurs, que « le venin de l'aspic est sous leurs lèvres. » Vcnenum aspidum sub labiis eorum. Ps. xui, 3. De même qu'un empoisonneur ôte secrètement la vie à sa victime, ainsi le détracteur, par ses médisances clandestines, fait tort aux absents dont il déchire la réputation. Jérémic compare la langue des médisants à une flèche : « Leur langue, dit-il, est comme une flèche qui perce; elle ne parle que pour tromper. » Sagitta vidnerans lingua eorum, dolum locuta est. Jerem. ix, 8. La flèche porte au loin ses coups; ainsi le médisant fait aux absents de cruelles blessures en s'attaquant à leur honneur.
On compare encore les médisants aux corbeaux et aux vau-
TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. lH
tours, qui aiment le carnage, s'acharnent sur les cadavres dont ils font leur nourriture, et préfèrent à une chair saine et fraîche un corps en putréfaction. Pour moi, s'il m'est permis de parler plus librement, je trouve que ce n'est pas seulement aux corbeaux et aux vautours, mais aux pourceaux que les médisants doivent être comparés. Qu'un pourceau entre dans un jardin agréable, où les roses, les lis et les violettes charment les yeux par leurs couleurs et flattent l'odorat de leurs parfums, cet animal, insensible à l'éclat et au parfum des fleurs, cherche de tous côtés s'il n'apercevra pas un bourbier ou un fossé rempli de fange. Dès qu'il a senti le voisinage de quelque mare infecte, il y court, s'y précipite, et, s'y plongeant tout entier, se tourne et se retourne dans la boue, comme dans un lit moelleux ; ce n'est pas encore assez pour lui de s'y vautrer; il enfonce dans la fange son groin et ses naseaux, et s'y repose mollement et avec volupté. Ainsi font les hommes hvrés au vice de la médisance : ils dédaignent les vertus d'autrui comme autant de fleurs agréables auxquelles ils ne veulent même pas toucher, et se nourrissent de la corruption qu'ils trouvent dans les défauts du prochain. Yoilà leur aliment, leur breuvage, leur plaisir, leurs délices, leurs jouissances les plus douces. La conversation vient-elle à tomber sur im personnage recommandable par ses qualités, si quelqu'un signale parmi les vertus dont il fait l'éloge quelqu'une de ces fautes inséparables de la fragilité humaine, le médisant tout aussitôt la produit au grand jour, afin d'obscurcir le mérite de celui qu'on loue, ou d'imprimer à son nom quelque flétrissure. Il ne s'attache qu'à ce seul point; tout le reste lui déplaît et l'offense. C'est ainsi que les Pharisiens, ne tenant aucun compte des vertus et des miracles du Sauveur, ne pensaient qu'à lui reprocher de guérir les malades, le jour du sabbat, d'accueillir les pécheurs et de manger avec eux, toutes choses que notre Seigneur ne faisait que dans l'intérêt de leur salut.
ÏI est une autre espèce de médisants, aux apparences plus douces, mais qui n'est pas moins dangereuse et nuisible. Ce sont les hommes qui comblent d'éloges ceux qui sont présents et les âéciijrent à belles dents en lem* absence. De tels hommes sont
semblables au scorpion (de tous les insectes le plus venimeux), dont il est dit que c'est lorsqu'il caresse de la langue, qu'il fait avec son dard une blessure mortelle. On compare aussi les médisants aux chiens enragés qui mordent les passants et leur communiquent la maladie dont ils sont atteints. Aussi Salomon, pour nous détourner de ce crime, nous dit : « Mon fils, n'ayez point de commerce avec les médisants ; car leur ruine viendra tout d'un coup, et qui pourra comprendre la punition de l'un et de l'autre, » Prov. XXIV, 21, c'est-à-dire, du médisant et de celui qui l'écoute? Mais les médisants de la pire espèce sont ceux qui s'attaquent aux personnes de piété, à celles-là surtout qui n'ont pas encore jeté de profondes racines dans la vertu. Ainsi harcelées par les réflexions malignes et railleuses que l'on se permet sur leur compte, elles abandonnent le chemin qu'elles voulaient suivre ou n'y marchent que d'un pas timide. Que les médisants, qui sont la cause de ce mal, entendent donc l'anathème terrible lancé contre eux par notre Seigneur lui-même : « Celui, dit-il, qui scandalise un de ces petits qui croient en moi , il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât au cou la meule qu'un àne tom'ne et qu'on le précipitât au fond de la mer. » Qui scandalizaveritunum depusillis istis, qui in me credunt, expedit et ut suspendatur mola asinaria in collo ejus, et demergatur in profundum maris. Matth. xvui, 6. L'apôtre saint Jacques dit que « la langue (du médisant) est enflammée par le feu de l'enfer, » en ce sens que ce sont les démons, qui, de leur souffle, allument cette flamme dévorante, plus terrible, selon quelques-uns, que le feu même de l'enfer; car ce feu n'exerce sa violence que contre les méchants , tandis que le feu de la langue médisante tourmente les bons et leur est souvent une occasion d'indignation et de colère. Toutes ces comparaisons, empruntées à ce qu'il y a de plus hideux et de plus horrible, ont dû vous montrer dans tout son Jour l'énormité du vice de la médisance.
Je ne puis comprendre, mes frères, quelle douceur et quels attraits si puissants renferme ce vice pour que la plupart des
hommes s'en laissent dominer. Les grands crimes ont ordinaii'ement pour mobiles de grands avantages, de grands profits qui déterminent les hommes à les commettre. Ainsi l'homicide est entraîné par le plaisir de la vengeance, l'avare par l'appât de l'or, l'adultère par l'amour de la volupté, l'ambitieux par la soif de la vaine gloire. Mais le médisant, quel plaisir, quel profit pécuniaire, quelle gloire peut-il espérer? Il y a des passions qui, si elles déplaisent à Dieu, plaisent du moins aux hommes : telle est, par exemple, la prodigalité et ses libéralités excessives. Mais la médisance est également odieuse à Dieu et aux hommes; car est-il rien au monde que l'on déteste plus que la langue médisante? « L'homme qui parle beaucoup, dit le Sage, sera terrible dans sa ville. » Tcrribilis in civitate sua homo linguosus, Eccli. IX, 25; et au livre des Proverbes : « Le médisant est l'abomination des hommes. » Abominatio hominum detractor. Prov. XXIV, 9. Salomon ne dit pas seulement que le médisant est abominable, il l'appelle une « abomination. » Aussi tous les hommes l'exècrent et le fuient comme un pestiféré, ou un chien atteint de la rage, ou un lion qui s'est échappé de sa cage et a brisé ses liens. Nul, en effet, ne se croit en sûreté contre la langue du médisant; comme on sait qu'elle n'épargne personne, on craint toujours d'être sa victime. Lorsqu'un voyageur rencontre dans son chemin une couleuvre ou une vipère , il s'arme de tout ce qu'il a sous la main pour détruire cet animal et l'empêcher de nuire à ceux qui suivraient la même route; ainsi tous les hommes voudraient-ils que les médisants fussent traités afin de n'avoir plus à redouter leur langue venimeuse. Enfin ce vice est moins encore le vice des hommes que celui des démons; car c'est le propre des démons de nuire pour le seul plaisir de nuire et sans se proposer aucun avantage.
La facilité que l'on a de commettre le péché de la médisance est aussi ce qui la rend plus dangereuse. Pour médire, en effet, il n'est pas nécessaire de saper les murailles, de prendre les armes, de verser le sang; il suffit d'un coup de langue, je ne dis pas pour répandre le sang du prochain, mais pour lui enlever la réputation, que la plupart des hommes estiment plus que la vie
il4 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS,
même. Il faut entendi^e le prophète David exhalant son indignation contre le médisant : a Que recevras-tu, lui dit-il, et quel fruit te reviendra-t-il de ta langue trompeuse? Le Tout-Puissant lancera contre toi des flèches aiguës avec des charbons dévorants. » Ps. cxix, 4.. Parce que ta langue est semblable à la flèche lancée de loin^ les flèches aiguës du Tout-Puissant, c'est-à-dire les traits de la fureur divine viendront te frapper ; parce que ta langue , comme un brandon incendiaire, a dévoré la réputation du prochain, tu seras à ton tour livré aux flammes de l'enfer, et tu partageras le sort du mauvais riche, qui demandait une goutte d'eau pour rafraîchir sa langue, et ne pouvait l'obtenir. Luc. xvi. Ce riche, dit saint Grégohe, est tourmenté plus cruellement dans la langue, parce que c'est par la langue qu'il a plus gravement péché. Les péchés de la langue sont plus fréquents dans les festins, lorsque les convives, échau2*és par le vin et la nourriture, parlent plus inconsidérément. Aussi saint Augustin avait-il fait écrire dans l'endroit où il prenait ses repas les deux vers suivants •
Quisquis ainat dictis absentum rodere vitaiii , Hanc mensam vetitam noverit esse sibi.
« Que celui qui aime à déchirer les absents dans ses discours, sache que cette table lui est interdite. » Et lorsqu'il entendait pendant le repas quelque propos qui blessait la charité, il priait le médisant de se taire, disant qu'il allait ou effacer les vers qu'il avait écrits, ou quitter la table.
Saint Jean, dans l'Apocalypse, traçant le tableau des supplices de l'enfer, dit que « les hommes se mordent la langue dans l'excès de leur doulem% et qu'ils blasphèment le ciel. » Apoc. xvi. 10. Ce supplice est celui qui convient particulièrement aux médisants dont la langue a été si pernicieuse. Voulons-nous donc, mes frères, nous épargner cet affreux supplice, veillons sur notre langue et réprimons ses saillies. Tel est l'objet de la recommandation que saint Jérôme adresse à Celuntia dans la lettre dont nous avons déjà fait mention : « Ne parlez en mal de personne, lui dit-il, et ne croyez pas vous faire estimer en méprisant les autres. Apprenez plutôt à régler votre vie qu'à reprendre la conduite d'autrui. Souvenez-vous toujours de cette parole de
TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. H 5 l'Ecriture : « N'aimez pas à médire, de peur que Dieu ne vous extermine. » Pour vous, évitez avec le plus grand soin non-seulement de médire, mais de croire le médisant. N'autorisez pas par votre assentiment le langage de l'homme qui déchire ses semblables, de peur de nom'rîr en lui ce détestable défaut. Ecoutez la sainte Ecriture qui vous dit : « Ne faites pas société avec ceux qui calomnient le prochain, et vous ne commettrez point de péché à son sujet. » Et dans un autre endroit : « Bouchez-vous les oreilles •avec des épines, et n'écoutez point la méchante langue. » Eccli. xxvin, 28. Aussi David, énumérant les différentes espèces d'innocence et de justice , n'a point passé cette vertu sous silence : « Seigneiu", dit-il, qui demeurera dans votre tabernacle? Celui qui n'a point fait de mal à son prochain, et qui n'a point écouté les calomnies contre ses frères. » Ps. xiv, 3. Lui-même ne se contentait pas d'avoir le médisant en aversion; il le poursuivait comme un ennemi : « Je persécutais, dit-il, celui qui médisait en secret de son prochain. » Ps. c, 5. Ce vice est si funeste, que les hommes qui veulent vivre saintement doivent tout d'abord le détruire et le bannir de leurs cœurs. Rien, en effet, n'inquiète l'àme , et ne rend l'esprit inconstant et léger comme de croire aisément tout ce que l'on entend, et de donner une téméraire approbation aux paroles de la langue médisante. De là naissent de fréquentes dissensions et d'injustes haines. De là ces amis, qui ne faisaient auparavant qu'un seul cœur, devenus maintenant ennemis par suite d'une crédulité trop facile aux propos de la médisance. Mais, au contraire, on se procure une grande tranquillité et une grande constance d'àme, lorsqu'on n'accueille pas inconsidérément ce qu'on entend dire de défavorable sur le compte du prochain. Heureux l'homme qui s'est armé si bien contre ce vice, que personne n'ose médire devant lui. Si nous apportions ce soin à ne pas croire aveuglément la médisance, il n'y aurait bientôt plus de médisants, parce que l'on craindrait de s.i faire mépriser soi-même en voulant mépriser les autres. Ce viee n'est si commun, et ne fermente dans le cœur d'un si grand nombre, que parce que la médisance rencontre presque partout des oreilles complaisantes. «•
Salomon nous dit que « c'est au Seigneur à gouverner la langue. » Est Domini guhernare linguom. Prov. xvi, 1. Par conséquent, mes frères, quiconque désire être juste en ses discours, doit demander ce don à l'auteur de tous biens, en lui disant fréquemment avec le Prophète : « Mettez, Seigneur, une garde à ma bouche, et une porte à mes lèvres qui les ferme exactement. » Pone, Domine, custodiam ori meo, et ostium circumstantix labiis meis. Ps. cxl, 3. Il doit encore avoir devant les yeux cette parole de saint Jacques : « Si quelqu'un se croit être religieux, et no retient pas sa langue, comme avec un frein, mais séduit luimême son cœur, sa religion est vaine et infructueuse. » Si guis putat se religiosum esse, non refrenans linguam suam, sed sediicens cor siium, hujus vana et religio. Jac. i, 26. Comme l'Apôtre dit que celui qui gouverne sa langue pourra régler et ordonner sagement toutes les actions de sa vie, l'homme qui est arrivé à ce degré de justice peut se promettre de la miséricorde du Seigneur la gloire céleste et la couronne de l'éternelle félicité promise à ces vertus.
PREMIER SERMON
LE QUATRIÈME DIIMANGHE APRÈS LA PENTECOTE.
i" EXPLICATION DE l'ÉVANGILE ; — 2° DÉVELOPPEMENT DES PAROLES
DU TEXTE
Prœceptor, per tofam mortem lahorantes, nihit cepimus : in verbo aufem tuo laxabo rete , etc.
Maître , uous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, mais, sur votre parole, je jetterai le filet, etc. Luc. v, 5.
Ces paroles de Pierre montrent particulièrement la témérité et la folie do ceux qui, s'appuyant uniquement sur la prudence et l'industrie humaines, néghgent dans leurs entreprises de consulter le Dieu tout puissant qui gouverne ce monde. C'est là une erreur presque universelle et qui enfante des maux en quelque
sorte innombrables. Nous allons la combattre, avec la grâce de Dieu, dans ce discours, après que nous aurons expliqué l'évangile de ce jour, qui est le fondement du point de doctrine que nous voulons traiter. Pour le faire avec piété et profit, nous avons besoin de l'assistance divine : implorons-la par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave, Maria.
L'évangile de ce jour, mes biens chers frères, renferme deux mystères, dont l'un est proposé à notre imitation, et l'autre à notre admiration. Nous devons imiter l'ardeur et l'empressement de la multitude à se précipiter sur les pas du Sauveur, pour entendre sa parole, et nous devons admirer le miracle par lequel Pierre et ses compagnons, humbles pêcheurs de la mer de Tibériade, furent appelés à la mission de pêcheurs d'hommes. Considérons ce double mystère.
« Jésus était sur les bords du lac de Génésareth, environné d'une grande multitude qui se précipitait sur lui pour entendre la parole de Dieu. » Nous ne devons point passer légèrement sur ces paroles. Cet empressement de la multitude à se précipiter sur les pas de Jésus marque, comme nous l'avons dit, son ardent désir de puiser dans la doctrine du Sauveur la grâce divine : désir qui ne peut venir que de l'Esprit de Dieu. Si, en effet, comme le dit l'Apôtre, nous ne sommes pas capable' àe former de nousmêmes aucune bonne pensée commt de nous-mêmes, et si c'est Dieu qui nous en rend capables, » II Co7\ ni, 5, à plus forte raison, ne pouvons-nous pas par nous-mêmes nous élever jusqu'au désir. De là cette parole de saint Augustin : Désirer le secours de la grâce est le commencement de la grâce. Tel est l'ordre accoutumé de la Providence, que, lorsque Dieu a résolu d'accorder ses dons aux hommes, il allume auparavant dans leurs cœurs le désir de ces dons. Ce désir excite l'homme à demander, à chercher, à frapper, Luc. xi, 9, à mettre tout en œuvre pour atteindre enfin à l'objet de ses vœux. Aussi compare-t-on les saints désirs à des fleurs, parce que, comme les fleurs des arbres précèdent les fruits, ainsi les saints désirs présagent l'abondance des dons célestes. C'est pourquoi, mes frères, vous devez concevoir de
fl8 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.
. grandes espérances de la divine miséricorde, si votre cœur brùlo du désir de la grâce de Dieu.
Saint Bernard nous apprend, dans l'une de ses lettres, que ces désirs nous ouvrent la voie à la grâce et à la charité. « De même que la foi, dit-il, conduit à la pleine connaissance, ainsi le désir conduit à la parfaite dilection. Il est écrit : Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. On peut dire également sans être taxé d'absurdité : Si vous ne désirez pas, vous n'aimerez point parfaitement. » Or, qui pourra dire la force des saints désirs? Le Sage nous l'indique en deux mots dans le texte suivant : « Le commencement de la sagesse est le véritable désir de l'instruction. » Initium sapîentix verissima est clisciplinse concupiscentia. Sap. vi, 18. Il y a donc, d'après le Sage, un désir faux et trompeur de la justice. Nous lisons, en effet, au livre des Proverbes : « Les désirs tuent le paresseux, car ses mains ne veulent rien faire. » Desideria occidiint pigrum, noluerunt enim quidquam maims ejus operari. Prov. XXI , 25. Il désire les trésors de la sagesse, mais il ne veut se donner aucune peine pour les acquérir. C'est là une maladie si généralement répandue, qu'elle a fait dire que le ciel est rempli de bonnes œuvres et l'enfer pavé de bonnes intentions. Le vrai désir au contraire ne néglige rien, n'omet rien, ne s'épargne ni l'effort ni la fatigue pour arriver au but auquel il aspire.
« La multitude se précipitait sur Jésus. » Voilà comme nous devons désii-er et chercher le Sauveur. « Si nous ne voulons pas que notre recherche soit vaine, nous dit saint Bernard, cherchons Dieu en toute sincérité , cherchons-le fréquemment, cherchonsle avec persévérance ; ne cherchons point autre chose pour lui , ni autre chose avec lui, et ne nous détournons point de lui pour nous affectionner à un autre objet. Le ciel et la terre passeront plutôt qu'on ne voie celui qui cherche ainsi ne pas trouver, celui qui demande ainsi ne pas recevoir, celui qui frappe ainsi attendre sans succès qu'on lui ouvre. » Notre bon Sauveur fut touché des pieux désirs de la multitude, et, quoique le lieu fût peu favorable, il ne voulut point cependant laisser échapper cette occasion 'd'enseigner sa doctrine. Il monte donc dans une barque, et de sa bouche d'or commence à répandre
sur la foule les trésors de la divine sagesse. Ses auditeurs, déjà préparés par leurs pieux désirs, étaient suspendus à ses lèvres, dans le ravissement des choses qu'il leur disait. Quelle doctrine et quelle éloquence que celle de Jésus- Christ, le verbe et la sagesse du Père ! Comme sagesse , n'est-il pas la science la plus parfaite, et comme verbe, l'éloquence la plus suave? Nous lisons dans l'Ecclésiastique : a Le son des flûtes et de la harpe font une agréable mélodie, mais la langue douce surpasse l'un et l'autre. » Tibiue et psalterium suavem faciunt melodiam, et super utraque lingua suavis. Eccli. xl, 21. Si la langue des hommes peut avoir assez de douceur pour charmer les oreilles à ce point, quelle ne devait pas être la suavité des paroles de Celui qui est le verbe et la sagesse du Père? Je voudrais par quelque exemple vous donner une idée de la force et de la douceur de cette éloquence divine. Cicéron, qu'on a nommé le Prince de l'éloquence romaine, réputait nulle l'éloquence qui ne provoquait point l'admiration. II est lui-même un grand exemple de l'enthousiasme que peut produire la parole humaine. Dans la cause de Cornélius, il plaida avec tant d'éloquence, que le peuple romain exprima son admiration non-seulement par des acclamations, mais même par des applaudissements. Et je crois, dit Fabius, que les auditeurs ne s'apercevaient pas de ce qu'ils faisaient et ne se rendaient pas compte de leurs applaudissements, mais, pour ainsi dire hors d'eux-mêmes et ne sachant pas en quel lieu ils étaient, ils suivaient le mouvement irrésistible qui les entraînait. Vous pouvez par là, mes frères, vous faire quelque idée de la puissante éloquence du Maître céleste. Si l'art et l'habileté humaine peuvent transporter les hommes et les ravir d'admiration, que faut-il penser de cette plénitude de divinité et de sagesse parlant par la bouche de l'Homme-Dieu? Qui peut douter que l'éloquence divine l'emporte sur l'éloquence humaine autant que la grandeur de la majesté de Dieu est au-dessus de la mesure que comportent les facultés de l'intelligence de l'homme? Saint Luc rapporte dans son évangile qu'un jour que notre Seigneur parlait à la multitude, une femme élevant la voix du milieu de la foule, lui dit : «Heureux le sein qui vous a porté et les mamelles que vous
m SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS,
avez sucées! » Luc. xi, 27. Cette femme, perdue dans la foule, aurait-elle élevé ainsi la voix pour louer le Sauveur, si elle n'avait été charmée et ravie hors d'elle-même par l'ineiïable douceur de la parole du Maître, au point de ne plus savoir où elle était ni comment s'exprimer? L'éloquence d'un saint Jean Chrysostome lui a valu le nom de bouche d'or; mais quel nom donner à la sagesse divine parlant par la bouche de Celui dont le Prophète a dit : « La grâce est répandue sur vos lèvres? » Diffusa est gratia in labiis tuis. Ps. xliv, 3. Dieu lui-même compare sa parole, non à l'or, mais au glaive, lorsqu'il fait dire au prophète Isaïe : « Le Seigneur a rendu ma bouche semblable à un glaive aigu, » Isa. xLix, 2, pour pénétrer jusqu'au fond des âmes, couper les racines de tous les maux, soustraire l'esprit à la contagion du corps et embraser les cœurs du feu du divin amour. Ils ressentaient les ardeurs de ce feu divin les disciples d'Emmaiis qui disaient : « Notre cœur n'était-il pas tout brûlant- au-dedans denous, lorsque Jésus nous parlait dans le chemin, et nous expliquait les Ecritures? » Nojine cor nostrum ardens erat in nobis, dum loqueretur in via, et aperiret nobis Scripturas? Luc. xxiv, 32. Elle brûlait aussi de ce feu sacré l'Epouse du Cantique dont l'âme se fondait au son de la voix de son bien-aimé. Cant. v, 6. Puisqu'il en est ainsi, vous pouvez maintenant, mes frères, juger des sentiments de cette multitude, qui, tout embrasée du désir de la parole divine, entendait le verbe et la sagesse incréés lui révélant les mystères du royaume de Dieu. C'est ainsi que notre Seigneur récompensa les pieux désirs de cette foule attachée à ses pas. Qu'il serait à souhaiter, chrétiens, que nous eussions la même ardeur à venir entendre la parole évangélique! Mais, hélas! ces dispositions ne sont guère les nôtres. Combien n'en voyons-nous pas qui aiment mieux se précipiter dans les plaisirs, le jeu et la débauche que de se rendre dans l'assemblée des fidèles? Ils ne daignent pas môme, dit saint Grégoire, ouvrir l'oreille du corps à la parole de Dieu, ou si parfois ils entendent cette parole, ils scandalisent leurs frères par leurs regards, leurs discours et leurj dissipation. Mieux vaudrait pour eux ne poiat l'entendre que d'y apporter de pareilles dispositions. D'aatres
viennent nous écouter, mais sans se soucier de remporter de nos instructions quelques réflexions salutaires, quelques règles de conduite. Pour eux la parole divine est comme un air de musique qui se chante d'une manière douce et agréable. Ezech. xxxni, 32. Ce qu'on dit les touche peu; ils ne sont sensibles qu'à l'harmonie du langage. On ne peut mieux les comparer qu'aux hommes qui s'amuseraient comme des enfants à regarder un livre revêtu de soie et d'or, orné de caractères de couleur rouge et de brillantes images, sans s'occuper de ce que le livre contient et sans prendre même la peine de le lire. Tels sont ces auditeurs qui, ne s'intéressant qu'à l'élégance du discours et aux fleurs du langage, négligent tout le reste ou croient que cela ne les concerne pas. L'Ecclésiastique les avait en vue lorsqu'il disait : « Le cœur de l'insensé est comme un vase brisé ; il ne petit rien retenir de la sagesse, » et encore : « De même que, lorsqu'on remue le crible, il ne demem-e que les ordures, ainsi il ne reste dans le cœur de l'homme inquiet que l'irrésolution et le doute. » Eccli. xxi, 17; xxvii, 5. Le crible, en effet, ne garde que la paille et laisse passer le froment.
Il en est d'autres dont le cœur est tellement obsédé par l'ennemi du genre humain , que les foudres de la divine parole ne les effraient pas ou les laissent à peu près insensibles. Une comparaison vous fera comprendre comment le démon ferme leurs oreilles aux vérités de l'Evangile. Les vers à soie sont si fort incommodés du bruit du tonnerre, qu'il arrive quelquefois qu'ils en meurent. Aussi les personnes qui les élèvent ont-elles soin de faire de temps en temps résonner le tambour dans le voisinage de ces insectes afin de les accoutumer ainsi au bruit plus formidable du tonnerre. Il en est de même d'un bon nombre d'hommes qui, habitués à entendre tous les jours des sermons sans en être aucunement touchés, ne sont pas impressionnés davantage, lorsque quelque prédicateur, poussé par l'Esprit de Dieu, fait gronder sur leurs têtes les foudres des terribles vérités de la fci. J'ajouterai une autre comparaison. L'art de travailler le fer a été porté si loin de nos jours, qu'on en est arrivé à fabriquer des cuirasses d'airain que ne peuvent percer ni les flèches ni les balles des
ennemis. Le démon semble avoir imaginé quelque chose de semblable; il a tellement endurci le cœur de certains pécheurs, que le tonnerre même de la divine parole ne peut ni l'atteindre ni l'ébranler. En vain on leur met sous les yeux la croix de Jésus- Christ, les supplices de l'enfer, la mort, le jugement de Dieu; tous ces traits et d'autres semblables s'émoussent contre leur incm^able indifférence. On peut juger du péril auquel le salut de ces hommes est exposé par ces paroles du philosophe : C'est une loi de la médecine, que plus on nourrit un corps qui n'est pas sain, plus on lui nuit, parce qu'on fournit une matière plus abondante à ses humeurs corrompues; il en est de même d'une âme que de mauvais préjugés dominent : plus on l'instruit, plus on lui fait de tort, parce que tout ce qii'on peut lui dire est pour elle une occasion de s'affermir dans ses dispositions perverses.
Qu'avons-nous donc à faire^, chrétiens, pour entendre avec profit la parole de Dieu? Imiter la foule qui accompagnait Jésus, nous porter vers ce divin Sauveur de toute l'ardeur de nos désirs, en faisant réflexion que la parole qui nous est annoncée par les prédicateurs n'est point la parole des hommes, mais la parole de Dieu. Voilà le vrai moyen de l'écouter avec plus d'empressement et de respect. Ainsi l'entendaient les Thessaloniciens, au témoignage de l'Apôtre, qui leur dit dans l'une de ses Epîtres : « Nous rendons à Dieu de continuelles actions de grâces, de ce qu'ayant entendu la parole de Dieu que nous vous prêchions, vous l'avez reçue, non comme la parole des hommes, mais comme étant, ainsi qu'elle l'est véritablement, la parole de Dieu, qui agit efficacement en vous, qui êtes fidèles. » Nos grattas agimus Deo sine intermissione, quoniam cum accepissetis a nobis verbum auditus Dei, accepistis illiidf non lit verbum hominum, sed fsicut est vere) verbum Dei quioperatur in vobis, qui credidistis. I Thess. n, i'S. Quiconque entend la parole divine avec un cœur ainsi préparé puise dans cette parole la vie de son âme.
La foule se pressait donc autour du Sauveur pour entendre sa parole. Alors Jésus commença à remplir vis-à-vis d'elle son ministère de Docteur. Tous les lieux, tous les temps lui étaient bons pour s'acquitter de cette sublime mission. Tantôt il prècbait dans la Synagogue, tantôt sur les montagnes, tantôt dans la plaine , tantôt sur les rivages de la mer. Cette fois , il monta donc, non dans une tribune revêtue d'ornements d'or et de tentures de soie, mais dans une barque, afin de se dégager du tumulte et de la pression de la multitude qui le serrait de toutes parts. Puis il pria Pierre , qui était le patron de la barque, de s'éloigner un peu de terre. 0 douceur et bonté admirables du Sauveur 1 II prie Pierre, lui, le souverain Seignem* de toutes choses, qui pouvait lui commander.
Ce n'est pas sans une raison mystérieuse que notre Seigneur voulut que la barque fût un peu éloignée de terre. Saint Augustin voit là une leçon pour les prédicateurs, qui ne doivent pas s'attacher trop à la terre, ni trop s'en éloigner, dans l'exercice de leur ministère; c'est-à-dire que, s'il ne faut pas qu'ils aient trop de condescendance pour les hommes charnels qui ne goûtent que les choses terrestres, ils ne doivent pas non plus enseigner des choses tellement élevées ou difficiles que leurs auditeurs ne puissent pas les suivre. Qu'ils prennent exemple de saint Paul, qui parlait le langage de la plus sublime sagesse aux parfaits et nourrissait de lait les faibles et les commençants.
c( Lorsque Jésus eut cessé de parler, il dit à Simon : Avance en pleine mer, et jetez vos filets pour pêcher. » Notre bon et miséricordieux Sauveur ne voulut pas laisser, sans le reconnaître, le faible service que lui avait rendu son disciple. Faut-il s'étonner que Celui qui ne laisse pas sans récompense un verre d'eau froide donné en son nom, ait reconnu d'une manière si libérale l'empressement de Pierre? Dieu ne fait pas comme les marchands, qui ne paient les objets qu'à leur juste valeur; il récompense magnifiquement les plus petites choses que l'on fait pour lui. C'est ainsi qu'en retour d'une seule barque que Pierre lui avait
prêtée, il lui en rend deux chargées de poisson. « x\vance en pleine mer, lui dit-il, et jetez vos filets. — Maître, lui répondit Pierre, nous avons travaillé toute la nuit, sans rien prendre; mais, sur votre parole, je jetterai le filet. »
On ne saurait trop admirer ici l'obéissance de Pierre. Il pouvait répondre, en ne consultant que la prudence humaine : Maître, pendant toute la nuit, qui est le temps le plus favorable pour la pèche, nous avons parcouru tous les endroits de cette mer que nous croyions les plus abondants en poissons, et nous n'avons rien pris; comment pouvons-nous espérer d'être plus heureux en plein jour? A quoi bon, par conséquent, tenter de nouveau les hasards de la mer, maintenant que nous avons lavé et replié nos filets, en voyant que nos efforts étaient inutiles? Voilà ce que Pierre aurait pu répondre. Mais se souvenant de son nom (Simon veut dire obéissant), il ne réplique rien, il n'allègue aucune raison, et accomplit l'ordre de Jésus avec autant de simplicité que d'empressement, ce qui est le propre de la parfaite obéissance. Cassien rapporte de cette obéissance un exemple mémorable que je veux vous citer. Il dit que saint Jean d'Egypte ( dont la sagesse était si renommée que l'empereur Théodose-le-Grand invoquait souvent ses conseils), excella tellement dans cette vertu, que le vieillard, sous la direction duquel il se formait à la perfection, lui ayant commandé d'arroser un arbre avec de la poussière, le religieux, sans discuter cet ordre, fit pendant plusieurs jours ce que le vieillard lui avait enjoint de faire. C'est que le propre de la véritable obéissance, en effet, est d'accomplir les ordres des supérieurs, en fermant les yeux de la prudence et de la raison humaine. Nous devons, lorsque nos supérieurs nous commandent quelque chose, mettre un bandeau sm' les yeux de notre esprit, comme nous faisons à l'égard de l'âne ou du cheval que nous employons à tourner la meule.
Les maîtres de la vie spirituelle établissent trois degrés d'obéissance. Le premier est l'obéissance servile ou corporelle, dans laquelle la volonté et l,a raison n'ont point de part. Le second est Tobéissance par laquelle le corps et la volonté se portent également à ce qui est commandé, malgré les réclamations de l'intelli-
QUATRIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 12!î
gence. Le troisième, qui est le plus parfait^ consiste non-seulement à pratiquer ce que l'on nous ordonne, mais à l'embrasser de toute la soumission de notre volonté et de notre entendement. Telle fut l'obéissance de Pierre, obéissance prompte, entière, pleinement consentie, que notre Seigneur récompensa par un prodige pour nous faire comprendre l'excellence de cette vertu.
« Pierre et ses compagnons ayant jeté le filet, prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait, » Si ce miracle est grand, il renferme un mystère non moins instructif. Cette rupture du filet signifie que la quantité d'hommes qui devaient entrer par la foi dans l'Eglise serait si grande, qu'un bon nombre d'entre eux, s'écartant ensuite de cette foi qu'ils avaient reçue, déchireraient l'unité de l'Eglise, soit par le schisme, en ne reconnaissant plus l'autorité du pontife romain, soit par l'hérésie, en violant l'intégrité de la foi. Saint Jean dit de ces hommes : « Ils sont sortis d'avec nous, mais ils n'étaient pas d'avec nous : car s'ils eussent été d'avec nous, ils seraient demeurés avec nous. » Ex nobis prodierunt, sed non erant ex nobis. Nam, si fuissent ex nobis, permansissent utique nobiscum. I Joann. ii, 19.
a A la vue de cette prodigieuse quantité de poissons, Pierre fut rempli de stupeur, et, tombant aux pieds de Jésus, il s'écria : Eloignez-vous de moi. Seigneur, parce que je suis un péchem\ » Que n'avons-nous, mes frères, cette frayeur et cette crainte salutaires, lorsque nous nous approchons de l'autel et de la sainte Eucharistie ! Pierre ne connaissait pas encore le Fils de Dieu par la révélation qui plus tard lui découvrit sa divinité ; cependant cette puissance divine, cachée sous les dehors de la nature humaine, le remplit d'une telle admiration, que, se croyant indigne de restei' en la présence de l'auteur d'un pareil prodige, il se jeta aux genoux de Jésus et le pria de quitter sa barque. Ne retrouvons-nous pas ici la foi du Centurion, qui se regardait comme indigne de recevoir notre Seigneur sous son toit? Nous, mes frères, éclairés des lumières de la foi, nous croyons fermement que toute la plénitude de la divinité de Jésus-Christ est cachée sous les espèces du pain et du vin, et cependant combien qui se comportent dans nos temples, comme s'ils étaient sur la place
120 SniRMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.
publique, au milieu de leurs égaux 1 Que dire de ceux qui, dans les églises, traitent d'affaires toutes profanes; de ceux qui s'y permettent d'indécentes plaisanteries; de ceux qui promènent de tous côtés des regards curieux; de ceux qui, par une téméraire et sacrilège audace, viennent y porter ou y provoquer des regards impudiques, et qui, dans le lieu même où ils devraient se purifier de leurs péchés, en augmentent le nombre, changeant ainsi, pour leur malheur, les remèdes en poisons? Combien la conduite de ces hommes s'accorde mal avec la dignité du lieu! car, comme le dit le Prophète : « La sainteté doit être l'ornement de la maison du Seigneur, » Ps. xcu, 5, et « tous publieront sa gloire dans son temple. » Ps. xxvni, 9.
L'exemple de Pierre nous apprend donc, mes frères, avec quelle crainte, quel respect, quelle humihîé, quelle pureté de vie et quelle véritable contrition du cœur nous devons nous approcher du sacrement ineffable dans lequel nous croyons que réside et se cache le Fils unique de Dieu, la splendeur de la gloire du Père. Cette crainte, rassurez-vous, n'a pas pour effet d'éloigner de nous le Seigneur; elle nous rend, au contraire, plus dignes de ses bienfaits. Ainsi Pierre se juge indigne de la présence du Seigneur, et non- seulement Jésus ne le rejette pas, mais il l'élève à la dignité d'apôtre : « Ne crains pas, lui dit-il, car désormais ce sont des hommes que tu prendras. » En d'autres termes : Bannis la crainte que t'inspirent le sentiment [de ta faiblesse et la manifestation de ma puissance. Ce n'est point pour vous effrayer ni pour vous éloigner de moi que je vous ai rendus témoins de cette puissance, mais plutôt, pour vous montrer ce que vous ferez vous-mêmes, quand je vous en aurai revêtus. Désormais, Pierre, je veux que tu prennes les liommes, comme jusqu'ici tu prenais les poissons. Bien loin que tu doives redouter que je te repousse et te condamne, parce que tu t'avoues pécheur, je te choisis pour que de pêcheur de poissons tu deviennes pêcheur d'hommes, en consacrant à la justice les hommes affranchis du péché et en les réunissant dans la voie de l'éternelle vie. Quelle bonté de la part du Sauveur 1 11 dissipe la crainte de Pierre, qui se reconnaissait humblement pécheur,
et lui promet la plus insigne dignité. Mais c'est assez sur levangile : revenons maintenant à notre premier dessein.
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