‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 2)Chapitre 3 sur 21 · OIT AUTRE SERMON · texte numérisé non relu

OIT AUTRE SERMON

« Maître (dit Pierre), nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre; mais néanmoins, sur votre parole, je jetterai le filet. L'ayant jeté, ils prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait. » Combien grande est ici l'erreur des mortels! Quel vaste champ de philosophie chrétienne est contenu dans ces paroles! Mais si vous ne m'aidez du secours de vos prières, je désespère de pouvoir vous en expliquer la force et la puissance. Il résulte clairement de ces paroles du Sauveur que tous les efforts des hommes, toutes leurs entreprises, tous leurs projets et leurs desseins sont vains et inutiles sans l'assistance divine, et c'est faute de recourir à cette assistance que les hommes tombent dans les plus grands maux et de l'àme et du corps. Le Sage, en effet, a dit avec une très -grande vérité : « Les pensées des mortels sont timides, et nos prévoyances sont incertaines. » Cogitationes mortalium timidce, et incertse providentiœ nostns. Sap. IX, 14. De là tant de pertes douloureuses, tant de deuils inopinés, tant d'unions malheureuses, tant de projets funestes, tant de patrimoines dissipés, tant de dissensions et de guerres, tant de répubhques renversées; de là enfin presque toutes les calamités qui viennent fondre sur les malheureux mortels, qui pendant toute la nuit, ou plutôt pendant toute leur vie, s'agitent, se fatiguent à jeter leurs filets, non sur la parole du maître, mais d'après les conseils de leur prudence, sans consulter Dieu, sans l'intéresser à leurs entreprises. Hommes impies qui nient, sinon en paroles, du moins par leurs œuvres, la providence divine, et semblent croire avec Epicure que Dieu habite les profondeurs des cieux et n'a aucun souci des choses humaines. Ils raisonnent et agissent, en effet, comme si le souverain Maître du monde ne voyait pas ce qui se passe sur la terre ou ne s'en occupait nullement. C'est à de tels hommes que le Soigneur dit par la bouche

in SERMONS POTJU Î.E PROPRE DU TEMPS,

de son Prophète : « Vous m'avez oublié, parce que je suis demeuré dans le silence, comme si je ne vous voyais pas. » Quia ego tacens, et quasi non videns, et mei oblita es. Isa. lvii, H.

Toute la philosophie chrétienne se soulève contre cette erreur : elle enseigne que Dieu prend soin de toutes choses, des plus petites comme des plus grandes, et que les hommes sont traités par lui selon leurs mérites. Elle est, en effet, d'une incontestable vérité cette parole du livre de Job : « Piien ne se fait dans le monde sans sujet, et ce n'est point de la terre que naissent les maux. » Nihil in terra sine causa fit, et de humo non orilur dolor. Job. v, 6, c'est-à-dire que le gouvernement de ce monde ne dépend pas de la terre, mais du ciel. Le prophète Amos confirme cette sentence, en disant : « Arrivera-t-il dans la cité quelque mal qui ne vienne pas du Seigneur? » Si erit malum in civitate quod Dominus non fecerit? Amos. m, 6. Le Seigneur dit de même par la bouche d'Isaïe : « C'est moi qui forme la lumière et qui forme les ténèbres, qui fais la paix et qui crée les niaux : je suis le Seigneur qui fais toutes ces choses. » Ego Dominus, fonnans lucem et creans tenehras : ego Dominus faciens omnia hxc. Isa. xlv, 7. « Ni de l'orient, ni de l'occident, ni du côté des déserts des montagnes (c'est-à-dire du midi), il ne vous viendra aucun secom's, car c'est Dieu même qui est votre juge. » Ps. lxxiv, 7-8. Et ce juge que fait-il? « Il humilie celui-ci et il élève celui-là, parce que le Seigneur tient en sa main une coupe de vin pur, pleine d'amertume; il la penche tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, » Ibid. 8-9; c'est-à-dire que selon les différents mérites de chacun, il verse de cette coupe à l'un un vin pur et précieux, à l'autre un vin aigre et chargé de lie. Par cette figure, le Fioi-Prophète nous apprend que, dans ce monde, l'adversité comme la prospérité sont également dispensées par la Providence divine; c'est pour cela qu'il dit que Dieu élève les uns et qu'il abaisse les autres. La même pensée est exprimée par la mère de Samuel dans le cantique où elle s'écrie : a C'est le Seigneur qui ôte et qui donne la vie, qui conduit aux enfers et qui en retire. C'est le Seigneur (|ui fait le pauvre et qui fait le riche; c'est lui qui abaisse et qui élève. » Dominu;: mariiûcat et vivificat, deducit ad inferos et

rediicit. Domimis pauperem facit et ditat, humiliât et sublevat.

I Reg. II, 6-7. Nabucliodonosor, roi des Assyriens et monarque de l'univers, se laisse dominer par l'esprit d'orgueil; il s'attribue à lui-même, au lieu de la rapporter à Dieu, la gloire de son empire, et Dieu, en châtiment de son crime, le condamne à vivre pendant sept ans parmi les bêtes sauvages, à manger l'herbe des champs comme un bœuf, et à être trempé de la rosée du ciel. Ce laps de temps écoulé, Nabucliodonosor, revenu à de meilleurs sentiments, éleva les yeux au ciel et bénit le Très-Haut; il loua et glorifia la providence infinie de Dieu qui, à son gré, élève et renverse les rois, et tire un homme de la plus basse condition pour le placer sur le trône. Dan. iv.

Le Roi- Prophète déclare en outre que tout ce que les méchants entreprennent contre les bons n'arrive que par une permission de Dieu, qui veut par là éprouver ses serviteurs. Saint Jérôme interprète, en efCet, le verset du psaume xvj : Exsurge, Domine, prœveiii eum, etc. « Levez- vous. Seigneur, prévenez-le, » de la manière suivante : « Délivrez mon âme de l'impie, qui est votre glaive. » La conduite de David fut conforme à cette maxime. Il ne vit dans les malédictions dont il était l'objet de la part de Semeï, qu'une permission et un dessein particulier de Dieu : « Laissez-le faire, dit-il à ses serviteurs, laissez-le me maudire, selon l'ordre qu'il en a reçu du Seigneur. » Dimittite eum ut maledicat : Dominus enim prœcepit ei ut malediceret David.

II Reg. XVI, 10. J'ajoute encore que les saints rapportent à cette même providence divine ce que les ennemis du genre humain font pour notre perte. Ainsi pensait le samt homme Job qui, après avoir vu tous ses biens dévastés par la inahce du démon, attribuait à Dieu ces désastres : a Le Seigneur m'avait tout donné, disait-il, le Seigneur m'a tout ôté : il n'est arrivé que ce qu'il lui a plu; que le nom du Seigneur soit béni. » Dominus dédit, Doininus ahstuUt : sicut Domino placuit, ita factum, est : sit nomen Domini henedictum. Job. i, 21.

Mais que faut-il penser de ce qu'on appelle ordinairement le hasard, la fortune? Aristote les range parmi les causes des événements, et dit que, dans la vie, beaucoup de choses arrivent for-

tuiteraent et par hasard. Mais saint Augustin, au livre V de la Cité de Dieu, prouve clairement que ce que les hommes appellent le hasard et le sort n'est autre chose que l'action de la providence. Dirons-nous, par exemple, que ce fut par un effet du hasard que, dans la guerre entre la Syrie et Israël, un Syrien ayant tendu son arc et lancé une flèche sans but déterminé, atteignit Achab entre le poumon et l'estomac, lorsque le Seigneur avait déclaré auparavant à ce roi qu'il périrait dans la bataille ? III Reg. xxn, 34. Soyons donc bien persuadés, mes frères, que tous les bienfaits de la nature ou de la grâce, tout ce qui se rapporte, soit à la conservation et à la santé du corps, soit à la sainteté et à l'innocence de l'âme, vient non de la terre, mais du ciel, c'est-à-dire de la divine providence. S'il est vrai que ce monde inférieur dépend du monde supérieur, je veux dire de la sphère céleste, dont les influences sont pour la terre un principe qui féconde, nourrit, conserve, mûrit toutes choses, il n'est pas moins vrai que notre vie, notre sainteté, notre félicité sont tellement dépendantes du Dieu créateur et souverain modérateur de l'univers, qu'il n'arrive rien aux hommes d'avantageux ou de salutaire, sans son intervention. Nous afflrmons tous les jours cette vérité, quand nous répétons ces paroles du roi David : a Si le Seigneur ne bâtit une maison, c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent. Si le Seigneur ne garde une ville, c'est en vain que veille celui qui la garde. » Nisi Dominus œdificaverit domum, in vaniim laboraverunt gui œdificant eam. Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat gui custodit eam. Ps. cxxvi, 1. Mais qu'ai-je besoin d'alléguer ces témoignages et ces preuves en faveur de la providence, quand je trouve dans l'Evangile un témoignage si éclatant de ce que j'avance dans les paroles que le Sauveur adresse à ses disciples? « Cinq passereaux, leur dit-il, ne se vendent-ils pas deux oboles, et pas un n'est en oubli devant Dieu? Les cheveux même's de votre tète sont tous comptés. Ne craignez donc point, vous êtes de plus de prix que beaucoup de passereaux. » Nonne guinque passeres vxneunt dipondio, et iinus ex illis non est in ohlivione coram Deo? Sed et capilli capitis vestri omnes numerati sunt. Nolite ergo timere : multis passeribus pluris

estis vos. Luc. xii, 6-7. Y a-t-il rien de plus admirable que cette parole, de plus touchant que ces soins de la providence? Qui sera exclu de ces soins, lorsqu'ils s'étendent aux passereaux mêmes? Le Dieu qui n'oublie pas les petits oiseaux, pourra-t-il donc ne pas s'occuper des hommes, pour lesquels il a fait le soleil, la lune, les étoiles, le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment? Comment celui qui a compté les cheveux de notre tête négligerait-il nos intérêts, nos affaires et nos besoins? Cependant les méchants se conduisent dans le cours de la vie comme s'ils croyaient que Dieu est endormi, ou qu'il ne voit pas, ou du moins qu'il ne règle pas ce qui nous concerne. Quoi de plus indigne qu'une telle conduite? Quoi de plus injurieux pour cette charité et cette bonté infinies?

Mais le Seigneur, qui se souvient de sa justice, ne laisse pas un si grand crime impuni. Il le châtie en dirigeant les événements de telle sorte que les entreprises pour lesquelles on n'a pas demandé son secours, aboutissent aux résultats les plus malheureux, afin que les hommes qui croient pouvoir se suffire à euxmêmes dans leurs projets, apprennent à leur préjudice combien c'est une déplorable folie de ne pas vouloir associer à leurs desseins Celui qui gouverne toutes les choses de ce monde. Que de lamentables tragédies on pourrait citer à l'appui d j cette vérité ! L'un veut unir sa fille à quelque noble personnage; mais voici que peu de temps après qu'il l'a mariée selon ses vues, elle meurt en donnant le jour à un enfant qui lui-même meurt bientôt à son tour, de sorte que tout le patrimoine revient au mari, et que le malheureux père a la douleur de perdre sa fille, son petit-fils et de voir sa fortune passer en des mains étrangères. Un autre choisit un gendre plus riche que vertueux, qui dissipe dans le jeu et la débauche son patrimoine et la dot de sa femme, et plonge ainsi le beau-père et sa fille dans le chagrin et la misère. Celui-ci, dévoré de la soif de l'or, a résolu de s'embarquer pour les Indes. Il compte pour rien les dangers de la navigation et de la guerre, l'inclémence d'un ciel étranger, et cependant combien de ces

hommes cupides succombent sans avoir pu réaliser leurs désirs; la mer perlide, les guerres sanglantes, la corruption de l'air, les maladies particulières à ces climats anéantissent tous leurs projets. Celui-là est avide d'obtenir la faveur du prince ou quelque dignité importante de l'Etat. Il y arrive enfin, et croit qu'il va être heureux ; mais, au lieu du bonheur qu'il espérait, il ne rencontre que soucis, fatigues, épreuves et peines. Mais qui pourrait énumérer les conséquences de ces mariages secrets dont la passion seule forme les nœuds? Ce sont chaque jour des dissensions interminables ; la guerre y remplace la paix, la discorde la charité, la pauvreté les richesses^ des troubles continuels le repos. Tel met tous ses soins à augmenter son avoir, afin de laisser à l'aîné de ses fils une grande fortune ; il couche sur son or, et ose à peine y toucher; mais, plus tard, son fils recueille ces immenses richesses et se livre à la prodigalité et à la débauche : cet or, qui lui a si peu coûté, il n'en connaît pas le prix, et dissipe aux jeux de dés et de cartes tout son patrimoine, Yoilà l'emploi qu'il fait de cette fortune que son père avait acquise par tant d'efforts et de soins, ne se doutant pas qu'il mettait son argent dans un panier percé. Salomon déclare qu'il regarderait comme un malheur (qu'il ne supporterait pas volontiers) d'abandonner à un héritier insensé les ouvrages qui lui avaient demandé tant de travail et d'application. Ecde. ii, 49. Parlerai-je des guerres que les rois de la terre entreprennent dans des vues et avec une prudence tout humaines, engageant ainsi et leur personne et leurs sujets dans les plus graves périls? Ce fut ainsi qu'agit Amasias, roi de Juda. Enorgueilli de la victoire qu'il avait remportée sur les Iduméens, il déclara la guerre au roi d'Israël et essuya une éclatante défaite qiii attira sur lui et sur son peuple les plus grands malheurs. IV Reç]. xiv.

Vous pouvez inférer de ces exemples, mes frères, à combien de maux s'exposent les hommes qui, sans consulter Dieu ni implorer son secours, se livrent aux plus importantes entreprises. S'ils travaillent, leur œuvre n'avance pas; s'ils combattent, ils sont honteusement vaincus; s'ils aspirent à la gloire, ils sont couverts de déshonneur; et lorsqu'ils pensent assurer leur salut

temporel, ils périssent. Pourquoi en est-il ainsi, sinon parce que, abandonnés de Dieu en cluiliment de leur présomption, ils deviennent le jouet de la fortune? Autant sont heureux ceux qui ne commencent rien sans l'assentiment du ciel, autant sont malheureux ceux qui, dédaignant de recourir à Dieu, s'appuient sur leurs propres forces. C'est contre eux que le Seigneur fait retentir cette foudroyante parole : « ]\Ialheur à vous, enfants rebelles, qui faites des projets sans moi, qui formez des entreprises qui ne viennent point de mon esprit pour ajouter toujours péché sur péclié : qui faites résolution d'aller en Egypte sans me consulter, espérant de trouver du secours dans la force de Pharaon, et mettant votre confiance dans la protection de l'Egypte... Car le secours de l'Egypte sera vain et inutile. » Vx, filii desertorcs, dicit Dominus , ut faceretis consilium, et non ex me; et ordiremini telam, et non per spiritinn meum, ut adderetis peccatiim super peccatum. Qui amhulatis ut descendatis in JEgtjptum, et os meum non interrogastis, sperantes auxilium in fortitudine Pharaonis, et habentes fuluciam in timbra JEgypti... jEgyptus enim frustra et vane auxiliahitur. Isa. xxx, 1-3, 7. Ils sont donc insensés ceux qui croient pouvoir se passer du secours de Dieu : ils consument leurs efforts et leurs travaux sans aucun fruit. Ceux-là, au contraire, qui règlent sagement leur vie, la subordonnent tellement aux vues de Dieu, qu'ils n'osent rien décider sans son avis, rien entreprendre sans son conseil et son ordre. Aussi s'appliquent-ils sans cesse à méditer dans leur àme la parole de Dieu, ne se proposant pas d'autre but dans leur vie que de suivre avec empressement et allégresse les inspirations de ce guide souverain. Leur soumission à cet égard est si grande, qu'ils ne veulent même pas commencer quelque chose de licite et que la coutume et la loi autorisent, sans avoir auparavant consulté le bon plaisir de Dieu et imploré ses lumières, persuadés qu'ils sont que c'est le seul moyen d'agir avec sécurité.

Jlais je vous étonnerai davantage en vous disant que les philosophes païens ont connu cette vérité, qui est tirée des entrailles mêmes de la philosophie chrétienne. En combien d'endroits Plutarque ne confesse-t-il pas la divine providence? N'est-ce pas

iU SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

quelque chose d'admirable que la manière dont il corrige la maxime où Euripide déclare que Dieu prend soin des grandes choses et ne s'occupe pas des petites? Pour moi, dit Plutarque, je pense que rien n'est abandonné au hasard. Et dans le livre qui a pour titre : Comment on peut se louer sans se rendre odieux, il dit que l'on évitera de se rendre tel, en rapportant ce que l'on fait de bien, non à la fortune, mais à Dieu. Sytlion, général des Athéniens, semble avoir suivi ce conseil. Comme ses compatriotes admiraient et célébraient ses exploits : C'est aux dieux, leur dit-il, qu'il faut rendre grâces ; mes succès sont leur œuvre, car, pour moi, je n'ai été rien autre chose qu'un instrument.

Maintenant, je m'adresse à vous , mes frères, et je vous demande : Si des hommes, privés de la lumière de la foi, et n'ayant pour guide que la faible lueur de la raison humaine , enveloppée de tant d'obsciurité, attribuaient tout à la divine providence, et proclamaient que rien n'est l'effet du hasard, quels doivent être nos sentiments à nous qui , éclairés du flambeau de la foi et tout imbus de la doctrine des prophètes, des apôtres et des saintes Ecritures, confessons que tout ce qui arrive en ce monde est l'œuvre de Celui qui gouverne ce monde dont il est l'auteur et le maître? Ecoutons, en eîTet, les prophètes, les apôtres, les évangélistes. Que disent-ils, que répètent-ils, que proclament-ils autre chose dans leurs écrits, sinon que nous ne devons rien entreprendre sans l'assistance divine, que c'est dans le sein de Dieu qu'il faut jeter toutes nos inquiétudes, parce qu'il a soin de nous? I Petr. V, 7. Et cependant combien de chrétiens ne voyons-nous pas qui agissent comme s'il n'y avait pas de providence, comme si Dieu ne s'occupait en aucune façon des choses humaines? Peuton concevoir une conduite plus indigne, plus insensée, plus contraire à la foi que nous professons?

La conclusion de tout ceci, mes frères, c'est que, dans toutes nos entreprises, nous devons avoir sous les yeux ces paroles de Pierre : « Maître, nous avons travaillé toute la nuit, sans rien prendre ; mais, sur votre parole, je jetterai le filet. » Ce langage de l'Apôtre est une leçon pour nous ; il nous apprend qu'en toutes circonstances nous devons consulter Dieu, nous mettre entière-

ment sous sa dépendance, reconnaître que sa providence s'étend à toutes choses, aux plus petites comme aux plus grandes, que c'est de lui que vient tout succès, que, faute d'implorer son concours, nous échouons dans nos entreprises et ne rencontrons que peines et soucis là où nous nous flattions de trouver la paix et le repos de l'esprit, que sans son assistance et son secours, en un mot, tous nos efforts sont vains et stériles. Voilà ce que demandent de nous la foi, la doctrine de Jésus-Christ, la raison et la philosophie humaine. Donc, chrétiens, n'entreprenons rien sans nous être efforcés d'apaiser le Seigneur par la prière, le jeûne et la résolution de mener une vie plus sainte , demandant à ce Dieu infiniment bon qu'il daigne agir avec nous et nous aider, non point selon nos mérites, mais selon son immense charité. Je termine par un exemple que je choisis entre mille autres du même genre. Héraclius, avant de livrer bataille à Chosroës , roi des Perses, n'avait pris conseil que de ses seules lumières et de ses propres forces; il essuya de grandes défaites qui, le faisant rentrer en lui-même, lui inspirèrent plus de défiance de la sagesse et des ressources purement humaines. Alors il se tourna vers Dieu dont il implora le secours par la prière et le jeûne, et mit en lui seul toute sa confiance ; puis en étant venu aux mains avec l'ennemi, il remporta sur lui la victoire la plus éclatante, et rendit à l'empire romain son antique gloire déjà presque entièrement éteinte. Que cet exemple nous instruise et nous anime, mes frères; sachons nous concilier ainsi l'assistance et la protection de Dieu, de peur que, travaillant pendant toute la nuit, nous ne restions les mains absolument vides. Si nous sommes fidèles^à implorer le secours divin, tout nous réussira dans cette vie, et nous mériterons , avec la grâce de Dieu , d'arriver heureusement au séjoiu? d'où sont bannies la tristesse et les afflictions.

DEUXIÈME SERMON

POUR

1® EXPLICATION DE l'ÉVANGILE ; — 2" CORRUPTION DE NOTRE VIB ET DE NOS MOEURS FIGURÉE PAR LA RUPTURE DU FILET.

Concluserunt piscium multitudinem copiosam, rumpebatur autem rete corum.

Us prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait.

Luc. V, 6.

L'évangile de ce jour, chrétiens, contient la vocation des apôtres Pierre et André son frère, et celle de Jacques et Jean, qui étaient frères aussi. Les premiers (selon que le rapportent saint Matthieu et saint Marc) jetaient leurs filets dans la mer, les seconds réparaient leurs filets, quand le Seigneur daigna les élever aux fonctions de l'apostolat. Saint Matthieu et saint Marc ayant omis, pour plus de brièveté, de dire comment cela arriva, saint Luc le raconte plus au long dans l'évangile que nous lisons aujom'dhui, lequel contient en outre un grand nombre d'autres mystères dignes de toute notre attention. Nous allons essayer, avec la grâce de Dieu, de vous les expliquer selon la faible mesure de nos moyens. Ecoutons l'EvangéKste.

« Jésus était sur les bords du lac de Génézareth, entouré d'une foule nombreuse qui se précipitait sur lui pour entendre la parole de Dieu. » Ce lac est appelé aussi mer de Tibériade et mer de Galilée; Pline et Josèphe en font mention. La multitude se pressait donc autour de Jésus pour entendre la parole de Dieu. Arrêtons-nous ici un moment. C'est une maxime commune en philosophie, que toute cause qui produit quelque effet, le produit dans une matière disposée et préparée auparavant. C'est pourquoi je voudrais, mes frères, au commencement de mes discours, préparer d'abord l'esprit de mes auditeui's à entendre la parole divine, car sans préparation de la part de ceux qui nous écoutent,

QUATRIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 137 nous nous fatiguons en vain, nous crions inutilement, nous faisons en pure perte retentir dans les airs une voix de stentor. Le défaut de préparation, voilà la cause du peu de profit que l'on retire des prédications. Comment donc devons-nous nous préparer? En imitant l'empressement de la foule dont parle l'évangile. Il est dit que, pour entendre la parole de Dieu, « elle se précipitait, » expression qui marque l'ardeur de son désir. Que cet empressement soit le nôtre. L'utilité, la nécessité de la parole divine doivent être pour nous d'assez puissants motifs.

Voici ce que dit saint Denis l'Aréopagite des avantages de la parole de Dieu : « On peut la comparer à l'eau, parce qu'elle féconde; au lait, parce qu'elle donne l'accroissement; au vin, parce qu'elle ranime; au miel, parce qu'elle purge et conserve. » Les saintes Ecritm'es la comparent au pain, au feu, à la semence, à la pluie et à la rosée du ciel, parce qu'elle exerce sur l'âme des auditeurs une action semblable à ces différentes choses. Cependant, parmi ces noms, ceux de pain et de nourriture lui sont plus fréquemment donnés. De même, en effet, que les corps s'alimentent d'une nourriture matérielle, ainsi les âmes des justes sont soutenues et fortifiées par le pain spirituel de la parole de Dieu. Aussi saint Augustin dit-il qu'il en est de l'âme qui ne se nourrit pas assidûment de la parole de Dieu, comme d'un homme qui a passé plusieurs jours sans manger. Il est cependant un autre danger non moins grand, celui des hommes qui entendent à la vérité la parole de Dieu, mais avec de si faibles dispositions, qu'il n'en reste rien dans leur âme, et que leur conduite n'en devient pas meilleure. Le prophète Ezéchiel, dans une vision, reçut l'ordre de manger un livre que lui tendait une main mystérieuse : « Fils de l'homme, lui dit l'ange du Seigneur, ton estomac se nourrira de ce livre, et tes entrailles en seront remplies. » Ezech. m, 3. Saint Grégoire fait sm^ ce passage les réflexions suivantes : 11 en est beaucoup qui hsent, mais qui, après avoir lu, sont encore à jeun ; il en est beaucoup qui entendent la voix des prédicateurs, mais qui, après l'avoir entendue, sont aussi vides qu'auparavant. Leur estomac a reçu la nourriture, mais leiu-s entrailles n'en sont pas remplies, parce que, bien qu'ils saisissent

ns SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

le sens de la parole sainte, comme ils l'oublient et n'observent pas ce qu'ils ont entendu, ils ne la déposent pas dans le fond de leur cœur. Le saint docteur montre par une comparaison très-juste le danger de cet état. Retenez dans votre âme, dit-il, la parole de Dieu qu'entendent vos oreilles. Cette parole est la nourriture de l'âme ; or, il en est de cette nourriture comme de celle du corps, que rejette un estomac faible et malade : une âme mal disposée ne conserve pas davantage dans sa mémoire la parole divine. Mais un homme n'est-il pas dans une situation désespérée, lorsqu'il ne peut plus garder aucun aliment? Piedoutez donc le danger de la mort éternelle, si vous recevez dans votre âme le pain des saintes exhortations, sans conserver dans votre mémoire les paroles de vie, c'est-à-dire l'aliment de la justice. Ces paroles^ chrétiens, vous font assez connaître combien il est dangereux d'entendre fréquemment la parole divine, et de n'en tirer aucun profit. i\Iais revenons au récit de notre évangile.

Notre Seigneur, assis dans une des barques qui était à Pierre, enseignait le peuple; lorsqu'il eut cessé de parler, il dit à Pierre: « Avance en pleine mer, et jetez vos filets pour pêcher; » paroles par lesquelles le Sauveur a voulu désigner la conversion des Gentils, qui habitaient les contrées les plus éloignées. Le prophète Isaïe l'avait annoncé, lorsqu'il disait : a Elevez l'étendard aux yeux des peuples. Le Seigneur a fait entendre sa voix jusqu'aux extrémités de la terre. » Elevale signum ad populos. Ecce Dominus auditum fecit in extremis terrx. Isa. Lxn, 10-11. Quand donc notre Seigneur ordonne à Pierre de jeter ses fdets en pleine mer, c'est comme s'il lui disait : Etends sur tout l'univers les filets de l'Evangile; je n'excepte personne, je n'exclus personne du bienfait de la rédemption et du salut. Tous les hommes sont l'ouvrage de mes mains ; je veux que tous soient rendus participants de ma grâce et de ma félicité. « Suis-je seulement le Dieu des Juifs? Ne le suis-je pas aussi des Gentils? Oui, certes, je suis aussi leDieu dès Gentils. » Rom. m, 29. Avance donc en pleine mer, et jetez vos filets, non pour prendre des poissons, mais des hommes; jetez vos filets, des filets destinés non à surprendre les poissons et à leur donner la mort, mais à amener les hommes à la vie.

QUATRIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 139 « Avance donc au large, » c'est-à-dire, en pleine mer. Personne n'ignore que la mer est la figure du monde. Le monde, en effet, est une mer gonflée par l'orgueil , agitée par l'avarice, couverte de l'écume de la luxure ; les diverses tentations des esprits immondes sont les vents qui soulèvent ses flots et produisent les tempêtes.

Notre Seigueur ordonne donc à ses Apôtres de lancer leur filet dans cette mer. Ce filet, ce n'est point la science des hommes, ni leur éloquence, ni les maximes ingénieuses des philosophes qui en forment le tissu; les paroles de la céleste doctrine, les vertus du divin Esprit, les œuvres miraculeuses, tels sont, pour ainsi parler, les fils dont il est composé. De là ce mot de saint Paul : « Je n'ai point employé, en vous parlant et en vous prêchant, les discours persuasifs de la sagesse humaine, mais les effets sensibles de l'Esprit et de la vertu de Dieu, afin que votre foi ne soit pas établie sur la sagesse des hommes, mais sm' la puissance de Dieu. » Sermo meus et prxdicatio viea, non in persuasibilibus humanx sapientix verbis, sed in ostensione Spiritus et virtulis, ut fides vestra non sit in sapientia hominum, sed in virtute Dei. I Cor. II, 4-5. Saint Ambroise dit que ces filets apostoliques tirent les hommes du fond de cette mer du monde pour les amener à la lumière, et, les saisissant au milieu des flots, les font passer du sein de l'abîme aux régions supérieures.

Mais quels sont les poissons ainsi plongés dans le fond des mers ? Les hommes qui ne lèvent jamais les yeux vers le ciel, qui n'ont aucun souci de la vie futm'e, qui, oubliant qu'ils ont été créés de Dieu pour cette vie éternelle, ne s'occupent que des choses de la terre, ne cherchent que les choses de la terre, ne soupirent qu'après les choses de la terre. Semblables aux oiseaux et aux autres animaux qui n'ont qu'un but : se procurer les choses nécessaires à leur subsistance, ces hommes ne pensent qu'aux biens terrestres, qu'à la vie corporelle; ils consacrent à cet objet tous leurs soins et tous leurs efforts. Les retirer de ce gouffre profond, afin qu'ils puissent respirer un air plus libre, voilà ce à quoi sont destinés les filets de la parole évangéliq[ue. Heureux ceux que ces filets ramènent du fond de leurs crimes et

de leurs erreurs à la lumière, du limon impur où ils croupissaient à une vie pure, de l'agitation des passions à l'amour de l'innocence et de la vertu !

Lorsque le Sauveur eut ordonné à Pierre de jeter ses filets, celui-ci lui répondit : « Maître, nous avons travaillé toute la nuit, sans rien prendre; mais, sur votre parole, je jetterai le filrit. » Nous pouvons aisément conclure de ces paroles de Pierre combien la puissance divine l'emporte sur l'habileté humaine. Dieu opère en un instant ce que l'homme n'aurait pu faire avec beaucoup de temps et de fatigues. C'est là une vérité dont les hommes spirituels, voués tout entiers aux choses divines, font souvent l'expérience, aussi bien que les hommes du siècle dans le cours de leurs affaires et leurs projets. Il leur arrive parfois de passer toute la nuit dans l'exercice de la prière et de soupirer après Dieu sans succès apparent. Ces âmes, n'éprouvant alors aucune ferveiu" du saint amour, aucune consolation de la piété, aucune joie spirituelle, croient avoir travaillé en vain. JMais souvent, au moment où elles ne le cherchent même pas. Celui qu'elles désirent vient à elles ; il les prévient de bénédictions et de douceurs et les inonde de l'abondance de ses consolations. Au milieu de ces vicissitudes, l'homme vraiment pieux sait reconnaître et son infirmité et la grâce de la vertu divine. La connaissance de l'une le fait avancer dans l'humilité ; la connaissance de l'autre augmente sa charité. En se voyant ainsi privée de la lumière et du secours de Dieu, et enveloppée des ténèbres de la tristesse, l'âme sent toute son indigence et sa faiblesse; mais ces consolations divines, qui lui échappent lorsqu'elle les cherche et reviennent lorsqu'elle ne les cherche pas, lui font comprendre qu'elles sont bien moins l'œuvre de l'application et des efforts de la volonté humaine que des bienfaits de la hbéralité divine. Ainsi arrive-t-il parfois aux malades, qui ne peuvent pas trouver le sommeil dans un excellent lit, et qui, hors du lit, s'endorment dans les moments mêmes où ils ne le voudraient pas. N'est-il pas juste, en effet, et parfaitement conforme à la bonté divine, que le Seigneur qui retire ses consolations aux âmes justes, sans qu'il y ait de leur faute, les leur prodigue, sans qu'elles l'aient mérité? Dans ces moments, le juste

peut dire avec raison à Dieu : Seigneur, j'ai travaillé toute la nuit, et je n'ai pu sentir s'allumer clans mon cœur une seule étincelle de joie spirituelle; mais maintenant, prévenu de vos dons, je suis comblé de délices sans avoir fait aucun effort.

Saint Pierre jeta ses filets , sur l'ordre qu'il en avait reçu du Maître, et prit une si grande quantité de poissons, qu'il en remplit deux barques. Suivant l'interprétation des saints Pères, ces deux barques figurent les deux peuples qui composent une seule et même Eglise, c'est-à-dire les Juifs et les Gentils. « Notre Seigneur Jésus-Christ, en effet, est venu dans ce monde, dit l'Apôtre, pour annoncer la paix à ceux qui étaient éloignés et à ceux qui étaient proches, afin de former en soi-même un seul homme nouveau de ces deux peuples en mettant la paix entre eux. II a rompu en sa chair la muraille de séparation , cette inimitié qui les divisait. » In Christo Jesu, vos qui aliqnando eratîs longe, facti estis prope in sanguine Christi. Ipse enîm est pax nostra, qui fecit utraque unum, et médium parietem macerise solvens, inimicitias in carne sua. Ephes. n, 13, 4-4. Saint Jérôme dit que notre Seigneur a voulu marquer par l'inscription tracée sur sa croix en caractères hébraïques, grecs et latins, la vocation particulière à la foi des trois nations juive , grecque et latine, entre toutes les autres Par conséquent, au lieu de nous comporter de manière à entretenir « les inimitiés de ces peuples que notre Seigneur a détruites dans son corps, » nous devons bien plutôt nous efforcer d'amener ces nations au culte de notre commun Piédempteur par Texercice de notre charité et par l'exemple de nos vertus. Ce n'est pas là ce que font ceux qui croient être agréables à Dieu , en poursuivant de leurs injures ou de leurs malédictions leurs frères encore faibles dans la foi. Une telle conduite est certes bien éloignée de la charité chrétienne et du désir de la gloire de Dieu.

Pierre, voyant cette quantité prodigieuse de poissons qui remplissaient tellement les deux barques, qu'elles étaient près de couler à fond, tomba tout stupéfait aux pieds de Jésus, en disant : 0 Eloignez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur. » Ce langage de l'Apôtre nous montre la grande humilité

de son âme. A la vue du miracle, il reconnaît la puissance divine de Jésus-Christ, et, se regardant comme indigne de sa présence et de sa société, il le prie de s'éloigner. L'Evangéliste nous fait connaître les motifs de cette crainte respectueuse, lorsqu'il dit : « Pierre était dans la stupeur et tous ceux qui étaient avec lui, à la vue des poissons qu'ils avaient pris. » En priant notre Seigneur de s'éloigner de lui, Pierre ne refusait pas la compagnie de Celui qu'il avait commencé à aimer uniquement; il exprimait l'admiration profonde que lui inspirait cette vertu miraculeuse dont il venait d'être le témoin, L'étonnement de Pierre fut comme le type et la figure de l'étonnement que devait causer plus tard l'abondance de la pêche évangélique. Qui ne serait dans la stupéfaction en voyant une poignée d'hommes pris dans la lie du peuple persuader en quelques années à des milliers d'hommes de toutes les nations du monde de suivre l'humble doctrine de Jésus-Christ, au mépris des affections domestiques, des richesses, du culte et des traditions de leurs pères, des menaces des princes, des supplices et de la mort même? L'Evangéliste nous apprend ensuite quel fut le fruit de ce miracle. Après avoir dit la stupem' de Pierre et des autres apôtres, et rapporté ces paroles de Jésus à Pierre : « Ne crains point, car désormais ce sont des hommes que tu prendras, » il ajoute : « Aussitôt, ramenant leurs barques à terre, ils quittèrent tout et le suivirent. » Nous voyons ici, d'un côté, la vertu et l'efficacité de l'appel de Dieu, et, de l'autre, la foi et l'obéissance admirables de ses disciples. Sans hésiter, ils suivent le Seigneur, ne doutant point de sa subhme promesse. Ils ne s'inquiètent pas de savoir comment ils pourront subvenir aux besoins de leur misérable vie. Dieu a parlé : ils s'abandonnent tout entiers à sa providence et à sa puissance infinie : « Ils quittent tout et le suivent. » En voilà assez sur l'évangile de ce jour. Il nous reste maintenant à éhidier à fond les sens que renferment les paroles de notre texte.

UUATRIÈMfc: PIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 143

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE

« Ils prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait. » Nous avons dit qiie cette pêche si abondante figurait les fruits merveilleux de la prédication évangélique annoncés par tous les prophètes. Voici, en effet, ce que le Père éternel dit à son fils, au livre des prophéties d'Isaïe : « C'est peu que vous me serviez pour réparer les tribus de Jacob et pour convertir à moi les restes d'Israël. Je vous ai établi pom- être la lumière des nations et le salut que j'envoie jusqu'aux extrémités de la terre. » Pariim est ut sis mihi servus ad suscitandas îiibits Jacob, et fxces Israël convertendas : ecce dedi te in lucem gentiwn, ut sis salus mea nsqne ad extremum terrx. Isa. xlix, G. « La terre entière, dit le Roi-Prophète, se souviendra de ces choses et se convertira au Seigneur, et tous les peuples différents des nations seront dans l'adoration en sa présence. » Re?niniscentur et convertentur ad Dominum universi fines terrœ, et adorabiint in conspectu ejiis universœ famiiix genlium. Ps. xxi, 28. Avant la prédication de l'Evangile, le nombre des justes était si petit que le Seigneur disait par la bouche de son Prophète : « Tous les liommes se sont détom-nés de la droite voie, ils sont tous devenuii inutiles. Il n'y en a pas qui fasse le bien; il n'y en a pas un seul, etc. » Omnes decîinaverunt, si7nitl inutiles facti siint; non est qui faciat bomnn, non est xisque ad unum, etc.; Ps. xm, 3, paroles qui doivent s'entendre, comme nous l'apprend saint Paul dans son épître aux Romains, non-seulement des païens, mais même de ceux qui étaient sous la loi. Mais à peine le filet de la parole évangéhque ' fut-il jeté au milieu de ce peuple, que l'on vit s'opérer des prodiges. D'un seul coup, Pierre prit dans ce filet trois mille hommes, et d'un autre coup cinq mille, et tous ces hommes n'avaient qu'un cœur et qu'une âme dans le Seigneur. Pierre pouvait donc dire alors avec vérité, au nom des prophètes : « Maître, nous avons travaillé pendant toute la nuit sans rien prendi'e; mais sm* voU-e parole je jetterai le filet. » Selon l'Apôtre, la nuit figure

le temps de la loi, et le jour, la grâce de l'Evangile. Rom. xiii, 12. Dans cette nuit, les prophètes avaient travaillé et n'avaient presque rien pris. C'est le Seigneur lui-même qui le déclare par la bouche de Jérémie : « Allez dans toutes les rues de Jérusalem, dit-il à son Prophète, voyez et considérez, cherchez dans toutes ses places si vous trouverez un seul homme qui agisse selon la justice et qui cherche la vérité, et je pardonnerai à toute la ville. » Et dans un autre endroit : « Qui me fera trouver dans le désert une cabane de voyageurs, afin que j'abandonne ce peuple et que je me retire du milieu d'eux? Car ils sont tous des adultères ; c'est une troupe de violateurs de la loi K » Le nombre des justes, vous le voyez, était donc bien minime sous le règne de la loi; mais quand les filets de la prédication évangélique eurent été jetés par les apôtres, une multitude innombrable d'hommes y entrèrent de toutes les contrées du monde.

]\Iais ce miracle, hélas, appartient à d'autres temps de l'Eghse. Combien de prédicateurs cependant sont répandus aujourd'hui dans tout l'univers pour annoncer l'Evangile! On en sait à peine le nombre, tandis que nous pourrions pour ainsi dire montrer du doigt les quelques hommes ramenés à la piété et à la justice par tant de voix et de discours dont les temples retentissent de toutes parts. Nous aussi nous pouvons dire avec Pierre : « Maître, nous avons travaillé pendant toute la nuit (et même pendant toute la vie) sans rien prendre. »

Un homme cependant a paru dans notre sièilC;, le bienheureux Vincent, notre Père, qui a jeté le filet sur la parole du Maître, et a pris ime quantité prodigieuse de poissons. Sans parler de ses autres travaux, il a converti près de quarante mille personnes plongées dans les plus grands désordres, dos femmes de mauvaise vie, des débauchés de profession, des pirates, des usuriers, des

• Circuite vias Jérusalem, et aspicite, et consideratc, et quoerite ia plateis ejiis, an iuvenialis virum facientem judicium, et quœreulein fidem : et propilius ero ei. Jcrem. v, 1.

Quis dabit me in solitudine divcrsorium viatorum, et derelinquam populum monm, et recedam ab cis? quia omues adulleri suut, cœtus prcevaricalorum. lî/id. IX, 2.

blasphémateurs, etc., dont la plupart n'ont pas rougi de faire publiquement pénitence. Il a aussi amené à la vraie foi plus de vingt-cinq mille Juifs et environ huit mille Sarrasins, qui, après avoir abjuré la superstition et l'idolâtrie, reçurent le baptême. La grâce divine donnait une si grande force à ses paroles, que, en l'entendant, un grand nombre de pécheurs publics étaient comme frappés de la foudre, et, dans le trouble et la stupeur où ils étaient jetés, poussaient des clameurs au milieu de l'assemblée des auditeurs, et confessaient à haute voix leurs plus grands c] imes. On peut dire de ce saint homme que ce fut sur la parole du Maître qu'il jeta le filet, car il avait bien plutôt recours, dans son ministère, aux larmes, aux prières, aux bons exemples qu'aux ressources de la sagesse et de l'habileté humaines; aussi l'Esprit-Saint, ce céleste ami de la pureté et de la charité, ne pouvait pas ne pas seconder ses pieux efforts. Pour nous, qui sommes si éloignés de ces saintes dispositions, qui nous appuyons plutôt sur nous-mêmes que sur Dieu, qui n'avons pas cet ardent désir du salut de nos frères, nous travaillons pendant toute la nuit, et nous retirons à peine un pécheur de sa vie criminelle pour l'amener à une véritable pénitence.

Mais pour en revenir à la pêche miraculeuse de Pierre, d'un seul coup de filet jeté sur la parole de notre Seigneur, il prit une si grande quantité de poissons que le filet se rompait. Cette rupture, selon saint Augustin, offre un sens mystérieux. Elle fut occasionnée par la grande quantité de poissons, figure de la multitude d'hommes charnels qui, après la promulgation de l'Evangile, entrèrent dans les filets de l'Eghse. L'Eglise s'accrut, le grain de sénevé, si petit à son origine, se développa, et devint un grand arbre qui étendit ses rameaux dans le monde entier Cette prospérité de l'Eglise lui devint funeste ; car les méchants entrèrent avec les bons dans le filet évangélique, et le remplirent tellement qu'il finit par se rompre. Les navigateurs demandent un vent favorable, mais s'il souffle avec trop de violence, il les expose au danger de faire naufrage. De même encore, les arbres chargés de trop de fruits finissent par se briser sous un trop lourd fardeau. Là où la mesure excède, commence le péril. C'est

ce qui arriva à l'Eglise. On a dit de l'empire romain qu'il était accablé du poids de sa grandeur et de ses conquêtes, et que les occupations lui valaient mieux que le repos ; c'est-à-dire, que des guerres continuelles lui procuraient une félicité plus grande qu'une longue paix. Il en fut de même de l'Eglise, au témoignage de Nicéphore : « La guerre, dit-il, nous est plus avantageuse que la paix elle-même, parce que les épreuves font briller l'Eglise d'un plus grand éclat. La paix nous rend mous, lâches et timides, tandis que la guerre aiguise nos courages; elle ne permet pas que nous nous attachions aux choses présentes, mais nous porte à les mépriser et à compter pour rien les biens passagers et périssables. » Saint Jérôme confirme cette vérité (dans la Vie du moine Malchus, mis en prison pour la foi) : « J'ai résolu, dit-il, si toutefois Dieu me prête vie, de raconter depuis la venue du Sauveur jusqu'à nos jours, c'est-à-dire, depuis les Apôtres jusqu'à notre temps, qui est la lie des siècles, comment et par qui l'EgUse est née et a grandi, comment elle s'est accrue par les persécutions et a été couronnée par le martyre, et comment, après qu'elle fut arrivée au règne des princes chrétiens, elle est devenue plus grande en puissance et en richesses, mais plus petite en vertus. » Nous voyons, d'après ces paroles, quelle a été la marche de l'Eghse catholique dans le cours des temps.

Cette grandeur et cette opulence de l'Eglise, qui aurait dû nous engager à louer et à bénir Dieu, a été sinon une cause, du moins une occasion d'ambition, d'avarice, de mollesse et de voluptés. Mais à mesure que ces maladies se sont développées dans son sein, la fécondité de l'Eghse, au milieu de tant d'hérésies qui se multiphaient chaque jour, a peu à peu diminué, et elle en est venue à ce petit nombre de fidèles que nous voyons aujourd'hui. Des trois parties du monde, que distinguent les géographes, l'Europe, qui est la moindre, appartient à l'Eglise ; et encore, ô douleur! les hérétiques en occupent une très-grande partie, et une autre non moins grande est au pouvoir des Turcs infidèles. Constantinople, cette noble cité que l'on a nommée la nouvelk' Rome, Constantinople, jadis le siège de l'empire chrétien, est tombée entre les mains de l'ennemi le plus implacable de Jésus-

Christ. Ah! si les enfants d'Israël ont versé tant de larmes sur le massacre de la seule tribu de Benjamin, combien n'en devonsnous pas répandre, nous, sur la gloire de notre empire transféré aux ennemis de notre foi? Mais pourquoi déplorer la ruine d'une seule ville, quand la Grèce tout entière, quand presque toute l'Asie et l'Afrique, détachées de l'empû-e romain, sont au pouvoir de rois barbares et infidèles?

Quelques-uns demanderont peut-être la cause de ces tristes et lamentables tragédies. Il n'est pas difficile de la deviner, lorsque les saintes Ecritures s'accordent à attribuer les calamités humaines à la colère divine provoquée par les crimes des mortels. « La mort, dit l'Ecclésiastique, le sang, les querelles, l'épée, les oppressions, la famine, les ruines des pays et les autres fléaux ont tous été créés pour accabler les méchants, et le cataclysme est arrivé à cause d'eux. » Mors, smiguis, contentio, et rhomphxa, oppressiones, famés, et contrilio, et flagella, super iniquos creata sunt hsec omnia, et propter illos factiis est cataclysmiis. Eccli. XL, 9-10. Ce mot cataclysme signifie le déluge dans les eaux duquel le Seigneur, irrité contre les crimes des hommes, fit périr et ensevelit dans un éternel oubli tout ce qui vivait sous le ciel. Si quelqu'un ne reconnaît pas dans ce supplice la haine et la colère dont Dieu poursuit le péché, je ne sais pas comment on pourra jamais le lui faire comprendre. D'après ces paroles de l'Ecclésiastique, ce n'est pas seulement le déluge qu'il faut regarder comme une vengeance de Dieu et le châtiment des iniquités du monde, mais aussi tous les affreux ravages qui désolent la terre, la ruine des provinces et des empires, les guerres sanglantes, les cruelles famines, les pestes et tous les autres fléaux.

Toutefois, ce ne sont là que des châtiments communs aux nations étrangères; mais que dire de la manière dont Dieu punit le péché de son peuple, de ce peuple choisi, son héritage, de ces enfants des patriarches et des prophètes qu'il avait miraculeusement délivrés de la servitude de l'Egypte, auxquels il avait donné sa loi écrite de sa main sur la pierre, qu'il guidait dans le désert^ le jour et la nuit, en faisant précéder leur marche d'une colonne de feu et de nuée, eu désignant lui-même les lieux où ils devaient

camper? Des douze tribus dont ce peuple se composait, onze furent abandonnées, rejetées du Seigneur, et condamnées à une éternelle captivité. Voici ce que dit à ce sujet l'Ecclésiastique. Après avoir rappelé les crimes des enfants d'Israël, il ajoute : « Le peuple n'a point fait pénitence, et ils ne se sont point retirés de leurs péchés, jusqu'à ce qu'ils ont été chassés de leurs terres et dispersés dans tous les pays du monde. Il n'est demeuré qu'un petit reste du peuple, et un prince de la maison de David. » In omnibus istis non pœniluit populus, et non recesserunt a peccatis suis, usque dum ejecti sunt de terj^a sua, et dispersi sunt in omnem terram; et relicta est gens perpauca, et princeps in domo David. Eccli. XLvm, 16-47. Ce petit reste de peuple désigne la tribu de Juda et son roi, laquelle tribu fut aussi désolée et emmenée en captivité à cause de ses crimes. Ainsi, cette cité sainte de David que Dieu avait choisie pour y établir à jamais son nom, ce temple le plus auguste et le plus célèbre de tout l'univers, bien plus, ce tabernacle, cette arche d'alliance faite par l'ordre et selon le modèle tracé par Dieu lui-même, ce propitiatoire d'or d'où il rendait ses oracles, les tables de la loi écrites de sa main, les vases sacrés du temple, tout cela fut pillé, ravagé, brûlé, détruit, ou employé à des usages profanes par les ennemis. Les calamités qui vinrent fondre sur la cité de Dieu furent si grandes que le Prophète avait dit en les annonçant longtemps à l'avance : « Sion sera labourée comme un champ; Jérusalem sera réduite en un monceau de pierres, et cette montagne où est la maison du Seigneur deviendra une haute forêt. « Sion quasi ager arahitur, et Jérusalem in acervum lapidum erit, et mens do7nus in excelsa silvanim. Jerem. XXVI, 18. Peut-on imaginer rien de plus malheureux, de plus funeste, de plus lamentable? Voici comment David déplore dans l'un de ses psaumes la ruine de la cité sainte : « 0 Dieu, s'écriet-il, les nations sont entrées dans votre héritage, elles ont souillé votre temple, elles ont réduit Jérusalem à être comme une cabane qui sert à garder les fruits. Elles ont exposé les cadavres de vos serviteurs en pâture aux oiseaux du ciel, et les chairs de vos saints pour être la proie des bêtes de la terre, » Deus, venerunt gentes in hxreditatem luatn, poUuerunt templum sanctwn tuum,

QUATRIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 149 posuerunt Jérusalem in pomorum custodiam. Posuerunt morticina servorum tuorum, escas volatilibus cœli, carnes sanctorum tuoriim bestiis terrx. Ps, lxxviii, 1-2. On peut juger par là combien est terrible la colère du Seigneur, et en même temps combien le péché renferme de malice et de gravité.

Pour comble de maux, il ne fut pas même donné à ces infortunés de déplorer l'épouvantable ruine de leur temple et de leur royaume, tant fut grande la stupeur dont ils furent accablés au milieu de cette affreuse désolation I C'est ce que le Seigneur a voulu figurer, d'une manière tout extraordinaire, dans la personne d'Ezéchiel : « Fils de l'homme, dit le Seigneur à ce prophète, je vais te frapper d'une plaie, et te ravir ce qui est le plus agréable à tes yeux ; mais tu ne pousseras point de plaintes funèbres, tu ne pleureras point, et les larmes ne couleront point sur ton visage. Tu soupireras en secret et tu ne feras point le deuil comme on fait pour les morts. Ta couronne demeurera liée sur ta tête, et tu auras ta chaussure à tes pieds. Tu ne te cou\Tiras point le visage, et tu ne mangeras point des viandes qu'on donne à ceux qui sont dans le deuil. — Je parlai donc le matin à mon peuple, et le soir ma femme mourut. Le lendemain au matin je fis ce que Dieu m'avait ordonné. Alors le peuple me dit : Pourquoi ne nous découvres-tu pas ce que signifient les choses que tu fais? Je leur répondis : Le Seigneur m'a adressé la parole, en me disant : Dis à la maison d'Israël : Voici ce que dit le Seigneur votre Dieu : Je vais profaner mon sanctuaire , dont vous faites l'ornement superbe de votre empire, qui est ce que vos yeux aiment le plus, et l'objet des craintes de votre âme. Vos fils et vos filles qui seront restées tomberont sous le glaive, et vous ferez comme j'ai fait. Vous ne vous couvrirez point le visage, et vous ne mangerez point des viandes qu'on donne à ceux qui sont dans le deuil. Vous aurez des couronnes sur vos têtes et des chaussures à vos pieds. Vous ne pousserez point de plaintes funèbres, et vous ne verserez point de larmes, mais vous sécherez dans vos iniquités, et chacun de vous regardant son frère, jettera de grands soupirs. Ezéchiel vous sera un signe pour l'avenir. Vous ferez toutes les mêmes choses qu'il a faites, lorsque

loO SERMONS POUR LE PROPRE DU- TEMPS,

ce temps sera arrivé, et vous saurez que c'est moi qui suis le Seigneur votre Dieu*. » Et quelle est, mes frères, la cause de tant de maux? Nous ne pouvons douter que l'on ne doive l'attribuer à la malice du péché et à la haine profonde dont il est l'objet de la part du Dieu qui est l'ami souverain de la justice.

Ceci établi, il est maintenant facile de répondre à la question que nous nous sommes posée. Nous demandions comment cet empire de Jésus-Christ, autrefois si vaste qu'il s'étendait dans tout l'univers, est maintenant réduit à ce petit nombre de chrétiens que nous voyons, et, pour ainsi dire, enfermé dans un coin obscur? A voir son état actuel, n'aurions-nous pas sujet de craindre qu'il succombât sous les attaques et les machinations de ses nombreux ennemis, si nous n'avions pour appui la promesse formelle du Sauveur, qui nous assure qu'il a établi le fondement de son Eglise avec tant de stabihté, que les portes de l'enfer ne pourront jamais prévaloir contre elle? Encore une fois, d'où viennent et ceite calamité et ces naufrages si désastreux de la foi catholique? Nul doute, mes frères, qu'ils ne soient le châtiment des péchés des hommes. Dieu est aujourd'hui ce qu'il a toujours été; il est le même Dieu qui a traité avec tant de rigueur non-

« Fili hominis, ecce ego tollo à te desiderabile oculornm tiiorum in plaga , et non plangcs, neque plorabis, neque fliienl lacrymee tuoe. Ingemisce tacen-, mortuorum luctum non faciès; corouatua circumligata sit tibi, et calceamenta tua erunt in pcdibus tuis, nec amictu ora velabis, nec cibos lugentium comedes. Locutus snm ego ad populum niane, et mortua est uxor mca vespcre, fecique mane sicut praeceperat mihi. Et dixit ad me populus : Quare non indicas nobis quid ista significent quae tu facis? Et dixi ad eos : Sermo Domini factus est ad nao dicens : Loquere dooiui Israël : Haec dicit Dominus Dcus : Ecce ego poUuam sanctuarium meum , superbiam iniperii vcstri, et desiderabile oculorum vestroruni, et super quo pavet anima vestra; filii veslri, et filiœ vestrœ, quas reliquistis , gladio cadent. Et facictis sicut fcci : ora amictu non velabitis, et cibos lugenlium non comedetis. Coronas babebitis in capitibus vestris, et calceamenta in pedibus: non plangetis neque flebilis, scd tabescetis in iniquilatibus vestris, et unusquisque gemet ad fratrem suum. Eritque Ezecbiel vobis in portentum : juxta orania quoe fecit, facielis cum vencrit islud; et scielis quia ego Dominus Deus. Ezech. xxiv, lC-24.

seulement les nations étrangères, mais son peuple de prédilection, choisi entre tous les autres peuples. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'il afflige de la même manière le peuple chrétien, quand celui-ci renouvelle les prévarications des nations idolâtres et des enfants d'Israël? En quoi, en effet, sommes-nous moins coupables qu'eux? L'avarice et la cupidité ont-elles jamais régné avec plus d'empire parmi les hommes? Le feu de l'ambition a-t-il jamais été plus dévorant? La haine, l'envie, les médisances ont-elles jamais été plus généralement répandues? Les hommes fiu-ent-ils jamais plus dissolus? Les parjures et les blasphèmes contre Dieu et ses saints ont-ils jamais été plus fréquents? Quand la foi a-t-elle jamais été plus obscurcie, la charité moins vive, l'amour de soi, source de tous les maux, plus ardent? Qui pense à réparer le tort fait à la réputation de son prochain et à rendre les biens dérobés ou mal acquis? Qui cherche un confesseur instruit;, c'est-à-dire un médecin spirituel sachant appliquer aux blessm'es de l'âme des remèdes salutaires? Qui se souvient qu'il est mortel et qu'il a un juge auquel il devra , aussitôt après sa mort , rendre compte de toute sa vie? Qui médite dans le silence de son âme ces graves questions : Par qui ai-je été créé et pour quelle fin ai-je été mis en ce monde? Qui se rappelle les bienfaits de Dieu et, entre ces bienfaits, l'Incarnation et la Passion de notre Seigneur et la cause de ces grands mystères? Quel homme voit-on préférer la vertu à l'argent, craindre les jugements de Dieu plus que ceux des hommes, aimer mieux accomplir la volonté divine que sa propre volonté? Quel est celui qui tient plus compte des intérêts de la vie éternelle que de ceux de la vie présente, si courte, si fugitive? Qui donne plus de soins à son âme immortelle qu'à ce misérable corps destiné à périr un jour? Mais à quoi bon poursuivre ce détail, quand nous voyons se reproduire parmi nous les désordres du paganisme que Sénèque décrit ainsi : « Lorsque tu auras vu le forum couvert par la foule, l'enceinte du Champ-de-Mars inondée par la multitude des citoyens, et ce cirque où s'entasse la plus grande partie du peuple, sache qu'il y a là autant de vices que d'hommes. Au milieu de toutes ces toges, il n'y a pas de paix : l'un est prêt à sacrifier l'autre pour le plus mince intérêt. Nul

ne fait de profit qu'au détriment des autres : on déteste les heureux; on méprise les malheureux; ceux que les grands écrasent, écrasent à leur tour les petits ; tous, des passions diverses les animent : pour un faible plaisir, pour un léger butin, on voudrait tout bouleverser. C'est une vie de gladiateurs , qui vivent en commun pour combattre ensemble. C'est une société de bêtes féroces, excepté que celles-ci sont pacifiques entre elles et s'abstiennent de déchirer leurs semblables : l'homme s'abreuve du sang de l'homme. » Senec. de Ira, lib, I.

Parmi ces vices, il en est trois principaux qui ont envahi le monde chrétien presque tout entier , et qui sont la source d'un grand nombre d'autres : c'est le luxe des habits, l'amour de la bonne chère et le jeu. Le premier ne se rencontre pas seulement chez la noblesse ; il a pénétré jusque dans les rangs du peuple , à tel point que l'on voit des femmes d'ouvriers vêtues avec une magnificence qui conviendrait bien plutôt à des princesses qu'à des personnes de leur condition. On en est venu jusqu'à dédaigner les habits de soie, à moins qu'ils ne soient confectionnés avec tant d'habileté, que l'art l'emporte sur la matière elle-même. Pour suffire à ces modes qui se renouvellent chaque jour, quel patrimoine sera assez abondant? — Que dire de la table des nobles et des riches, de ces festins où, pour l'estomac, dont la capacité, par un bienfait de la nature, est si petite, on rassemble une variété prodigieuse de mets amenés à grands, frais des contrées lointaines? Tandis qu'une seule forêt suffit abondamment pour nourrir des troupes d'éléphants, il faut que la terre, les mers et les fleuves fournissent un tribut à l'estomac de ces hommes de bonne chère. Passerai-je en revue cette armée de valets, d'échansons et de cuisiniers occupés à les servir? Sénèque s'écriait à ce sujet : « Grands dieux 1 combien d'hommes un seul ventre met en mouvement! » Or, y a-t-il rien de plus honteux que de dépenser dans de pareilles débauches un argent considérable, qui pourrait être employé à tant de choses utiles? — Et pour parler du jeu, combien de vastes patrimoines les dés et les cartes n'ont-ils pas absorbés, combien d'hommes opulents n'ont-ils pas réduits à la misère ou poussés à contracter d'énormes dettes?

QUATRIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 153 Comme ces trois passions exigent de grands frais , et qu'il est peu d'hommes dont les revenus soient en proportion des dépenses qu'elles entraînent, et puissent suffire à assouvir la faim de ce cerbère à trois tètes ; comme notre cupidité est poussée si loin qu'elle regarde les choses superflues comme nécessaires, quelles conséquences faut-il attendre de tous ces excès, sinon de voir l'avarice, semblable à un animal féroce qui a brisé ses liens, renverser toutes les lois divines et humaines, fouler aux pieds tous les droits, se jeter sur la fortune des orphelins et des pauvi'es, s'attaquer à la justice, corrompre les juges, rendre vénales la langue des témoins et la plume des greffiers? Elle ne convient que trop à notre temps cette parole du prophète Jérémie : « Depuis le plus petit jusqu'au plus grand, tous s'étudient à satisfaire leur avarice. » A minore usque ad majorem, omnes avaritix student. Jerem. vi, 13; et cette autre parole d'Isaïe : « Vos princes sont des infidèles; ils sont les compagnons des voleurs. Ils aiment tous les présents ; ils ne cherchent que le gain et l'iatérêt. Ils ne font point justice au pupille, et la cause de la veuve n'a point d'accès auprès d'eux. » Principes tui infidèles, socii furum : omnes diligimt mimera, seqimntur retributiones. Pnpillo non jiidicant : et causa vidux non ingreditur ad ilîos. Isa. i, 23. Que font autre chose, en effet, ceux que le luxe des vêtements, le jeu, les plaisirs, l'ambition et la gourmandise précipitent dans de si folles dépenses? Ces excès, tous nous les reconnaissons et nous les condamnons, et cependant nous ne voulons pas nous en guérir. Ne peut- on pas appliquer à nos mœurs ce qu'un auteur païen disait de la corruption de son siècle : Nous ne pouvons souffrir ni nos vices, ni les remèdes dont ils auraient besoin. Nous sommes tous d'accord pom' accuser l'insolence, l'orgueil, le faste de notre temps, le luxe inouï des tables et des habillements, les dots fabuleuses données aux filles que l'on marie , et cependant nous ne voulons pas souffrir qu'on applique des remèdes à nos vices. Une telle situation n'est-elle pas le dernier degré de tous les maux?

Mais ce n'est pas tout. Ces prodigahtés sont cause que la plupart des hommes appartenant aux classes nobles dissipent leur patrimoine et contractent d'énormes dettes , exposant ainsi

au plus grand danger leur salut, celui de leurs enfants et de leurs petits-enfants, par l'impossibilité de satisfaire aux réclamations de leurs créanciers et de leurs serviteurs. De plus, ils se ferment la principale voie par laquelle ils pouvaient arriver au ciel, je veux dire l'aumône. En effet, comme les princes et les personnages de distinction ne peuvent pas aisément s'assujettir aux exercices pénibles de la vie monastique, aux jeûnes , aux veilles et aux autres mortifications corporelles, il leur reste un moyen d'obtenir de Dieu miséricorde : c'est de consacrer lem's richesses au soulagement des pauvres. « Les richesses de l'homme, dit le Sage, sont la rançon de son âme. » Redemptio animx viri, divitix sux. Prov. xni, 8. Et notre Seigneur, dans l'Evangile : « Faites l'aumône de ce que vous avez, et tout sera pur pour vous. » Quod superest date eleemosynam : et ecce omnia munda sunt vobis. Luc. xi, M. Daniel conseillait au roi de Babylone d'employer ce moyen pour détourner de dessus sa tête la colère divine qui le menaçait. Il ne dit point, en effet, à ce prince : Revêtez-vous d'un sac , asseyez-Vous dans la cendre, macérez votre chair par les jeûnes, armez -vous de verges pour vous frapper, marchez pieds-nus (toutes ces œuvres ne semblent pas s'accorder avec l'éclat et la majesté de la condition royale) ; mais il lui dit : a Rachetez vos péchés par les aumônes, et vos iniquités par les œuvres de miséricorde envers les pauvres. » Peccata tua elêemosynis redime, et iniquitates tuas misericordiis pauperum. Dan. iv, 24. Quel remède plus facile, en efTet, pour les riches et qui soit plus sous leur main , que de détacher quelque chose de ces monceaux d'or qu'ils possèdent pour secourir les indigents? Mais, ô déplorable renversement! Ces hommes, qui auraient dû acquérir le ciel par leurs richesses, en sont arrivés à ce point que, dépourvus de ressources, non-seulement ils n'ont rien à donner aux pauvres, mais qu'ils se chargent eux et leur famille de lourdes dettes et se mettent dans l'impossibilité de satisfaire à ceux auxquels ils doivent; de sorte que l'indigence les précipite dans une éternelle misère, eux qui pouvaient aisément par leur fortune acheter la vie éternelle. Peut-on concevoir un plus étrange désordre?

Donc (pour répondre maintenant à la question proposée) quand les crimes se multiplient si nombreux parmi les chrétiens, quand nous voyons l'avarice, l'injustice, l'ambition, la gourmandise, le faste, le luxe, les plaisirs, les dépenses excessives, et (ce qui est beaucoup plus', déplorable) l'impudicité, Ja débauche et le libertinage, qu'enfante la recherche du bien-cire et le culte déréglé des sens, envahir et désoler l'Espagne, la France, l'Italie et l'Allemagne , devons-nous être supris que le juste et souverain Juge , irrité par tant d'offenses , envoie sur nous tant et de si affreuses calamités, qu'il ait livré une si grande partie de son peuple au pouvoir de ses plus cruels ennemis, et qu'il ait réduit l'Eglise à un si petit nombre de fidèles? « Ce sont nos péchés, disait saint Jérôme, qui font la force des barbares; l'armée romaine est vaincue par nos vices. Malheureux que nous sommes, nous déplaisons tant à Dieu que sa eolère s'exerce sur nous par la fureur des barbares.

Voilà donc ce que signifie, chrétiens, ce filet rompu par la trop grande quantité de poissons. Les malheurs de l'Eglise , ses désastres, ses ruines, tout cela est la conséquence des iniquités de tant d'hommes charnels qui sont entrés dans son sein. Aussi pouvons nous répéter avec raison cette parole du Prophète : « Si le Seigneur des armées ne nous avait réservé quelqiies-ims de notre race, nous aurions été comme Sodome, et nous serions devenus semblables à Gomorrhe. » Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodojna fuissetnus, et quasi Gomorrha similes essemus. Isa. i, 9. Mais cette semence céleste sera toujours dans l'Eghse de Jésus-Christ, contre laquelle les portes de l'enfer ne pourront jamais prévaloir. Que me reste-t-il donc à faire, mes frères, sinon de vous dire avec l'apôtre saint Pierre : « Sauvezvous du milieu de cette race corrompue, » Act. ii, 40, et à vous exhorter à crier vers le Seigneur, en lui disant avec le Roi- Prophète : « Sauvez-moi , Seigneur , parce qu'il n'y a plus aucun saint, parce que les vérités ont été toutes altérées par les enfants des hommes. » Salvwn me fac, Domine, quoniam defecit sanctus; quoniam diininutx sunt verilales a filiis liominum. Ps. xi, 1. Alors Dieu, qui est la bonté même, apaisé par vos prières, par vos bonnes œuvres et par votre séparation d'avec les hommes cor-

rompus et prévaricateurs, ne vous condamnera point avec le grand nombre au supplice du feu qui ne s'éteindra jamais, mais il vous guidera heureusement, parmi le petit nombre de ceux qui l'aiment par-dessus toutes choses, aux rivages paisibles et au port de l'éternelle félicité.

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