PREMIÈRE PARTIE
De même que ce soleil placé sous nos yeux ne se repose jamais et ne s'arrête pas un seul instant dans son orbite, mais parcourt d'une marche infatigable la terre et les mers, pour répandre le bienfait de la lumière et de la chaleur sur tous les objets que renferme ce monde inférieur : ainsi le Soleil de justice, notre Seigneur Jésus-Christ, dès qu'il eut commencé à répandre parmi
les hommes la lumière de sa doctrine, parcourant les villes et les villages, ne cessa jamais de venir en aide aux hommes en toute manière, et de les élever à la connaissance et à l'amour des choses divines par l'éclat de ses enseignements, par ses exemples de vertu et par ses nombreux bienfaits. Voilà pourquoi nous le voyons dans l'évangile de ce jour, alors qu'il est en route pour aller à Jérusalem en passant par la Samarie et la Galilée, n'interrompre pas même dans ce voyage le cours de ses bienfaits. « Comme il entrait dans un village, dit saint Luc, dix lépreux vinrent à lui, lesquels, se tenant à distance, élevèrent la voix et dirent : « Jésus, notre Maître, ayez pitié de nous. » Ils avaient entendu raconter les merveilles opérées par lui, et, par la grâce de l'Esprit-Saint, ce qu'ils avaient entendu avait fait naître en eux la foi. Rom. x, 17. Ils avaient appris en même temps que Jésus-Christ, entre autres qualités, se distinguait surtout par une tendre compassion envers les malheureux, compassion qui le portait à parcourir les villes, les bourgades, les lieux les plus obscurs, afm de guérir toutes les maladies du corps et de l'àme. Aussi est-ce à cette miséricorde qu'ils s'adressent, à cette porte qu'ils frappent, pleins de confiance qu'elle leur sera ouverte. a Jésus, notre Maître, s'écrient-ils, ayez pitié de nous. »
« Dès qu'il les eut aperçus, Jésus leur dit : Allez, montrezvous aux prêtres. » Pourquoi, Seigneur, les renvoyez-vous aux prêtres? Quel rapport y a-t-il entre la lèpre et le sacerdoce? — Parce que la loi de Moïse réservait aux prêtres le jugement de la lèpre. Riais pourquoi aux prêtres, et non aux médecins, à qui il appartient de prononcer sur toutes les maladies du corps? — Nous voyons par là que ce point de la loi, comme tous les autres du même genre, était une figure des choses spirituelles. Car si la lèpre n'était pas une figure du péché, dont le jugement appartient aux prêtres , il semblerait peu convenable de ranger la connaissance de cette maladie parmi les fonctions sacerdotales. Et comme notre Seigneur prenait plus de soucis de la lèpre spirituelle des âmes que de celle du corps, il renvoie donc cette cause, en vertu de la loi , à l'examen des prêtres , à qui il appartient non-seulement de reconnaître, mais déjuger les maladies spirituelles.
TREIZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 471 « Allez,dit-il, montrez-vous aux prêtres. » Ces hommes pleins de foi n'hésitent pas ; quoiqu'ils se voient encore tout défigurés par cette horrible maladie, ils se mettent en marche. Admirez ici, mes frères, les effets d'une foi solide et d'une prompte obéissance. S'ils n'avaient consulté que les lumières de leur raison, ces malheureux auraient pu se dire : A quoi bon nous renvoie-t-il aux prêtres? Les prêtres ont le pouvoir de juger de la lèpre, non de la guérir. Aussi personne ne va-t-il les trouver qu'après une guérison pleine et entière. Mais nous, nos propres yeux l'attestent, cette maladie nous souille encore ; notre corps est toujours le même, aussi impur qu'auparavant. Comment donc nous commande-t-il, malgré les défenses de la loi, d'entrer dans la ville et de nous présenter aux prêtres? Le lépreux à qui Jésus, en descendant de la montagne , ordonna de se montrer aux prêtres et d'offrir le sacrifice exigé par la loi pour le bienfait de sa guérison, il l'avait touché d'abord et purifié {Matth. vni). A nous il n'a ni imposé les mains, ni apporté aucun soulagement. Les prêtres auxquels ils nous adressent verront de suite, s'ils ne sont aveugles, que nous sommes des lépreux. — Ils ne tinrent pas ce langage. Au lieu de consulter leurs sens et d'écouter leur raison, ils s'élevèrent plus haut sur les ailes de la foi et de l'obéissance sa compagne, et espérèrent contre l'espérance. Aussi quelle récompense admirable de leur vertu ! « Pendant qu'ils étaient en route, dit l'Evangéhste , ils furent guéris, » vérifiant ainsi en eux la parole de Salomon : a L'homme obéissant racontera des victoires. » Vir obediens loquetiir viclorias. Prov. xxi. Comme l'homme obéissant tient sans cesse les yeux attachés sur la volonté divine. Dieu, qui aime .souverainement cette vertu, se plaît à réaliser ses pieux et ses saints désirs. Car rien de plus véritable que cette maxime de l'Ecclésiatique : « L'homme de bon sens croit à la loi de Dieu, et la loi lui est fidèle. » Homo se7\salus crédit legi Dei, et lex illi fideîis, » Eccli. xxxui, 3 : c'est-à-dire, parce qu'il est fidèle à accomplir ce que la loi prescrit, la loi est fidèle à accomplir ce qu'elle promet.
« L'un d'eux, lorsqu'il se vit guéri , revint en glorifiant Dieu à haute voix. Et il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus,
lui rendant grâce. C'était un Samaritain. Alors Jésus dit : Est-ce que les dix n'ont pas été guéris? Les neuf autres, où sont-ils? Il ne s'en est point trouvé qui soit revenu et ait rendu gloire à Dieu, si ce n'est cet étranger? » Ici arrêtons-nous d'abord à contempler l'extrême libéralité de notre Seigneur, qui, pour le bienfait si désiré de la guérison, se borne à demander aux lépreux des actions de grâces. « Il n'y a point de richesses plus grandes que la santé du corps, » dit l'Ecclésiastique, cliap. xxx, 46; et pour ce bien inappréciable, notre Seigneur demandait un acte facile de religion. Sa libéralité est plus grande encore à notre égard; il nous comble chaque jour de ses bienfaits les plus insignes , et il n'exige de nous qu'un cœur reconnaissant. Pouvait-il demander moins à sa créature? Ainsi, tandis que pour nous il a enduré les soufflets, les chaînes, les verges, les dérisions, et enfin le cruel supplice de la croix, et nous a procuré par sa mort une vie immortelle, tout ce qu'il exige de nous, c'est que nous gardions le souvenir de ce bienfait et que nous en rendions des actions de grâces. Et cependant il y a des hommes assez ingrats, assez insensibles ;pour lui refuser ce léger tribut de reconnaissance 1 Quelle excuse ces âmes endurcies pourront-elles faire valoir lorsque Dieu les interrogera sur leur conduite? Si notre Seigneur demanda aux lépreux, en retour du bienfait de leur guérison, l'hommage d'un cœur reconnaissant, et fit entendre les accents de sa colère contre les ingrats, que ne fera-t-il pas, je vous le demande, lorsqu'il demandera compte aux pécheurs de la grâce du salut éternel qu'il leur avait procurée, non en prononçant une parole, mais au prix de mille souffrances? Notre imagination peut s'en faire une idée, mais l'éloquence humaine ne saurait l'exprimer.
Ce reproche du Sauveur renferme un autre mystère dont il est plus difficile de trouver l'explication. Nous pouvons nous demander pourquoi ce fut un Samaritain et un étranger qui fit ce que ne firent pas les Israélites? Nous trouvons quelque chose de semblable dans l'évangile de dimanche dernier, où l'homme dépouillé et couvert de blessures par des voleurs ne trouve que de l'indifférence de la part du prêtre et du lévite, et est pieuse-
ment recueilli par un Samaritain. Quel enseignement le Sauveur a-t-il voulu nous donner en mettant ainsi les infidèles au-dessus des fidèles et en les éclairant d'une lumière plus abondante. En présence de toutes les questions de ce genre, nous ne pouvons que répéter l'exclamation de l'Apôtre : « 0 profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables! » 0 altitudo divitiarum sapientix et scientix Deit Quam incomprehensihUia sunt judicia ejus, et investigabiles vise ejus! Rom. xi, 33. Et, en effet, les saints Pères nous enseignent avec raison que les vertus du Samaritain sont comme une indication prophétique de la vocation des Gentils.
Mais il me semble que ces circonstances renferment encore un autre enseignement : c'est que les péchés des fidèles sont plus graves que ceux des infidèles, et qu'ainsi, le pécheur en général se rendant indigne de la grâce divine, celui-là s'en rend plus indigne et s'en éloigne davantage, qui pèche plus gravement. Or, que les péchés des fidèles soient plus graves , c'est ce que nous apprennent ces paroles de notre Seigneur : « Le serviteur qui connaît la volonté de son maître et n'aura rien tenu prêt, ni agi selon sa volonté, recevra un grand nombre de coups, » servies qui scit voluntatem domini sui, et 7ion facit, plagis vapiilabit multis, Luc. XII, 47; c'est ce que nous enseigne saint Paul par des expressions plus sévères encore : « Si nous péchons volontairement, dit-il, après avoir reçu la connaissance de la vérité, il n'y a plus désormais d'hostie pour le péché; mais il ne reste qu'un attente effroyable du jugement, et l'ardeur du feu qui doit dévorer les ennemis de Dieu. » Vohmtarie peccantibiis nobis post acceptamnotitiam veritatis, jam non relinquitur pro peccatis hostia, terribilis autem quœdam expectatio judicii, et ignis œmulatio, qux consumptura est adversarios. Hebr. x, 2G, 27. Par ces paroles , l'Apôtre ne ferme à personne la voie du salut; mais il fait entendre combien les fautes de ceux qui ont connu la vérité sont plus graves que celles des infidèles. Car plus on a été instruit des choses divines, plus on a reçu de bienfaits de Dieu et de grâces pour pratiquer la vertu, plus les péchés que l'on commet ont de
474 SERMONS POUR LE PROPRK DU TliMPS.
gravité. Comment expliquer que l'époux et l'épouse étant unis ensemble par des liens si étroits, l'infidélité de celle-ci donne lieu à une si vive inimitié, si ce n'est parce que l'épouse a reçu de son mari de plus grands bienfaits, des gages d'amour plus sacrés ? C'est pour la même raison que la faute du plus beau des anges et celle de nos premiers parents eurent des suites si funestes. Ces exemples nous montrent que le péché des fidèles est plus grave que celui des infidèles , parce que les premiers ont reçu de Dieu plus de lumières et de bienfaits, et par conséquent avaient plus de motifs de pratiquer la vertu. Voilà pourquoi encore le prophète Jérémie nous apprend que l'iniquité d'Israël a surpassé celle de Sodome : « L'iniquité de la fille de mon peuple, dit-il, est devenue plus grande que le péché de la ville de Sodome, qui fut renversée en un moment, » major effecta est iniquitas filix populi mei peccato Sodomorum, qux subversa est in momento, Thren.iv, 6 : non pas que les Israélites eussent commis des fautes plus nombreuses ou plus graves, mais parce que les enseignements et les bienfaits dont Dieu les avait favorisés rendaient leurs fautes plus criminelles.
Cette vérité, mes frères, doit nous frapper de terreur, nous qui, vivant sous la grâce de l'Evangile, avons reçu tant de secours pour faire le bien, si nous abusons de cette bonté de notre Dieu et du temps favorable qu'il nous accorde. Et plus notre dignité dans l'Eglise est élevée, plus nous avons à craindre : le clerc plus que le simple fidèle, le religieux plus que le clerc, le prêtre plus que le simple religieux, l'évêque plus que le prêtre. « On demandera davantage, dit le Sauveur, à qui on a donné davantage. » Ne nous faisons pas illusion; au jour du jugement, on nous demandera compte, non-seulement des fautes commises, mais encore des grâces reçues. C'est donc à tort que ceux qui s'endurcissent dans le crime mettent leur confiance dans la foi seule, car la foi morte, c'est-à-dire dépouillée des bonnes œuvres, est plutôt un motif de crainte que de confiance.
La parole évangélique qui nous occupe nous apprend encore avec quelle rigueur notre Seigneur exige cet hommage de reconnaissance de la part de ceux à qui il a accordé quelque faveur. « Est-ce que les dix n'ont pas été guéris, s'écrie-t-il avec in-
dignation? Les neuf autres où sont-ils? » Comme il est lui-même très-libéral à répandre ses bienfaits, il veut que nous soyons empressés à lui offrir nos actions de grâces, qui sont un hommage rendu à sa bonté. « Le sacrifice de louanges, dit-il par la bouche du Psalmiste, est celui qui m'honorera, et c'est la voie par laquelle je montrerai le salut de Dieu, » sacrificium laudis honorificabit me, et illic iter quo ostendam illi salutare Dei, Ps. XLTx, 23; c'est-à-dire, à cause de l'hommage de sa reconnaissance, je le comblerai de nouveaux bienfaits, et je lui montrerai la voie par laquelle il pourra en tout temps obtenir de moi un secours salutaire.
C'est pourquoi, s'adressant au Samaritain fidèle et reconnaissant prosterné à ses pieds, il lui dit : « Levez-vous, allez ; votre foi vous a sauvé. » Si le Samaritain avait la vraie foi, il est certain qu'il avait été éclairé par le Saint-Esprit ; car « la foi, dit l'Apôtre, ne vient pas de vous, ni de vos œuvres, puisque c'est un don de Dieu, afin que nul ne se glorifie, » et hoc non ex vobis, sedDei donum est, non ex operibtis, ut ne guis gloriatur. Ephes. u, 8, 9.
L'évangile expliqué, montrons maintenant quelle est la difformité de la lèpre spirituelle, ou, en d'autres termes, quelle est la malice du péché.