‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 132 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE \l · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE \l

vertu, on n«' saurai! trouver le repos ni dans la pauvreté ni dans la richesse : d'un côté c'est la nécessité, de l'autre c'est la cupidité, qui ne cessent de tourmenter le cœur et de redire cette parole famélique: Donnez, donnez. Quel repos, quelle tranquillité, quelle paix pourrait goûter un homme placé entre ces deux voix également pressantes, entendant sans cesse les mêmes cris frapper l'oreille de son âme, sollicité par des désirs qu'il ne saurait satisfaire? I ne mère entourée de dix ou douze enfants, criant et pleurant à ses cotes, lui demandant du pain, tandis qu'elle est dans l'impossibilité de leur en donner, pourrait-elle goûter un instant de repos?

Voilà bien une des principales misères des méchants. Ils s.. ni dévores, comme s'exprime le Psalmiste, Psalm. evi, 5, par la faim et par la soif; leur âme tombe en défaillance au dedans d'euxmêmes. L'amour- propre, source unique de tant de désirs, les possède à tel point, ils ont si complètement mis leur félicité dans les choses visibles, qu'il ne faut pas s'étonner de les voir ainsi tourmentés par la faim et la soif de ces mêmes choses, puisqu'ils espèrent y trouver le bonheur. Et comme ils ne peuvent pas toujours obtenir ce qu'ils désirent, d'autres plus avides et plus puissants qu'eux les ayant devancés dans la conquête des biens terrestres, on les voit tomber dans le trouble, l'abattement et la douleur, ce qui nous donne bien le droit de les comparer à ces enfants insatiables et capricieux qui s'irritent et pleurent, déchaînant leur fureur contre les personnes et les choses, quand on ne peut satisfaire à leurs désirs. Le point culminant de la vie, selon la pensée du Sage, c'est de pouvoir réaliser les vœux de notre cœur; le contraire en est dès lors l'affliction la plus grande; c'est là ce que l'Ecriture appelle mourir de faim , n'avoir pas de quoi manger. Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que plus est illégitime et défendu l'objet que les méchants désirent, plus leur désir est ardent et plus s'accroit aussi le tourment qu'il leur cause. Leur vie est comme une roue à laquelle ils sont attachés et sur laquelle ils tournent sans relâche.

Ce malheureux état nous a été représenté sous les couleurs les plus vives, dans la touchante parabole de l'enfant prodigue : nous

m LA GlIDE DES PECHEURS.

y voyons ce fils coupable, après qu'il a quitté la maison paternelle et qu'il s'est retiré dans un pays lointain, souffrir à tel point de la famine qui régnait dans ce pays, qu'il est réduit à garder les pourceaux, sans égard désormais à la noblesse de sa famille; mais ce qu'il y a de plus terrible encore, c'est qu'il eût désiré se rassasier du vil aliment que ces animaux mangeaient, et qu'on ne lui donnait pas même le droit de toucher à cette nourriture grossière. Quel est cet enfant prodigue qui s'éloigne de la maison de son père, si ce n'est le misérable pécheur qui s'éloigne de son Dieu , se précipitant à travers tous les vices, abusant de tous les bienfaits divins? Qu'est-ce que cette région lointaine où la famine s'est déchaînée, si ce n'est ce misérable monde, dont les partisans sont incessamment tourmentés par d'insatiables appétits, jamais rassasiés, jamais satisfaits des choses qu'ils possèdent, allant toujours, comme des loups affamés, à la recherche de quelque nouvel objet?

Continuez ce rapprochement : voyez comment de tels hommes entendent les devoirs de la vie ; ils n'en connaissent pas d'autres que de paître les pourceaux , c'est-à-dire qu'ils ne songent qu'à satisfaire leurs désirs criminels, à contenter leurs passions honteuses. Considérez plutôt les démarches d'un homme tenu pour galant dans le monde , qui brille dans les sociétés : du matin au soir, et souvent du soir au matin, il va cherchant à satisfaire quelqu'un de ses appétits grossiers, quelqu'une de ses passions bestiales. C'est la vue, le goût, l'ouïe, ou le tact qu'il s'agit de flatter par un moyen quelconque. En vérité ce ne sont pas là des disciples du Christ , mais bien des sectateurs d'Epicure ; ils se comportent comme s'ils n'avaient qu'un corps et des sens à la façon des bêtes, comme si leur existence n'avait d'autre fin que la volupté ; leur intelligence ne se porte pas plus haut, ne va pas ailleurs; s'ils admettent quelque diversité dans les pensées qui les occupent , c'est toujours au sein de la corruption et de la matière. Que sont leurs fêtes et leurs banquets, leurs réunions et leurs spectacles, leurs lectures et leurs conversations, leurs manœuvres et leurs intrigues, si ce n'est un aliment donné aux animaux immondes? Donnez à tout cela le nom que vous voudrez; appelez-le supériorité d'esprit,

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