‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 2)Chapitre 20 sur 21 · EXPLICATION DU TEXTE · texte numérisé non relu

EXPLICATION DU TEXTE

a Voici qu'on portait en terre un mort, fils unique de sa mère. » Ce jeune homme, emporté par un trépas prématuré, est une image de la condition des hommes, tous soumis à la mort. Le jour de chacun est fixé; un peu plus tôt^ un peu plus tard, nous arrivons tous à la dernière demeure. Parmi les considérations que ce sujet pourrait nous inspirer, il convient que nous nous arrêtions surtout à celle-ci, savoir, combien l'heure de la mort est à craindre. Plus nous redouterons son jugement, plus nous mettrons de soin à nous y préparer. Car la crainte d'un péril rend l'homme plus attentif à l'éviter; la sécurité, au contraire, est la mère de la négligence et de la paresse.

Aristote, passant en revue les choses les plus terribles qui se trouvent dans le monde, met la mort au premier rang. En effet, ce n'est pas de quelque bien particulier, comme font les autres maux du corps, qu'elle nous dépouille, mais de tous les biens à la fois, nous enlevant d'un seul coup et nos richesses, et nos trésors, et notre patrimoine, et la lumière du jour, et nos plus chers amis, et nos frères, et nos épouses, et nos enfants, et tous ceux qui nous sont unis par un lien quelconque. Elle brise tous ces liens et toutes ces unions. De là cette parole de saint Jérôme : « 0 mort, qui divise les frères, et sépare d'une main impitoyable les hommes unis par l'amour! » De là ce cri d'effroi du roi d'Amalec : « Faut-il qu'une mort amère m'enlève ainsi I » Siccine séparât amara mors! I Reg. xv, 32.

Si la mort est terrible aux hommes épris des choses de la terre à cause des séparations qu'elle entraîne, elle l'est plus encore à cause du compte redoutable qui doit la suivre. On comprend alors la vérité de cette parole de l'Apôtre : « Nous devons tous comparaître devant le tribunal de Jésus-Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il am^a faites pendant qu'il était revêtu de son corps, » omnes nos manifestari oportet ante tribunal Christij ut référât unusquisque propria corporis, prout gessit, sive bonwn,sive malum, II Cor. v, 10; et

QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 559 ailleurs : « Il est arrêté que les hommes meurent une fois, et qu'ensuite ils sont jugés. » Statulitm est hominihus semel mori, post hoc autem judicium. Hebr. ix, 27. Quant au mode de ce jugement et à la sentence qui y sera prononcée, le Prophète royal s'exprime ainsi : a Dieu a parlé une fois^ j'ai entendu ces deux choses, que la puissance appartient à Dieu, et que vous êtes, Seigneur, rempU de miséricorde ; car vous rendrez à chacun selon ses œuvres, » semel locutus est Deus, duo hxc audivi, quia potestas Dei est, et tibi, Domine, misericordia; quia tureddes unicuique juxta opéra sua, Ps. lxi, 12, 13; et cette sentence est proclamée à chaque page des saintes Ecritures. Celui donc qui pendant sa vie n'aura fait presque aucun acte de vertu et de piété, qui aura la conscience toute chargée de crimes , qui aura passé sa vie presque tout entière dans le sommeil, le jeu et l'oisiveté, qui aura toujours fait, non la volonté de Dieu, mais la sienne, toujours servi, non le Seigneur, mais le siècle, de quelle angoisse, de quel tremblement ne sera-t-il pas saisi à la pensée de tant d'iniquités dont il va rendre compte? Est-il possible que des chrétiens admettent ces vérités, et demeurent insensibles devant un si grand danger? Comment n'ont-ils pas la plus vive appréhension d'un jugement qui décide de la vie ou de la mort éternelle? Comment n'y songent-ils pas et le jour et la nuit? Comment cessent-ils un seul instant de s'y préparer? Car enfin ils ne sauraient, quoi qu'ils fassent, ni échapper à ce tribunal, ni s'y faire remplacer par des serviteurs; il faut qu'ils y comparaissent en personne, et cela presque dans un moment.

Pour vous peindre l'aveuglement de ces hommes, je rappellerai à votre souvenir l'histoire de' Sédécias, roi de Juda. Pendant qu'il était assiégé par le roi de Babylone, le prophète Jérémie , parlant au nom du Seigneur, lui annonça clairement qu'il tomberait au pouvoir de cet ennemi implacable et perdrait son royaume. Cette prédiction ne tarda pas à s'accomplir : Jérusalem ayant été prise, des soldats s'emparèrent de lui et le conduisirent au roi de Babylone. Et que fit ce roi barbare? Il commença par faire égorger tous les enfants de Sédécias sous les yeux de leur père; puis il fit massacrer à Reblata tous les princes de Juda,

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et, pour comble d'horreur^, il donna l'ordre d'arracher les yeux de l'infortuné prince, de le charger de chaînes et de l'amener à Babylone, où il le tint en prison jusqu'au jour de sa mort. Quoi de plus épouvantable, je vous le demande, quoi de plus affreux qu'un pareil sort ? Supposons que Dieu envoie quelque prophète semblable à .lérémie annoncer à quelqu'un des rois qui régnent aujourd'hui sur la terre, que, en punition de ses crimes, il va le frapper d'un désastre semblable, c'est-à-dire, le dépouiller du trône et de la liberté, et le livrer au sultan des Turcs, lequel, abusant de sa victoire, le chargera de chaînes , le condamnera à prendre soin de ses écuries et à se nourrir du pain noir des esclaves, sans le distinguer en rien des autres captifs. Si ce roi ajoutait une foi entière à cette prédiction divine, quel tourment intérieur, quelle angoisse n'éprouverait-il pas à la pensée de tomber, d'une si haute fortune, dans un si triste et si dur esclavage ? Eh quoi 1 se dirait-il à lui-même, je vais donc perdre mon beau royaume et devenir l'esclave du sultan des Turcs! Je vais être séparé de mon épouse, de mes enfants, des princes de ma cour ! On me chargera d'entraves et de chaînes ! Moi dont la table se couvrait chaque jour des trésors delà terre et des mers, je n'aurai plus à manger qu'un pain noir et rebutant ! Quelle est donc la cause de cette horrible infortune? — Il n'est pas douteux que ce malheureux roi ne roulât le jour et la nuit ces pensées dans son esprit, sans pouvoir les écarter ni à table, ni pendant son travail, ni même dans le sommeil. Pour lui, plus de mets délicieux, plus de sommeil tranquille , plus d'agrément d'aucune sorte. Et si alors se présentait à son souvenir la pénitence des Ninivites ; s'il réfléchissait qu'en imitant leur conduite il pourrait apaiser la colère du Seigneur, quel repentir n'exciterait-il pas dans son cœurl Quelles prières, quels vœux ne ferait-il pas monter vers le ciel ! Comme il s'efforcerait, et par le jeune, et par les larmes, et par l'aumône versée dans le sein des pauvres, selon le conseil du prophète Daniel, de racheter ses crimes et ses iniquités!

Et maintenant, mes frères, pour en venir à ce qui nous concerne, cette grande infortune, si on la compare à celle qui attend le pécheur à l'heure de la mort, qu'est-elle autre chose qu'une

QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. oGl faible image, une ombre légère? Il y a entre elles toute la différence du temps à réternité , du temps renfermé dans des bornes étroites, à l'éternité qui ne connaît aucune limite. Etre privé du royaume céleste et éternel , n'est-ce pas un plus grand malheur que de perdre un royaume temporel et terrestre? Etre esclave du démon, l'implacable ennemi du genre humain, n'est-ce pas une infortune j)lus cruelle que d'obéir au sultan des Turcs? Vivre parmi les démons, n'est-ce pas un sort plus triste que d'être confondu avec les esclaves du plus bas étage? N'est-il pas mille fois plus horrible d'habiter dans la géhenne que dans une étable, d'être perpétuellement environné des flammes de l'enfer que de coucher sur le sol avec les autres esclaves? Si donc l'annonce et la pensée de cette dernière infortune jetaient ce roi dans l'épouvante et l'angoisse, comment des hommes qui passent leur vie sans aucune crainte de Dieu, et se préparent ici-bas une damnation certaine, ne conçoivent-ils aucune alarme? Comment cette affreuse destinée, qui leur est prédite, non par un ange ou un prophète, mais parle Seigneur des prophètes et des anges, les laisset-elle sans inquiétude, sans souci , sans remords? Comment des hommes qu'une perte terrestre ou la menace de quelque danger afflige et tourmente, restent-ils insensibles en face d'un si épouvantable châtiment? Si du moins ils ne croyaient ces vérités que d'une foi chancelante, on comprendrait leur indifférence et leur sécurité. Mais leur croyance est ferme et inébranlable, et leur vie mauvaise les accuse avec force : comment donc peuvent-ils vivre dans le sommeil, le jeu et l'oisiveté, sans aucun souci de leur salut, sans aucune crainte du péril qui les menace? 0 hommes endurcis et aveugles! 0 folie, qu'il faudrait pleurer avec des larmes de sang! Qu'est devenue la raison? Où est la sagesse? Où est le jugement? Où est du moins la crainte naturelle qu'inspire le danger, crainte d'autant plus vive que ce danger est plus grave et plus certain? Or, quoi de plus certain que ce que nous enseigne la foi catholique? Quoi de plus grave que le jugement qui doit nous assurer les joies du royaume céleste , ou nous condamner aux supplices éternels de la géhenne? Qui donc nous a fait perdre ainsi le sens, qui donc a égaré ainsi notre raison, que nous

TOM. V. iili

négligions les biens infiniment précieux de la vie éternelle, nous qui sommes si sensibles à tout ce qui intéresse la vie présente?

D'oii vient, mes frères, cette étrange insensibilité, ce profond aveuglement de nos âmes, quand nous croyons d'une foi certaine que nul n'arrive au salut que par la voie de la pénitence ou par celle de l'innocence? Plusieurs causes contribuent à enchaîner les hommes dans cette erreur; mais la principale est qu'ils se promettent une très-longue vie, à la fm de laquelle ils renvoient une pénitence qu'ils savent être indispensable. Cette persuasion est l'œuvre du serpent, notre ennemi; le perfide, à force d'astuce et d'illusions, fait croire aux hommes que la mort, qui se tient à leur porte, est séparée d'eux par une énorme distance. En quoi il imite l'habileté des peintres, qui distribuent leurs couleurs de telle sorte que tous les personnages ou objets qu'ils représentent étant sur le même tableau, quelques-uns paraissent près de nous, et d'autres dans le lointain. Que d'hommes sont tous les jours les tristes victimes de cette ruse ! Comptant sur de longues années, ils remettent à plus tard une infinité de choses, et une mort inattendue les surprend au milieu de leur fausse sécurité.

Telle est, mes frères, la principale cause qui inspire aux amateurs du siècle une confiance si préjudiciable à leur salut éternel. ]\[ais quoi de plus insensé que de faire reposer un intérêt si grave sur une espérance si incertaine? Que cette espérance soit déçue, et voilà l'homme jeté à l'improviste devant le tribunal du juste Juge, qui nous propose dans son Evangile tant de paraboles pour nous exhorter à la vigilance. Veillons donc, mes frères, avec les serviteurs fidèles et prudents, et avec les vierges sages préparons l'huile pour nos lampes, afin que lorsque le Maître viendra et frappera à la porte, il nous trouve veillant, et ainsi nous fasse participer à la félicité et à la béatitude qu'il a préparée dans le royaume de son Père aux prudents et fidèles serviteurs, béatitude dont Isaïe a dit : « L'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, le cœur de l'homme n'a point compris ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. » Daigne vous en faire la grâce Celui auquel appartient la gloire et l'empire aux siècles des siècles. Ainsi soit-ii.

QUINZIÈME DHIANGHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. H. d63

DEUXIÈME SERMON

POUR

1° EXPLICATION DE l'ÉVANGILE; 2° DE LA MORT DU PÉCHÉ.

Ecce defunctus efferebatur, filius unicus matris suce.

Voici qu'on portait en terre un mort, fils unique de sa mère. Luc. vu, 12.

Notre suprême désir à tous, mes très-chers frères, qui sommes les disciples de notre Seigneur Jésus-Christ, doit être de jouir de la gloire céleste dans la vie éternelle. Ce monde, en effet, est une mer où nous naviguons pour arriver au port de l'éternel salut. Or, le Maître céleste, s'adressant dans l'Evangile à un pieux jeune homme, lui apprend d'un seul mot, et nous apprend à tous, comment nous pouvons aborder à ce port si désirable. « Bon ]\Iaître, lui dit ce jeune homme, que dois-je faire pour acquérir la vie éternelle? Jésus lui répondit : Gardez les commandements. » Magister bone, quid faciendo vitam xternam possidebo? Respondit Jésus : Serva mandata, Mattli. xvi, 16-17. Telle est l'unique voie, voie royale et certaine qui conduit au ciel. Celui-là garde les commandements qui a formé dans son cœur la ferme et sincère résolution de ne commettre aucun péché mortel pour quelque motif que ce soit. Tout homme ainsi disposé garde les commandements de Dieu, puisque nul ne peut les violer que par un péché mortel.

Ce raisonnement vous montre que toute rafîaire de notre salut repose sur la résolution dont nous venons de parler. Or, parmi toutes les raisons qui nous engagent à prendre une résolution semblable, une des principales, c'est la laideur et la malice du péché, laideur et malice que la mort, dont le péché est la cause, nous ré^■èle et nous met en quelque sorte sous les yeux. Tout effet ayant une certaine ressemblance avec la cause qui le produit, et la mort n'ayant pas d'autre cause que le péché (a car le

péché, dit saint Paiû, est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, » per umim hominem peccatum introivit in mundum, et per peccatum mors, Rom. v, 12), nous pouvons juger de la cause par l'effet, de la source par le ruisseau. Les entants n'ont-ils pas coutume de reproduire les traits et jusqu'au caractère de leurs parents? Ainsi la mort, fille du péché, nous apprendra à connaître le péché lui-même. Ainsi tout homme qui ne voit pas la difformité du péché considéré en lui-même, l'apercevra sans peine s'il le considère dans la mort, qui est sa fille. Nous sommes tout naturellement amenés à traiter ce sujet par l'évangile de ce jom', qui nous offre le spectacle d'un jeune homme porté en terre. Nous parlerons donc brièvement dans cette courte instruction de la mort du péché, après avoir toutefois expliqué le récit évangélique auquel nous empruntons ce sujet. Afin de le faire avec piété et utilité pour vos âmes, implorons le secours du ciel par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave, Maria .

« Jésus, dit l'Evangéliste, s'en allait en une ville appelée Naïm, suivi de ses disciples et d'une grande foule de peuple. » Naïm était une ville de Galilée, située non loin de Capharnaiim, à deux milles du mont Thabor. On appelait Capharnaiim la ville de notre Seigneur, non qu'il y fût né, mais parce qu'il y demeurait habituellement. C'est de là qu'il rayonnait datis les villages, les bourgades et les villes, répandant partout sa céleste doctrine, guérissant toutes sortes de maladies, et excitant les hommes à croire en lui par les plus éclatants miracles. Ce n'est pas sans raison que saint Luc place le miracle de notre évangile après deux autres qui l'avaient précédé. Le premier fut la guérison d'un lépreux, que notre Seigneur, après le discours qu'il adressa sur la montagne à ses disciples, purifia de sa lèpre en le touchant de sa très-sainte main. Ensuite, de loin et par une seule parole, il rendit à la santé le serviteur du centm'ion, qu'une paralysie allait emporter. Le troisième miracle enfin , plus grand que les deux autres, fut la résurrection d'un mort. C'est ainsi que le Sauveur opéra une série de prodiges de plus en plus étonnants :

merveilleuse avait été la guérison d'un lépreux présent, par le seul contact de sa main divine; plus merveilleuse fut la guérison d'un paralytique absent, par une seule parole; bien plus merveilleuse encore est la résurrection d'un jeune homme déjà enseveli dans les ombres de la mort.

Donc, comme notre Seigneur approchait de la ville de Naïni, il rencontra le cortège funèbre du jeune homme et sa mère éplorée. La rencontre et le regard de Jésus sont toujours salutaires. Il rencontra les démoniaques du pays de Gérase, et il les délivra; il vit Pierre et André qui jetaient leurs filets, et il en fit des pêcheurs d'hommes; il vit à son bureau un publicain nommé Lévi;, et il changea le publicain en apôtre; il vit un paralytique à la porte des brebis, et il lui rendit l'usage de ses membres ; il vit un aveugle de naissance, et il ouvrit ses yeux à la lumière; il regarda Pierre dans le vestibule, et il éveilla dans son cœur le repentir. Ainsi, en ce moment, rencontrant cette pauvre veuve et la voyant pleurer, il se fait sou consolatem', rend à la vie son fils mort, et change ses larmes en allégresse. Si donc, en toutes circonstances, le regard de Jésus est si salutaire, nous devons le prier sans cesse qu'il daigne abaisser sur nous son œil favorable et miséricordieux, et lui dire humblement avec le Prophète : « Regardez-moi, Seigneur, et ayez pitié de moi; car je suis seul et pauvre. » Respice in me, Domine, et miserere met, quia iinicus et pauper suni ego. Ps. xxiv, 16.

« Voici, continue l'Evangéliste, qu'on portait en terre un mort, fils unique de sa mère. » C'était un jeune homme; son âge lui donnait et donnait à sa mère l'espoir d'une vie plus longue; celle-ci, selon l'ordre de la natuî'e, devait sortir de ce monde la première et laisser son héritage à son enfant plein de vie. Combien d'hommes cependant sont trompés par un espoir semblable? Combien de pères, au lieu d'avoir leurs enfants pour héritiers, sont les héritiers de lem's enfants? De là ces paroles de saint Jérôme à Héliodore sur la mort prématurée de son petit-fils : « Les tristes devoirs que nous autres vieillards étions en droit d'attendre de ce jeune homme, c'est nous qui les lui rendons, » Que ces exemples et beaucoup d'autres semblables nous ap-

prennent, mes frères, à craindre à tout âge la mort et ses surprises. Les uns périssent dans un naufrage, les autres sur un champ de bataille ; les uns meurent après une longue maladie, les autres sont emportés par un soudain trépas, sans avoir le temps de faire leur testament, ni, ce qui est un malheur bien plus affreux, de recevoir les secours de la religion. Or, chacun de nous ignore complètement l'heure et le lieu où il mourra, le genre de mort qui l'attend, l'état où se trouvera son âme en ce moment décisif. Prenons donc la sage résolution de nous tenir toujours prêts. C'est à quoi nous exhorte celui-là même qui doit être un jour notre juge : « Ayez aux reins la ceinture, nous dit-il, et dans vos mains la lampe allumée, semblables à des hommes qui attendent que lem^ maître revienne des noces, afm que, dès

qu'il arrivera et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt

Qu'il vienne à la deuxième veille, qu'il vienne à la troisième, s'il les trouve ainsi, heureux ces serviteurs. » Sint lumbi veslri prxcincti, et lucernx ardentes in manibiis vestris, et vos similes hominibus exspectantibus dominum suum, quando revertatur a nuptiis, ut cum venerit et pulsaveriljanuam, confestim aperiant ei... Et si venerit in secunda vigilia, et si in tertia vigilia venerit, et Ha invenerit, beati sunt servi illi. Luc. xu, 35, seq. Ces différentes veilles de la nuit figurent les différents âges de notre vie, l'adolescence, la jeunesse et la vieillesse, pendant lesquelles le Sauveur veut que nous soyons prêts, parce que nous ignorons l'heure où notre Maître viendra.

« Comme Jésus s'approchait de la porte de la ville, voici qu'on emportait en terre un mort, fils unique de sa mère, et celle-ci était veuve. » Le saint Evangéliste peint d'un seul trait le malheur de cette veuve : elle avait perdu, dit-il, son fils unique, ce qui est assurément la plus cruelle et la plus douloureuse de toutes les pertes. La douleur, en effet, est à proportion de l'amour. Or, tel est l'amour d'une mère, surtout pour son fils unique, que le roi David, voulant exprimer quelle était son affection pour Jonathas, ne peut mieux faire que de la comparer à cet amour : « Comme une mère, dit-il, aime son fils unique, ainsi je t'aimais. » Sicut mater unicum amat filium, ita ego te

QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 367 diligeham. II Reg. i, 2G. La douleur et le deuil de cette veuve égalaient donc sa tendresse pour son unique enfant.

Touché de compassion pour le malheur de cette veuve infortunée et attendri par ses larmes, le doux Sauveur lui adresse le premier la parole, et désirant mettre fin à sa douleur et à ses sanglots : « Ne pleurez point, » dit-il, c'est-à-dire, ô femme, cessez de vous désoler et de verser des larmes ; car ce fils que vous pleurez comme mort, je le rendrai à la vie. — Heureuses larmes, qui méritèrent d'avoir un tel consolateur 1 Heureuse infortune, qui eut un tel sauveur 1 Voilà, mes frères, le fruit des adversités. Le Seigneur ne semble jamais plus loin de nous que lorsque nous sommes dans le malheur, et cependant il n'en est jamais plus près, si nous avons recours à lui. Car il ne trompe pas Celui qui a dit : « Je suis avec lui dans la tribulation, » cum ipso sum in trihulatione, Ps. xc, 15, et qui, dans Isaïe, relève ainsi la confiance du juste affligé : « Lorsque vous marcherez au travers des eaux, je serai avec vous, et les fleuves ne vous submergeront point; lorsque vous marcherez dans le feu, vous n'en serez point brûlé, et la flamme sera pour vous sans ardeur. » Cum transieris per aquas, tecum ero, et flumina non operient te; cum ambulaveris in igné, non combureris, et flamma non ardebit in te. Isa. xun, 2.

Après avoir adressé à la veuve ces paroles consolantes, « Jésus s'approcha et toucha le cercueil (ceux qui le portaient s'arrêtèrent), et il dit : Jeune homme, je te le commande, lève-toi. Aussitôt le mort se leva sur son séant et commença à parler, et Jésus le rendit à sa mère, » en disant : Emmenez votre fils ; que votre deuil se change en allégresse, et rendez d'immortelles actions de grâces à l'auteur de la vie, au protecteur des veuves et des orphelins. Ici, mes frères, se révèle clairement la double nature

Jésus-Christ, son humanité et sa divinité. Lorsque, ému de compassion, il parle avec bonté à cette veuve et la console, le Sauveur montre qu'il est homme et accessible comme nous au sentiment de la pitié. Mais lorsque, commandant en maître et sans avoir recours à aucune formule de prière, il ressuscite le jeune homme, il montre qu'il est Dieu et l'arbitre de la vie et de

tiCS SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

la mort. Plus d'une fois, il est vrai, de saints personnages ont rappelé des morts à la vie, mais par d'humbles prières, non par un commandement qui révèle un maître. Commander à la vie et à la mort est la prérogative de Dieu seul, « qui appelle ce qui n'est point comme ce qui est, » qui vocat ea qux non siint, tanquam ea quxsunt. Rom. iv, 17.

Mais voyons ce qui suivit ce prodige. « Tous, dit l'Evangéliste, furent saisis de crainte. » Pourquoi de crainte? Parce qu'à l'efTet ils reconnurent la cause; à la vue de cette œuvre divine, ils reconnurent la toute-puissance et la gloire de la divinité rendues présentes. Voilà pourquoi notre Seigneur, ayant demandé où était le tombeau de Lazare, et Marthe ayant répondu : « Seigneur, il sent déjà, car voilà quatre jours qu'il est là, » Domine, jam fœtet, quatriduanus in momtmento. Joann. xi, 39, il ajouta : « Ne vous ai-je pas dit que si vous croyez, vous verrez la gloire de Dieu? » Nonne diœi tibi quia si crcdideris, videbis qloriam Dei? ïbid. 40. Comment cela? Parce que, dans cette œuvre merveilleuse de la résurrection d'un mort, devait éclater la toutepuissance et la gloire de la majesté divine. En effet, les philosophes enseignent qu'une chose une fois livrée à la corruption ne saurait revenir à son premier état. Aussi tous les témoins de ce grand prodige, non-seulement l'admirèrent, mais encore furent saisis de crainte. Telle est la grandeur de la majesté divine que, dès qu'elle se manifeste par quelque signe, la faiblesse humaine ne peut s'empêcher de craindre et de trembler. C'est ce que nous montre clairement l'exemple de Nabuchodonosor : dès que ce roi entendit Daniel lui expliquer la vision qu'il avait eue pendant son sommeil, il fut frappé d'une admiration et d'une crainte si vives, qu'il se prosterna la face contre terre devant son captif, et ordonna qu'on lui offrît des victimes et de l'encens. Et pourquoi nous étonner qu'un homme faible tremble en présence de la majesté divine, quand nous voyons la seule présence des anges produire un effet semblable? Lorsque l'ange qui représentai» Dieu sur le Sinaï dictait des lois pour les enfants d'Israël, ceux-ci, dans leur épouvante, disaient à Moïse : « Parlez-nous vousmême, et nous vous écouterons; mais que le Seigneur ne nous

parle point, de peur que nous ne moui'ions. » Loquere tu nobis, et audiemus; non loquatur nobis Dominus, ne forte moriamur. Exod. XX, 19. Que sera-ce donc, mes frères, ces exemples peuvent nous le faire deviner, que sera-ce de voir, au jour du jugement, le Seigneur même de majesté, escorté des chœurs des anges, venant du ciel sur la terre, non pour donner des lois aux hommes, mais pour condamner à la mort éternelle les transgresseurs de sa loi? Qui pourra soutenir son regard plein de colère? Quelle épouvante, quelle douleur, quel tremblement, alors que les réprouvés chercheront à se cacher dans les cavernes et les fentes des rochers, pour ne pas apercevoir la face irritée du souverain Juge! Si les hommes sont saisis de crainte en voyant la gloire de Dieu se manifester dans la résurrection d'un mort, que ferontils lorsqu'ils verront le même Dieu, non plus rappeler les morts à la vie, mais condamner les vivants à la mort éternelle? Maintenant, mes frères, il dépend de nous de trouver alors non un juge irrité, mais un doux rémunérateur qui nous invite à entrer au céleste séjour. Heureux celui que cette pensée occupe sans cesse! Heureux et prudent tout à la fois celui dont la vie est une préparation continuelle à ce jour qui décidera de l'éternité entière, à ce jour qui enverra l'àme et le corps dans la même condition et dans le même lieu. Cest ce dont la résurrection du jeune homme de notre évangile nous offre une image. Le même Dieu qui a pu de sa propre autorité rappeler ce mort à la vie, pourra sans aucun doute rendre à l'existence tous les morts sans exception. Car il est juste que les corps des justes, serviteurs fidèles de leur âme, compagnons et instruments de ses travaux et de sa pénitence, partagent aussi sa gloire. Au contraire, les corps des méchants, qui se sont souillés par la fornication et la volupté, qui ont excité l'àme elle-même à consentir au crime, seront justement réunies à l'âme pour expier dans d'éternels supplices leurs coupables jouissances.

« Tous furent saisis de crainte, et ils glorifiaient Dieu en disant : Un grand prophète a paru parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » Sous le nom de peuple, ce n'est pas une ville, mais tout le peuple d'Israël, que les habitants de Naïm proclament

370 SEHMONS POUR LE PIIOPRE DU TEMPS,

visité par le Seigneur, c'est-à-dire comblé de ses faveurs et de ses bienfaits. Ils nous apprennent donc que la sainteté d'un seul prophète est un bienfait pour une nation entière : c'est par lui qu'on consulte le Seigneur dans les situations critiques, par lui qu'on apaise la colère de Dieu, par lui qu'on attire sur la ten'e les efTets de sa clémence. Ainsi, autrefois, Moïse dans le désert rendit le Seignem' favorable à un peuple prévaricateur {Exod. xxxn). Vous voyez par là quelle est la dignité des saints, et combien leur présence est utile à un peuple. Dieu promit à Abraham de faire grâce à cinq villes coupables des plus grands crimes par égard pour dix justes {Gen. xvm). Par égard pour saint Paul, le Seigneur sauva d'un naufrage imminent tous ceux qui naviguaient avec lui {Act. xxvii). Rappellerai-je les paroles d'un roi d'Israël à Elisée : « Mon père, mon père, le char d'Israël et celui qui le conduit, » pater mi, pater mi, currus Israël et auriga ejus, IV Reg. xni, ii : c'est-à-dire, vous êtes le char et le conducteur du peuple d'Israël, vous êtes son rempart, son défenseur et son invincible forteresse. Ce saint homme, en effet, avait plus de puissance pour soutenir le royaume que les chariots de guerre, les cavaliers et les phalanges d'hommes armés.

Ce que je vais dire n'est pas moins étonnant. Les saints, nonseulement pendant leur vie, mais encore après leur mort, sont la sauvegarde des villes où lem's restes reposent. Le corps du bienheureux Siméon Stylite avait été porté à Antioche et y était conservé. L'emperem' Léon l'ayant demandé ensuite aux habitants de cette ville : « Vous avez, lui répondirent-ils, dans un accès de colère, renversé nos murailles ; laissez-nous le saint corps de Siméon, pour qu'il nous tienne lieu de remparts. » J'avais donc raison de vous dire, mes frères, que nous devons attacher un grand prix à la présence des saints parmi nous, puisqu'il en résulte pour tous de si grands avantages. Vous comprenez en même temps combien ils offensent Dieu, combien ils se font tort à eux-mêmes, et nuisent au bien public, ceux qui poursuivent de leurs injures et de leurs sarcasmes les personnes pieuses, qui les appellent hypocrites, qui interprètent mal leurs meilleures actions, et répètent partout qu'elles n'ont en vue qu'une vaine

QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SEUM. II. b71

popularité. En agissant ainsi, c'est Dieu lui-même, bien plus que les personnes de piété, que ces détracteurs offensent, comme le Seigneur le déclare par son Prophète : « Celui qui vous touche , dit-il, en parlant des justes, touche la prunelle de mon œil, » Qui vos tangit, tangit pupillam ocidi mei. Zach. ii, 8. Que pouvait dire de plus cette bonté infinie en faveur de ses serviteurs? Il suffisait à leur gloire que Dieu eût dit : Celui qui vous offense m'offense ; mais que ces expressions marquent une sollicitude, une tendresse bien plus grande : « Celui qui vous touche, touche la prunelle de mon œill » Il ne faut que cette seule parole pour montrer à ceux qui dénigrent les personnes pieuses quelle injure ils font au Seigneur,

L'évangile expliqué, abordons maintenant le sujet que nous avons indiqué au commencement de ce discours,

Nous avons dit, s'il vous en souvient, mes frères, que la vie chrétienne et l'obéissance aux commandements divins consiste dans la détestation et la fuite du péché. Or, tout nous fait un devoir de fuir le péché , et les créatures qui composent cet univers, œuvre de Dieu, et les enseignements de la sainte Ecriture, et l'incarnation du Sauveur, je veux dire sa naissance, sa mort. sa résurrection, son ascension, la mission du Saint-Esprit, en un mot tous les mystères de la religion chrétienne. Mais, laissant de côté tous ces motifs, je veux essayer de vous inspirer la haine du péché par cette seule raison que le péché est vraiment une mort, et que nous devons avoir pour lui une haine aussi grande, que dis-je? bien plus grande que pour la mort corporelle.

Que le péché mérite le. nom de mort, c'est ce que le Sauveur nous enseigne lorsque, parlant de l'enfant prodigue, il dit : « Votre frère que voici était mort, et il revit; il était perdu, et il est retrouvé, » Frater tuus hic 7noriuus erat, et reviscit; perierat, et inventus est. Luc, xv, 32, Et ailleurs, à un jeune homme qui lui demandait la permission d'aller ensevelir son père : « Laissez, répondit-il, les morts ensevelir leurs morts. » Dimitte mortuos

sepelire mortuos suos. Matth. viii, 22. Le Sage s'exprime de même : « L'homme par sa malice donne la mort à son âme. » Homo per malitiam occidit animam sumyi. Sapient. xvi, li*. Ecoutez la pieuse Susanne : sollicitée au mal par d'infâmes vieillards qui la menaçaient de mort, elle dit en soupirant : « Je ne vois que périls et qu'angoisses de toutes parts; car si je fais ce que vous désireZ;, je suis morte; et si je ne le fais pas, je n'échapperai pas de vos mains. » Angusiix sunt inihi tindique : si enim hoc erjero, mors mihiest; si autemnon egero, non effugiam manus vestras. Dan. XIII, 22. Remarquez l'exactitude de son langage : le crime qu'on lui propose , elle l'appelle une mort ; et la mort dont on la menace, elle lui donne un autre nom, nous apprenant ainsi que le nom de mort convient bien plus justement au péché qu'à la mort corporelle.

Pour comprendre la nature de cette mort, rappelez-vous ce qu'enseigne l'Apôtre, savoir, qu'il y a en nous deux hommes , l'homme extérieur et l'homme intérieur, le corps et l'àme, et par suite qu'il y a en nous une double vie et une double mort : la vie corporelle, qui est commune aux hommes et aux animaux, et la vie de l'âme, qui est semblable à celle des anges, c'est-à-dire à cette vie pure, sainte et sans souillure, qui fait la gloire des natures angéliques.

Examinons maintenant le principe et la cause de ces deux vies. Le principe de la vie corporelle, c'est l'âme, qui donne la vie au corps : que l'âme disparaisse, le corps meurt. Le principe de la vie spirituelle, c'est Dieu résidant dans l'âme et lui inspirant la vie spirituelle et chrétienne. Par la différence qui existe entre les deux principes, nous pouvons comprendre la différence qui existe entre les deux espèces de vie et les deux espèces de mort. En effet, de même que Dieu donne la vie à l'âme, ainsi l'âme donne la vie au corps ; et par conséquent autant la séparation de Dieu d'avec l'âme est un malheur plus grand que la séparation de l'âme d'avec le corps, autant la mort de l'àme est plus regret-

* Le P. Grenade cite de mémoire un peu inexactement. Notre Vulgate porte ; Homo auiem occidit quidam per malitiam, c'est-à-dire, l'homme peut bie i donner la mort à un autre homme, mais non lui rendre la vie.

QUINZIÈME DIMANCHR APRÈS LA PENTECOTE, SEUM. II. 573 table que la mort du corps. De là ces paroles de saint Augustin : « Vous avez perdu le sentiment de la piété , si vous pleurez le corps d'où l'àme est sortie , et ne pleurez pas l'àme que Dieu a quittée. » Peut-il y avoir une calamité plus grande, un plus affreu:i désastre que de perdre Dieu? « Malheur, dit le Seigneur, par la bouche d'Osée, malheur à eux, quand je les aurai abandonnés! » Vue eis, cum recessero ah eis. Ose. ix, 12. Quelle ne sera pas la misère d'une âme ainsi délaissée de Dieu! C'est là le châtiment le plus cruel dont le Seigneur menace son peuple par le prophète Jérémie : «Jérusalem, dit-il, rentre en toi-même, de peur que je ne me retire de toi, et que je ne te réduise en un désert et en une terre inhabitée. » Erudire, Jérusalem, ne forte recédai anima mea a te, ne forte ponam te desertam, terram inhahitahilem. Jerem. VI, 8. Telle est la condition de l'âme que Dieu a quittée : elle ressemble à une terre déserte, aride et sans chemin , qui ne peut être d'aucune utihté pour l'homme. Aussi le Prophète excite-t-il sagement cette âme au deuil et à la tristesse, en disant : « Israël, ne sois pas dans la joie ; ne fais pas retentir des cris d'allégresse comme les nations, parce que tu as , par tes crimes, chassé ton Dieu, nnoli lœtari, Israël, noli exultare sicut popiili, qui fornicatus es a Deo tuo. Ose. ix, 1 : c'est-à-dire, parce que, épris des vanités et des biens frivoles du monde, tu as perdu le bien souverain et universel qui renferme tous les autres biens.

Ajoutez que le péché nous fait perdre le mérite de toutes nos bonnes œuvres antériem'es, et laisse l'homme, ainsi dépouillé, dans une nudité triste et honteuse. C'est la menace que Dieu, par la bouche du prophète Isaïe, adresse aux méchants : «Vous serez, dit-il, comme un chêne dont toutes les feuilles tombent, et comme un jardin sans eau, » et eritis velut quercus dc/UtL'utibus foliis, dt velut hortus absque aqua, Isa. i, 30. De même que ce chêne est dépouillé de la gloire de ses rameaux et de ses fruits, de même l'âme , par le péché , perd tous les mérites qu'elle avait peut-être péniblement amassés. Elle qui naguère, semblable à un jardin arrosé d'eaux limpides, réjouissait les anges par le charme et le parfum de ses vertus, voit toutes ses fleurs se dessécher et se llétrir : elle n'est plus qu'un désert aride et inculte.

Ainsi , mes frères , le premier motif qui doit exciter en nous une haine mortelle pour le péché, c'est qu'il nous fait perdre Dieu d'abord, c'est-à-dire le souverain bien, et ensuite tous les mérites que nous avions acquis. En quoi le péché est une vive image de la mort, qui dépouille l'homme de toutes ses richesses et de tous ses biens extérieurs. Seriez -vous un autre Cyrus, un Alexandre et le maître du monde, arrivé à l'heure de la mort, vous serez plus pauvre qu'Irus et que Lazare le mendiant. Car c'est avec raison qu'un poète a dit :

Mors sceptra ligoniJjus aequat.

« Le sceptre et le hoyau sont égaux devant la mort. » Un second motif de haïr le péché, c'est sa difformité. Mais avant d'en mettre sous vos yeux une fidèle peinture, je voudrais vous faire comprendre que le principal artifice par lequel le démon trompe les hommes consiste précisément à leur cacher cette difformité , et à ne leur laisser apercevoir du péché qu'une face agréable et séduisante. Nous en avons un exemple frappant dans les personnes adonnées aux femmes. Elles trouvent un plaisir extrême à écrire des lettres galantes, toutes remplies de pensées et d'expressions tendres et délicates, à porter de riches vêtements, à couvrir leur visage de fard, à faire briller à leurs oreilles, à leurs doigts, à leur cou l'éclat des pierres précieuses. Ajoutez les spectacles, les chansons nocturnes, les danses lascives, les discours impudiques. Ces dehors charment les hommes légers et irréfléchis, qui ne s'attachent qu'aux apparences, et ainsi l'antique ennemi du genre humain nous cache l'aspect véritable et la difformité du péché. Il nous présente cette lie amère dans une coupe dont les bords sont enduits de miel. Qui pourra éventer sa ruse? ft Qui fera tomber, dit le Seigneur, le voile qui couvre Léviathan? » quis revelabit faciem indumenti ejus? Job. xli, 4 : c'està-dire , qui arrachera à ce monstre la peau qui recouvre sa perfidie et sa mahce?

Le cadavre d'un homme mort nous offre une image exacte de cette difformité cachée. La mort, vous le savez, est la fille et la progéniture du péché. « Par un seul homme le péché est entré

QUIN'ZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 575 dans le monde, et par le péché la mort, » per unum hominem pec' catum intravit in mundum, et per peccatum mors, Rom. v, 42. Voilà donc, mes frères, le fruit du péché, voilà sa malheureuse, son horrible progéniture. A l'effet nous pouvons connaître la cause; au fruit nous pouvons connaître l'arbre. C'est dans ce miroir que les hommes pieux et sages aperçoivent la difformité du péché, le regardant avec raison comme une chose funeste et abominable, puisque c'est lui qui a produit sur la terre cette face hideuse d'un cadavre, que nul ne peut supporter. A peine un fils, un époux bien-aimé a-t-il rendu le dernier soupir, que la mère la plus aimante, l'épouse la plus fidèle s'empresse de faire disparaître son corps, objet naguère de tant d'affection et de soins, de peur que son aspect n'inspire l'épouvante ou ne rende la douleur plus amère. Et si ce cadavre reste quelques jours sans être enseveli, grand Dieu! quelle horrible image! quelle odeur insupportable! Qu'apercevrez-vous en lui, sinon des milliers de vers qui le rongent et le déchirent? Enfin , ni l'odorat ni la vue ne peuvent supporter son aspect, et l'homme qui le rencontre prend aussitôt la fuite. Voilà pourquoi les peuples païens avaient inventé tant de moyens différents pour se débarrasser des cadavres. Les uns les jetaient dans la mer, d'autres les livraient en pâture aux chiens, d'autres, ce qui est plus horrible encore, les dévoraient eux-mêmes, d'autres enfin les réduisaient en cendres. Les chrétiens les mettent en terre pour épargner aux vivants un triste spectacle et l'infection d'une insupportable odeur.

Tel est donc, mes frères, comme nous l'avons dit, le fruit du péché ; tel est le miroir où les hommes sages aperçoivent sa difformité et sa laideur. Ce n'est plus cette face mensongère que le démon lui donne à force d'artifice ; ce sont ses traits véritables, hideux et repoussants.

Que celui donc d'entre vous, mes frères, qui veut se montrer sage et considérer le péché sous son aspect véritable pour savouà quel hôte il ouvre son cœur chaque fois qu'il le commet, qu'il se représente quelque Lazare déposé depuis quatre jours dans son tombeau, et il pourra se faire une certaine idée de la mère par sa fille, de l'arbre par son fruit, de la laideur du péché par

ses horribles effets. Je dis une certaine idée, car la mort ellemême, quelque affreuse qu'elle soit, n'offre qu'une image imparfaite de la difformité du péché : il y a bien plus de difformité et de misère dans la cause que dans l'effet. D'ailleurs, le fruit et la progéniture du péché , ce n'est pas seulement cette mort qui brise en un moment le fd d'une vie passagère et fragile, c'est encore et surtout la mort éternelle de la géhenne. Si donc le péché nous paraît déjà si épouvantable considéré sous les traits de la mort temporelle^ que sera-ce de le contempler, ayant pour cortège les tourments éternels de la géhenne, le feu, le ver rongeur, les ténèbres, le fouet des bourreaux et les figures sinistres des dénions?

Et maintenant, mes frères, je vous le demande, quelle n'est pas la folie d'un grand nombre d'hommes que le prince de ce monde a aveuglés à ce point, que, ayant une vive horreur pour les souffrances corporelles et la mort, ils commettent néanmoins avec une extrême facilité tant de fautes mortelles! Que ne ferait pas un criminel condamné à perdre la tête pour échapper à ce supplice? Est-il une contrée du monde qu'il ne parcourût, un coin de l'univers auquel il ne demandât asile, une mer qu'il ne consentît à traverser? Comme il abandonnerait facilement, et sa patrie, et sa maison, et ses biens, et ses enfants, et son épouse, tout ce qu'il aime en un mot, pour éviter un supplice dont la peine ne dure pas une heure! Et nous, aveugles et insensés, pour éviter la mort éternelle, nous ne voulons pas nous imposer la moindre peine! 0 aveuglement des hommes vraiment lamentable ! 0 folie qu'il faudrait pleurer avec des larmes de sang!

Il est encore un mal, fruit du péché, qui lui donne avec la mort un autre point de ressemblance, je veux dire l'insensibilité. Tout animal vivant est sensible. Sans doute on trouve des animaux privés de plusieurs sens, par exemple les mollusques, qui vivent attachés aux rochers de la mer; mais il n'en est aucun qui soit tout-à-fait insensible. La sensibilité complète est donc le propre des animaux morts, et c'est aussi un des caractères de l'àme en état de péché mortel : elle a perdu Dieu, qui est sa vie et la faisait vivre. Elle est devenue insensible de plusieurs manières.

D'abord elle ne sent ni ne déplore les blessures du péché, quelque graves qu'elles soient. Sa devise est cette parole de nos saints Livres : « Ils m'ont battu, et je n'ai point éprouvé de douleur; ils m'ont traîné, et je ne m'en suis point aperçu, » verberavenmt me, sed non dolui; traxenmt me, et ego iion sensi. Prov. xxni, 55. Elle boit l'iniquité comme l'eau, elle pèche sans éprouver aucun remords, elle en arrive à ce point d'insensibilité, qu'elle c< se réjouit lorsqu'elle a fait le mal, et triomphe dans les choses les plus criminelles, » qui Ixtantur cum malefecerint, et exultant in rébus pessimis. Prov. n, 14. Un corps vivant est sensible à la moindre piqûre; privé de la vie, il ne sent plus le fer d'une lance. C'est ce qui arrive aux âmes. L'âme qui vit en vertu de son union avec Dieu, aperçoit et déplore les plus petites fautes, que nous appelons vénielles; morte, elle est insensible aux plus grands crimes. Or, comme elle n'éprouve plus le sentiment de la douleur, elle ne s'aperçoit même pas de ses blessures, et n'en cherche pas le remède dans la pénitence. Aussi écoutez le Seigneur parlant par la bouche de Jérémie : « Ils ont été confondus, parce qu'ils ont fait des choses abominables; que dis-je? la confusion môme n'a pu les confondre, et ils n'ont su ce que c'était que de rougir, » confusi sunt, quia abominationem fecerunt; quin potuis confusione non sunt confusi, et erubescere nescienmt. Jerem. vi, 15. Et ailleurs : « Vous avez pris le front d'une courtisanne, vous n'avez point voulu rougir, » frons mulieris merelricis facta est tibi, noluisti erubescere. Ibid. m, 3. Et dans un autre endroit : « Il n'y en a pas un qui fasse pénitence de son péché en disant : Qu'ai-je fait? » nullus est qui agat pœnitenliam super peccato suo, dicens : Quid feci? Ibid. vin, 6. Enfm l'âme pécheresse en vient jusqu'à dire, selon le même Prophète : « Je suis sans péché, je suis innocente : que votre fureur s'éloigne de moi, » absque peccato et innocens ego sum : et propterea avertatur furor tuus a me, ibid. n, 35; mais le Seigneur répond ainsi à son insolence : a Je vais donc entrer en jugement avec vous, puisque vous dites : Je n'ai point péché, » ecce egojudicio contendam tecum, eo quod dixeris : Non peccavi. Ibid.

L'âme en état de péché est donc insensible à ses blessures; elle ne l'est pas moins aux coups de la justice divine dont le Seigneur la frappe pour l'exciter à la pénitence. C'est de quoi Dieu se plaint souvent par la bouche de ses prophètes : « Vous les avez frappés, dit Jérémie, et ils n'ont pas senti la douleur : vous les avez brisés de coups, et ils n'ont point voulu profiter du châtiment, » percvssisti eos, et non doluerunt; attrivisti eos, et renuerunt accipere disciplinam. Jerem. v, 3. Et ailleurs : « On s'est efforcé avec grand'peine de la nettoyer, mais la rouille y est si enracinée, qu'elle n'en a pu même sortir par le feu, » miilto labore sudatum est, et non exivit de ea nimia rubigo ejus, neque per ignem. Ezech. XXIV, 12. Ne faut-il pas regarder en effet, comme une rouille funeste, ces hérésies qui pullulent à notre époque et comment la face de la terre? Ces guerres, ces famines, ces maladies, ces pestes, et tant de calamités publiques et privées, sontelles autre chose que des châtiments par lesquels le Seigneur veut nous réveiller de ce sommeil de mort et nous ramener à lui? Si le plus petit passereau ne tombe pas dans le filet sans la permission de la divine providence, qui croira qu'elle soit étrangère à ces tempêtes qui désolent le monde et ne cessent de nous affliger? Dieu envoie donc ces fléaux publics et particuliers pour nous ramener par le châtiment à des sentiments meilleurs. Et cependant nous répendons si peu à ses desseins, qu'on peut dire aussi de nous : « Ils ont été dissipés, mais ne se repentent point, » dissipait sunt, nec compuncti. Ps. xxxiv, IG. Le Seigneur peut répéter sur nous son ancienne plainte : « A quelle place vous frapperai-je encore, vous qui ajoutez péché sur péché? Toute tête est languissante et tout cœur est abattu; depuis la plante des pieds jusqu'au haut de la tête, il n'y a plus en lui rien de sain. » Super cjuo perciUiam vos ultra, addentes prœvaricationem? Omne caput languidum, et omne cor mœrens. A planta pedis usque ad verticem capitis, non est in eo sanitas. Isa. i, 5. Quelle immense portion du peuple chrétien gémit aujourd'hui sous la tyrannie de Luther et sous le joug cruel du sultan des Turcs I L'Eglise en est réduite à vivre dans un coin du monde, et nous pouvons redire les lamentations du Prophète : « Nous sommes réduits à un

QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. ?î79 plus petit nombre que toutes les autres nations, et nous sommes aujourd'hui humiliés dans toute la terre à cause de nos péchés. » Imminuti su7nus plus quam omnes gentes, sumusque humiles in universa terra hodie propter peccata nostra. Dan. m, 37. Qui de nous déplore ce malheur? Qui de nous en sent l'amertume? Qui de nous adresse chaque jour des prières au Seigneur pour qu'il daigne nous accorder un puissant secours contre tant d'hérésies, contre tant d'ennemis de l'Eglise?

Rappellerai-je ici les bienfaits de Dieu par lequels il s'efforce d'attirer les hommes à son service? Car le cœur de l'homme est noble et généreux : la douceur a sur lui plus d'empire que la violence. Mais l'àme morte par le péché est insensible aussi aux bienfaits ; elle en est comblée, et elle ne lève pas un regard de reconnaissance vers l'Auteur de tant de grâces. Je passe sous silence des grâces sans nombre pour ne parler que des bienfaits de tous les jours et communs à tous; car le Seigneur dans sa bonté fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants; il fait descendre la pluie sur les justes et sur les pécheurs. Si un homme, de son propre mouvement et sans exiger aucun salaire, mais conduit uniquement par la charité fraternelle, amenait de loin à force de travail un ruissau pour arroser vos champs , nul doute que vous n'ayez pour lui- un amour sincère , et que vous ne lui témoigniez votre reconnaissance. Eh bieni voilà ce que Dieu fait gratuitement pour l'amour du genre humain; il envoie la pluie à des époques déterminées pour arroser vos moissons, vos vignes, vos oliviers, vos figuiers, les pâturages destinés à vos troupeaux, et vous fournit ainsi le pain, le vin et l'huile : et vous ne lui rendez aucune action de grâces pour ce bienfait; peut-être même, tandis qu'il fait tomber sur vos champs ses fécondes ondées, vous l'offensez par de nouveaux crimes. Se conduire ainsi, n'est-ce pas imiter l'ingratitude des enfants d'Israël qui, pendant que le Seigneur lem- dictait des lois sur le Sinaï, et leur traçait le chemin de l'éternelle béatitude, fabriquèrent dans la plaine un veau d'or pour lui offrir des hommages sacrilèges? Des hommes qui imitent cet horrible crime n'ont-ils pas perdu tout sens spirituel?

Parlerai-je de ceux qui sont sourds à tous les avertissements , à toutes les exhortations que l'Eglise leur adresse ? Eussent-ils encore la foi et l'espérance, ils n'ont plus le sens moral, le sens des choses divines, ces hommes qui, fréquentant les églises depuis de longues années, assidus aux sermons des prédicateurs, n'ont pas entendu une seule fois la parole de Dieu avec l'oreille du cœur, puisqu'ils n'ont fait disparaître de leur vie ni une seule faute, ni un seul vice. Lorsqu'un prédicateur parle devant eux de la mort, du jugement dernier, de la gloire du ciel, des peines des réprouvés, du feu inextinguible, du ver rongeur, des épaisses ténèbres et de la durée infinie de ces supplices, ils écoutent, chose étrange! comme si ces vérités ne les regardaient pas, puisque de fait ils n'en sont pas plus touchés que si elles ne s'adressaient pas à eux. Il faut donc que le prédicateur crie souvent à ces morts, comme le Sauveur dans notre évangile : « Jeune homme, je vous le dis, levez-vous : » c'est-à-dire, pécheur, qui que vous soyez, qui avez commis une faute mortelle, et qui êtes mort, je vous le dis, c'est à vous que je parle, à vous que j'ai affaire : ces terreurs et ces menaces dont je viens de parler, elles vous regardent. C'est à vous que je parle, vous qui haïssez votre frère et roulez dans votre esprit des projets de vengeance. C'est à vous aussi que je parle, vous qui retenez dans l'injustice le bien du prochain, vous dont la langue empoisonnée ne cesse de flétrir la conduite et la réputation de vos frères , vous dont les mains sont rapaces, dont les pieds sont agiles pour courir au mal, vous dont le cœiu* est rempli de sentiments pervers, dont les yeux sont pleins d'adultère et d'iniquité, qui ne pouvez voir sans concupiscence un visage agréable , vous enfin que laissent insensible et la pensée de la mort et du jugement, et le souvenir de Dieu votre créateur et votre rédemptem* : c'est à vous, dis-je, que je m'adresse, à vous que je parle ; c'est vous que ces vérités intéressent, et je vous dis au nom du Seigneur : « Levez-vous, vous qui dormez, sortez du tombeau, et la lumière de Jésus-Christ vous éclairera. » Surge, qui dormis, et excitare a mortuis, et illuminabit te Christus. Ephes. v, 14.

Examinons en terminant, mes frères, comment des chrétiens

peuvent tomber dans une si profonde insensibilité. Nous en trouvons une raison mystique dans les funérailles du jeune homme de notre évangile. Quatre hommes, dit saint Luc, le portaient en terre : ainsi quatre choses principales portent à son tombeau l'âme ensevelie dans la mort du péché, savoir : l'espérance d'une longue vie, la confiance dans la divine miséricorde, l'amour du monde et la difficulté de la vertu. L'amour du monde surtout tient la plupart ' des hommes enchaînés comme dans des liens de fer; tel est leur attachement aux plaisirs et aux biens terrestres, que ni la crainte de Dieu, ni celle de l'enfer, ne saurait modérer lem's convoitises, et qu'ils ne craignent pas de blesser leur âme pourvu qu'ils obtiennent ce qu'ils désirent. Cette comparaison d'un prophète s'applique parfaitement à eux : « L'ânesse sauvage, accoutumée au désert, sentant de loin ce qu'elle aime, court avec ardeur à sa poursuite, sans que rien l'en puisse détourner; ceux qui la cherchent n'auront point de peine, car ils la trouveront dans ses souillures, » onager assuetus in solitudine, in desiderio animx sux attraxit ventum amoris sui; nullus avertet eam; omnes qui quxrunt eain, non déficient : in menstruis ejiis invenient eam, Jerem. n, 24 : c'est-à-dire, de même que cet animal, dans le temps de sa chaleur, s'il a senti seulement de loin l'objet de ses désirs, se précipite après lui avec une aveugle impétuosité, ne prenant garde ni aux traits de ceux qui le poursuivent, ni aux pièges qui lui sont tendus, et tombe ainsi entre les mains des chasseurs, ainsi les amateurs du monde sont tellement épris d'amour pour les jouissances et les biens matériels, qu'ils les poursuivent à outrance, sans être arrêtés même par le péché mortel. Faut-il pour les obtenir faire un parjm*e, ils le font; intenter un procès injuste, ils l'intentent; suborner un faux témoin, ils le subornent; transgresser en un mot la loi de Dieu, ils la transgressent.

Mais où donc ces quatre porteurs vont-ils déposer l'âme morte par le péché? La chose est claire : dans son tombeau. Ce tombeau, c'est la terre de l'oubli, dont nous lisons au livre des Psaumes : « Vos merveilles seront-elles connues dans les ténèbres, et votre justice dans la terre de l'oubli? » Numquid cognoscentur in tenebris

î)82 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

mirahilia tua, et justilia tua in terra oblivionis? Ps. lxxxvii, 13. Lorsque l'infortuné pécheur est enseveli dans ce tombeau, c'està-dire dans la terre de l'oubli, il perd le souvenir de Dieu et de son salut, et vit comme s'il ne croyait ni au jugement, ni à l'enfer, ni même à Dieu. Non qu'il ait perdu toute foi et toute espérance; mais ces deux vertus sont en lui informes et sans vie, et on peut lui appliquer ce que saint Paul dit des païens : « Ils sont sans Dieu en ce monde. » Sine Deo in hoc mundo. Ephes. ii, 42. Est-il un état plus déplorable, et en même temps dont il soit plus difficile de sortir? Daigne nous en délivrer notre Seigneur Jésus-Christ, qui a daigné mourir pour nous sauver de la mort du péché, et que son nom soit béni aux siècles des siècles 1 Ainsi soit-il.

FIN DU TOME CINQtnÈÎIR.

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