POUR LE MÊME
EXPLICATIOIS DE l'ÉVANGILE.
Quœrite primum regnum Dei et justitiam ejus. et hœc omnia adjicientur vobis.
Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice , et tout cela voua sera donné par surcroît. Mat th. vi, 33.
Les lois divines et humaines, mes frères, ont pour objet de procurer aux hommes une vie bonne et heureuse, car c'est en cela que consiste notre iélicité. Une vie bonne, c'est une vie innocente que le péché ne souille pas; une vie heureuse, c'est une vie exempte de solhcitude et de chagrin, de vaines alarmes et de cupidité. Tel est le double bienfait que le Maître céleste offre aux hommes dans l'évangile de ce jour, où il apporte les motifs les plus graves pom' nous détourner de l'avarice, racine de tous les vices, et de tous les vains soucis que l'avarice enfante. Si nous recevons avec docilité cet enseignement, nous arriverons au sommet de la félicité humaine, qui consiste dans l'absence de péché et d'inquiète solhcitude. Donnons d'abord le texte même de l'évangile, que nous expliquerons ensuite.
« Nul ne peut servir deux maîtres; car, ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et MammcfU, » et le reste jusqu'à la fin. — Ave, Maria.
On connaît ce mot de saint Jérôme : a II n'y a rien de plus hem'eux que le cln'étien, auquel le royaume des deux est promis; rien aussi de plus malheureux, puisqu'à chaque instant il court risque de perdre la vie de l'âme. » Ces deux assertions, quoique paraissant se combattre, sont très-vraies. Quoi de plus heureux que la promesse et l'espérance du royaume céleste? D'autre part,
combien ne rencontrons-nous pas d'obstacles qui nous empêchent d'y arriver? Sans parler des embûches do ces cruels ennemis, le démoU;, le monde et la chair, qui nous attaquent en tout temps et en tout lieu; sans parler de la multitude de dangers et de pièges partout dressés autour de nous, a toute créature, dit le Sage, étant un sujet de tentation aux hommes, un filet où se prennent les pieds des insensés, » creaturx Dei in tentationem animnbus hominum, et in miiscipulam pedibits insipientium , Sap. xiv, 11, je ne veux mentionner ici que ce lien de la nécessité humaine qui nous oblige tous à pourvoir aux besoins de notre existence, Men dont nul ne peut s'affranchir tant qu'il vit sur cette terre. Que de dangers, que de pièges cachés sous le voile de cette nécessité 1 Pour nous arrêter à un seul, hâtons-nous de signaler le poison de l'avarice, qui nous pousse à rechercher par toutes sortes de moyens non-seulement les choses nécessaires, mais les choses superflues et faites moins pour l'ulilité que pour la vanité et la mollesse. Ainsi s'exprime à ce sujet le pape saint Léon : « L'amour de l'argent ne tient compte d'aucune considération, et l'âme cupide expose sa vie pour le moindre lucre. Vous chercherez en vain un reste de justice dans le cœur où l'avarice a établi sa demeure. » De là cette exclamation d'un grand poète : « A quels forfaits ne pousses-tu pas les mortels, ô soif exécrable de l'or? »
Quid non mortalia pectora cogis, Auri sacra famés?
Et combien cette maladie de l'avarice n'enfante-t-elle pas de soucis et d'inquiétudes, qui nous agitent en mille manières et nous détournent du chemin de la vie éternelle? Une fois entrés dans une âme, ces soucis en éloignent le calme et la paix qui en faisaient un sanctuaire agréable à l'Epoux céleste, selon cette parole de nos saints Livres : « Il a choisi pour sa demeure un lieu de paix, » factus est in pace lociis ejus. Ps. lxxv, 3. Ils la tirent, ils la poussent tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, comme le jouet qui obéit à tous les caprices d'un enfant. « Le cœur de l'insensé, dit l'Ecclésiastique, est comme la roue d'un chariot, et sa pensée comme un essieu qui tourne toujours. » Prœcordio
QUATORZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SER!",!. II. o29 fattii quasi rota carvi, et quasi axis versatiîis cogitatus illius. Eccli. XXXIII, 5. Plus cette agitation est grande, plus elle nous détourne de l'amour de la vertu et des bonnes œuvres. Car, dit saint Grégoire,, « l'homme est incapable de bien faire une chose en particulier, lorsque son attention confuse se partage sur un grand nombre. » En outre, la prière devient presque impossible alors que l'àme, sous l'aiguillon de mille inquiétudes, ne peut penser à autre chose qu'à ce qui la déchire et la tourmente. Parmi toutes les plaies d'Egypte, une des plus pénibles fut celle de ces essaims de moucherons qui, s'attaquant aux hommes et aux bêtes, leur faisaient de cruelles morsures. L'aiguillon des soucis se fait sentir non moins cruellement à l'àme qu'il déchire, ne lui laissant ni trêve ni repos. EnQn l'Evangile nous offre encore une image de ces tristes inquiétudes dans les épines qui reçoivent la semence de la parole de Dieu et l'étouffent. Luc. viii. Car ce n'est pas assez de recueillir dans le silence l'enseignement céleste, il faut encore le méditer en silence, tâche impossible à un esprit distrait par les soins du siècle et la passion de l'avarice. Notre âme est si faible et si imparfaite que, si elle s'applique à beaucoup de choses, elle aura d'autant moins de force pour chacune. Elle ressemble à un fleuve dont on divise les eaux en plusieurs bras : il a de moins tout ce qu'il donne à ces divers canaux. Voilà pourquoi les laboureurs, avant de confier leur semence à un champ, ont soin d'en arracher non-seulement les ronces et les épines, mais toutes les mauvaises herbes, lesquelles, attirant à elles l'humidité et le suc de la terre, appauvriraient d'autant la moisson qu'ils espèrent. Aussi Sénèque conseille-t-il à son ami de tout quitter et de s'appliquer à cultiver son âme : « Personne, dit-il, n'arrive à la perfection de l'âme au milieu de beaucoup d'occupations. Or, la principale n'est pas celle qui attache le corps, mais celle qui remplit l'àme de désirs et de soucis. » Cette maxime est conforme à la sagesse chrétienne, qui place en grande partie notre progrès spirituel dans la prière et de saintes méditations, dont les hommes sont détournés par la multitude des affaires et l'aiguillon des soucis. La multitude des affaires nous enlève notre temps, et l'aiguillon des soucis notre
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attention; d'où il arrive que l'homme, empêché par ces deux obstacles, ne trouve ni le temps, ni le recueillement nécessaire pour prier.
Le Médecin céleste, nous voyant en proie à cette double maladie, l'avarice et une inquiète sollicitude, nous offre un remède salutaire dans l'évangile de ce jour, où il condamne énergiquement l'avarice, et s'efforce de délivrer notre âme des vains soucis. « Nul, dit-il, ne peut servir deux maîtres; car, ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. » Quels sont ces deux maîtres? Il s'empresse de nous l'apprendre : « Vous ne pouvez, ajoute-t-il, servir Dieu et Mammon. » Par conséquent si vous désirez servir Dieu, il vous faut haïr Mammon ; si vous voulez au contraire servir ce dernier, il faut que vous méprisiez Jésus-Christ. Pouvait-on dire rien de plus fort pour nous faire détester l'avarice? Qui ne comprend que ce serait une impiété monstrueuse d'abandonner et de mépriser Jésus - Christ, pour devenir l'esclave de Mammon, c'est-à-dire de Satan? Tous le comprennent, tous sont contraints de l'avouer, et cependant le plus grand nombre des hommes réahsent dans la pratique ce qu'ils détestent de bouche, et accomplissent une chose dont ils ont le nom en horreur. Personne ne souffrirait qu'on l'appelle orgueilleux, avare, voleur, usurier, esclave de Satan, et la plupart se livrent à l'orgueil, à l'avarice, à la rapine et aux autres crimes que Jésus-Christ condamne et que Satan conseille. Quoi de plus déraisonnable et de plus révoltant qu'une pareille conduite? Et que saint Anselme a raison de s'écrier : « Pom'quoi n'ai-je pas horreur d'imiter le diable, dont le nom m'inspire tant de haine? »
« Nul ne peut servir deux maîtres. » Celui qui ne peut en servir deux, comment pourra-t-il, avec Dieu, en servir beaucoup d'autres? Or, un grand nombre d'hommes servent non-seulement l'avarice, mais encore l'ambition, la sensualité, la malveillance, la vengeance et d'autres passions. Car autant l'homme a de passions, autant il a de niaîtrcs dont il est l'esclave. C'est contre
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eux que le Prophète fulmine cette menace : « Yoici ce que dit le Seigneur à celui qui a été dans le dernier mépris, à la nation détestée, à rcsclavc de ceux qui dominent, » IIxc dicit Dominus ad contemptibilem anima?!!, ad abominatam gentan, ad servum dominonim. Isa. xux, 7. « Quiconque fait le péché, dit le Sauveur, est l'esclave du péché, » gui facit peccatwn, sei'viis est jjeccati. Joann. vni, 34. Les méchants ont donc autant de maîtres qu'ils ont commis de péchés, et ils ne veulent pas s'affranchir de ce honteux et pénible esclavage.
« Nul ne peut servir deux maîtres. » Notre Seigneur a en vue ceux qui prétendent servir Dieu sans abandonner l'amour de l'argent, et voudraient concilier ces deux choses inconciliables. Ils ressemblent à ces Samaritains qui, après l'exil des dix tribus captives, occupèrent le pays laissé par elles, et dont la sainte Ecriture rapporte qu'ils adoraient Dieu et les idoles des nations ; ou bien aux enfants d'Israël coupables du même crime, que le prophète Elie apostrophe en ces termes : « Jusques à quand serez-vous incertains entre les deux partis? Si le Seigneur est Dieu, suivez-le, et si Baal est Dieu, suivez-le aussi. » Usqueqiio claudicatis in- duus pcn'tes? Si Dominus est Deus, sequimini cwn; si autem Baal, sequimini ilhun, III Reg. xvm, 21; oy bien encore aux Phihstins qui, s'étant emparé de l'arche du Seigneur, la placèrent à côté de Dagon, leur dieu, et accordèrent les mêmes honneurs au vrai Dieu et à une idole. Ainsi ces hommes placent leur dieu, je veux dire l'or et l'argent, près du Dieu véritable, quand ils s'imaginent pouvoir les honorer tous deux du même culte. Le Sauveur les convainc, d'erreur par ces paroles : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. » — « Quel commerce, s'écrie saint Paul, entre la lumière et les ténèbres? Quel accord entre Jésus-Christ et Déliai? » Qu-x societas luci ad tcneb!-as? Qux convcntio Chiisti ad Belial? II Cor. vi, 14-15. Quel rapport entre la piété et la cupidité, entre l'amour de Dieu et l'amour du monde? « Le ht est si resserré, dit Isaïe, que si deux personnes s'y mettent, l'une tombera, et la couvertm'e est si étroite qu'eUe n'en peut couvrir deux. » Coangustatmn est sti'atum, ita ut alla' décidât, et palliwn &reue utrumque operire non potest. Isa. xxvm, 20.
« Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent. » Il faut remarquer ici le mot servir. Un homme sert les richesses lorsque , au lieu d'en user comme un maître, il veille comme un esclave à les accroître sans cesse. Les esclaves endurent le froid, le chaud, la pluie et toutes sortes de fatigues, non pour eux-mêmes, mais pour leur maître : ainsi l'avare, quand il s'agit d'augmenter ses biens et de faire regorger ses coffres^ ne redoute les périls ni de la terre, ni de la mer, non pour jouir de ses trésors, il n'ose pas y toucher, mais pour les accroître. De cet amour exagéré des richesses naissent une foule de soucis et d'inquiétudes; car, dit ingénieusement un poète, « l'amour est un être inquiet et craintif. »
Res est solliciti plena timoris aiiior.
Ce qui est vrai de l'amour en général s'applique surtout à l'amour des richesses. L'homme cupide est sans cesse appliqué à rechercher les moyens d'augmenter sa fortune; éprouve-t-il une perte, le voilà au désespoir; et il doit en éprouver souvent, car rien n'est stable autour de nous ; tout est pièges et dangers. Il ne se tourmente pas moins sur les profits qu'il espère réaliser. L'amour, en effet, excite dans notre cœur autant de mouvements et de troubles que la chose aimée peut nous apporter de joies ou de tristesses. Cette sollicitude, fdle de l'avarice, le Sauveur veut l'éloigner de nous; après avoir immolé la mère en disant que personne ne peut servir Dieu et Mammon, il tourne le glaive contre la fille, et ajoute : « C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez point pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. »
Mais, dira quelqu'un, que de choses nécessaires à la vie présente et qu'on ne peut se procurer sans industrie et sans application! Or, la sollicitude est comme un aiguillon qui nous excite au travail ; s'en dépouiller, c'est tomber dans la paresse et l'inertie. Pour répondre à cette objection, il me suffirait d'invoquer l'autorité du divin Législateur. Dieu, qui avait ordonné aux Juifs de laisser reposer la terre tous les sept ans, leur accordait la sixième amiée une moisson plus abondante qui suffisait au repos de la septième : de même, en nous avertissant de rejeter
OUATORZIÉME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 533 toute inquiétude, toute crainte vaine, il s'engage à prendre en main nos intérêts, à avoir pour nous une tendre et constante sollicitude. Mais notre Seigneur lui-même ne se contente pas de cette autorité; il apporte les raisons les plus décisives pour bannir de notre cœur les funestes soucis.
Avant de les développer, permettez-moi de vous rappeler que, autre est la providence de Dieu à l'égard des animaux, autre sa providence à l'égard des hommes. Pour les animaux^ il pourvoit à leurs besoins toujours de la même manière, parce qu'il n'y a en eux ni mérite ni démérite qui réclame une différence dans ses faveurs. Il en est tout autrement de l'homme ; Dieu le gouverne et le traite selon la diversité de ses mérites, comme la sainte Ecriture l'atteste à chaque page. « Les yeux du Seigneur, dit le Prophète royal, sont attachés sur les justes, et ses oreilles sont ouvertes à leurs prières ; mais le Seigneur regarde d'un œil sévère ceux qui font le mal pour exterminer leur mémoire de dessus la terre. » Oculi Domini super justes, et auresejus in preces eorum; vultus autem- Domini super facientes mala, ut perdat de terra memoriam eorum. Ps. xxxni, IG, 17. Le premier psaume exprime cette vérité par une image élégante, où le juste est comparé à un arbre planté sur le bord des eaux, et qui ne laisse tomber ni ses feuilles ni ses fruits, et le méchant à la poussière que le vent emporte de la face de la terre. Je passe sous silence les autres témoignages qui sont innombrables.
Ce principe établi, les raisons que le Sauveur nous donne pour bannir de notre cœur les soucis dévorants et les vaines sollicitudes, regardent surtout les hommes pieux, et ont la plus grande efficacité pour les fortifier, les consoler, et leur ôter une inquiète sollicitude. Car c'est à eux principalement que notre Seigneur s'adresse lorsqu'il dit, quelques versets plus loin : « Voire Père céleste sait que vous avez besoin de toutes ces choses. » Celui qui a Dieu pour père n'a aucune raison de s'affliger et de craindre. C'est donc à eux que notre Seigneur donne ce commandement : « C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez point pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. » Et quelles raisons. Seigneur, apportez-vous à l'appui
de ce précepte? Voici la première : « La vie n'est-elle pas plus que la nourriture et le corps que le vêtement? » C'est-à-dire, celui qui a fait votre corps et vous a donné la vie, saura bien pourvoir à votre conservation. Toutes les choses que Dieu a faites et appelées à l'existence, il leur a donné en même temps ce i[n\ leur fallait pour vivre : qu'avait-il besoin de créer, s'il ne devait pas nourrir et conserver ses créatures? Ce passage est pour nous un avertissement de repasser en notre espiit tous les bienfaits de Dieu en général, afui d'en conclure que celui qui nous a accordé de si magnifiques faveurs ne nous refusera pas des dons moins importants. Eh quoi ! il refuserait à ses fidèles la nourriture matérielle, celui qui les nourrit de son propre corps? Il leur refuserait de quoi étanclier leur soif, celui qui les abreuve du sang et de l'eau sortis de son côté? Il nous refuserait le vêtement, celui qui a daigné revêtir l'infirmité de notre nature? Il nous refuserait les biens nécessaires à l'entretien de cette vie , celui qui nous prépare une éternité de gloire dans la vie future? Il nous refuserait le froment, dont la fourmi se nourrit, celui qui nous réserve le pain des angiâs? « Est-ce que la vie, dit-il, n'est pas plus que la nourriture? etc. » Comme s'il disait : Celui qui a fait le plus, fera aussi le moins; celui qui m'a nourri et assisté jusqu'à présent, toujours semblable à lui-même, ne me laissera pas devenir le jouet de la fortune.
Le Sauveur confirme cette raison par l'exemple des oiseaux : a Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni ne recueillent dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas plus qu'eux? » Ici s'ouvrirait à nous un large champ, si nous voulions parcourir toutes les espèces d'animaux, et montrer l'admirable sagesse de la providence dans les ressources aussi nombreuses que variées qu'elle a mises en eux pour se procurer leur nourriture. Aux uns elle a donné la force, à d'autres la ruse ou l'agilité; les uns vont à la chasse, d'autres dressent des pièges et des embûches : tous, jusqu'au plus petit, trouvent le moyen de se nourrir. Et cela est si vrai , que ce serait faire injure à la sagesse divine que de supposer ?in seul être créé de Dieu qui n'aurait pas les choses nécessaires
à son existence. Une telle hypothèse répugne à la perfection d'un si grand ouvrier.
Remarquez que le Sauveur ne dit pas : 'Bien les nourrit, mais : « Votre Père céleste les nourrit. » Cette expression a ici une force particulière. C'est comme s'il disait : Si Dieu, qui n'est pas le père des oiseaux, ne laisse pas d'en prendre soin, à plus forte raison prendra-t-il soin de vous, dont il est le père, car c'est le devoir d'un père de procurer la nourriture à ses enfants. C'est ce que nous montre l'exemple même des oiseaux, qui se privent des aliments cherchés au loin par un pénible travail, et vont jusqu'à le retirer de leur gésier pour les offrir à leurs petits, se condamnant à la faim pour -apaiser la leur. Si donc toute la perfection des créatures se trouve, avec un accroissement infini, dans le Créateur de l'univers, il s'ensuit qu'il possède, à un degré bien plus élevé que les oiseaux, la tendresse paternelle pour ses enfants.
Notre Seigneur ajoute une autre raison : « Qui de vous, à force d'y penser, pourrait ajouter à sa taille la hauteur d'une coudée? » Sur ce point, l'homme se consumerait en désirs vains et inutiles. Votre indifférence ne diminuera pas votre taille, et vos soucis ne sauraient l'accroître. Si donc votre pouvoir ne s'étend pas même jusque-là, pourquoi vous, tourmenter du reste? Par ce raisonnement, le Sauveur nous montre que tout ce qui arrive dans le monde, aussi bien les grandes choses que les petites, est soumis à la divine providence, et que tous nos efforts, si Dieu est contre nous, sont aussi impuissants pour nous faire arriver à la richesse, que pour ajouter une coudée à la mesure de notre corps. D'où il suit que nous devons éviter toute sollicitude inquiète et chagrine, laquelle, sans nous procurer aucun avantage, serait un tourment pour nous, et, ce qui est plus grave, un acte de défiance vis-àvis de Dieu.
Notre Seigneur condamne de même l'inquiétude pour ce qui regarde le vêtement : « Et le vêtement, dit-il , pourquoi vous en inquiétez-vous? Considérez les lis des champs, comment ils croissent : ils ne travaillent, ni ne filent. Et cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'était pas vêtu
comme l'un d'eux. » Saint Jérôme remarque ici que ni la soie et la pourpre, ni aucune peinture, ni le plus fin tissu ne sont comparables à une fleur. Quel vêtement a jamais égalé le doux éclat de la rose ou la blancheur du lis? Quelle pourpre ne le cède à la violette? Quoi de plus beau, de plus agréable aux yeux qu'un vert gazon? De là cette parole de l'Ecclésiastique : « La grâce du corps et la beauté du visage plaisent à l'œil ; mais la verdure d'un champ semé surpasse l'un et l'autre. » Gratiam et speciem desiderabit oculus tuus, et super hxc virides sationes. Ecch. xl, 22. Notre Seigneur est donc en droit de tirer cette conclusion : « Si Dieu revêt ainsi l'herbe des champs, qui est aujourd'hui, et demain sera jetée dans le four, combien plus le fera-t-il pour vous, gens de peu de foi? » C'est un argument qui conclut du moins au plus^ d'une fleur à l'homme, comme si notre Seigneur disait : Si Dieu revêt ainsi une simple plante, qui fleurit un jour et qu'on jette le lendemain dans le four ou sur le fumier, combien plus prendra-t-il soin de vous vêtir et de vous orner, vous qui êtes son précieux héritage, et qu'il a créés , non pour vivre quelques heures, mais pour régner éternellement avec lui?
A Dieu ne plaise qu'en rapportant ces paroles du Sauveur : « Ils ne travaillent, ni ne filent, » je donne à personne un prétexte pour justifier son oisiveté, puisque Dieu a dit à l'homme : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ! » In sudore vuUks tui vesceris pane. Gen. ni, 19. Jésus-Christ condamne l'inquiétude, non le travail, selon cette parole de saint Jérôme : « Le travail doit être pratiqué, l'inquiétude bannie. » Il y eut autrefois des hérétiques très-attachés à la prière (on les appelait pour cette raison euchites) et contemporains de saint Augustin, qui parle d'eux dans son livre des Hérésies. Ils professaient pour l'oraison une telle estime, qu'ils interdisaient aux moines toute espèce de travail corporel, même pour se procurer les aliments indispensables à la vie. Mais cette erreur avait été condamnée d'avance par saint Paul, qui lui-même travaillait des mains, et
QUATORZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 537 exhortait les fidèles à un semblable exercice ; et par le patriarche Job, qui dit : « L'homme est né pour le travail, comme l'oiseau pour prendre son essor. » Homo nascitur ad lahorem, et avis ad volandum. Job. v, 7. Or, tout être se perfectionne s'il obéit aux lois de sa nature et se pervertit s'il s'en écarte ; c'est ce qui arrive aussi à l'homme : le travail le rend meilleur, et l'oisiveté le corrompt. De là ces vers de Baptiste de Mantoue.
Ferruin si transit in usus , Assidiio splendore micat, vultuque nitenti Audet ad argenti decus aspirare superbum. At si longa quies ierit, fuscatur, et atrani Vertitur in faciem, celerique absuœitur aevo.
« Le fer qui sert à nos usages brille d'un vif éclat, et sa face brillante le dispute à la splendeur même de l'argent. Mais qu'il demeure immobile dans un long repos, il s'obscurcit, prend une teinte sombre, et la rouille le ronge en peu de jours. »
Parlerai-je des bêtes de somme? Le cheval qui reste longtemps attaché à la crèche s'engourdit et perd son agilité. L'eau des marais qui demeure immobile, se corrompt et enfante des animaux impurs; la terre non cultivée se couvre d'épines et de ronces. L'oisiveté est bien plus nuisible encore à l'homme. Ecoutons le Prophète royal : « Ils ne prennent point de part aux travaux des hommes; ils sont étrangers à leurs fatigues et à leurs épreuves : c'est pourquoi l'orgueil s'est emparé d'eux; ils sont tout couverts de leur iniquité et de leur impiété, » in labore hominum non sunt, et cum hominibus non flagellabuntur : ideo teniiit eos superbia, operti sunt iniquitate et impietate sua. Ps. lxxu, 5, C. Voilà les ronces et les épines que produit*dans le repos la terre de notre cœur. De là naissent aussi les amours impudiques, dont il a dit avec raison qu'elles étaient l'occupation des personnes oisives. En un mot, selon la parole du Sage, « l'oisiveté enseigne beaucoup de mal, » multam malitiam docuit otiositas, Eccli. xxxni, 29, et on l'a justement appelée la sentine de tous les vices. Aussi le très-sage Créateur de toutes choses a-t-il pris un soin extrême à ce qu'il n'y eût dans le monde rien de vide ou d'inutile, jusque-là qu'un corps grave, l'eau ;, que son poids entraîne naturellement
vers la terre, s'élève en haut pour ne laisser dans l'univers aucun espace vide. Cet exemple nous montre, mes frères, combien nous sommes obligés d'éviter une vie molle, oisive et vide de bonnes œuvres, et de nous exercer à un travail utile et fructueux.
Mais revenons à notre sujet , et écoutons de la bouche du Sauveur un nouveau motif de ne pas nous laisser aller à l'inquiétude pour des choses terrestres : « Ce sont les Gentils, dit-il, qui recherchent avidement ces choses ; » comme s'il disait : Il n'est pas étonnant que les Gentils, qui ne connaissent pas d'autres biens que ceux qu'ils voient de leurs yeux, les poursuivent avec ardeur; mais vous, qui avez l'espérance de posséder des biens éternels et célestes , en comparaison desquels ceux que nos mains touchent ici-bas ne sont qu'ombre et poussière, et qui passez en ce monde comme des étrangers, cheminant vers la céleste patrie, pourquoi mettre tant de zèle à amasser des richesses que vous quitterez bientôt?
De peur que tant de motifs ne suffisent pas encore à nous persuader, le Sauveur, qui connaît notre faiblesse et notre peu de foi, ajoute une dernière raison bien efficace pour guérir tout sentiment de défiance : « Votre Père céleste, dit-il, sait que vous avez besoin de ces choses. » Quelle éloquence pourrait célébrer dignement la dignité des chrétiens fidèles qui ont Dieu pour père? Certes , il eût suffi à notre grandeur que Dieu devînt notre roi, notre seigneur, notre maître, notre docteur, le protecteur et le gardien de notre vie. Mais il a voulu être notre père : quelle parenté plus intime ! et quel honneur pour nous d'être uni par un lien si étroit au Souverain de l'univers !
Sans doute, me direz-vous. Dieu est le père commun de tous les hommes : non-seulement les saintes Lettres , mais encore les philosophes platoniciens l'appellent ainsi ; mais il n'est pas notre père au même titre que ceux qui nous ont donné le jour, — Cela est vrai; mais, pour ce qui concerne mon bonheur, il est père par sa bienveillance, par sa providence, par sa miséricorde, par ses soins paternels et ses bienfaits. Ecoutons-le dans Jérémie : « Ephraïm n'est-il pas mon fils que j'ai honoré, et un enfant que j'ai élevé avec tendresse? Depuis que je parle de lui par mes pro-
phètes, je me souviens de lui dans mon amour. C'est pourquoi mes entrailles sont émues de l'état où il est, et je lui ferai miséricorde, » si filins honorabilis mihi Ephraim , sipuer delicatus : quia ex qiio locutiis swn de eo, adhuc recordabor ejus. Idcirco conturbata sunt viscera mea super eum; iniserans miserebor ejus, Jerem. XXXI, 20. Un autre interprète traduit : An non fihus mihi pretiosus Ephraim? an non puer solatiorum (ou deliciarum)? « Ephraïm ne m'est-il pas un fils chéri, un enfant de consolation (ou bienaimé)? » Quelle bonté, quelle tendresse respirent toutes ces expressions ! Il ajoute : « Mes entrailles sont émues de l'état où il est, » Le Seignem', parlant ici à la manière des hommes, montre l'affection du père le plus aimant , tellement touché du sort de son fils, que ses entrailles s'émeuvent à cause de lui. Un peu plus haut, le même Prophète décrit en ces termes l'action de cette providence paternelle : « Je les ferai passer au travers des torrents par un chemin droit où ils ne feront aucun faux pas, parce que je suis devenu le père d'Israël, et qu'Ephraïm est mon premierné, » adducam eos per torrentes aquarum in via recta, et non impingent in ea, quia faclus sum Israeli pater, et Ephraim primoqenitus meus est. Jerem. xxxi, 9. L'office de la divine providence est donc de conduire ses fils le long des limpides fontaines et par des chemins unis, où leiu* pied ne heurtera contre aucun obstacle. Pourquoi, Seigneur? « Parce que, dit-il, je suis devenu le père d'Israël, et qu'Ephraïm est mon premier-né. » Il parle d'Israël et d'Ephraïm selon l'esprit, figure de son peuple fidèle, qu'il déclare aimer comme son fils et comme son premier-né, celui des enfants qu'on aime le plus. Mais pourquoi m'arrèter à montrer que Dieu est un père , lorsque le Prophète^royal lui donne une tendresse plus grande encore que celle des pères selon la nature? « Mon père et ma mère m'ont abandonné, dit-il, mais le Seigneur m'a recueilli, » 2^a/er meus et mater mca dereliquerunt me; Dominus autem assu7npsit me. Ps. xxvi, 10. Isaïe tient le même langage : a C'est vous, Seigneur, qui êtes notre père. Abraham ne nous connaît pas, Israël ne sait qui nous sommes; mais vous, Seigneur, vous êtes notre père, vous êtes notre libérateur, » tu paicr noster, et Abraham nescivitnos, et Israël ignoravit nos; tu, Do-
mine, pater nosler, redemptor noster. Isa. lxiii, 1G. N'est-il pas évident que Dieu est un père, et même plus qu'un père? Pourquoi donc, ô homme de peu de foi, qui reconnais en Dieu un père, pourquoi te tourmenter, pourquoi douter de sa providence, pourquoi déchirer ton âme par tant de soucis et te demander avec inquiétude : Que mangerai-je? que boirai-je? et de quoi me vètirai-je? De quoi doutes-tu? De son pouvoir? c'est un Dieu. De sa volonté? c'est un père. De sa connaissance de nos besoins? son Fils l'atteste dans l'Evangile : « Votre Père céleste sait que vous avez besoin de ces choses. » Si donc ni le pouvoir, ni la volonté, ni la connaissance de nos besoins ne lui fait défaut, le chrétien fidèle a-t-il la moindre raison de s'inquiéter des choses nécessaires à sa subsistance? »
Ce que nous avons dit jusqu'à présent, mes frères, doit être pour vous une puissante exhortation à la confiance. Je vais vous montrer maintenant, par un exemple emprunté à nos saints Livres, combien la défiance est odieuse aux yeux du Seigneur. Ce crime fut celui des enfants d'Israël, trompés par le récit des espions qui, après avoir parcouru le pays de Chanaan, tinrent au peuple ce discours : « Nous avons été dans la terre où vous nous aviez envoyés; il y coule véritablement des ruisseaux de lait et de miel, comme on peut le reconnaître par ces fruits. Mais elle a des habitants très-forts et des villes grandes et environnées de murailles... Le peuple que nous y avons trouvé est d'une taille extraordinaire. Nous avons vu là des hommes qui étaient comme des monstres, des fils d'Enac de la race des géants, auprès desquels nous ne paraissions que comme des sauterelles*. » En entendant ces paroles, le peuple effrayé et désespérant de s'emparer de ce pays, songea à retourner en Egypte. Quelle éloquence pourrait peindre la fureur que cette défiance alluma dans le cœur
' Venimus in terram, ad quam misisli nos, quaî rêvera Huit lacté et melle, ut exhisfructibuscognosci potest; sed cultores fortissiraos habet, cf nrbes grandes
litque muratas Populus quera aspeximus procerac slalnrae est. Ibi vidimus
moDslra quœdam CUorum Euac de gouere giganteo : quibus coniparati, quasi Jocuslce videbamur. Num. xill, 2S, 29, 33, 34.
de Dieu? « Jusques à quand, dit-il à Moïse, ce peuple m'outragerat-il? Jusques à quand ne me croira-t-il point, après tous les miracles que j'ai fait devant leurs yeux? Je les frapperai donc de la peste, et je les exterminerai; et pour vous, je vous établirai prince sur un autre peuple plus grand et plus fort que n'est celui-ci ^ » Moïse ayant essayé, à force de prières, d'apaiser la colère de Dieu, et lui ayant dit entre autres choses : c< Pardonnez, je vous supplie, le péché de ce peuple selon la grandeur de votre miséricorde, selon que vous leur avez été favorable depuis leur sortie d'Egypte jusqu'en ce lieu 2, » le Seigneur lui répondit :
« Je leur pardonne comme vous me le demandez Cependant
tous les hommes qui ont vu l'éclat de ma majesté et les miracles que j'ai faits dans l'Egypte et dans le désert, et qui m'ont tenté dix fois différentes, ne verront point la terre que j'ai promise à
leurs pères avec serment Je jure par moi-même, dit le
Seigneur, que je vous traiterai selon le souhait que je vous ai entendu faire Vos corps seront étendus morts dans cette solitude. Vos enfants seront errants et vagabonds dans ce désert pendant quarante ans, et porteront la peine de votre révolte
contre moi Vous recevrez pendant quarante ans la peine de
vos iniquités, et vous saurez quelle est ma vengeance'. » Mon dessein, mes frères, en vous rapportant ces détails, est de vous exciter à l'amour de deux vertus qui paraissent opposées, la crainte et la confiance, et si vous voulez y réfléchir, nos saints
* Usquequo detraliet mihi populus iste? Quousque non credeut mihi, in omnibus signis quœ feci coram eis ? Feriam igilur eos pestilenlia, atque consumam ; te aiitem faciamprincipem super gentem maguam, et fortiorem qiiam hœc est. Nitm. XIV, 11, 12. ,
2 Diiuilte, obsecro, peccatum populi luijus secimdum magnitudinem misericordite tuGe, sicut propilius fuisti egredientibus de iEgypto usque ad locura istum. Ibid. 19.
s Dixitque Dominas : Dimisi juxta verbum luuiu. Altamen omnes liomines qui majestatem meam viderunt, et signa quœ feci in ^gypto et in solitudmc^ et tentaverunt me jam per deeem vices, nec obedieruut voci mese, non vide-
bunt terram pro qua juravi patribus corum Vivo ego, ait Dominus : sicut
loculi cstis audiente me, sic faciam vobis Vestra cadavera jacebunt in soli-
tudine. Filii vestri erunt vagi in desorlo aunis quadraginta, et portabunt forni-
cationem veslram Et quadraginta annis recipietis iniquitates vestras, et scietis
ultionem meam. Ibid. 20, 22, 28, 32, 33, 34.
Livres ne renferment pas un seul trait qui soit plus capable de
vous y porter.
La rigueur du châtiment dont Dieu punit la défiance de son peuple démontre combien la confiance lui est agréable. Car si la défiance est un grand mal, et ce que nous venons de dire le prouve avec évidence, il s'ensuit nécessairement que la confiance est un grand bien, puisqu'elle nous met à l'abri d'une peine si rigoureuse. En effet, c'est ainsi que nous raisonnons sur des sujets analogues : si l'orgueil est un grand mal, donc l'humilité est un grand bien; si l'avarice est un grand mal, donc la libéralité est un grand bien. Cet exemple de la sainte Ecriture montre donc tout à la fois le crime de la défiance et le mérite de la confiance.
Maintenant, par la rigueur de ce supplice, apprenons à connaître la grandeur de la justice divine et la cause de notre crainte. Le péché de ce peuple ne fut ni l'idolâtrie, telle que l'adoration du veau d'or {Exod. xxxii), ni l'adultère ou la luxure jointe à l'idolâtrie, tel que le crime commis avec les femmes madianites {Num. xxv); il consistait surtout dans la défiance qui s'empara des esprits après le récit effrayant des espions. Mais n'avaient-ils pas, et en Egypte, et dans le désert, été témoins des plus admirables prodiges? Sans aucun doute. Mais les disciples du Sauveur, attachés à sa personne, en avaient vu de plus nombreux; ils l'avaient vu, avec un peu de pain et quelques poissons, rassasier une grande multitude, et cependant, dans une circonstance toutà-fait semblable, ils ne purent, tant ils étaient lents à comprendre et à croire, deviner ce qu'il ferait. Or, ils n'étaient ni moins lents ni moins grossiers, ces Israélites naguère encore occupés en Egypte à ramasser de la paille et à faire des briques. Néanmoins un moment d'hésitation et de détiance, bien naturelle à l'infhmité humaine, est puni d'un long et rigoureux supplice, alors même que Moïse a prié le Seigneur de pardonner à son peuple, et que le Seigneur lui a répondu : « J'ai pardonné selon ta demande. » Qui ne s'étonnerait de voir une faute d'un moment punie par l'exil, non pas d'une ou deux années, mais de quarante ans, ou plutôt de toute la vie, par l'exil d'un peuple errant dans
QUATORZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 543 une terre déserte, sans chemin et sans eau, où, dit Jérémie (chap, vi), jamais homme n'avait fixé sa tente, terre desséchée, image de la mort, où le regard n'avait pour se reposer que le sable immense et l'horrible aspect de la solitude? Parlerai -je des rayons enflammés du soleil, de l'intempérie de saisons, des repaires des bêtes féroces, des serpents de feu, de la dipsade, dont le souffle donnait la mort? Vous peindrai-je l'indigence des choses mêmes les plus nécessaires à la vie, la fatigue et l'ennui de ces interminables pérégrinations à travers des voies inconnues, jusque-là que le peuple, au témoignage de nos saints Livres, « commença à prendre en dégoût tant de marches et de fatigues, » cœpit popidiim (œdere itineris ac hiboris. Num. xxi, 4. Rappellerai-je que la vengeance divine non-seulement tomba sur les vivants, mais s'acharna sur les morts eux-mêmes? En effet, c'est une grande consolation pour l'homme de reposer parmi les siens sm' le sol de la patrie, et nous savons combien les saints patriarches avaient à cœur de se procurer cette consolation suprême. Or, le Seigneur en priva le peuple incrédule, en lui marquant le lieu de sa sépulture dans le sable du désert, parmi les hôtes farouches de la solitude. « Vos cadavres, dit-il, seront gisants dans le désert. » Vestra cadavera jacehunt in solitiidine. Num. XIV, 32. A la vérité le prêtre Pliinée, lors de la prévarication de Phogor, apaisa la colère de Dieu, comme Dieu lui-même nous l'atteste : « Phinée, fds d'Eléazar, dit-il, a détourné ma colère de dessus les enfants d'Israël, parce qu'il a été animé de mon zèle contre eux, atîn que je n'exterminasse pas les enfants d'Israël dans ma fureur. » Phinees filius Eleazari avertit iram meani a filiis Israël, quia zclo meo* commolus est contra eos, ut non ipse delerem fiîios Israël in zelo meo. Num. xxv, 11. Mais quant à cette peine d'un si long exil, ni les prières et les sacrifices quotidiens des prêtres, ni l'intimité de Moïse avec Dieu, ni la pénitence et le deuil du peuple, ni les fatigues de ces marches interminables ne purent fléchir le Seigneur et obtenir de sa miséricorde le moindre adoucissement. Qui de vous, mes frères, ne serait frappé d'épouvante au récit d'une si grande sévérité? Qui de vous ne tremblerait de tous ses membres en voyant la rigueur
de la justice divine? Oh ! que l'Apôtre avait raison de s'écrier : « Il est affreux de tomber entre les mains du Dieu vivant, » Horrendum est incidere inmanus Dsi viventis. Ilebr. x. Et Jérémie : « Qui sera sans crainte devant vous, ô Pioi des nations? » Quis no7i timebit te, o Rex gentium? Jerem. x, 7. Et le Seigneur luimême, dans un autre endroit du même Prophète : « Ne me respecterez-vous donc point, et ne serez-vous point saisis de frayeur devant ma face, moi qui ai mis le sable pour borne à la mer, qui lui ai prescrit une loi éternelle qu'elle ne violera jamais? » Me ergo non timehitis, et a fade mea non dolebitis? Qui posui arenam terminum mari, prxceptiun sempitemum quod non prœteribit. Jerem. v, 22.
Je ne me suis étendu sur ces souvenirs, mes frères, que pour détruire dans vos cœurs, autant qu'il est possible, une funeste illusion par laquelle le démon entraîne avec lui dans l'abîme une multitude innombrable d'âmes. Ceux qui s'obstinent pendant toute leur vie dans le crime couvrent leur perversité du bouclier de la divine miséricorde, et, opposant une vaine confiance à l'aiguillon du remords, reposent tranquillement sur le lit de leurs iniquités. Infortunés! ils ne comprennent pas qu'en Dieu la bonté et la vengeance découlent de la même som'ce, et que le même sentiment qui remplit sa main de bienfaits pour les justes arme son bras contre les coupables.
Cet aveuglement et cette confiance présomptueuse sont condamnés en ces termes par l'Ecclésiastique : « Ne dites pas : La miséricorde du Seigneur est grande ; il aura pitié de la multitude de mes péchés. Car son indignation est prompte aussi bien que sa miséricorde, et il regarde les pécheurs dans sa colère. » Ne dicas : Miseratio Domini magna est ; multitudinis peccatorum miserebitur. Misericordia enim et ira ab ilîo cito proximant, et in peccatores respicit ira illius. Ecch. v, 6-7. Quiconque méditera avec attention sur la rigueur des jugements de Dieu dont nous venons de parler, ne pourra s'empêcher, s'il se voit couvert d'iniquités, d'éprouver une sorte de saisissement et d'horreur au souvenir des Israélites condamnés pour une seule faute à errer pendant quarante ans dans une affreuse solitude. En outre, si le très-saint
QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. Kî5
patriarche Job, que son cœur, dit l'Ecriture, n'avait pas repris une seule fois pendant toute sa vie, et qui n'avait pas par conséquent à craindre pour ses péchés, ressentait cependant une telle frayeur qu'il s'écriait : « Toujours j'ai craint les flots gonflés de la colère de Dieu, sans pouvoir supporter le poids de sa majesté. » Semper quasi ticmentes super me fluctus timui Deiim, et pondus ejus ferre non poteram. Job. xxxi, 23. Qui ne voit que la sécurité des impies, qui passent toute leur vie sans aucune inquiétude, ne peut être que l'œuvre du démon?
Que ces exemples, mes frères, nous engagent à vivre dans la crainte, selon la recommandation de l'apôtre saint Pierre, durant le temps que nous demeurerons comme étrangers sur la terre, in timoré incolatus vestri tempore conversamini, I Petr. i, 47; à cette crainte, joignons une confiance salutaire, et que ces deux sentiments, comme deux pieds qui ne trébuchent pas, nous fassent marcher dans la voie des commandements divins, tempérant la confiance par la crainte, la crainte par la confiance, et évitant ainsi la présomption aveugle et le triste désespoir. Guidés par ces deux compagnes de la foi, nous mériterons, avec le souffle favorable de la grâce divine, d'arriver au port de l'éternelle félicité. Ainsi soit-il.
PREMIER SERMON
POUR
4" EXPLICATION DE l'ÉVANGILE ; — 2l° DE LA PRÉPARATION A LA MORT,
Ecce defunctus efferebaiur, filius unicits matris suce.
Voici qu'on portait en terre un mort, fils unique de sa mère. Luc. vu, 12.
Puisque l'évangile de ce jour nous met sous les yeux le spectacle d'un jeune homme ravi par la mort à la fleur de l'âge, il ne sera pas, je pense, hors de propos, que, nous adressant à des hommes mortels, nous disions quelque chose de la mort, condition et terme inévitable de notice vie. Aucun sujet n'est plus
lOM. V. 3*
capable de nous inspirer la crainte de Dieu, la haine du péché et le mépris du monde. Et quelle méditation convient mieux à des mortels que la méditation de la mort? La mort est tellement une condition de notre nature, que les philosophes ont fait entrer cet élément dans la notion de l'homme, qu'ils définissent « un animal raisonnable et mortel, » voulant sans doute, par l'addition de ce dernier mot, le distinguer des esprits bienheureux. Disons toutefois que cette condition n'est pas essentielle à notre nature ; introduite dans le genre humain par le péché, la mort nous serait restée inconnue si nous avions persévéré dans l'état d'innocence où Dieu nous avait constitués.
Certes, je sais bien que le souvenir de la mort n'est pas agréable à tous. Si les pauvres et les malheureux y pensent volontiers comme au terme désiré de leurs souffrances, son souvenir, dit l'Ecclésiastique, « est amer à un homme qui vit en paix au milieu de ses biens. » 0 mors, guam amara est memoria tua homini pacem hahenti in substantiis suis! Eccli. xli, 1. Mais cette pensée, agréable ou non, est. utile à tous : elle tire les hommes du sommeil d'une sécurité perfide ; elle leur inspire une tristesse salutaire , le regret de leurs fautes et de graves préoccupations ; surtout elle les pénètre de la crainte du Seigneur, et contraint les plus lâches et les plus négligents à se préparer au jugement de Dieu. Or, comme notre salut et notre bonheur éternels dépendent de cette préparation, il s'ensuit qu'aucun sujet d'instruction n'est plus convenable et plus nécessaire au chrétien. Nous commencerons toutefois par expliquer le récit évangélique. Afin de traiter utilement et pieusement ce grave sujet, implorons l'assistance céleste par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave, Maria.
Nous trouvons dans l'évangile de ce dimanche le récit dé la guérison d'un fils unique, opérée par le Sauveur, récit que l'évangéliste saint Luc nous donne en ces termes : « Jésus s'en alla ensuite dans une ville appelée Naïm, suivi de ses disciples (l d'une grande foule de peuple. » Notre Seigneur, durant toute sa vie terrestre, ne cessa pas un seul instant de travailler au salut
QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. 1. 547 des hommes. Pendant le jour il enseignait dans le temple, et il passait la nuit à prier son Père pour nous (iwc. vi, 42). Il parcourait aussi les villes, les bourgades et les hameaux, annonçant partout le royaume de Dieu, partout chassant les démons du corps des possédés, et répandant sur tous les bienfaits du salut. Cette sollicitude pour notre salut et la gloire de son Père, luimême la révéla un jour à ses disciples qui lui offraient à manger : « Ma nourriture, leur dit-il, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, d'accomplir son œuvre. » Meus cibus est, ut faciam voliintatem ejiisqui inisit me, ut perficiain opus ejus. Joann. iv, 34. Aussi n'attend-il pas, pour l'exercer, qu'il ait atteint la maturité de l'âge; nous l'entendons, dès l'âge de douze ans, répondre à ses parents qui lui reprochent de les avoir quittés sur la route : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez- vous pas qu'il faut que je sois aux choses qui regardent mon Père? » Quid est guod me guxrehatis? Nesciebatis quia in his quse Patiis mei sunt oportet me esse? Luc. ii, 49. Les œuvres de son Père, c'est tout ce qui se rapporte au salut des hommes.
Tous les saints, à l'exemple de Jésus-Christ, faisaient un si grand cas du temps, qu'ils le remplissaient tout entier d'actions saintes. Et ici qui pourrait déplorer comme ils le méritent l'aveuglement et la négligence des hommes qui consument le temps , ce don de Dieu si précieux, à des bagatelles, au lieu de le faire servir à se procurer les trésors de l'éternelle félicité? Parlerai-je de ceux qui l'emploient à jouer aux cartes, aux dés et autres amusements semblables? Ces hommes, lorsqu'ils comparaîtront devant le tribunal du Juge suprême, quelles œuvres pourront-ils lui offrir? Que répondront-ils quand on lem* demandera compte du temps qui leur avait été accordé pour faire leur salut? Ah ! ils seront bien forcés d'avouer qu'ils l'ont perdu tout entier dans le sommeil, le jeu, l'oisiveté, etc. Or, comme tous les enseignements de la foi se rapportent à ce point unique , que ceux qui ont fait le bien reçoivent la vie éternelle, et que ceux qui ont fait 1:^ mal sont condamnés à l'éternel supplice, quelles bonnes œuvres ces hommes pourront-ils produire pour revendiquer la souveraine béatitude? 0 misérable condition des hommes qui, étant créés de
Dieu pour le bonheur du ciel, se sont dégradés, ont oublié à ce point leur noblesse et leur dignité native^ que, à considérer leur vie semblable à celle des animaux, on croirait qu'ils sont nés pour satisfaire leur ventre et se livrer à de grossiers plaisirs! Mais revenons au récit évangélique.
« Comme Jésus approchait de la porte de la ville de Naïm, il se trouva qu'on portait en terre un mort, fils unique de sa mère. » C'est une des nombreuses illusions des pécheurs qui renvoient à un autre temps le remède d'une salutaire pénitence , de se promettre une vie très-longue, pendant laquelle il leur sera facile de changer de conduite et d'expier leurs fautes. Le jeune homme de notre évangile^ ravi par une mort prématurée, condamne cette fausse sécurité. Car le destin, dit Sénèque, ne suit pas l'ordre naturel ; il ne commence pas toujours par frapper ceux qui ont le plus vécu. Cette funeste illusion a son principe dans l'amour exagéré de nous-mêmes, source de taiat d'erreurs. Trompés par cet amour, les hommes ne s'arrêtent pas à considérer la mort de ceux qui succombent à la fleur de l'âge; ils mesurent leur vie sur la vie de ceux à qui Dieu a accordé le plus grand nombre d'années. Que fais-tu, ô homme? En vertu de quel droit te promets-tu des années aussi nombreuses? Ne vois-tu pas que la plupart, abusés par une erreur sejublable, sont loin d'atteindre le terme qu'ils espèrent? Puis donc que tu es mortel comme eux, de la même condition et de la même nature , composé des mêmes éléments, sujet aux mêmes vicissitudes, aux mêmes injures du ciel, des étoiles et du temps, pourquoi seraistu seul préservé de ce qui arrive tous les jours aux autres? Mais l'amour immodéré de la vie trompe ici les hommes, et leur confiance n'a d'autre mesure que leur désir : ils espèrent vivre autant, non pas que ceux qui sont enlevés avant l'heure , mais que ceux qui vivent le plus longtemps. Il arrive quelque chose de semblable à ces aventuriers qui passent la mer pour aller aux Indes, cette terre si riche en or et en argent. Remarquant que quelques hommes sont revenus de ce pajs chargés de trésors, ils s'y précipitent avidement. Que d'autres infiniment plus nombreux aient trouvé la mort en voyage ou dans les combats, cette
QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 549 considération ne les arrête point. La réussite d'un petit nombre d'iieureux a sur eux plus d'empire que les désastres d'une foule de malheureux. D'où vient que des hommes doués de raison se montrent si aveugles et si insensés? Il n'y a pas d'autre cause qu'une excessive cupidité. Comme la passion de l'argent les dévore, l'exemple d'un mortel enrichi les pousse à affronter tous les hasards de la terre et des mers, sans que la misérable fin de tant d'autres puisse refroidir leur ardeur. Une illusion semblable trompe les hommes qui se promettent de longues années^ parce qu'ils ont sous les yeux le spectacle de quelques vieillards respectés par la mort, oubliant tous ceux qu'elle frappe avant l'heure. A cette dernière classe appartient le jeune homme de l'Evangile, qu'un trépas inattendu avait ravi à de meilleures espérances.
Une comparaison va vous mettre sous les yeux la véritable idée que chacun doit se faire de sa vie. Parmi les divers contrats pour l'achat ou la vente qui existent parmi les hommes, il en est qui sont perpétuels, et qu'on appelle emphytéoses, d'autres qui ne le sont pas, et qu'on appelle ventes avec faculté de rachat. Or, mes frères, la vie que nous avons reçue ressemble, non à une emphytéose, mais à une vente avec faculté de rachat. Celui qui possède à ce titre un champ ou une maison n'est assuré de rien ; il dépend d'un autre qui pourra, un peu plus tôt, un peu plus tard, selon ses moyens, recouvrer son ancien héritage en rendant l'argent qu'il avait reçu. Notre vie, je vous le demande, estelle autre chose qu'un domaine possédé par nous à un titre de ce genre, et que celui qui a les clefs de la vie et de la mort nous redemandera un jour ou l'autre? Voilà, mes frères, la véritable idée qu'il faut nous faire de notre vie : nous dépendons continuellement de Dieu ; rien de plus précaire que notre condition ; nous ne pouvons nous promettre ni dm'ée, ni sécurité. Ce n'est point à titre emphytéotique et pour en jouir toujours que la vie nous a été donnée, comme quelques-uns se l'imaginent, du moins à en juger par leur conduite; notre Créateur et Seigneur peut nous la redemander à chaque instant. C'est ainsi qu'il faut envisager la vie présente et celle de tous les êtres qui nous sont chers, non comme un bien assuré pour des siècles , mais comme
la chose la plus incertaine et la plus fragile, mettant notre espoir et notre félicité, non en elle, mais en Dieu seul, qui demeure éternellement. De cette manière, quand nous verrons ceux qui nous sont chers disparaître autour de nous et payer le tribut de leur mortalité, nous ne serons ni étonnés, ni surpris, comme d'un événement rare et inouï.
Donc,, « comme Jésus approchait de la porte de la ville, il se trouva qu'on portait en terre un mort, fds unique de sa mère, et celle-ci était veuve. » L'Evangéliste nous peint ainsi en peu de mots toute l'infortune de cette veuve. La femme est un vase fragile, c'est-à-dire d'une nature timide et faible. Le veuvage rend cette faiblesse bien plus grande, et son malheur arrive au comble quand, après son mari, elle vient à perdre encore son fils. Tous ces maux étaient réunis dans la veuve de Naïm. D'abord elle a perdu son fils, qui devait, selon les lois de la natm'e, respecter sa mère, l'honorer, la consoler et subvenir à ses besoins. Ensuite ce fils était sorti de l'enfance et arrivé à l'âge où il pouvait tenir auprès de sa mère la place de son père. Enfin, c'était un fils unique, seul espoir de cette veuve; lui mort, il ne restait plus dans la maison maternelle que deuil et triste sohtude.
Aussi, « le Seigneur l'ayant vue, fut touché de compassion pour elle , et lui dit : Ne pleurez point. » Les malheurs de cette femme et la solitude à laquelle elle se trouvait condamnée émurent Jésus et ouvrirent son cœur à la miséricorde. Pour comprendre quelle était cette miséricorde en Jésus-Christ, il faut savoir que la miséricorde est une vertu qui procède de la charité fraternelle , et en même temps un sentiment naturel mis dans le cœur humain par un bienfait de la providence divine. Dieu, en effet, le créateur et l'ami des hommes, a pourvu de beaucoup de manières au besoin et à la conservation de sa créature privilégiée. Il a d'abord enrichi le sein des mers et celui de la terre d'une foule de productions variées destinées à ses usages. Ensuite il lui a donné la raison et l'intelligence poui' soumettre tout à son empire ; de là ces vers du poète :
Rex ille, omnipotens, vasto qui prœsidet orbi, Aurea qui solo nioderatur sidéra nutu,
QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SKUM. I. 551
Tôt voliiit latas habitare, animalia toiras, Tôt pontum, et liquidis vitam servare snb undis. Ex his tautura hommi quid sit cognoscere veriim, Quidque deceus, et posse loqtii, concessit : at ore Cfetera sunt muto, et tellurem cernua lambual. Hic ratione potens validissiina quaeqiie subegit, Alipides tigres iracundosque leones.
« Ce Roi tout puissant, qui commande au vaste univers, qui, d'un signe de sa tête, guide la course des astres brillants, a voulu peupler la terre, peupler les humil-s abimes de myriades d'habitants. A l'homme seul;, parmi eux, il a accordé le privilège de connaître le vrai et le bien, et le noble usage de la parole. Tous les autres sont muets, et leur tête inclinée regarde la terre. Avec le secours puissant de la raison, l'homme dompte les êtres les plus terribles et les plus forts, le tigre agile et le lion farouche. »
En outre , Dieu a mis dans le cœur des pères et des mères un ardent amour pour leurs enfants, afin que, à l'âge où ceux-ci sont incapables de pourvoir à leurs propres besoins, ils trouvent dans le dévouement et les soins paternels les moyens de subsister : Dieu pom'ait-il faire quelque chose de plus pour l'homme, après lui avoir donné ces riches trésors , cette puissante intelligence, et avoir confié son enfance à l'affection de ses parents? Le Père céleste a ajouté un-autre bienfait très-nécessaire. Car il se rencontre dans la vie des hommes des malheurs divers et inespérés, que les dons divins dont nous venons de parler sont impuissants à secourir. Afln donc que la providence ne fît défaut aux hommes dans aucune circonstance. Dieu a gravé dans leurs cœurs une disposition à la pitié et à la compassion , qui leur fait éprouver pour les maux des aVitres une douleur presque aussi vive que s'il s'agissait de leurs propres maux, et les porte à venir en aide à tout infortuné qui souffre. C'est sous l'impulsion de ce sentiment que le Samaritain recueille sur la route l'homme blessé par les voleurs, verse dans ses plaies l'huile et le vin , le place sur son cheval, le conduit dans une hôtellerie, et donne au maître d'hôtel de l'argent pour le soigner {Luc. x). Un mouvement semblable anima la fille de Pharaon , qui eut pitié de Moïse exposé sur le Nil, et l'adopta pour son enfant.
5o2 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.
Il existe, je l'avoue, quelques individus tellement dégradés, qu'ils semblent avoir dépouillé toute humanité et pris les mœurs des bêtes féroces; saint Paul les appelle des hommes « sans affection, sans foi et sans miséricorde, » sine affectione, absque fœdere, sine misericordia , Rom. i, 31. Tel fut Annibal , qui, voyant un fossé rempli de sang humain, s'écria : « Oh 1 le beau spectacle ! » Tel fut encore ce proconsul d'Asie, nommé Valérius, qui, un jour qu'il avait fait décapiter quatre cents personnes, dit : « Voilà une action royale! » Mais ils ne méritent pas le nom d'hommes; il faudrait bien plutôt les appeler des bètes féroces , des monstres parmi le genre humain, puisque, à force de répandre le sang, ils avaient perdu tout-à-fait le noble sentiment de la pitié. Observons encore ici que l'Auteur de la nature n'a pas donné ce sentiment aux brutes, mais à l'homme seul; car les animaux n'éprouvent aucune compassion en voyant leurs semblables périr.
Cette doctrine très-véritable renverse deux erreurs des philosophes : celle des stoïciens, qui condamnent toutes les affections et soutiennent qu'elles nous ont été données en vain; car il est clair que cette disposition à la pitié a été mise en nous par un bienfait de la divine providence, pour nous exciter à soulager les malheurs de nos frères. L'autre erreur est celle des philosophes qui enseignent que la providence de Dieu s'exerce sur les animaux, et non sur l'homme, puisque, disent-ils, nous voyons les animaux tendre à lem^ fm, tandis que tout est désordre dans la vie des hommes, tout obéit au hasard et à la fortune. Cette extravagance est refutée par le fait que nous venons de constater, savoir, que l'Auteur de la nature n'a pas donné aux bêtes, mais à l'homme seul, cette disposition à la pitié qui le porte à secourir ses frères dans le malheur. Il prend donc un soin plus grand de l'homme que des animaux.
Mais revenons à notre Seigneur Jésus-Christ. Comme il était vraiment homme, il possédait cette affection et d'autres semblables; mais en lui ce n'étaient point des passions comme les nôtres; elles étaient pleinement soumises à l'empire de la raison. Dans cette compassion qu'éprouve le Sauveur à la vue de cette veuve, il faut donc voir non-seulement un sentiment de compas-
sion, mais une compassion qui, ayant sa source dans la miséricorde, constitue un acte de vertu.
Cette compassion, Dieu la ressent pour les malheureux en général, mais surtout pour les veuves, les orphelins, les pauvres et les étrangers. Aussi les saintes Ecritures l'appellent-elles d'une manière toute spéciale le père des orphelins et le juge des veuves, et ce titre convient parfaitement à la grandeur de la majesté divine. Il existe en effet deux sortes de grandeur d'àme, une fausse et une véritable. La fausse, c'est celle qui s'exerce par la cruauté sur les pauvres et les faibles. La véritable, au contraire, prend la défense de ce qu'il y a de plus petit et de plus faible parmi les hommes, et c'est surtout le propre de la grandeur et de la munificence de Dieu. Voilà pourquoi, dans les saintes Lettres, le soin des veuves et des orpheUns nous est si souvent recommandé. « Cherchez la justice, dit Isaïe, assistez l'opprimé, faites justice à l'orphehn, défendez la veuve; puis venez, et discutons ensemble. » Quceriiejudiciiim, subvenite oppressa, judicate jmpillo, defendite viduam, et venite, et arguite me. Isa. i, 17-18. « Jugez selon la vérité, dit de même Zacharie, et que chacmi exerce la miséricorde et la chaiité envers son frère. N'opprimez point la veuve, le pupille, l'étranger, ni le pauvre. » Judicium venimjiidicate, et misericordiam et miserationes facile, unusqiiisque cum fratre suo. Et viduam, et pupillum, et advenam, et pauperem nolite calumniari. Zach. vn, 9-10. Quel terrible langage que celui que le Seigneur fait entendre au livre de l'Exode : « Vous ne ferez aucun tort à la veuve et à l'orphehn. Si vous les offensez en quelque chose, ils crieront vers moi, et j'écouteraileurs cris, et ma fureur s'allurhera contre vous : je vous ferai périr par l'épée, et vos femmes deviendront veuves et vos enfants orphelins. » Viduse et pupillo non nocebitis. Si iccserilis eos, vociferabunt ad me, et ego aiidia7n clamorem eoriim, et indignabitur furor meus, percutiamqiie vos gladio, et enint iixores vestrx viduse, et filii vestri pupilli. Exod. xxu, 22, 23, 2-i. Quel est l'homme à qui ce langage n'inspirerait pas un respect religieux pour les orphelins et les veuves, qui ont au ciel un protecteur, un défenseur si grand et si puissant ? Aussi Salomon nous dit-il :
« Ne touchez point aux bornes des petits et n'entrez point dans le champ des orphelins; car celui qui est leur proche {leur vengeur en hébreu) est puissant, et lui-même prendra en main leur cause contre vous. » Ne attingas parvulorum terminos, et agrum pupillorum ne introeas : propinquus enim Ulorum fortis est, et ipse judicabit contra te causam Ulorum. Prov. xxiii, 10-11. EnQn la raison pour laquelle le Seigneur avait ordonné dans la loi de laisser reposer la terre tous les sept ans, c'est afin que les étrangers, les orphelins, les pauvres et les veuves pussent recueillir pour leur usage les fruits qui naîtraient sans culture. C'est pourquoi l'Apôtre console les veuves en leur montrant un secours assuré dans la miséricorde divine : « Que la veuve, dit-il, qui est vraiment veuve et abandonnée, espère en Dieu et persévère jour et nuit dans la prière et l'oraison, » qux, autem vere vidua est et desolata, speret in Deum, et instet obsecrationibus et orationibus die ac nocte, I Tim. v : c'est-à-dire, qu'à la place de son mari défunt, autrefois son soutien et son appui, elle prenne Dieu pour protecteur et se repose avec confiance dans sa bonté et sa providence paternelle. De même qu'elle se livrait tout entière au service de son époux, qu'elle se donne au Seigneur et se concilie sa miséricorde par ses supplications et ses prières.
Cette sollicitude envers les veuves que le Seigneur recommande aux hommes, lui-même la met en pratique^ comme nous le voyons par la veuve de notre évangile, pour laquelle il fut touché de compassion et qu'il consola merveilleusement, sans attendre qu'elle l'en priât, sans s'enquérir de ses mérites, sans exiger d'intercesseurs ; il vint à son secours, poussé par le seul sentiment de la miséricorde. « Le Seigneur l'ayant vue, dit l'Evangéliste, fut touché de compassion pour elle. » S 'approchant ensuite, il lui adresse des paroles de consolation : o Ne plem'ez point. » Enfin, arrivant au cercueil, il arrache le jeune homme aux bras de la mort, et le rend à sa mère joyeuse et étonnée. Ainsi il secourt celte veuve par le cœm*, par la parole et par l'action, trois degrés que doit parcourir la miséricorde de l'homme juste. Il faut d'abord qu'il soit touché de compassion pour l'infortune du prochain ; car nos paroles et nos actes, s'ils ne sont pas inspi-
QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS f.A PENTECOTE, SERM. 1. Ho3
rés par un pieux mouvement du cœur, sont vains et sans mérite. Ensuite il faut qu'il console son frère affligé par des paroles douces et amicales. Enfm, si ses moyens le lui permettent, il lui prêtera, en le soulageant, une assistance plus réelle encore. Que si nous ne pouvons remplir ce dernier devoir, nous n'omettrons pas pour cela les deux premiers, qui sont à la portée de tous^, et nous imiterons ainsi le pieux patriarche Job qui dit de lui-même : « Je pleurais autrefois avec l'infortuné, et mon àme avait de la compassion pour le pauvre. » Flebam quondam super eo qui afflictus erat, et compatiebatur anima mea pauperi. Job. xxx, 25.
Afin d'exciter votre ardeur et votre zèle pour les œuvres de miséricorde, je vais vous raconter deux traits intéressants empruntés à la vie de sainte Catherine de Sienne. Un jour que cette pieuse vierge revenait de l'église à sa maison, Jésus-Chi'ist luimême lui apparut sous les traits d'un homme pauvre et étranger, âgé d'environ trente ans, et lui demanda un vêtement. Catherine retourne à l'égUse, et là, s'étant dépouillée avec précaution d'une tunique sans manches qu'elle portait sous ses vêtements à cause du froid, elle la donna au pauvi'e, sans savoir que c'était notre Seigneur. Alors celui-ci la pria de lui donner encore une robe de lin. Catherine lui dit de la suivre chez elle, et lui remit ce qu'il désirait. Mais le pauvre, pour l'éprouver, ne cessait de lui demander toujours autre chose : Que ferai-je, de cette tunique sans manches, disait-il? De grâce, donnez-moi aussi des manches. La sainte parcourut sa maison, et apercevant, suspendue à un pieu, une tunique neuve qui appartenait à sa servante, elle en détache les manches et les donne au pauvre. Le pauvre alors lui dit qu'il a un compagnon, nu comme lui et réduit à la dernière misère. Alors la pieuse vierge, voyant qu'il ne lui restait plus d'autre vêtement que la tunique dont eUe était revêtue et que la pudeur ne lui permettait pas d'abandonner : Soyez sur, ditelle, que je la donnerais volontiers à votre conqjagnon si la chose était possible. A quoi le pauvre répondit en souriant : Je vois votre bon cœur ; adieu, — Qui' de nous, mes frères, supporterait avec patience l'importunité d'un semblable mendiant? Qui de nous ne le chasserait de sa présence, peut-être avec des pai'oles
amères. Mais la pieuse vierge l'écouta avec tant de bonté et de douceur qu'elle lui aurait donné volontiers, pour l'amour de l'Epoux céleste, jusqu'à son dernier vêtement, si la pudeur ne l'eût retenue. Car cette charité avait sa source dans l'amour qu'elle portait à son divin Epoux. Mais voyons maintenant de quelle manière l'Epoux céleste récompensa cet acte de douceur et de miséricorde. La nuit suivante, pendant que la sainte était en prière, il se montra à elle, ayant à la main la tunique qu'elle lui avait donnée, étincelante d'or et de pierres précieuses, et lui promit de la couvrir d'une robe invisible qui la protégerait pour jamais du froid, aussi bien dans son âme que dans son corps. C'est ce qui arriva en effet, de telle sorte que Catherine, sans porter en hiver d'autres vêtements que pendant l'été, ne souffrit jamais de la rigueur des saisons. Cet exemple vous montre, mes frères, jusqu'où va la miséricorde du Sauveur; il échangea un vêtement grossier contre cette robe merveilleuse qui, semblable à la robe nuptiale, avait la vertu de défendre du froid non-seulement le corps, mais l'âme elle-même. Qui résisterait à la force d'un exemple si touchant? Qui oserait encore repousser la prière du mendiant le plus importun?
Le second trait que je veux vous citer est plus frappant encore et plus admirable. Une veuve, nommée Alexie, avait pour notre sainte une si vive affection, qu'elle pouvait à peine vivre sans elle. Or il arriva, une année, que les habitants de. Sienne souffraient d'une grande disette de froment. La veuve, pour ne pas manquer tout-à-fait de nourriture, avait acheté une certaine quantité de mauvais blé, presque pourri. Mais avant que sa provision ne fut épuisée, on mit en vente sur la place publique du froment nouveau, d'une qualité excellente. Alexie voulut donc jeter ce qui lui restait de l'ancien froment et en acheter du meilleur ; toutefois, avant d'exécuter cette pensée, elle s'en ouvrit à la sainte. Quoi! lui répondit Catherine, vous jetteriez ce que le Seigneur a créé pour être l'aliment de l'homme? Si vous ne voulez pas vous en nourrir, donnez-le aux pauvres, qui n'ont rien à manger. Alexie ayant objecté qu'il répugnait à sa conscience de donner même à des pauvres un si misérable aliment,
la pieuse vierge lui dit : Allez chercher de l'eau, et apportez-moi cette mauvaise farine, j'en ferai moi-même du pain à l'usage des pauvres. La veuve obéit^ et avec un peu de farine Catherine fit une si grande quantité de pains, qu'ils suffirent, par un miracle qui surprit tout le monde, à nourrir un grand nombre de pauvi'es pendant plusieurs semaines, et ceux qui en mangèrent, loin de les trouver mauvais, proclamèrent qu'ils n'avaient jamais goûté d'aliment si agréable. Notre sainte donna plus tard à Raymond, son confesseur, une touchante explication de ce miracle, à laquelle ceux-là ajouteront foi, qui ont fait l'expérience de la miséricordieuse bonté de la très-sainte Vierge. Elle lui dit que, s'étant approchée de cette farine avec un vif sentiment de charité, elle vit la bienheureuse vierge Marie, accompagnée d'une multitude d'anges, pétrir elle-même les pains, qui se multipliaient sous ses mains sacrées. Que dire ici, mes frères? que devons-nous admirer davantage, ou bien la sainteté de Catherine, qui mérita d'avoir pour aide dans son travail une telle compagne ; ou bien la tendre condescendance de la très-sainte Vierge, qui daigna, pour secourir les pauvres, abaisser à un tel office sa majesté de reine ; ou bien enfin le mérite de la vertu de charité, que la sainte Vierge fit briller alors d'un si vif éclat? Mais quoi d'étonnant que la Mère de la miséricorde n'interrompe pas, dans le ciel même, les œuvres de la miséricorde? Quoi d'étonnant que la Mère de Jésus ait pétri de ses mains du pain pour nourrir les pauvres, quand Jésus a lavé de ses mains les pieds de ses apôtres? Que si la sainte Vierge a donné Catherine pour épouse à son Fils, faut-il s'étonner que la belle-mère ait voulu aider sa chère belle-fille à accomplir un si charitable office? Et comment ne serions-nous pas excités aux œuvres de miséricorde, en voyant la Reine des cieux, environnée de chœurs d'anges, s'y livrer avec tant de zèle?
Après avoir parlé de la vertu de miséricorde, et expliqué l'évangile où éclate la charité du Sauveur, revenons au jeune homme mort, dont il est fait mention dans notre texte.