‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 2)Chapitre 12 sur 21 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Je vous entends me dire : Vous nous avez jetés dans l'abîme de l'épouvante en nous expliquant ce soupir du Sauveur; tireznous-en maintenant, enseignez-nous comment nous pourrons échapper à un si effroyable danger. C'est cela même que le Médecin céleste nous apprend dans la guérison du sourd-muet, lorsque tout d'abord l'ayant tiré à l'écart hors de la foule, il lui mit les doigts dans les oreilles et de sa salive sur la langue. Chacune de ces circonstances, comme nous l'avons dit, renferme quelque mystère. Le Sauveur, pour guérir le malade, commence par le tirer à part hors delà foule; il nous recommande ainsi la retraite et la fuite du monde, parce que nous échappons par ce moyen à presque toutes les occasions de péché. La vie chrétienne consistant en grande partie à éviter le mal, la fuite des occasions est un moyen très-efficace pour atteindre ce but, et cette fuite des occasions est un des bienfaits de la solitude. Dans la sohtude , en effet, les fenêtres des sens demeurent comme fermées, en sorte que la mort ne saurait entrer par elles, comme nous l'avons expliqué ailleurs {premier sermon sur la Cliananéenne) .

Mais, parmi les sens de l'homme, de combien de fautes celui

ONZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 403 de la vue n'est-il pas la cause ! Que d'aliments à nos passions nos yeux ne nous apportent-ils pas! Saint Augustin raconte (lib. VI Confession., cap. x) que son ami Alipe, qui avait en horreur les spectacles du cirque, y ayant été entraîné un jour par les sollicitations de quelques amis, se promit bien de n'y assister que de corps, et d'en être très-éloigné par l'àme. Il tint donc longtemps les yeux fermés; mais un cri extraordinaire du peuple les lui ayant fait ouvrir, il prit un tel plaisir au reste du spectacle, qu'il sortit tout changé de l'amphithéâtre. Tel est le préjudice que le sens de la vue apporte à notre âme, et tels sont les dangers auxquels la sohtude nous soustrait.

De là ces paroles de Cassiodore : « Une foule de vices sont vaincus sans combat, si la solitude vient en aide à la grâce, » c'est-à-dire, la grâce divine, qui repousse tout péché, est puissamsamment aidée par le bienfait de la sohtude. Cette sohtude, le saint prophète Jérémie la recherchait dès son enfance : a Seignem% dit-il, je me suis retiré seul, parce que vous m'avez rempli de la terreur de vos menaces. » Soins sedebam, quoniam comminatione replesti me. Jerem. xv, 17. C'est-à-dire, parce que vous avez enfoncé dans mes chairs l'aiguiUon de votre crainte, j'ai voulu éviter dans la retraite, non-seulement le péché, mais l'occasion même de le commettre; j'ai voulu que mes yeux n'eussent rien à convoiter, mes oreilles rien à entendre, ma langue aucun homme à qui parler. C'est dans un but semblable que les saints anachorètes quittaient les assemblées des hommes, et allaient se cacher au milieu de rochers ou de forêts solitaires , afm de ne trouver aucune occasion de faute dans leurs rapports avec les autres hommes. Pallade &i rapporte un exemple mémorable dans son Histoire Lausiaque. « Les habitants d'une bourgade, dit-il, démandèrent à l'évêque de leur envoyer pom- pasteur un des anciens Pères du désert. Le saint prélat ayant répondu qu'il lui conférerait volontiers les saints ordres s'ils le lui amenaient soit par force, soit par quelque autre moyen, ils se rendent à sa cellule pour l'en arracher et le conduire à l'évêque. Comme il était sur le point d'être pris par ceux qui le cherchaient, il se coupa le nez avec un glaive, et, le jetant devant

eux, il jura solennellement de se couper encore la langue s'ils continuaient à le poursuivre. Epouvanté de cette action, le peuple se retira. » Quelle était la cause d'une si étrange conduite? Le pieux solitaire avait une si vive horreur du péché mortel, qu'il voulait éviter à tout prix jusqu'à l'occasion de le commettre.

Le Sauveur sépare donc le malade de la foule, pour nous faire entendre que quiconque désire se préserver de la contagion du mal, doit fuir avec non moins de soin les occasions du péché que le péché lui-même. En effet, par suite de la corruption de notre nature, les semences des péchés demeurent en nous, de telle sorte qu'en présence de l'occasion, nos passions, qui étaient comme assoupies, s'éveillent et éclatent au dehors. Nous en avons une image frappante dans le caillou frappé par le fer. Les veines du caillou recèlent des étincelles de feu, lesquelles, par une forte percussion, brillent aussitôt et peuvent allumer un incendie. De même les étincelles de nos passions, qui sont cachées au fond du cœur comme dans les veines du caillou, si elles reçoivent le choc du fer, c'est-à-due, si une occasion de péché vient frapper notre âme, éclatent aussitôt et brillent au dehors. Or, « une seule étincelle, dit le Sage, allume un grand feu, » a sciiitilla una augetiir ignis, Eccli. xi, 34, et ce feu consume et dévore notre âme. C'est en faisant disparaître l'occasion que nous nous préservons d'mi si grand danger.

Mais, direz-vous, il n'est pas donné à tous de se réfugier au désert. Je l'accorde. Que ceux donc qui ne peuvent ainsi se séparer de la foule évitent du moins trois occasions de péché : le jeu de cartes, l'amitié des hommes pervers et la fréquentation des femmes. Le jeu, en effet, fournit matière à beaucoup de fautes, telles que mensonges, serments, parjures, rixes, disputes, quelquefois sanglantes, blasphèmes, sans parler de la ruine des familles qui en est la conséquence. Combien la société des gens pervers nuit à la vertu, le Sage nous l'apprend dans ce passage : « Celui qui touche la poix sera souillé par elle, et celui qui se joint au superbe deviendra superbe. » Qui tetigerit piceni, inqiiinabitur ab ea, et qui communicahilur swperho, inducet superbiam. Eccli. xm, 1. Et ailleurs : a Celui qui marche avec les sages

deviendra sage; l'ami des insensés leur ressemblera. » Qui cum sapientibus graditur, sapiens erit; amiciis stidtorum similis efficietur. Prov. XIII, 20. Ecoutez avec quelle force saint Paul recommande d'éviter tout rapport avec les méchants : « Je vous ai écrit dans une lettre, dit-il, que vous n'eussiez point de commerce avec les fornicateurs; ce que je n'entends pas des fornicateurs de ce monde, non plus que des avares, des ravisseurs et des idolâtres, autrement il faudrait que vous sortissiez de ce monde. Mais j'ai entendu que si celui qui est du nombre de vos frères est fornicateur, ou avare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseur, vous ne mangiez pas même avec lui. » Scripsi vobis in epistola : Ne commisceamini cum fornicariis, non utique fornicariis hujus mundi, aut avaris, mit rapacibiis, aiit idolis servienti-

bus; alioguin debueratis de hoc mundo exiisse Si is qui frater

nominatur est fornicator, aut avarus, aut idolis servions, aut maledicus, aut ebriosus, aut rapax; cum ejusmodi nec cibum sumere. I Cor. v, 9 et seq. Et ailleurs : « Ne savez-vous pas qu'un peu de levain aigrit toute la pâte? Purifiez-vous du vieux levain, » nescitis quia modicum fermentum totam massain corrumpit? Expurgate vêtus fermentum, I Cor. v, 6-7/ c'est-à-dire, fuyez la compagnie des méchants, de peur qu'ils n'aigrissent vos âmes par le levain de leurs crimes et de leurs conversations coupables. Car « les mauvais entretiens corrompent les bonnes mœm's, » corrumpunt bonos mores colloquia prava. Lorsque la peste exerce ses ravages dans une contrée, avec quel soin, grand Dieu, les villes que ce fléau n'a pas encore visitées ferment leurs portes, de peur que quelque étranger, attaqué par la contagion, ne se glisse dans leurs murs ! Combie» plus ne devons-nous donc pas nous garder d'avoir aucun commerce avec des hommes qui peuvent souiller notre âme par la contagion de leurs vices et les entraîner dans la mort éternelle? 0 déplorable aveuglement des hommes, qui prennent tant de soin de préserver leur corps et n'en prennent aucun pour préserver leur âme !

Que si nous devons éviter la société des méchants, que dironsnous de celle des femmes! « Gardez-vous, dit l'Ecclésiastique, de demeurer au milieu des femmes ; car comme le ver s'engendi'e

dans les vêtements, ainsi l'iniquité de l'homme vient de la femme. » In medio mulierum noli commorari; de vestimentis procedit tinea, et a muliere iniquitas viri. Eccli. xlu, 12-13. «Un homme, dit Salomon, peut-il cacher le feu dans son sein sans que ses vêtements en soient consumés? ou peut-il marcher sur des charbons sans se brûler la plante des pieds? Ainsi celui qui s'approche de la femme de son prochain ne sera pas pur dès qu'il l'aura touchée. » Numquid potest homo ahscondere igneni in sinu suo, ut vestimenta illius non ardeant, aut ambulare super prunas, ut non comburantur plantse ejus? Sic qui ingreditur ad mulierem proximi sui, non erit mundus cum titigerit cam. Prov. vi, 27, seq. Plût à Dieu que celui qui nous a dévoilé ce danger l'eût évité lui-même! Car Salomon, la lumière des hommes, un trésor de déhces, l'hôte privilégié de la sagesse de Dieu, aveuglé par d'épaisses ténèbres, perdit la lumière de son âme, la gloire de sa maison pour avoir aimé les femmes, et enfin, élevant un temple à Baal, il fut changé d'Ecclésiaste du Seigneur en un suppôt de Satan. Ainsi, mes frères, que celui qui ne peut quitter le monde et passer sa vie dans la solitude, s'applique du moins à éviter avec le plus grand soin ces trois occasions de péché, s'il veut garder son âme dans l'innocence.

Que fera-t-il ensuite? Après s'être ainsi séparé de la foule, qu'il conjure le Seigneur de lui ouvrir, par l'attouchement de ses doigts, les oreilles de l'âme, afin que la parole divine et ses enseignements salutaires arrivent jusqu'à eUe. Sans ce céleste attouchement, tout auditeur est sourd. Ceir si le Sauveur proclame heureux ceux qui entendent la parole de Dieu et la gardent, cette béatitude ne peut échoir à aucun homme sans la grâce de Dieu. De là ces paroles de Jésus-Christ : « Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous enseignés de Dieu. Quiconque a entendu le Père et appris de lui, vient à moi. » Est scriptum in prophetis : Erunt omnes docibiles Dei. Omnis qui audit a Pâtre et didicit, venit ad me. Joann. vi, 45. Il faut donc que le Père céleste verse d'abord sa parole dans nos âmes, avant que nous puissions entendre par l'oreille du cœur les paroles de ses ministres. Le saint roi Ezéchias, voulant rétablir la religion défigurée par les crimes de ses

ONZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SEHM. I. 409 ancêtres et célébrer avec pompe la fête des azymes, envoya des messagers dans tout Israël, pour inviter tous les habitants à cette solennité. « Les courriers partirent avec des lettres, par le commandement du roi et des princes, publiant ce que le roi avait ordonné : Enfants d'Israël, revenez au Seigneur, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et il reviendra aux restes qui ont échappé aux mains des Assyriens... Les courriers faisaient diligence et allaient de ville en ville dans toute la terre d'Ephraïm, de Manassé et de Zabulon ; mais ces peuples se moquaient d'eux et leur insultaient d'une manière insolente. Pour ce qui est du royaume de Juda, la main du Seigneur agit sur eux et fit qu'ils n'eurent tous qu'un cœur pour accomplir la parole du Seigneur, selon les ordres du roi et des princes*, o Vous voyez par cet exemple, mes frères, que l'attouchement de la main divine est nécessaire pour que nous entendions utilciiient la parole du Seigneur et la doctrine céleste. Demandons, par de continuelles prières, ce bienfait au Seigneur, qui ne manquera jamais de seconder nos vœux et nos pieux efforts, lui qui nous adresse par son Prophète cette invitation pleine d'amour : « Convertissezvous à moi, et je me convertirai à vous. » Convertimini ad me, et ego convertar ad vos. Zach. i, 3.

Lorsque le Sauveur aura, par son attouchement salutaire, fait jaillir dans notre âme les splendeurs de la vérité, qu'il daigne oindre notre langue, c'est-à-dire le palais de notre âme, avec la salive de sa bouche. La salive qui sort de la bouche, c'est la sagesse de Dieu qui sort de la bouche du Très-Haut. La suavité de la sagesse divine sert principalement à nous détacher des voluptés terrestres. C'est la pensée de saint Bernard : « Quand Jésus-Christ commence à avoir des charmes, le monde est bien

* Perrexeruntque cursores cum epistolis ex régis imperio, et principiim ejus, in universum Israël et Judam, juxta id, quod rex jusserat, praedicautes : Filii Israël revertimini ad Dominum Deuin Abraham, et Tsaac, et Israël : et revertetur ad

reliquias, quœ effugerunt manum régis Assyriorum Igitur cursores pergebant

velociter de civitate in civitatem, per terrain Ephraim et Manasse iisque ad

Zahulon, illis irridentibus et subsanuantibus eos In Juda vero facta est manus

Domini ut daret eis cor unum, ut facereut juxta prseceptum régis et principum verbum Doiuiui. II Paraf. xsx, 6 suiv.

près de paraître amer. » — « Celui qui a goûté les choses d'en haut, dit aussi saint Jean Climaque, méprisera facilement les choses d'en bas; mais celui qui dédaigne les premières se plaira aux jouissances de la terre. » Yoilà pourquoi il faut demander humblement au Seigneur cette divine suavité ; quand nous l'aurons obtenue, non-seulement nous ferons peu de cas des voluptés terrestres, mais nous trouverons que les travaux de la vertu sont faciles et légers, et même pleins de charmes. Avec ce céleste assaisonnement, l'amertume se change en douceur.

Si quelqu'un veut savoir comment il se fait que ces délices de l'esprit divin, qui surpassent en douceur tous les plaisirs du monde, sont dédaignées des hommes du siècle, je lui répondrai par ces paroles de saint Bernard : La consolation divine est jalouse; elle fuit ceux qui en admettent une autre. Faites asseoir à une table couverte de mets exquis un homme rassasié, gorgé d'aliments vils et grossiers, il sera insensible à tout ce luxe; ainsi les hommes charnels, dont le cœur est saturé des plaisirs grossiers du siècle, si vous les invitez au banquet des divines consolations, au festin eucharistique, par exemple, n'éprouveront aucun désir, parce qu'il n'y a point en eux de place pour la suavité du pain céleste.

Ajoutez que les voluptés charnelles non-seulement remplissent notre âme, mais encore corrompent le goût et nous empêchent d'apprécier les choses à leur juste valeur. Qu'y a-t-il dans cet univers de plus beau et de plus agréable que le soleil? Et cependant cet astre radieux blesse les yeux malades. Les enfants d'Israël ne préférèrent-ils pas les concombres et les oignons d'Egypte à la manne, qui réunissait toute espèce de saveur exquise? Jamais vigne de la terre ne produisit un vin aussi délicieux que celui que Jésus offrit aux convives de Cana; ainsi la manne, aliment miraculeux préparé par le Seigneur, surpassait en douceur toute autre nourriture; et tandis que le vin dont nous venons de parler n'avait que la seule saveur d'un vin excellent, la manne réunissait tous les goûts différents, au gré de ceux qui la mangeaient. Les Juifs dégoûtés d'un si merveilleux aliment nous représentent très-bien les hommes du monde qui, séduits

ONZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 4fl et charmés par les plaisirs de la terre, dédaignent les délices spirituelles mille fois préférables. 11 faut donc que le Sauveur, de son doigt et de sa salive, guérisse le palais de notre âme, afin que nous puissions goûter les choses divines et célestes que nous méprisions auparavant. Ainsi les choses divines n'auront plus pour nous que de la suavité, les choses de la terre que de l'amertume. C'est avec cette salive que le Sauveur toucha les lèvres d'Augustin converti, dont il est écrit : a Tout ce qui se passait dans le siècle lui déplaisait, à cause de la douceur de Dieu et de la beauté de sa maison, qui ravit son amour. »

Conjurons donc le Sauveur, mes frères, de nous toucher aussi de sa salive, afin que, attirés par l'amour et la suavité des choses spirituelles, nous méprisions la terre, et qu'embrassant avec joie la croix de Jésus-Christ, nous méritions d'arriver par la croix au royaume, par le travail au repos, par la vie de la pureté et de l'innocence à la gloire céleste. Ainsi soit-il.

DEUXIEME SERMON

POUR

EXPLICATION DE l'ÉVANGILE , OU l'ON TRAITE 1° DE l'eXDURCISSEMENT DU COEUR, FIGURÉ PAR LE SOURD-MUET; 2" DE SES CAUSES ET DE SES REMÈDES.

Adducunt ei surdum et mutiun, et dcprecabaniur eum, utimponat illi manum.

Ils amenèrent à Jésus un sourd-muet, et le priaient de lui imposer les mains.

Marc. VII, 32.

Nous devons aujourd'hui, mes frères, à l'exemple de ces hommes qui amenèrent à Jésus un sourd-muet , prier le même Sauveur de déployer en notre faveur la même puissance et de nous guérir. Ayant mis les doigts dans les oreilles de ce malade, il dit : « Ephpheta, c'est-à-dire ouvrez- vous; et aussitôt ses oreilles ^'ouvrirent. » Quiconque veut entendre avec fruit la parole de

Dieu, a besoin d'un attouchement semblable : sans quoi nous ne ferions que vous adresser de vaines paroles, que frapper l'air de nos cris. De même que le laboureur jette inutilement la semence dans le sein de la terre, si l'influence du ciel ne la nourrit et ne la fait mûrir, ainsi nous jetons en vain dans nos cœurs la semence de la parole de Dieu, si une vertu céleste ne lui donne la fécondité et la croissance. C'est ce que l'Apôtre nous fait entendre quand il (lit : « J'ai planté, Apollon a arrosé, mais c'est Dieu qui a donné l'accroissement. Ainsi celui qui plante n'est rien, ni celui qui arrose; mais tout vient de Dieu, qui donne l'accroissement. » Ego plantavi, Apollo rigavit; sed Deus incrementum dédit. Itaque neque qui plantât est aliquid, neque qui rigat; sed qui incrementum dat Deus. I Cor. m, 6, 7. Il faut donc le prier de nous assister favorablement tandis que nous semons sa parole dans vos cœurs, afin que par sa grâce notre travail produise des fruits mûrs et abondants. Voilà pourquoi il est d'usage, au commencement des sermons, d'adresser une invocation à la bienheureuse Yierge, afin qu'elle nous obtienne du Père des miséricordes ce secours salutaire. Malheureusement c'est l'habitude, plutôt qu'un pieux sentiment du cœ.ur, qui inspire cette prière, comme tant d'autres. Ainsi s'explique que nous retirions si peu de fruit d'un si grand nombre d'instructions. Et plaise à Dieu que cette négligence pour la parole sainte n'augmente pas un jour la matière de notre condamnation.

Aujourd'hui du moins, afin que ce discours ne tourne pas à notre dommage, implorons humblement le secours du ciel par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave, Maria.

Nous trouvons dans le saint évangile de ce jour le récit d'une guérison opérée par le Sauveur avec des circonstances tout-à-fait extraordinaires, où se cachent de grands mystères et un salutaire enseignement. Jésus, dit l'Evangéliste, étant sorti des confins de Tyr et de Sidon (villes païennes où il avait délivré du démon la fille de la Chananéenne), on lui présenta un homme sourd et muet pour qu'il daignât, avec sa bonté accoutumée, le guérir. Pour cela, le Sauveur eut recours à des moyens étranges. « Tirant à

part le malade hors de la foule, il lui mit les doigts dans les oreilles, et de sa salive sur la langue, et levant les yeux au ciel, il poussa un soupir et dit : Ephpheta, c'est-à-dire, ouvrez-vous. Et aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parlait distinctement. » Qui n'admirerait cette manière de guérir? et qui pourrait croire que ces diverses circonstances ne cachent pas des mystères. C'est un axiome des philosophes que Dieu et la nature ne font rien en vain. Si donc le Créateur de l'univers n'a rien fait en vain, est-il permis de croire qu'il en aurait agi autrement dans la guérison des maladies et dans les œuvres de la grâce , surtout lorsque nous le voyons d'ordinaire rendre la santé aux malades et même là vie aux morts par un seul mot de sa toutepuissance ?

Avant de commencer à expliquer ces mystères, il faut savoir que le sourd-muet de notre évangile, d'après la doctrine des saints Pères, figure une maladie spirituelle très-funeste, maladie qui rend la voie du salut comme inaccessible à ses victimes, le fort armé, qui garde sa maison (Luc. xi), fermant toutes les entrées par où la lumière pourrait briller à leur âme. Il ferme leur bouche pour les empêcher d'implorer le secours du Seigneur, sans lequel nul ne saurait être délivré de ses liens. Il ferme aussi les oreilles de leur cœur, afin qu'aucun mouvement intérieur de la grâce, qu'aucune voix extérieure des prédicateurs ne puisse leur profiter. Combien d'hommes ne voit-on pas qui assistent souvent à des sermons, et dont l'oreille du cœur ne reçoit pas ime parole, puisqu'ils restent les mêmes qu'auparavant? Le prophète Zacharie décrit ainsi leur endurcissement avec autant d'énergie que de justesse : « Ils*n'ont point voulu prêter attention à ma voix ; ils se sont retirés en me tournant le dos, et ils ont appesanti leurs oreilles pour ne point m'entendre. Ils ont rendu leur cœur dur comme le diamant, pour ne point écouter la loi, ni les paroles que le Seigneur des armées leur avait adressées par son esprit répandu dans les anciens prophètes, » Et nohienint attendcre, et averterunt scapulam recedentem, et aures suas aggravaveru7it ne audirent. Et cor suinn posuerunt ut adamanteiiune audirent Jetjem, et verba qiix misit Domimis exercituum

414 SERMOiNS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

in spiritu suo per manum prophetarum priorum. Zach. vu, H, 12. Il existe pour les âmes deux grands dangers : l'endurcissemenl du cœur, et l'habitude invétérée du péché. Le second de ces dangers nous est représenté par Lazare, enseveli depuis quatre jours; le premier, par le sourd-muet de notre évangile. De même que le Maître céleste, voulant nous montrer dans la résurrection de Lazare le danger d'une longue habitude du péché, déploie un grand appareil de signes extérieurs : il pleure, il frémit, il prie son Père, il rend grâces, il crie d'une voix forte : « Lazare, sors; » ainsi, voulant nous montrer dans le sourd-muet le danger de l'endurcissement de l'âme, il emploie pour le guérir tous les rites décrits plus haut, attestant par la multiplicité des remèdes combien la guérison était difficile. Plaise à Dieu, mes frères, qu'il n'y en ait pas un grand nombre parmi nous atteints de cette maladie !

Nous allons maintenant, selon l'ordre naturel des choses, montrer le danger de cette maladie, en signaler les causes, et enfin expliquer le remède que le Sauveur employa pour la guérir.

Et d'abord, mes frères, le souverain Juge de ce monde a plusieurs manières de punir les péchés des hommes. Souvent, père plein de tendresse, il frappe le corps pour guérir l'âme, conimt; il le dit lui-même dans l'Apocalypse : « Je reprends et châtie ceux que j'aime, » ego quos amo, arguo et castigo. Apoc. m, 19. C'est ainsi qu'il châtia son peuple, dans la personne duquel Jérémie parle ainsi : « Vous m'avez châtié. Seigneur, et j'ai été instruit par mes maux, comme un jeune taureau indompté. » Castigasti me, et enidilussum, quasi jiivenculus indomitus. Jerem. sxxi, 48. Heureux celui qui est ainsi affligé dans son corps et sauvé dans son âme ! Ce paternel châtiment est un remède salutaire. Quelquefois Dieu punit, non plus en père, mais en juge, et en juge sévère. « Je vous ai frappé en ennemi, dit-il dans le même prophète, je vous ai châtié cruellement, » plaga inimici percussi te, castigatione cnideli. Jerem. xxx, 14. Et ailleurs : « Un vent brûlant souffle dans les routes du désert de la fille de mon peuple,

non pour vanner et pour nettoyer, » ventus urens in deserto vix filise populi mei, non ad ventilandum et ad purgandum. Jerem. iv, H. Qu'est-ce à dire? Le vent nettoie le blé dans l'aire, en séparant du grain la paille légère. Le Seigneur fait donc entendre que les malheurs qui vont suivre auront pour effet, non l'expiation des péchés, mais leur accroissement.

Ainsi Dieu nous punit en cette vie de la manière la plus terrible, soit lorsqu'il châtie le péché par le péché, soit surtout lorsque, par un juste jugement, il abandonne à leur sens réprouvé ou laisse tomber dans l'endurcissement des hommes qui ne cessent d'entasser iniquité sur iniquité. Arrivé là, on est insensible, non-seulement à la parole de Dieu, mais à ses coups, aux miracles mêmes les plus éclatants. Nous en avons un exemple dans les Pharisiens qui, témoins de tant de miracles de Jésus- Christ, n'en persistèrent pas moins dans leur incrédulité ; et un plus célèbre encore dans l'endurcissement de Pharaon, que les dix plaies d'Egypte ne purent amener à résipiscence. Les serviteurs de ce prince n'étaient ni moins endurcis ni moins aveugles : « Lorsqu'ils avaient encore les larmes aux yeux, dit le Sage, et qu'ils pleuraient aux tombeaux de leurs enfants morts, ils prirent tout d'un coup follement une autre pensée, et ils se mirent à poursuivre comme des fugitifs ceux qu'ils avaient pressés avec instance de se retirer. » Adhuc inter manus habentes luctum, et déplorantes ad monumenta mortuorum, aliam sibi assumpserunt cogitationem inscientix; et quos rogantes projecerant, hos tanquam fugitivos persequebantur . Sapient. xix, 3.

Telle est donc la dureté de cœur figurée par le som-d-muet de l'évangile. De même que cet homme était impuissant et à parler et à entendre, ainsi le pécheur tombé dans l'endurcissement n'a plus, comme nous l'avons dit, ni de bouche pour implorer le secours de la grâce divine , ni d'oreilles pour recevoir les enseignements de la religion. Mettez-lui devant les yeux le danger d'une mort prochaine , le compte de toute une vie qu'il faudra rendre au souverain Juge, les joies de la vie du ciel réservées aux justes, les supplices éternels de la géhenne, le ver qui ne meurt pas, les ténèbres épouvantables, ou encore les bienfaits de Dieu,

41 f. SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

la croix du Sauveur, les clous, les liens, les crachats, les vertiges et les autres supplices de la passion , ces menaces et ces promesses ne feront sur lui aucune impression ; il n'en sera pas plus ému que ne le serait un sourd-muet avec lequel vous entreriez en conversation. C'est l'expérience que font tous les jours les prédicateurs, qui rappellent ces vérités à un grand nombre d'hommes sans produire en eux aucun sentiment de tristesse, de repentir ou de crainte de Dieu.

Mais, me direz-vous, comment accorder une si profonde insensibilité avec la foi, dont ces hommes ne sont nullement privés? Car si la foi leur présente comme incontestables des vérités capables d'amollir des âmes de fer, comment se fait-il que, appuyés sur la foi, ils entendent ces vérités sans éprouver un sentiment de crainte ou de douleur? Les hérétiques de notre siècle répondent que l'homme, en commettant un péché mortel, perd la foi en même temps que la grâce sanctifiante; et qu'il est impossible que celui qui a la foi succombe au péché. Mais la véritable raison de ce phénomène moral est, non dans l'absence de la foi, mais dans la ruse du démon qui, avec une habileté perfide, dispose l'âme de l'homme et l'égaré à ce point qu'elle se jette dans l'abîme en toute connaissance et hberté. C'est ce qui arriva au devin Balaam; le malheureux confesse qu'il tomba les yeux ouverts et voyant sa chute; cependant, vaincu par la cupidité, il voulait tomber. Niun. xxii. Les pécheurs dont nous parlons ont donc une véritable foi, mais une foi tellement assoupie et rendue insensible par l'artifice du démon, qu'elle n'opère aucune action digne de Dieu. La nature nous offre dans ses œuvres quelque chose de semblable. Ceux qui ont voyagé dans l'Inde-Orientale racontent que dans l'île de Ceylan se trouvent des serpents tellement dangereux qu'ils donnent la mort par la plus légère morsure. Mais la divine providence, qui pourvoit à tous les besoins, a mis le remède à côté du mal. Cette même île renferme un arbre salutaire, dont il suffit de tenir un rameau à la main pour n'avoir plus rien à craindre; son odeur et sa vertu endorment et charment le serpent, qui se laisse manier sans péril, et tuer sans résistance. Ils ressemblent à ce serpent tenu sous le charme,

OiNZIÉME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 417

ceux qui ont une foi morte : adressez-vous à eux, frappez-les et de la verge et de la parole évangélique ; "mettez sous leurs yeux les plaies de Jésus-Christ;, les exemples des saints, les supplices réservés aux méchants, ils demeurent aussi insensibles que le reptile dont nous parlons. De même donc que ce reptile est un serpent véritable, qu'il est armé d'un véritable venin, mais rendu impuissant par la vertu d'un rameau merveilleux, ainsi ces hommes sont de véritables fidèles, ils ont la vraie foi, ils croient sans la moindre hésitation tout ce qu'on leur propose à croire ; mais l'influence du démon les endurcit et les aveugle à ce point, que les vérités saintes dont vous frappez leurs oreilles n'ont pas sur eux plus d'efficacité que sur un homme enseveli dans le sommeil ou dans la mort.

Que si vous me demandez maintenant par quel artifice le séducteur du genre humain réussit à plonger ces malheureux dans un tel état d'insensibilité , il me semble que cet artifice consiste à enflammer et à remplir leur cœur d'un amour passionné pour les jouissances de la terre ; ainsi rassasiés et repus, peuvent-ils recevoir autre chose? L'Auteur de la natiu'e, en effet, ayant destiné l'homme à jouir de lui, ne l'a créé capable que d'une seule chose, c'est-à-dire de lui-même. De même qu'un anneau ne peut être mis qu'à un seul doigt, et non à plusieurs ensemble, ainsi le cœur de l'homme, créé pour aimer et posséder un seul bien, ne peut en embrasser plusieurs dans la même ardeur et le même amour. D'où -il arrive que cet anneau, s'il entoure un doigt, ne peut en ceindre un autre, à moins qu'on ne 1 ote auparavant du premier : de même, quand le cœur de l'homme est attaché par le lien puissant de l'amour, il est bien difficile qu'il se porte avec ardeur vers Dieu. Tel est l'artifice dont le démon se sert pour séduire les enfants des hommes. Il remplit, il enflamme lem's cœm's d'un tel attachement pour les choses de la terre, que tout ce qu'on leur dit des choses divines, ils l'entendent comme un discours étranger qui ne s'adresse point à eux et ne les intéresse en aucune sorte. Voilà ce que fait le démon dans l'àme de ceux qui se livrent à lui par une longue habitude du péché. Car il n'a aucun droit sur nous, à moins que

nous ne lui ouvrions, par le consentement au péché, l'entrée de nos âmes.

Après avoir parlé de la maladie de l'endurcissement, cherchons maintenant quelle en est la cause^ afin que nous puissions l'éloigner de nous. Cette cause est décrite sous de vives images dans un passage du prophète Isaïe, dans l'apologue de la vigne. Plantée dans un lieu fertile , cultivée avec beaucoup de soin , au lieu de donner de bons fruits, elle n'en avait porté que de sauvages; alors le Seigneur prononça contre elle cette sentence : a J'arracherai la haie de ma vigne, et elle sera exposée au pillage; je détruirai tous les murs qui la défendent, et elle sera foulée aux pieds, etc. » Auferam sepem ejus, et crit in direptionem; diruam niaceriam ejus. et erit in conculcationem. Isa. v, 5. Ainsi le Seigneur attend longtemps que le pécheur se repente, et s'efforce par toutes sortes de moyens de l'attirer à lui. D'abord , par la voix extérieure de ses ministres, il ne cesse de lui rappeler ses devoirs, de l'avertir du danger qu'il court. Ensuite il a recours aux châtiments pour l'amener à la pénitence; il le gourmande par la douleur sur son lit, et par le déchirement de ses os, selon qu'il est écrit au livre de Job (chap. xxxni, 19). Frappé d'une maladie de ce genre, le bienheureux François (d'Assise) fit servir à sa conversion le doigt de Dieu, et fit dès lors de tels progrès dans la vertu, que, de marchand qu'il était, il devint l'instituteur et le patriarche d'un ordre très-illustre dans l'Eglise. Dieu appelle encore par les mouvements intérieurs de l'Esprit-Saint, répétant cette parole : « Yoici que je me tiens à la porte et que je frappe. » Ecce ego sto ad ostium et pulso. Quel est l'homme au cœur assez insensible pom^ n'avoir jamais entendu le Sauveur lui parlant ainsi au fond de son cœur : Infortuné, vois quel danger tu cours pour ton salut; vois par combien de crimes tu as offensé ton Créateur et ton Sauveur ; vois combien de temps il t'a patieniintiit attendu à la pénitence; crains qu'une mort subite ne te surprenne à l'improviste, tout chargé d'iniquités, et ne te jette dans les flammes éternelles de l'enfer. Quel est, dis-je, mes frères,

ONZIÈME DIMANCHR APRÈS LA PENTECOTE, SEÎ'.M. II. 419 quel est l'homme assez corrompu pour n'avoir pas entendu souvent ces avertissements du Seigneur, et cela au moment même où il commettait le crime? Lors donc que Dieu a parlé ainsi sans rien obtenir, lorsqu'il a ainsi vainement attendu le pécheur plongé dans l'iniquité, il l'abandonne enfin et le délaisse, et l'infortuné tombe dans l'abîme de l'insensibilité et de l'aveuglement. Ainsi, dans la guerre, un brave capitaine, qui ne peut en aucune manière exciter au combat ses soldats tremblants, finit par les abandonner ; ainsi un sage médecin, après avoir épuisé en vain toutes les ressources de son art pour guérir un malade, laisse faire la nature. Ecoutez le Seigneur s'expriraant par la bouche du Psalmiste : « Mon peuple n'a point écouté ma voix, et Israël ne s'est point appliquée m'entendre; c'est pom'quoi je les ai abandonnés aux désirs de leur cœui', et ils marcheront dans les voies qu'ils ont inventées. » Non audivit populus meus vocem meam, et Israël non intendit mihi; et dimisi eos secundum desideria cordis eorum. ibunt in adinventionibus suis. Ps. lxxx, 42, 43. C'est aussi ce qu'expriment ces paroles de l'Apôtre : « Lorsqu'une terre étant souvent abreuvée des eaux de la pluie qui y tombe, ne produit que des ronces et des épines, elle est en aversion à son maître, elle est menacée de sa malédiction, et à la fin il y met le feu. » Terra

ssepe venientem super se bibens imbrem , proferens autem

spi7ias ac tribulos, reproba est, et maledicto proxima; cujiis conswn77iatio in combustionem. Hebr. vi, 7, 8. Je citerai encore ce passage : « Dieu est un juge juste, fort et patient. Se met-il en colère tous les jours? Si vous ne vous convertissez, il fera briller son épée, etc. » Deusjudexjtistus, fortis et patiens : numquid irascitur per singulos dies? Nisi conversi fueritis, gladiiim suum vibrabit, etc. Ps. vn, 42, 43. Dieu est juste, c'est-à-dire qu'il ne laisse pas le crime impuni et ne fait rien contre la justice. Il est patient, c'est pourquoi il ne se met pas en colère tous les jours, mais il attend avec patience le retour du pécheur. Enfin il est fort contre ceux qui abusent de sa patience, méprisent les richesses de sa bouté et s'amassent un trésor de colère. Il fait donc briller contre eux son épée, il tend son arc et lance des flèches enilaramées ; ce n'est point assez pour lui de lancer des flèches, il

les arme de feu, afin de frapper les impies par le fer et le feu à la fois. Plus longtemps il les a attendus, plus sévère est son châtiment ; de là cette antique maxime : « La colère divine s'avance d'un pas lent à la vengeance , mais la gravité du supplice en compense la lenteur, »

Tel est, mes frères^ le chemin qui conduit à ce mal extrême, l'endurcissement du cœur. Maintenant, que chacun tourne sur lui-même le regard de son âme, qu'il s'examine, qu'il scrute ses démarches, qu'il étudie avec soin son état, avec quelles dispositions il entend la parole de Dieu, comment il correspond aux mouvements intérieurs de l'Esprit divin. De cette manière, il pourra juger s'il est tombé , oui ou non, dans l'abîme de l'endurcissement.

Après avoir étudié la maladie et ses causes, il nous reste à en assigner le remède. Ce remède, le Médecin céleste nous l'a mystérieusement indiqué dans la guérison du sourd-muet de notre évangile, où chaque circonstance a son importance, sa signification mystique.

D'abord il tire le malade à l'écart, loin de la foule. Qu'est-ce à dire? Il nous enseigne par là que celui qui veut être guéri doit se séparer des soins bruyants et des affaires de ce monde pomcommencer à s'occuper de son salut. Qu'il s'en sépare, sinon par le corps, au moins par la pensée, comme fit ce jeune débauché qui, rentrant en lui-même, se dit : « Combien de mercenaires dans la maison de mon père ont du pain en abondance , et moi, je meurs ici de faim! » Luc. xv, 17.

Retiré donc dans cette solitude spirituelle, qu'il s'adresse à luimême les réflexions suivantes : 0 homme, tu sais que tu es mortel et disciple de Jésus-Christ. Or, la foi chrétienne t'apprend qu'après cette vie mortelle il y en a une autre dans le siècle futur. Tandis que la vie présente atteint bien rarement la centième année, la vie future embrasse toute l'éternité, c'est-à-dire une durée qu'aucun nombre ne saurait exprimer. Après des centaines de milliers d'années, d'autres années plus nombreuses encore

se succéderont, et ce cercle interminable recommencera toujours. Aussi, comparée à l'éternité, notre vie n'est pas plus qu'une goutte d'eau comparée à l'Océan. Que dis-je? elle est bien moins encore, puisqu'il s'agit d'une durée finie mise en regard d'une durée infinie, tandis que dans cette comparaison les deux termes sont également finis. Dans la vie présente, nous mangeons le fruit du travail de nos mains, Ps. cxxvn, 2; dans la vie future, les hommes jouiront des fruits et des mérites de leur existence antérieure. « Là, dit l'Apôtre, l'homme recueillera ce qu'il aura semé. Celui qui sème dans sa chair recueillera de la chair la corruption, et celui qui sème dans l'esprit recueillera de l'esprit la vie éternelle. » Qiise seminaverit homo, hxc et metet. Quoniam qui semblât in carne sua, de carne et metet corruptionem; qui autem seminat in spiritu, de spiritu metet vitam seternam. Gai. vi, 8. D'où nous voyons que tous les hommes, dans le siècle futur, selon leurs mérites et leurs œuvres, ou bien seront admis parmi les anges à une vie très-heureuse, remplie de toutes les jouissances, ou bien seront condamnés avec les démons à une vie misérable et à toutes sortes de tourments. Voilà ce que te prêche et ta foi de chrétien, et les prophètes, et les apôtres, et le Maître des prophètes et des apôtres qui s'exprime ainsi : « Ceux-ci s'en iront à l'éternel supplice, et les justes à la vie éternelle. » Ibunt hi in supplicium xtermun, jiisti autem in vitam xternam. Matth. xxv, 46. Et la vérité de ces paroles est aussi immuable que Dieu lui-même. Cela posé, quelle est donc la folie des hommes, quel est leur aveuglement de consacrer tous leurs soins, toutes leurs pensées, tous leurs efforts à acquérir ce qui ne regarde que cette vie passagère, et pour celle qui*n'aura pas de fin, qui doit se passer, durant des siècles éternels, ou au sein de souveraines délices, ou au milieu des supplices les plus cruels, de n'avoir que de l'indifférence et le plus profond oubli! 0 âmes enveloppées d'horribles ténèbres! 0 sens dépravé par la ruse de l'antique serpent ! 0 épouvantable folie ! Car comment voir autre chose dans cette conduite que de l'insensibilité, de l'égarement et de la folie? Que sont devenus et la raison, et le jugement, et la sagesse, t't le souci des choses futures, qui constituent les prérogatives

de la créature raisonnable? L'homme, en effet, se distingue de la brute en ce que celle-ci ne voit que les choses présentes et placées sous ses yeux, tandis que lui, grâce à la raison dont il est doué, se souvient du passé, prévoit et préparc en partie l'avenir. Mais, devenu semblable aux animaux, il ne songe qu'au présent et ne prend pas plus de souci de l'éternité future que si, comme les bêtes, il devait mourir tout entier, corps et àme. Et que parlé-je des animaux? L'homme s'est mis au-dessous des plus vils sous le rapport de la prudence. Y en a-t-il parmi eux de plus petits et de plus vils que la fourmi? Et cependant vous la voyez tout occupée pendant l'été de faire des provisions pour l'hiver, afm de ne pas mourir de faim pendant la saison rigoureuse. Quelle honte pour nous, mes frères, de nous montrer moins prudents que ce petit animal et de ne pas profiter de son exemple 1 Ah ! il est à craindre que Dieu, qui fait ressortir l'aveuglement de son peuple, en le comparant à la conduite du milan, de la colombe et de la cigogne, n'emprunte l'exemple des plus vils animaux pour confondre l'insensibilité de ceux qui ne songent pas à la vie future 1

Afin que vous compreniez quel est sur ce point l'aveuglement des pécheurs, représentez- vous une flotte qui se met en mer pour un pays lointain, auquel on ne peut arriver qu'après avoir passé un désert aride et inculte. Cambyse, dit-on, organisa contre l'Ethiopie une expédition semblable, dans laquelle ses soldats, pressés par la faim, mangèrent les feuilles tendres et les jeunes pousses des arbres, du cuir amolli par le feu, en un mot tout ce que la nécessité leur mettait sous la main. Ces malheureux en vinrent à cette extrémité de désigner par le sort un soldat sur douze, qui devait offrir aux autres une nourriture plus horrible que la faim elle-même. Si donc le chef de la flotte dont nous venons de parler avait préparé à ses hommes juste assez de vivres pour le temps de la navigation, sans pourvoir aux nécessités de la traversée de ce désert, ne faudrait-il pas l'accuser d'une folie et d'une démence plus incompréhensible encore que celle de Cambyse? Or, mes frères, notre vie est-elle autre chose qu'une navigation qui nous conduit, sans un moment d'arrêt, au port

ONZIÈME DIMANCHE Al^iiÉS F.A PENTECOTE, SEUM. II. 423 de la mort? Et après la mort, qu'aurons-nous pour entretenir notre vie, sinon ce que nous avons amassé ici-bas? De là cette maxime de Salomon : « Répandez votre pain sur les eaux qui s'écoulent, parce que vous le trouverez après un long espace. » Mitte panem tiiitm super transeuntes aquas , quia post tempora mulla invenies illum. Eccli. xi, \. Et cette autre dans un sens opposé : « Le paresseux n'a pas voulu labourer à cause du froid ; il mendiera donc pendant l'été, et on ne lui donnera rien, » Propter frig.us piger avare noliiit; mendicahit ergo œstate, et non dabitiir illi. Prov. xx, 4. L'été désigne le siècle futur, où il n'est plus temps de semer, mais de moissonner. Si donc tous regarderaient comme insensée la conduite du capitaine qui aurait fait provision de vivres pour le temps de la navigation, sans pourvoir aux besoins du désert, combien ne sont-ils pas plus condamnables encore ces hommes dont toute l'application se porte aux intérêts de cette vie fugitive, et qui ne prennent aucun souci de celle qui doit durer éternellement? Peut-on concevoir une plus grande folie, un plus profond aveuglement?

Ainsi, pour revenir à notre sujet, le Sauveur sépara de la foule l'homme qu'il voulait guérir, afin d'apprendre au pécheur à quitter les vains soucis et les préoccupations de la vie présente, à se recueillir en lui-même, à réfléchir au danger qu'il court et à songer sérieusement à son salut. Tel est le premier remède des maladiesde l'âme.

Que fit notre Seigneur une fois seul avec cet homme? a 11 lui mit, dit l'Evangéliste, les doigts dans les oreilles. » Qu'est-ce à dire? Ce sourd-muet, mes frères, comme nous l'avons dit en commençant, représente le pécheur endurci. Or, quand im homme en est venu à ce point d'insensibilité et d'aveuglement, en vain vous feriez retentir devant lui tous les oracles de nos saints Livres, pas un mot n'arriverait jusqu'à l'oreille de son cœur. Le Seigneur, dans Jérémie, signale ce déplorable état d'une âme insensible et comme engoiu"die : « Ecoutez, peuple insensé, qui n'avez point de cœur*, qui avez des yeux et ne

* Les Hébreux représentent souvent le cœur comine le siège de la raison et de IVnteDdeuieuil.

.'f24 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS,

voyez point, qui avez des oreilles et n'entendez point. » Audi, popule stulte, qui non habes cor; qui habentes oculos, non videtis, et aiires, et non auditis. Jerem. v, 21. Ces mots « qui n'avez point de cœur, » signifient que ce peuple est privé à ce point de sens et de raison, qu'il ignore la gravité de son mal et n'en cherche pas le remède. Car, mes frères, il y a cette différence entre les maladies corporelles graves et celles qui sont légères, que nous sentons peu celles-ci et que nous ne mettons pas un grand empressement à les faire disparaître, tandis que les premières nous font souffrir davantage et recourir plus promptement aux remèdes. C'est précisément le contraire qui arrive dans les maladies spirituelles. Les âmes pieuses, avides de perfection, éprouvent une vive douleur même pour des fautes légères, selon que saint Jérôme le rapporte de sainte Paula; tandis que les grands pécheurs sont presque insensibles à leurs crimes : la gravité du péché émousse la délicatesse de la conscience. C'est ce que Salomon nous fait clairement entendre dans ce passage : Impius, cum in profundum venerit, contemnit, « l'impie, arrivé au fond de l'abîme, méprise, » c'est-à-dire, se met peu en peine de commettre les plus grands forfaits. Prov. xviii, 3.

H faut que le Médecin céleste mette le doigt dans ces oreilles, c'est-à-dire, les dispose à bien entendre par le don de son Esprit. Nous voyons le Seigneur, au livre des Actes, accorder un bienfait semblable à une femme nommée Lydie, « dont il ouvrit le cœur pour entendre ce que Paul lui disait, » cujus Dominus aperuit cor intendere his quœ. dicebantur a Paitlo. Act. xvi, 44-. Entendre de cette manière la parole de Dieu, c'est une marque de prédestination, de même que d'offrir à cette parole des oreilles fermées, c'est une marque de réprobation. Le Sauveur exprime cette double pensée dans une courte sentence que nous rapporte saint Jean : « Celui qui est de Dieu écoute la parole de Dieu; c'est parce que vous n'êtes pas de Dieu que vous ne l'écoutez pas. » Qui ex Deo est, verba Dei audit; propterea vos non auditis, quia ex Deo non estis. Joann. vni, 47. Terrible sentence! s'écrie saint Grégoire, et ce Père nous avertit en même temps de nous sonder nous-mêmes, d'examiner attentivement avec quelle piétés avec

quel fruit, dans quelle disposition nous entendons la parole de Dieu, afin que nous ayons en cela un indice touchant notre salut. C'est pourquoi, mes frères, lorsque vous venez à un sermon, élevez vos âmes vers Dieu, le priant humblement de mettre dans vos oreilles son doigt divin, afin que vous entendiez, non pour votre jugement et votre condamnation, mais pour votre salut. Entendre de cette sorte, c'est une grâce et un bienfait de Dieu, selon cette parole des Proverbes : Aurem audientem et oculum videntem, Domimis fecit utrumque, « l'oreiUe qui écoute et l'œil qui voit, deux choses que le Seigneur a faites, » Prov. xx, 12, c'est-à-dire, bien comprendre ce qui regarde notre salut, l'écouter avec piété et religion, ce sont deux choses que Dieu accorde dans sa bonté.

Non content d'avoir touché de son doigt divin les oreilles du sourd, notre Seigneur, ajoute l'Evangéliste, lui mit de sa salive sm' la langue. La salive, qui sort de la bouche, nous représente la sagesse de Dieu, « sortie de la bouche du Très-Haut, » et ce mot de sagesse, dérivé du latin sapor, c'est-à-dire goût ou saveur, désigne la douceur et la suavité spirituelle. Ce n'est pas assez, en effet, de comprendre les mystères de la parole divine, si nous ne les goûtons pas en quelque sorte d'une manière spirituelle. A combien de savants ne peut- on pas appliquer le proverbe : L'intelligence prend les devants, et le sentiment suit de loin, si tant est qu'il suive. Or, de même que l'attouchement des oreilles est nécessaire pour que l'entendement pénètre les vérités saintes, de même, afin que le cœur goûte, aime et embrasse ce qu'il comprend, il faut que Jésus, par sa salive, c'est-à-dire par le don de sagesse, guérisse le palais de l'âme. Qu'importe que l'inteHigence perçoive les choses divines, si la volonté ne les goûte et ne s'y attache? Telle est la force de cette divine suavité, que le pieux fidèle à qui l'Esprit-Saint en a accordé le bienfait, supporte sans la moindre peine tous les travaux de la vertu, et méprise pour l'amour de Dieu toutes les jouissances du monde. Yous savez, mes frères, quelle est la puissance du plaisir, qui entraîne après lui dans des liens plus forts que les chaînes de fer non-seulement les hommes, mais jusqu'aux animaux. C'est un mot bien vrai

que celui du poète : Trahit sua guemgiie voluptas, chacun cède à son plaisir. Il faut donc que colai qui \ eut mener une vie spirituelle renonce aux jouissances grossières, et mette sa joie en Dieu seul et dans les choses divines. Et pour cela le palais de notre âme, dépravé par le péché, doit être purifié par la salive de Jésus, afin qu'après avoir goûté uniquement les trompeuses jouissances de la terre, il ne trouve plus de douceur que dans les choses divines et célestes.

Mais voici quelque chose de plus merveilleux. Lorsque le Sauveur eut touché la langue du malade, « il leva les yeux au ciel et poussa un soupir. » Un Dieu qui gémit! Il s'agit donc d'un mal bien profond pour arracher un soupir au Souverain de l'univers. Le Seigneur, très-juste appréciateur de toutes choses, ne regarde comme un mal pur et simple que le péché mortel. Les supplices même de l'enfer ne sont pas, dans son estime, un mal absolu; il n'y a que leur cause, je veux dire le péchq, qui mérite ce nom. Afin de faire ressortir la principale difformité du péché, notre Seigneur, en même temps qu'il gémit, leva les yeux au ciel, demeure et trône du Tout-Puissant, nous marquant par là que de tous les maux enfantés par le péché, le plus grand est qu'il viole la majesté du souverain Maître de l'univers. C'est sous ce rapport que la difformité et la malice du péché sont infinies, parce qu'il s'attaque à une bonté, une dignité, une grandeur, une majesté infinie. Aussi ne faut-il pas nous étonner si le Sauveur, connaissant parfaitement quelle était sous ce rapport la difformité du péché, poussa un profond soupir. Car celui-là seul qui comprend la grandeur et la puissance de Dieu, connaît la gravité du péché, qui tout à la fois offense une si haute majesté et prive l'homme d'un si grand bien. D'où il faut conclure qu'aucune créature ne possède cette connaissance d'une manière parfaite, pas même les esprits bienheureux qui approchent de plus près le trône de Dieu.

Jésus donc leva les yeux au ciel et poussa un gémissement. C'est comme s'il avait adressé ce discours au pécheur : Malheureux, si tu savais dans quel abîme tu te précipites lorsque tu offenses Dieul Tu olfenses ton Père très-clément et très-bon, qui

t'a créé de rien à son image et à sa ressemblance. Tu offenses celui qui t'a destiné à la fm la plus noble et la plus haute, et t'a rendu capable de participer à sa divinité et à son éternelle béatititude. Tu offenses Celui qui a fait le ciel et la terre, la mer, le soleil, la lune, les étoiles et tout ce que recouvre la grande voûte des cieux, non pour lui-même, puisqu'il n'a besoin de rien, mais poiu" ton usage, et les gouverne par sa providence toujours attentive. Plus encore, tu offenses Celui qui, pour te délivrer de la mort éternelle, a daigné descendre du ciel sur la terre, revêtir notre pauvre humanité et passer ainsi trente-trois ans parmi les hommes, supportant la faim, la soif, le froid, la fatigue, les veilles, les calomnies de ses ennemis, leurs malédictions et leurs injures, et enfm les chaînes, les soufflets, les crachats, les fouets, la com'onne d'épines, le fiel et le vinaigre, et une mort ignominieuse sur la croix entre deux scélérats.

Que si ton cœur est assez dur pour résister à ces considérations, tu offenses Celui qui tient dans sa main le souffle de ta vie, et sans lequel tu ne saurais ni respirer, ni te mouvoir, ni continuer de vivre. Tu offenses Celui qui, après avoir tué le corps, a le pouvoir d'envoyer l'ùme dans l'enfer pour être tourmentée par d'éternels supplices. Tu offenses Celui que d'un signe ébranle la terre, qui embrase les montagnes en les touchant du doigt, dont nul ne peut supporter la colère, et qui fait plier ceux qui portent le monde. Tu offenses Celui en présence de qui les colonnes du ciel tremblent, dont un signe de la tête les rempht de frayeur. Tu offenses Celui qui a la clef de la vie et de la mort, et des enfers, qui seul ôte la vie et la donne, conduit aux enfers et en ramène. Tu offenses Celui qui embrasse l'univers dans sa puissance sans borne, et que ni les présents, ni la faveur, ni la force n'empêcheront jamais de livrer l'iniquité et le crime à des flammes vengeresses, de condamner l'impie à d'éternels tourments. Enfm tu offenses Celui dont la grandeur et la majesté sont telles, que tout ce que renferme le ciel et la terre, et cet immense univers, est devant lui comme un point, comme une goutte de rosée qui se dissipe aux premiers rayons du jour, La gravité de l'offense ne se tire pas seulement

de la dignité de l'offensé, mais aussi de la bassesse du coupable. C'est ce que nous apprend le Prophète royal : « Souvenez-vous de ceci, dit-il : L'ennemi a outragé le Seigneur par ses reproches injurieux, et un peuple extravagant a irrité votre nom, » memor esto hujus : Inimicus iniproperavit Domino, et populus insipiens incitavit nomen tuum. Ps. Lxxm, 18. C'est comme s'il disait : Faites attention, Seigneur, à cet insigne outrage. Notre ennemi non-seulement nous afflige, mais vous adresse de continuelles injures, et un peuple stupide maudit votre nom. Or, plus est vile la personne qui commet l'outrage, plus l'outrage lui-même a de gravité. Et que dirons-nous si nous considérons la cause de l'injure et de l'offense? a Pourquoi, s'écrie le Prophète, l'impie a-t-il irrité le Seigneur? » Propter quid irritavit ùnpius Deum? Ps. ix. C'est-à-dire, pour quelle considération, pour quel motif le pécheur en est-il venu à une action si monstrueuse que de provoquer la colère du Souverain de l'univers? Nous ne sommes pas extrêmement surpris que l'apôtre saint Pierre, en face delà mort, ait renié son Maître. Mais ce qui surpasse toute admiration, c'est qu'un humble vermisseau , pour une faible lueur, pour un plaisir grossier, pour de chétives siliques, ose offenser le Seigneur de majesté, violer ses lois et mépriser ses préceptes. Qu'est-ce autre chose que de préférer une vile poussière au souverain Seigneur de toutes choses, et de faire descendre Dieu de son trône pour y mettre à sa place une créature préférée ? Et comme les pécheurs sont assez aveugles, assez dénués de sens pour ne pas s'étonner d'une pareille indignité, pour ne pas la déplorer, ni même la comprendre, le Seigneur Jésus, qui en ressentait si vivement la douleur, leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir, afin de nous montrer le crime d'une si étrange audace. 11 gémit donc comme un bon père en voyant la folle joie de son fils en délire; et plus son fils est joyeux, plus le père s'afflige et pleure. Il gémit, malheureux, parce que tu ne gémis pas, il s'afflige parce que tu ne t'affliges pas, il se désole parce que tu ne te désoles pas. Isaïe nous apprend que Jésus- Christ porte nos péchés et s'afflige pour nous (chap. un), a Vous pleurez donc, Seigneur, s'écrie saint Arabroise, non pas vos

DOUZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 429 blessures, mais les nôtres ; non pas votre mort, mais notre maladie. Et nous pensons que vous êtes dans les douleurs, alors que votre peine ne venait pas de vous, mais de nous. »

Que ce gémissement de notre Seigneur, mes frères, nous apprenne à reconnaître la gravité de nos fautes. En voyant le souverain Maître de l'univers gémir, non pour son propre danger, mais pour le nôtre, nous , dont la cause est en jeu, dont le salut est en danger, effaçons nos fautes par des larmes et des S)upirs continuels ; implorons de la divine miséricorde le pardon de nos fautes par des gémissements qui partent du fond de nos cœurs, à l'exemple des saints qui prient dans le temps favorable, c'est-à-dire dans le temps que la bonté de Dieu laisse pour faire pénitence, afin que, ayant expié nos péchés par le deuil passager de la vie présente, nous méritions d'échapper au deuil éternel delà vie future, et de recevoir la glorieuse récompense qui n'aïu'a pas de fin. Ainsi soit-il.

PREMIER SERMON

POUR

EXPLICATION DE l'ÉVANGILE, OU l'oN MONTRE LE TRIPLE ÉTAT DE l'oOJIMB

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