CHAPITRE XIX
Du huitième privilège de la vertu, lequel consiste dans la bienheureuse paix et le calme intérieur dont jouissent les âmes vertueuses, comme aussi de l'agitation et de la guerre intestine que les méchants ont à souffrir.
Du privilège que nous avons étudié dans le chapitre précédent, en résulte naturellement un autre non moins précieux, qui est la paix où vivent les véritables serviteurs de Dieu. Pour bien comprendre ce que nous avons à dire sur ce sujet, il faut savoir qu'il y a trois sortes de paix: l'une avec Dieu, l'autre avec le prochain, et la troisième avec soi-même. La paix avec le prochain, nous la possédons quand nous sommes en union et amitié avec les autres hommes , ne voulant de mal à aucun. C'est celle dont parle David dans ce passage : « J'aimais et pratiquais la paix avec ceux qui l'abhorraient; et quand je leur parlais avec bonté, ils me faisaient gratuitement la guerre. » Psalm. cxix, 7. Telle est aussi la paix que nous recommande l'apôtre saint Paul, quand il dit : « Autant qu'il est en vous, et par tous les moyens en votre pouvoir, conservez la paix avec tous les hommes. » Rn?n. xu, 18.
La paix avec Dieu consiste également à être en grâce et en amitié avec lui. Nous l'obtenons par le bienfait de la justification, dont l'effet propre est de réconcilier l'homme avec Dieu, de telle sorte qu'il existe eitre eux une amitié réciproque. C'est de celle-
là que le grand Apôtre dit : « Puisque nous sommes déjà justifiés par la foi et par l'amour en Jésus-Chris! notre Sauveur, par les mérites duquel nous obtenons cette grâce, soyons en paix avec Dieu. » I\i»ii. v, 1. D est une troisième paix, avons-nous dit, c'est celle de l'homme avec lui-même. Et ne nous étonnons pas qu'il puisse en être ainsi ; car il est constant que dans uu même homme il y a deux hommes entièrement opposés entre eux, l'homme intérieur et l'homme extérieur, l'esprit et la chair, la raison et la passion. Non-seulement il existe en nous une guerre cruelle de la chair contre l'esprit; mais encore les appétits et les désirs effrénés de la chair ébranlent et torturent l'homme tout entier; et c'est de la sorte que se trouve détruite dans le pécheur cette paix intérieure , cette paix de l'homme avec lui-même , qui fait son repos et sa félicite.
De l'agitation et de la cuerre intérieure que les méchants ont à souffrir.
Nous commençons par cette guerre intestine , par ce trouble continuel auquel sont condamnés les hommes qui vivent selon la chair. D'une part, ils sont privés de la grâce, le seul frein qui puisse dompter les passions; de l'autre, ils laissent une telle liberté à leurs appétits sensuels, qu'ils ne savent guère plus leur résister dans une chose quelconque. De là vient qu'ils vivent toujours en proie à de nouveaux désirs : les uns poursuivent les honneurs, d'autres briguent les emplois ; ceux-ci courent sans cesse après les voluptés, ceux-là après la fortune ; intérêts ou plaisirs, projets sérieux ou passe-temps frivoles, telle est la vie tourmentée que le péché fait à l'homme. La passion est insatiable de sa nature, elle ne dit jamais : C'est assez; c'est un feu qui dévore tout ce qu'il rencontre, une bête cruelle qui n'est jamais rassasiée; c'est une sangsue qui ne cesse d'épuiser les veines de l'homme, et qui, selon la parole de Salomon, a deux filles, lesquelles disent toujours : Donnez, donnez. Cette sangsue, c'est l'appétit insatiable de notre cœur; cl les deux filles que le Sage lui attribue, Prov. xxx, 18, ce sont, la nécessite et la concupiscence : l'une est une soif réelle, et l'autre une soif factice; d'où il résulte que, en dehors de la