‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 2)Chapitre 14 sur 21 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Et d'abord, puisque le premier et le plus grand commandement de la loi divine consiste dans l'amour de Dieu (d'où tout autre amour tire sa force et son origine), nous avons à montrer de quelle manière Dieu doit être aimé. Or, il nous l'a appris luimême par ces paroles de la loi : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, et de tout ton esprit. » Expliquons chacune de ces paroles, en commençant par la dernière.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton esprit. » L'esprit désigne ici cette partie de notre âme, la plus élevée et la plus noble, qu'on appelle l'intelligence. Le précepte d'aimer Dieu de tout notre esprit nous oblige donc à mettre notre intehigence au service de cet amour, qui réside dans la volonté. C'est ce que nous faisons lorsque nous occupons notre esprit de pensées

DOUZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 449 propres à nous enflammer d'amour pour Dieu, lorsque nous considérons, par exemple, son immense bonté, sa charité, sa miséricorde, sa beauté, sa douceur, et les innombrables bienfaits dont il nous comble chaque jour. Rien de plus propre que ces considérations à allumer dans nos âmes un ardent amour pour ce bien souverain, pour ce libéral bienfaiteur. Tel est le sens de ces paroles : « Tu aimeras le Seigneur de tout ton esprit. »

Tu l'aimeras aussi de tout ton pouvoir, c'est-à-dire , comme l'explique saint Bernard, avec une constance que n'ébranle ni la menace, ni l'infortune, ni l'épreuve : ainsi l'ont aimé les saints martyrs, dont les supphces les plus cruels n'ont pu vaincre l'amour et la fidélité qu'ils lui avaient jurés.

Tu l'aimeras encore de tout ton cœur, c'est-à-dire, comme l'interprète le même saint Bernard, tu l'aimeras de telle sorte qu'aucune autre séduction , aucun autre attrait ne puisse t'en détacher : ainsi l'ont aimé les vierges saintes qui, selon les paroles de la liturgie, « ont méprisé pour lui le royaume du monde, les vanités du siècle et les jouissances de la chair. »

Enfin tu l'aimeras de toutes tes forces : toutes les facultés de ton âme, tous les sens, tous les membres de ton corps le serviront chacun à sa manière. C'est ce que l'Apôtre exige de nous lorsqu'il dit : « Je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair. Comme vous avez fait servir vos membres à l'impureté et à l'injustice, » pour commettre l'iniquité, c'est-à-dire à vous flétrir, à vous souiller, à vous couvrir d'ignominie, « faitesles servir maintenant à la justice pour votre sanctification, » c'est-à-dire à vous laver et à vous purifier de vos souillures. Ihimanum dico propter infirmitateui. Sicut enim exhibuistis membra vestra servù^e immunditix, ita nunc exhibete membra vestra servira justitix in sanctifîcationem. Rom. vi, 19. Que vos yeux contemplent les œuvres de Dieu, le ciel, les étoiles, la lune, radieux monument de la divinité ; que vos oreilles écoutent avec piété et attention les paroles et les préceptes du Seigneur; que vos mains s'appliquent à des œuvres saintes; que vos pieds se dirigent dans la voie de la paix ; que vos affections, détachées de tout désir terrestre, se tournent à l'amour des choses célestes;

que tout ce qui est en vous enfin soit dévoué à son service. A celui qui a fait tout ce qui est en nous, nous devons tout consacrer en vertu du droit même de la création. Non-seulement il est notre créateur, mais il nous gouverne : sans sa providence, créatures tirées du néant, nous retomberions aussitôt dans le néant. Comme il n'y a aucun moment où nous ne jouissions de quelque grand bienfait de Dieu, puisqu'en lui nous avons la vie, le mouvement et l'existence, nous ne devons pas cesser un seul instant de le louer, de l'aimer et de lui rendre grâces. Ajoutez qu'il est aussi notre Rédemptem', nous ayant rachetés de la puissance de nos ennemis, non avec de l'or ou des pierres précieuses, mais au prix de son sang. Celui qui est tout pour nous, ne doit-il pas être aimé de nous de toute notre âme et de toutes nos forces? Il suit de ce qui précède, non-seulement que nous devons aimer Dieu, mais que nous devons l'aimer par-dessus tout. Nous allons dire en quoi consiste ce souverain amour. Je ne puis mieux le faire qu'en vous expliquant une autre loi du Seignem' qui découle delà loi de la charité et la fait comprendre à merveille. Yoici le texte de cette loi : « Si votre frère, le fils de votre mère, ou votre fils, ou votre fille, ou votre femme qui vous est n chère, ou votre ami que vous aimez comme votre âme, veut vous persuader et vient vous dire en secret : Allons et servons les dieux étrangers, qui nous sont inconnus, comme ils l'ont été à nos pères; ne vous rendez point à ses discours et ne l'écoutez point; que la compassion ne vous porte point à l'épargner ou à lui donner une retraite; mais tuez-le aussitôt. Que votre main lui donne le premier coup, et que tout le peuple le frappe ensuite. Qu'il périsse accablé de pierres, parce qu'il a voulu vous arracher du culte du Seigneur votre Dieu, qui vous a tirés de l'Egypte, de la maison de servitude *. »

* Si tibi voluerit persuadere fratcr tuus, filius matris tucc, aut filius tuus, vel filia, sive uxor qure est ia sinu tuo, aut amicus qucm diligis ut aniiiiam tiiam, clau) dicens : Eamus, et scrviamus diis alicnis, qiios ignoras tu et paires tui : non acquiesças ci, uec audias, ncque parcat ei oculus tuus ut miiercaris et occultes eum ; sed statim interûcies. Sit primum manus tua super cum, et postea omuis popnlus mittat manum. Lapidibus abrutus necabitur, quia voluit te abslrabcre a Domino Dec tuo, qui eduxit te de terra ^Egypli, de domo servitutis, Dc'uter. xili, G-10.

DOUZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 431 Quelles paroles sublimes, étonnantes 1 Quel autre qu'un Dieu eût porté une loi semblable? Quel homme l'eût accomplie si l'Esprit divin ne l'avait animé? A quel autre qu'à Dieu seul est dû un semblable hommage? Est-il un seul des êtres que la nature ellemême unit à nous par les liens de l'afTection la plus tendre, qui ne soit compris dans ces dénominations de frère et de sœur, de fils et de fille , d'épouse chérie et d'ami que vous aimez comme votre âme? On peut juger de la tendresse des parents pour leurs enfants par l'exemple de David, qui pleura si amèrement la mort de son fds parricide, la honte du genre humain. Eh bien ! cette tendresse que la nature a mise, non-seulement dans le cœur des hommes, mais dans celui des bêtes, Dieu ordonne, je ne dis pas de la dépouiller, mais de la changer en fureur, en haine mortelle, si l'un de ces êtres chéris attente à sa gloire et à sa souveraineté. Dans ce cas, il faut que le père lui-même dénonce son fils, qu'il l'accuse, qu'il dépose contre lui, et qu'il donne par son exemple le signal de son supplice. Et remarquez que ce commandement s'adresse à l'homme dans l'état de nature déchue, encore souillé par la tache du péché originel. Or, comme ce péché est une aversion habituelle de la volonté humaine vis-à-vis de Dieu, aversion qui a sa source dans l'amour excessif de soi , quoi de plus étonnant que de donner un semblable précepte à l'homme ainsi détourné de Dieu par le vice de sa nature, et tourné vers lui-même par la violence de l'amour-propre? Cependant si grande est la bonté de Dieu, si haute sa majesté, qu'il a droit de notre part à un amour qui aille, s'il le faut, jusqu'au sacrifice d'un père, d'une mère, d'enfants bien-aimés.

C'est là ce que firent les fils àê Lévi lorsque ce peuple, sorti de la terre d'Egypte, oubliant l'auteur de sa délivrance, adora le veau d'or. « Que chaque homme, leur dit J^Ioïse, mette son épée à son côté. Passez et repassez au travers du camp d'une porte à l'autre, et que chacun tue son frère, son ami et celui qui lui est le plus proche. » Ponat vir gladiimi super fémur suiim. Ile et redite de porta iisque ad portam per médium castrorum, et occidat ujmsquisqiie fratrem,et amiciun, etproximum suum. Exod. xxxii, 27. Les enfants de Lévi obéirent à l'ordre de ^loïse, et trente

mille hommes — d'autres manuscrits portent trois mille — périrent en ce jour. Alors jMoïse leur dit : « Chacun de vous a cousacré aujourd'hui ses mains au Seigneur en tuant son fils et son frère, afin que la bénédiction de Dieu vous soit donnée. » Consecrastis manus vestrashodîe Domino unusqxiisque in filio, et in fratre suo, ut detur vobis benedictio. Ibid. 29. Non content de cette bénédiction, le grand Prophète, déjà près de la mort, s'exprima ainsi en parlant de la tribu de Lévi : « Celui qui a dit à son père et à sa mère : Je ne vous connais point; et à ses frères : Je ne sais qui vous êtes; et il n'a pas connu ses propres enfants, c'est celui-là qui a exécuté votre parole et qui a gardé votre alliance. » Qui dixit patri suo et matri sux : Nescio vos; et fratribus suis : Ignora vos; et nescierunt filios suos : hi custodierunt eloquium tuum, et pactum tuum servaverunt. Sans doute l'habitude de lire et d'entendre les saintes Ecritures nous empêche d'admirer ces pages singulières. Quoi de plus étonnant, en effet, de voir un lévite, le fer à la main, le plonger dans le sein de ses parents, de ses frères , de ses propres enfants , sans égard ni pour les cheveux blancs de son père, ni pour les supplications d'un enfant bien-aimé , ni pour les gémissements de sa mère, ni pour le sein qui l'a nourri, sans être touché par les flots d'un sang si cher qui jaillit autour de lui? Quel autre que Dieu a pu inspirer de pareils sentiments? Faisant briller aux yeux de leur âme une lumière surnaturelle, leur mettant au cœur une sorte de fureur divine, il leur a fait voir clairement tout l'amour, tout le respect qui était dû à son excellence et à sa majesté infinie ; et ces hommes ont compris que quiconque se révoltait contre lui, fût-il un frère, une sœur, un père, un fils , méritait le dernier supplice. Ils ne pouvaient plus voir de parents dans ceux qui s'étaient faits les ennemis de Dieu. Nous pouvons deviner par là avec quelle ardeur, quel zèle pour la gloire de Dieu les saints, au jugement dernier, saisiront le glaive c< pour exercer la vengeance parmi les nations et châtier les peuples, qui n'ont pas servi le Seigneur, » quand même ils apercevraient dans leurs rangs des enfants et des pères, ad faciendam vindictam in nationibus, increpaliones in populis, Ps. cxLix, 7. Si ces lévites, encore pion orés dans un corps mortel,

D0UZIÉ5IE DIMANCHE APRES LA PENTECOTE, SERM. II. 4S3 furent enflammés pour la gloire de Dieu d'une si vive ardeur, qu'ils méconnurent et les droits du sang et ceux de l'amitié, que ne feront pas les saints qui, ayant contemplé déjà les splendeurs de la beauté divine, ont pris en quelque sorte la nature divine? Il me semble, mes frères, que vous comprenez maintenant, par cette loi et cet exemple, ce que c'est que d'aimer Dieu par dessus tout. Ceux-là aiment Dieu de cette manière qui ne préfèrent aucune chose, quelque chère qu'elle leur soit, à son amour et à son obéissance, et sont dans la disposition sincère de mourir plutôt que de perdre sa grâce et son amitié.

Ici se présente une question à laquelle nous devons répondre : Pouvons -nous accomplir parfaitement en cette vie ce précepte de l'amom' de Dieu? Aimer Dieu parfaitement, c'est le propre des esprits bienheiureux , qui contemplent non à travers un voile obscur, mais face à face, la beauté infinie de Dieu; cet état n'est pas celui d'hommes enveloppés encore d'un corps terrestre et grossier. Que pourrions -nous faire qui soit digne d'une bonté, d'une majesté si auguste? Ecoutez le Prophète : a Le Liban ne suffirait pas pour allumer le feu de son autel, et tout ce qu'il nourrit de troupeaux serait trop peu pour son holocauste. » Libanus non suf/iciet ad succendendum, et animalia ejus non suffident ad holocaustiun. Isa. xl, 16. De même que tous les animaux et tous les cèdres du Liban ne sauraient fournir un holocauste digne de Dieu, ainsi les âmes de toutes les créatures ne sauraient lui rendre l'amour qui lui est di*. Aussi saint Augustin n'hésitet-il pas à affirmer l'impossibilité où nous sommes en cette vie d'aimer Dieu de tout notre cœur, de tout notre esprit, de toute notre âme et de toutes nos forces, parce que, de même que nous ne connaissons qu'en partie, ainsi nous n'aimons qu'en partie, notre amour et notre connaissance étant également imparfaits. Il ajoute une autre raison. L'amour de Dieu et l'amour de soi étant opposés l'un à l'autre, puisque le premier ordonne tout par rapport à Dieu, et que le second ordonne tout par rapport à nous-

mêmes, il s'ensuit nécessairement que la charité ne peut établir parfaitement son règne en nous, si l'amour de soi ou la cupidité n'y trouve une mort complète. Or, dit ce Père, s'il est possible en cette vie de combattre la cupidité, il n'est pas possible de l'éteindre tout-à-fait. Par conséquent, tant que vivent en nous quelques racines de cupidité, la charité ne saurait y régner d'une manière parfaite. Si vous mettez du bois dans le feu, il ne brûlera que lorsque la chaleur en aura chassé l'humidité, qui est incompatible avec la combustion : ainsi, comme la charité et la cupidité sont opposées l'une à l'autre, il faut que celle-ci soit tout entière bannie de l'àme pour que la charité y règne avec un plein empire. Enfin, l'accomplissement parfait de ce précepte exigeant que nous pensions sans cesse aux choses divines, et que nous soyons à chaque instant unis à Dieu par l'amour, cet état n'appartient pas à la vie présente, où la fragilité, la cupidité, les nécessités corporelles en détournent souvent les plus saints personnages eux-mêmes : car où se porte notre désir, là se porte notre pensée. Pourquoi donc, direz-vous, Dieu a-t-il donné aux hommes un commandement qu'ils ne peuvent accomplir? Pour nous faire entendre, répond saint Augustin, vers quelle fm principale nous devons diriger nos actions et nos désirs, lors même que nous ne pourrions pas l'atteindre. On trouve ici quelque chose de semblable à ce qui se passe sur les rivages inhospitaliers de l'Océan, dont les habitants allument pendant la nuit des feux sur les hauteurs, non pour attirer, mais pour avertir les navigateurs. Ainsi, comme la perfection de la charité consiste en ce que, à l'exemple des esprits bienheureux, nous ne détournions jamais les yeux de la contemplation de la beauté divine, toujours unis à elle par une attention de tous les instants, par un acte d'amour qui se répète sans cesse, ce précepte nous avertit de tendre courageusement vers ce but, de déployer toutes nos forces pour l'atteindre, et déclare que celui-là sera le plus heureux et le plus parfait, qui s'en approchera davantage. La fin de la vie chrétienne et la loi de la charité parfaite sont donc placées devant nos 3'eux comme un but éloigné, insaisissable, qui marque de loin la direction de nos efforts.

DOUZIÈME DIMAXCIin APRÈS LA PENTECOTE , SEKM. II. 433 Ce que nous venons de dire fournit la réponse à une autre question. Tout liomme désireux de posséder cette charité se demande à quel signe il pourra reconnaître qu'il aime Dieu pardessus tout. Quoique nul ne puisse, à moins d'une révélation particulière, avoir sur ce point une certitude absolue, la seule probabilité, surtout si elle est forte, apportera à l'àme une grande consolation. Or, une marque bien caractéristique de cet amour, c'est de penser à Dieu souvent et avec délices , comme nous l'avons expliqué plus haut. C'est avec une grande vérité que le Sauveur dit : « Où est votre trésor, là est aussi votre cœur, » ubi est thésaurus tuus, ibi est et cor tuum, Matth. vi, 21, c'est-à-dire, où est ce que vous aimez le plus, là se trouve votre pensée, votre sollicitude. De là ces paroles de saint Fulgencc : « Voulez-vous savoir où vous thésaurisez, voyez à quoi vous pensez. Par votre amour vous connaîtrez votre trésor, et par vos pensées vous connaîtrez votre amour. »

Un autre indice, c'est l'obéissance à la loi divine. Tout homme qui aime Dieu s'empresse, non-seulement d'aimer sa loi, mais de la mettre en pratique. « Si quelqu'un m'aime, dit le Sauveur, il gardera ma parole, » si qttis diligit me, sermonem meum servubit, Joann, xiv, 23; et un peu plus haut : « Si vous m'aimez, observez mes commandements, » »i diligitis me, mandata mea servate; et plus clairement encore : « La charité consiste à observer les commandements, » hxc est charitas, si mandata ejus' servamus. I Joann. u. Saint Augustin s'exprime de même : « Votre attachement à loi divine sera la mesure de votre amour pour Dieu. Vous n'aimez pas sa loi? Vous n'avez donc pour lui aucun amour.

Ajoutez que si personne ne peut aimer la vie sans haïr la mort, qui est contraire à la vie, personne non plus ne peut aimer Dieu sans haïr le péché mortel, qui est tout-à-fait contraire à Dieu. Nous devons haïr, non-seulement le péché, mais tout ce qui peut nous y faire tomber; car celui qui hait la mort, hait aussi les maladies qui conduisent à la mort. Notre haine doit donc s'appliquer, non-seulement au péché, mais à tous les instruments, à toutes les occasions de péché, a Celui, dit saint Jérôme, qui cherche l'amitié de Jésus, qu'il sache qu'il doit éprouver beau-

45fi SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS,

coup d'inimitiés. » Le démon s'élèvera contre nous avec plus de force ; de même le monde et la chair ; enfin, comme l'enseigne noire Seigneur, « l'homme aura pour ennemis les gens de sa propre maison, » inimici hominis domestici ejus. Matth. x, 36. aiais de tous ces ennemis, le plus cruel, le plus difficile à vaincre, c'est l'homme lui-même, c'est-à-dire l'amour excessif de soi et la cupidité. Qui triomphera de cet ennemi? Qui prendra les armes contre soi-même? Qui se montrera contre soi cruel et sans pitié? Et cependant si ce redoutable ennemi n'est pas vaincu, ni la charité, ni aucune vertu ne sam'ait subsister. Car l'amour excessif de soi est la source de tous les maux et la ruine de toutes les vertus. De même, dit saint Augustin, que la cupidité est la racine de tous les maux, ainsi la charité est la racine de tous les biens . Il est donc impossible que ces deux dispositions existent à la fois dans le même cœur; il faut arracher la seconde, si vous voulez y planter la première. j\lais en vain couperiez- vous les rameaux, si vous n'extirpez jusqu'aux racines.

Vous donc, mon frère, qui vous glorifiez d'aimer Dieu, voulezvous savoir si votre amour , est véritable ; voyez si vous pensez continuellement à lui, si vous aimez ses commandements, si vous détestez, non-seulement le péché, mais toutes les occasions du péché, si, autre indice que je veux indiquer, vous avez un amour fraternel pour les hommes créés à son image et rachetés de son sang précieux. Cet amour embrasse plusiem's devoirs : il nous oblige à aider le prochain soit de notre travail, soit de nos conseils, à lui pardonner ses torts envers nous, à supporter ses défauts avec patience, à ne nuire à personne, à ne médire de personne, à n'adresser à personne ni imprécation, ni injm'e, ni outrage, à aimer, selon le précepte de Jésus-Christ, ceux mêmes qui nous haïssent, et à prier pour ceux qui nous persécutent et nous oppriment. En agissant ainsi, nous serons les enfants du Père céleste, et nous mériterons de recueillir l'éternel héritage qu'il leur a promis.

DOUZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SEllM. II. 437 SECONDE PARTIE,

OC NOUVEAU DISCOURS QUE l'oN POURRA COXSTKUIRE APRÈS UNE EXPU- CATION PLUS COURTE DE l'ÉVANGILE. — ON Y TRAITE A LA FOIS DB l'amour et de la crainte du seigneur, et l'on EXPOSE LES DEUX MOTIFS PRINCIPAUX DE CET AMOUR.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toutes tes forces. »

Tel est, mes très-chers frères, le lien étroit qui unit ensemble l'amour et la crainte de Dieu, — je parle surtout de la crainte que les théologiens appellent filiale, — que l'un de ces sentiments ne saurait se séparer de l'autre. Quiconque, en effet, a un grand amour de Dieu, éprouve aussi une vive crainte d'offenser celui qu'il aime. La crainte de Dieu est en outre la modératrice et la gardienne de la charité, jusque-là qu'un amour ardent, sans la crainte, pourrait dégénérer en folie. Nous devons donc traiter à la fois de ces deux sentiments , d'autant plus que les mêmes motifs qui sont propres à produire le sentiment de la crainte, ont coutume de faire naître celui de la charité. Ainsi, par exemple, les œuvres de la justice divine qui impriment la crainte dans nos âmes, servent aussi, en tant qu'elles manifestent la bonté de Dieu et sa haine contre le mal, à porter nos cœurs à l'amour. Nous parlerons donc et de la crainte et de l'amom*, afin que nous puissions accomplir le vœu du Prophète : « Servez le Seigneur dans la crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement. » Servite Domino in timoré, et exultate et cum tremore. Ps. ii, 41.

Comme toute la philosophie chrétienne et toute l'économie de notre salut se résume en un seul point , l'amour de Dieu, beaucoup nous demandent ce qui peut surtout les porter à cet amour. Nous répondons qu'il n'y a rien dans le monde qui ne nous invite d'une certaine manière à aimer le Créateur. Tout ce que nos yeux aperçoivent a été fait pour nourrir l'homme et l'instruire , tout est un bienfait de la libéralité et de la munificence divine , tout proclame un Dieu créateur, tout atteste son infinie sagesse, sa puissance, sa providence et sa bonté, tellement qu'Aristotc a

pu dire que dans ce vaste univers que nos yeux contemplent, il n'est rien de si petit et de si méprisable en apparence où nous ne puissions surprendre quelque cliose de divin et qui ravisse l'admiration. Mais ce qui ravit notre admiration doit en même temps exciter notre amour pour ce grand ouvrier.

Toutefois, parmi tous les motifs d'aimer Dieu, il faut mettre au premier rang son intinie bonté. La volonté humaine ayant reçu de son Auteur cette disposition, qu'elle ne peut aimer que ce qui est bon ou en présente l'apparence (car le bon est l'objet de la volonté, comme la couleur est l'objet de la vue), il s'ensuit que non-seulemeut elle se porte à ce qui est bon, mais encore qu'elle s'attache à son objet avec d'autant plus de force qu'elle y découvre une bonté plus grande. Quelle est maintenant la nature de la bonté de Dieu? Son principal caractère est sans contredit d'aimer les hommes de bien et de haïr les méchants, et d'aller aussi loin dans la haine des méchants que dans l'amour des hommes de bien. Autant nous aimons la vie, autant nous détestons la mort, qui lui est contraire; de même la mesure de l'amour que l'on porte aux bons, est celle de la haine que l'on porte aux méchants. Tel est le sujet que nous allons traiter dans la dernière partie de ce discours. Commençons par montrer tout l'amour que Dieu a pour les bons ; nous verrons ensuite toute la haine qu'il a pour les méchants.

Mais quelle éloquence pourra jamais exprimer cet amour de Dieu envers les bons? Ce Maître souverain de l'univers, qui épouvante d'un signe et ébranle les colonnes du ciel, que le Prophète nomme un roi terrible dans ce passage : « Faites des vœux au Terrible, à celui qui ôte la vie aux princes, qui est terrible aux rois de la terre. » Vovete... terribili, et ci qui aufert spiritum principuni, terribili cipiid reges terrœ, Ps. lxxv, 12, 13, ce Maître souverain qui se montre pour les impies un lion rugissant, devenu pour les justes un doux et innocent agneau, leur témoigne un amour auquel on ne saurait comparer sous aucun rapport la tendresse des pères, ni celle des mères pour leurs enfants. Pour s'en faire une idée exacte, il suffit de hre attentivement les vies des saints ; on y trouvera tant de bienfaits, tant

DOUZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. H. 4o!î de faveurs singulières accordées aux âmes pures et saintes, qu'on ne pourra s'empêcher d'admirer l'incompréhensible bonté de Dieu à leur égard. A celui qui ne pourrait les lire toutes, j'indiquerai celle de sainte Catherine de Sienne, très-fidèlement écrite par le confesseur même de cette bienheureuse, et confirmée en grande partie par l'autorité apostolique dans le décret de canonisation ; dans cette vie, comme dans un brillant miroir, se reflète toute la bonté de Dieu envers les âmes pures et innocentes, qu'il se plaît à combler de ses faveurs, à enivrer de délices spirituelles.

Notre admiration sera bien plus grande si nous parcourons les saintes Ecritures, toutes rempUes des témoignages les plus éclatants et les plus merveilleux de la tendresse de Dieu envers les justes. « Celui qui vous touche, dit le Seigneur dans Zacharie, touche la prunelle de mon œil, » qui tetigerit vos, tangit pupillam oculi mei, Zach. n, 8 : « Dieu, dit le Psalmiste, a commandé à ses anges de vous garder dans toutes vos voies ; ils vous porteront dans leurs mains, de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre, » augelis suis mandavit Je te, ut cuslodiant te in omnibus viis tuis; in inanibus portabunt te, ne forte offendas ad lapidein pedem tuum. Ps. xc, 11, 12. Et ailleurs : « Le juste, s'il vient à tomber, ne se 'brisera point, parce que le Seigneur met la main sous lui, » cwn ceciderit, non colUdetur, quia Dominus supponit inanuin suam. Ps. xxxvi, 24. Ailleurs encore : « Le Seigneur garde tous leurs os; pas un seul ne pourra être brisé, » custodit Dominus omnia ossa eorum, unwn ex his non conleretur. Ps. xxxin, 21. Mais que dis-je, leurs os? « Il a compté leurs cheveux mêmes, et il n'en tombe pas un qu'il ne le sache. » Luc. xn, 7. Parlerai-je des divines consolations que le Seigneur prodigue aux justes, comme à des enfants bien -aimés? « Vous serez portés à la mamelle, leur dit-il par la bouche d'Isaïe, et caressés sur les genoux. Comme une mère caresse son petit enfant, ainsi je vous consolerai, » ad libéra portabimini, et super genua blandientur vobis. Quomodo si oui mater blandiatiir, ita ego consolabor vos. Isa. i.xvi, 12, 13. Comme ces expressions respirent la tendi'esse et l'amour! Enfin ses oreilles sont toujours ouvertes à leur prière, comme il

460 SERMOiNS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

le déclare par le même Prophète • « On verra qu'avant qu'ils crient vers moi, je les exaucerai, et lorsqu'ils parleront encore, leur demande sera accordée, » eritque antequam dament, ego exaudiam; adhuc illis loquentibus, audiam, Isa. lxv, 24; et ailleurs : « Alors vous invoquerez le Seigneur, et il vous exaucera ; vous crierez vers lui, et il vous dira : Me voici, » tiim invocabis, et Dominus exaudiet; clamabis, et dicet : Ecce adsum. Ibid. lvhi, 9.

Mais ces marques de sa bonté , Dieu les donne tous les jours à ses amis. 11 va plus loin; il leur communique ses secrets, il leur révèle les actions de personnes absentes et les pensées cachées au fond de leur cœur. Voilà pourquoi le prophète Elisée, ayant appris de la bouche de la Sunamite que son petit enfant était mort, dans son étonnement que Dieu ne lui eût pas appris ce malheur, dit à Giési qui voulait éloigner de lui la mère affligée : « Laissez-la, son âme est dans l'amertume, et le Seigneur me l'a caché et ne me l'a point fait connaître. » Dimitte illam : anima ejus in amariludine est, et Dominus celavit a me, et non indicavit mihi. IV Reg. IV, 27. Une familiarité si grande régnait entre Dieu et ce saint personnage, qu'il s'étonnait que Dieu ne lui eût pas fait connaître une chose qui l'intéressait. Ecoutez le Seigneur luimême parlant à Abraham : « Est-ce que je pourrai cacher à Abraham ce que je dois faire? » Numquid ceîare potero Abraham qux gesturus sum? Gen. xvni, 17. Ce grand Dieu ne pense pas qu'il lui soit permis d'avoir un secret pour son ami, et comme s'il craignait de manquer aux saintes lois de l'amitié , il déclare qu'il révélera tous ses desseins au pieux patriarche. Quelle n'est donc pas l'auguste dignité des justes ! Quoi de plus utile, quoi de plus honorable qu'une semblable prérogative?

Rappellerai-je que le souverain pouvoir que le Créateur du monde exerce sur toute la nature, gouvernant et dirigeant toutes choses selon son bon plaisir, il le communique souvent à ses amis, les faisant ainsi, en quelque sorte, entrer en partage de sa divinité? En effet, nous voyons les saints commander en maître aux lois de la nature, guérir des maladies incurables, et exercer l'empire sur les démons, sur les hommes, sur les animaux, sur la matière insensible elle-même, et jusque sur les astres du ciel.

DOUZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. Il, 46! a Par la foi, dit l'Apôtre, les saints ont conquis les royaumes, ont fermé la gueule des lions, ont arrêté la violence du feu, ont évité le tranchant des épées, ont été remplis de force et de courage dans les combats, ont mis en fuite les armées des étrangers , et ont rendu aux mères leurs enfants revenus à la vie. » Per fidem vicerunt régna, ohiuraverunt ora leonum, extinxerunt impetum ignis, effugenint aciem gladii, fortes facti sunt in hello, castra verterunt exterorum, acceperunt mulieres de resurrectione mortiws suos. Hebr. xt, 33, suiv. Quelle marque de la bonté de Dieu envers les justes de leur communiquer avec tant de libéralité ce qui appartient exclusivement à la divinité! C'est le propre de l'amitié parfaite de ne posséder aucune prérogative sans la faire partager à son ami.

En voilà assez pour vous faire comprendre avec quelle tendresse Dieu aime les justes. Voyons maintenant quelle haine il porte aux méchants et à l'iniquité. Car nous avons dit, s'il vous en souvient, que la grandeur de la bonté de Dieu se manifeste aussi bien par sa haine contre les méchants que par son amour pour les bons. C'est ce que le Seigneur lui-même indique clairement lorsque les deux fils d'Aaron, Nadab et Abiu, ayant été dévorés par le feu du sanctuaire, il dit à Moïse : « Je serai sanctifié dans ceux qui m'approchent, » sanctificabor in his qui appro' pinquant mihi, Levit. x, 3, c'est-à-dire, quand je tirerai vengeance de l'audace et de la témérité des prêtres qui s'approchent indignement de mon autel, je manifesterai l'éclat de ma sainteté; car leur supplice sera une preuve éclatante de la haine que je porte à l'iniquité. Vous le voyez, mes frères, la sévérité delà justice divine dans le châtiment des coupal)les, fait éclater la grandeur de sa bonté; or, le souvenir et la méditation de sa bonté doivent allumer son amour dans nos âmes. Ainsi, si nous raisonnons bien, les châtiments infligés aux méchants n'auront pas moins de force pour nous exciter à aimer Dieu que les bienfaits accordés aux justes.

Il nous reste donc à considérer la sévérité de la justice de Dieu dans la punition des méchants, afin de nous élever aussi par ce moyen à la connaissance de son immense bonté. Je me bornerai à

rappeler en passant quatre châtiments épouvantables, infligés, le premier aux anges rebelles, le deuxième aux ancêtres du genre humain et à leur postérité, le troisième au monde récemment créé que Dieu bouleversa par le déluge , le quatrième aux cinq villes coupables que le feu du ciel réduisit en cendres. Aucune éloquence ne serait à la hauteur de si terribles désastres, qui attestent avec tant d'éclat, d'une part l'incompréhensible sévérité de la justice divine, de l'autre sa bonté immense et sa haine contre le péché. Passons à des faits plus récents. Et d'abord se présente à nous le massacre des Chauanéens, que le Seigneur, en punition de leurs crimes, ordonna d'immoler jusqu'au dernier; tous, sans excepter les enfants ni les femmes, périrent par le fer ou le feu. La ruine de Jéricho est surtout célèbre. Cette ville, la première qui s'offrit aux Israélites après le passage du Jourdain, fut dévouée tout entière à l'anathème par Josué ; et tout ce qu'on trouverait dans ses murs devait être consumé par le feu : « Que cette cité, avait dit le chef du peuple de Dieu, avec tout ce qu'elle renferme, soit anathème pour le Seigneur! » Et un peu plus loin : 0 Maudit soit devant le Seigneur l'homme qui relèvera et rebâtira la ville de Jéricho! » Jos. vi, 17, 26. Le Seigneur ratifia cette sentence. Un Israélite, nommé Achan , ayant, dans le sac de la ville , dérobé un manteau et une règle d'or, la colère de Dieu tomba sur toute l'armée, et la crainte et l'effroi s'emparèrent de Josué et de son peuple, jusqu'à ce que le coupable eût reçu la punition de son péché. « Josué, dit la sainte Ecriture, et tout Israël avec lui, prirent Achan, fils de Zaré, et le manteau et la règle d'or, ses fils aussi et ses filles, ses bœufs, ses ânes et ses brebis, et sa tente même, et tout ce qui était à lui , les menèrent en la vallée d'Achor, où tout Israël le lapida, et tout ce qui était à lui fut consumé par le feu. » Jos. vu, 24, 2i3. Quelle pensée de religion et de piété poussa Josué à prononcer cet anathème? Il voulait que le peuple, par la ruine entière d'une ville fameuse qui avait, au mépris du vrai Dieu, adoré les idoles, montrât assez de zèle pour la gloire de Dieu, assez de haine contre les contempteurs de la majesté divine, pour renverser de fond en comble les remparts et les maisons d'une ville idolâtre, pour renoncer à

se servir d'objets que des mains coupables avaient touchés. En agissant ainsi, Israël devait offrir un sacrifice agréable au Dieu qui hait souverainement l'impie et son péché.

Que dirons-nous du jugement porté contre les Amalécites? a Allez, dit le Seigneur au roi Saûl par la bouche du prophète Samuel, allez et frappez Amalec, et détruisez tout ce qui est à lui. Ne lui pardonnez point, et ne désirez rien de ce qui lui appartient; mais tuez tout, depuis l'homme jusqu'à la femme, jusqu'aux petits enfants et ceux qui sont encore à la mamelle, jusqu'aux bœufs, aux brebis, aux chameaux et aux ânes. }> Nunc ergo vade, et percute Amalec, et demolire universa ejus; non pnrcas ei, et non concupiscas ex 7'ebus ipsiiis aliquid; sed interfice a viro iisque ad muUerem, et parvuhun atque lactentem, hovem et ovem, camelum et asinum. I Reg. xv, 3. 0 sentence étonnante 1 Quelle faute ont pu commettre des petits enfants encore à la mamelle, pour qu'il faille les égorger avec leurs parents coupables? Que si vous dites que, nés de parents prévaricateurs, ils doivent avoir part à leur supplice, je vous demanderai quel fut le crime de ces brebis, de ces bœufs, de ces chameaux, de ces ânes qui doivent être immolés? — En donnant cet ordre, le Seigneur a voulu marquer toute la haine qu'il porte aux méchants, puisqu'il oblige non-seulement à les tuer eux-mêmes, mais à détruire les animaux et les troupeaux qui ont servi à leur usage. Et, remarquez cette circonstance, parce que Saùl, poussé par la crainte du peuple ou peut-être un sentiment d'humanité, épargna le roi d' Amalec et ses brebis, il fut dépouillé par le Seigneur du trône et de la vie, et, chose plus malheureuse encore, il fut abandonné par l'esprit divin et livré au pouvoir du démon.

N'oublions pas la ruine de la cité sainte, que le Seigneur, pour la punir de ses iniquités, livra eu proie à la fureur des Chaldéens. Le prophète Jérémie, énumérant toutes les afflictions qui la désolèrent, épuise quatre fois les lettres de l'alphabet dans ses strophes pleines de larmes et de sanglots *. La famine qui régnait dans la

* Les lamontalions sont, dans la langue originale, divisées par strophes alphabéiiues, c'est-à-dire, doat chacune comiuence par une lettre de l'alpliabel hébreu.

ville assiégée fit de tels ravages^ que le Prophète s'écrie : « Les femmes tendres et compatissantes ont fait cuire leurs enfants de leurs propres mains ; leurs enfants sont devenus leur nourriture dans la ruine de la fille de mon peuple. » Manus mulierum misericordium coxerunt filios suos; facti siint cibus earum in contritione filix populi mei. Tliren. iv, 10. Quoi de plus horrible qu'une pareille infortune ? Le Prophète en déplore une autre plus affreuse encore, lorsqu'il se plaint que les farouches vainqueurs aient, non-seulement attenté à la pudeur des vierges, mais, c'est presque une honte de le répéter, abusé des jeunes gens par un crime abominable, adolescentibus impudice abiisi sunt. Ibid. v, 43. Ajoutez les murailles de la ville sainte rasées, ses maisons et ses palais, et son temple auguste, chef-d'œuvre de l'opulence et de la piété de Salomon, abattus et brûlés, ses vases sacrés et ses prêtres transportés à Babylone et souillés par les orgies des concubines d'un roi barbare. C'est là ce qui arrache à Jérémie sa plainte la plus amère : « Le Seigneur a rejeté son autel, il a maudit son sanctuaire. » Repulit Dominus altare suum, maledixit sanctificationi tux. Ibid. ii, 7.

La même calamité est annoncée par Ezéchiel avec des expressions si énergiques, que les cœurs les plus durs ne peuvent les entendre sans être glacés d'effroi. Voici ses paroles : « Parce que vous avez surpassé en impiété les nations qui sont autour de vous, que vous n'avez pas marché dans la voie de mes préceptes, que vous n'avez pas observé mes ordonnances, et que vous n'avez pas même agi comme les peuples qui vous environnent, je viens à vous maintenant, dit le Seigneur, et j'exercerai moi-même mes jugements au milieu de vous à la vue des nations. Et je ferai parmi vous des choses que je n'ai jamais faites, et que je ne ferai point dans la suite, pour punir toutes vos abominations. Les pères mangeront leurs enfants au miheu de vous, et les enfants mangeront leurs pères. J'exercerai sur vous mes jugements, et je disperserai de tous côtés tous ceux qui seront restés de vous. J'en jure par moi-même, dit le Seigneur, le tiers d'entre vous mourra de la peste, et sera consumé par la faim au milieu de vous ; l'autre tiers sera lass!^ au fil de l'épée autour de vos murs,

DOUZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SEP.M. II. 403 et je disperserai de tous côtés le tiers qui sera resté, et je les poursuivrai l'épée nue. Je contenterai ma fureur, je satisferai mon indignation dans leurs maux, et je me consolerai; et ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur qui ai parlé dans ma (îolère, lorsque mon indignation se sera satisfaite dans leurs maux. Je vous réduirai en un désert, je vous rendrai l'objet des insultes des nations qui sont autour de vous, à la vue de tous les passants. Et vous deviendrez à l'égard des peuples qui vous environnent un sujet de mépris et de malédiction, et un exemple terrible et étonnant, lorsque j'aurai exercé mes jugements au milieu de vous dans ma fureur, dans mon indignation et dans toute l'effusion de ma colère. C'est moi, le Seigneur, qui l'a dit. Lorsque je lancerai les flèches perçantes de la famine qui seront mortelles, et que je les lancerai pour vous perdre, alors j'enverrai de toutes parts la famine pour vous accabler, et je briserai parmi vous la force du pain. Oui, je ferai venir tout ensemble la famine et les bêtes les plus cruelles pour vous exterminer entièrement; la peste et le sang régneront parmi vous, et je vous ferai passer au fil de l'épée. C'est moi, le Seigneur, qui l'ai dit ^ » Qui de vous, mes frères, en entendant éclater ces oracles, ou plutôt ces foudres

* Quia superastis gentes quœ in circuitu vestra sunt, et in prœceptis meis non ambulastis, et judicia mea non fêcistis, et jaxta judicia gentium quœ in circuitu vestro sunt operastis, ideo liaec dicit Domiuus Deus : Ecce ego ad te, et ipse ego faciam in medio lui judicia in oculis gentium; et faciam in te quod non foci, et quibus similia ultra non faciam, propter omnes abominationes tuas. Ideo patres comedeut filios sucs in medio tui, et filii comedent patres suos, et faciam ia te judicia, et ventilabo universas reliquias tuas in omnem ventum. Idcirco vivo ego, dicit Domiûus Deus : Tertia pars tui peste morietur et famé consumetur in medio tui; et terlia pars tui gladjo cadet in circuitu tuo ; tertiam vero partem in omnem ventum dispergam, et gladium evaginabo post eos. Et complebo furorem meum, et requiescere faciam indignationem meam in eis, et consolabor : et scient quia ego Dominus locutus sum in zelo meo, cum implevero indignationem meam in eis. Et dabo te in desertum et in opprobrium gentibus quae in circuitu tuo sunt, in conspectu omnis prœtereuntis. Et eris opprobrium et blasphemia, exemplum et slupor in gentibus quœ in circuitu tuo simt, cum fecero in te judicia in furoro, et in indiguatione, et in increpationibus irœ. Ego Domiuus locutus sum : Quando misero sagiltas famis pessimas in eos, qusB erunt mortiferœ, et quas mittam ut disperdam vos, et famem cougregabo super vos, et conteram in vobisbaculum panis. Et immitlam in vos famem, et beslias pessimas usque ad internecionem ; et pestilentia et sanguis transibunt per te, et tjladium inducam super te : ego Domiuus locutus sum. Ezech. v, 7-17.

ÏOâi, V, iil>

de la bouche du Seigneur, n'est pas dans l'étonnement et la stupéfaction? Qui ne reconnaît tout à la fois la rigueur de la justice de Dieu et la grandeur de sa bonté? Car plus ces paroles respirent la colère , plus elles attestent l'immensité de la bonté divine. Le Seigneur s'élèverait-il avec tant de force contre les méchants, s'il n'aimait pas souverainement la justice et le bien? Si la première considération doit imprimer dans nos cœurs une crainte salutaire de sa justice, la seconde doit y allumer un ardent amour pour sa bonté.

Parlerai-je du roi Sédécias, qui porta son peuple à l'idolâtrie, et du châtiment effroyable dont Dieu punit son impiété? Nonseulement il eut la douleur d'assister à la ruine de son royaume et de la cité sainte, ce malheureux fut encore livré à son barbare ennemi, le roi de Babylone. Celui-ci commença par faire massacrer devant lui les grands de son royaume ; ensuite il fit égorger ses enfants sous les regards de leur père ; enfin, ces yeux qui avaient vu tant d'atrocités, il les lui fit arracher. Après toutes ces cruautés, il ordonna de charger de chaînes l'infortuné roi, aveugle et sans enfants, de le conduire à Babytone et de le jeter dans une étroite prison. Est-il possible d'ajouter quelque chose à une telle infortune? En faut-il davantage pour nous faire comprendre la haine violente, incompréhensible, que la souveraine bonté de Dieu porte au péché ? Certes, rien ne proclame avec plus de force la bonté divine, puisque, comme nous l'avons dit plus haut, il appartient à cette bonté tout à la fois de haïr souverainement le mal, et d'aimer souverainement le bien. Or, cette haine paraît avec éclat dans l'épouvantable châtiment de Sédécias.

Si, du royaume de Juda, nous passons à celui d'Israël, dont Samarie était la capitale, nous trouverons des jugements de Dieu non moins sévères. Ecoutons le prophète Osée : « Que Samarie périsse, parce qu'elle a changé en amertume la douceur de son Dieu; que ses habitants passent par le tranchant de i'épée; que ses petits enfants soient écrasés contre terre, et qu'on fende le ventre aux femmes enceintes. » Pereat Samaria, quoniam ad amaritudinem concitavit Deiim sinim; in gladio pereant ; parvuli eorum elidantur, et fœlas ejus discindantur. Ose. iv, 1. 0 menace

effroyable à entendre ! Quoi de plus horrible que d'écraser contre la pierre de petits innocents, d'ouvrir le ventre des femmes enceintes et de les faire périr du même coup avec leur enfant qui n'a pas encore vu la lumière ? Tel est pourtant le châtiment que le Prophète annonce à ceux qui ont provoqué par leurs crimes les yeux de la divine Majesté. Je pourrais rapporter ici les imprécations et les malédictions que Moïse, au vingt-quatrième chapitre du Deutéronome, prononce contre les violateurs de la loi; vous ne sauriez les entendre sans être saisis de frayeur; mais je les passe sous silence pour abréger, laissant aux auditeurs qui veulent s'instruire le soin de les hre en particulier.

Ces terribles châtiments ne nous montrent-ils pas, mes frères, la grandeur de la bonté et de la sainteté de Dieu, qui porte une telle haine à tout ce qui est mauvais et injuste, et punit si rigoureusement les méchants et les scélérats? Car il convient à la souveraine bonté d'avoir pour les bons un souverain amour, et pour les méchants une haine souveraine. Si donc rien ne doit plus nous exciter à aimer notre Créateur, que le charme de sa bonté infinie, mise, en quelque sorte sous nos yeux, quel homme assez dur une bonté si grande, et manifestée avec tant d'éclat, n'enchaînerait pas à son amour? La volonté humaine est ainsi faite, qu'elle ne peut embrasser que ce qui est bon ou en porte l'apparence : qui donc a perverti à ce point notre volonté, que, ayant sous les yeux cette bonté immense, infinie, elle ne brûle pas d'amour pour elle, et ne désire pas souffrir mille morts pour sa cause? Cependant, loin d'éprouver ces dispositions, les méchants lui préfèrent, ô aveuglement, ô forfait déplorable 1 des biens fugitifs, des satisfactions éphémères*. S'il est ici un homme que ce motif principal d'aimer Dieu trouve insensible, qu'il ne le soit pas au fruit inestimable de cet amour. L'espérance et la crainte sont deux ailes ou deux pieds qui nous faut avancer dans le chemin de la vertu. C'est avec raison qu'un ancien a dit : « Les bons évitent le péché par amour pour la vertu, les méchants par crainte du châtiment. »

Oderunt peccare boni virtutis amore.

Odenint peccare mali formidiue pœn^

Sur ces deux maximes repose non-seulement l'édifice de tout Etat bien réglé, mais aussi la moralité des individus. Or, plus est grande l'espérance ou la crainte, plus les hommes sont fortement excités à agir. Je vous le demande donc, mes frères,' quelle récompense plus belle, quelle dignité plus élevée, quelle gloire plus éclatante, quelle félicité meilleure Dieu pouvait-il proposer à ses serviteurs fidèles? D'autre part, quelles peines, quelles menaces, quelles terreurs, quels supplices peuvent entrer en comparaison avec ceux dont nous avons parlé plus haut? Quel est celui qui ne courberait point la tète sous ces foudres de la justice divine ? qui refuserait son amour à celui qui, après avoir tué le corps, peut jeter l'âme aussi dans la géhenne. Si donc vous êtes insensibles à l'espoir de la récompense, ne résistez pas à la crainte du châtiment. Car, dit l'Apôtre, c< c'est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant, » horrendum est incidere in maints Dei viventis. Hebr. x, 31. Les affreux châtiments que nous avons mis sous vos yeux ne sont que l'ombre de l'éternel supplice de la géhenne, réservé aux impies, où le feu, le soufre et l'esprit des tempêtes exercent leur fureur, où se trouvent des ténèbres plus que cimmériennes, le ver qui ne meurt pas , les horribles figures des démons, les pleurs et le grincement des dents , le marteau qui broie les membres des pécheurs , et ce qui est plus épouvantable que tout le reste, l'interminable éternité. Notre Créateur excite donc notre amour par un double aiguillon, d'une part en délivrant de ces maux ses fidèles serviteurs, et en leur accordant de l'autre les joies ineffables et sans fin de la céleste patrie. Daigne nous faire cette grâce notre Seigneur Jésus- Christ, qui est béni aux siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

PREMIER SEEMON

POUR

1° CODRTE EXPLICATION DE l'ÉVANGILE ; 2° DIFFORMITÉ DD PÉCHÉ MORTEL FIGURÉ PAR LA LÈPRE.

Occwrerunt ei decem viri leprosi; qui sfeterunt a longe, dicentes : Jesu prœceptor, miserere nosiri.

Dix lépreux vinrent au-devant de Jésus, lesquels, se tenant éloignés, élevèrent la voix, et dirent : Jésus, notre maître, ayez pitié de nous. Lkc. xvii, 12.

Toute la sagesse chrétienne, mes très-chers frères, peut se ramener à deux points principaux, dont l'un nous enseigne la difformité, et l'autre les remèdes du péché. Le premier, qui nous éloigne du mal, semble appartenir davantage à la loi, laquelle, dit saint Paul, nous donne la connaissance du péché; et le second, qui fournit aux pécheurs un remède salutaire, se rapporte à la grâce de l'Evangile. Nous aurions aujourd'hui, si nous voulions être complets, à traiter de ces deux objets de la sagesse chrétienne; mais, pressés par le temps, nous nous contenterons de parler de la malice et de la difformité du péché, afin de vous exciter à le haïr et à le détester de plus en plus. Car notre âme ne saurait jamais concevoir pour le péché toute la haine qu'il mérite. Comme cette pieuse horreur du péché est un don de la grâce, demandons-la humblement à Dieu par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave, Maria. ,

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