LIVRE PREMIER, CHAPITRE XV. Zll
cueillir, à son retour sous le toil paternel, cet enfant coupable. L'amour nouveau fermente et bouillonne comme Le vin nouveau. Quand le vase vient d'être placé sur le feu, la Liqueur monte et s'échappe par les bords, comme si elle ne pouvait supporte!' L'étrangete de cette action nouvelle ; puis elle se câline, quoique laclialeur devienne [tins intense.
Gomme le père «lu prodigue, le Seigneur reçoit avec de grandes démonstrations de tendresse ceux qui l'entrent dans s;i maison; ily a là aussi de spendides festins, de généreux pardons, des joies inespérées, une vie nouvelle. L'amour d'une mère pour ses petits entants ne l'emporte certainement pas sur son amour pour ceux qui ont déjà grandi ; mais il a quelque chose de plus tendre et de plus expressif. La mère porte les premiers dans ses bras et sur son cœur, elle livre souvent les autres à eux-mêmes; elle exige de ceux-ci un travail parfois même avant de leur donner la nourriture, elle n'attend pas que ceux-là la lui demandent par leurs signes ou leurs larmes, elle les excite elle-même à la recevoir, elle va jusqu'à la mettre dans leur bouche.
Ce n'est encore là qu'une faible image de ce que le Seigneur fait en faveur de ceux qui commencent à le servir. Faut- il s'étonner de la joie spirituelle qui les saisit et les transporte? Voici comment l'exprime le Prophète royal : « Des gouttes de rosée qui lui viennent du ciel, se réjouit la plante nouvelle, dont les fleurs commencent à s'épanouir. » rsalm. lxiv, 11. Quelle est cette plante, et quelle est cette douce rosée? Qui ne le comprend? Une âme qui se convertit, c'est une plante spirituelle nouvellement transplantée du vaste champ du monde dans le jardin du Seigneur, où elle reçoit avec abondance la céleste rosée delà grâce. Yoilà quelle est au fond la pensée du Prophète ; telle est la joie qu'il a voulu nous représenter sous cette gracieuse figure. Et n'allez pas vous imaginer que ces faveurs sont peu de chose, puisque le Prophète les désigne comme de simples gouttes de rosée ; saint Augustin vous dirait que quiconque boit un peu des eaux du paradis sentira certainement apaiser en lui toute la soif du monde, vu qu'une seule goutte de ces eaux célestes a quelque chose de plus profond et de plus vaste que l'Océan.
Dire que vous n'éprouvez pas ces divines consolations et ces joies spirituelles, quoique vous pensiez réellemenl à Dieu, ce ne sciait pas élever une objection contre cette vérité. Quand notre langue et notre palais sont viciés par des humeurs mauvaises, ils ne peuvent plus distinguer le goûi des aliments; ce qui est doux leur parait amer, ou bien ce qui est amer leur paraît doux. Tel est trop souvent l'état de votre àme ; infectée de tant de vices et d'affections désordonnées, est-il étonnant qu'elle ne sache plus goûter les choses divines? Votre palais est tellement l'ait aux ragoûts de l'Egypte, aux acres assaisonnements des voluptés terrestres, que \i ius ne savez plus trouver de goût à la manne qui vient du ciel et que le pain des anges est pour vous sans saveur. Purifiez donc votre palais avec les larmes de la pénitence, que vos yeux s'ouvrent en même temps à la lumière; vous verrez alors et vous goûterez combien le Seigneur est doux.
En résumant ici les idées émises, nous voyons que les saints se préparent une double félicité : une félicité commencée sur la terre, une félicité consommée dans le ciel. Maintenant je vous le demande , mon frère , que sont tous les biens de la vie en comparaison de cet avant-goût de bonheur que le juste trouve même ici-bas ? C'est une vase infecte comparée à une pure et généreuse liqueur. Ne voulez-vous donc pas commencer à être heureux dès la vie présente, recevoir en ce monde les arrhes de ce divin marché qui doit, en retour de quelques légers sacrifices, vous mettre en possession d'une gloire infinie ? 0 homme , s'écrie Richard de Saint -Victor, s'emparant à ce sujet d'une parole de l'Evangile; puisqu'il t'est donné de vivre dans ce paradis, d'acquérir cet inestimable trésor, va donc, vends tout ce que tu possèdes, achète cette unique pierre précieuse; et quand tu auras tout donné pour l'avoir, persuade- toi que Jésus-Christ te la donne en quelque sorte pour rien. Ne renvoie pas à un autre temps une si heureuse affaire ; chaque instant de perdu vaut plus que tous les trésors dont le monde se vante. Alors même que tu serais certain d'acquérir plus tard ce bien céleste, sache bien que tu devrais encore déplorer tous les jours de ta vie la perte d'un temps précieux, et ne cesser de dire avec le grand évêque d'Ilippone : « C'est bien