CHAPITRE VI
Remèdes contre la gourmandise.
La gourmandise, on le sait, est un appétit désordonné du boire et du manger. Jésus-Christ condamne ce vice et nous ordonne de le fuir quand il dit : « Veillez sur vous , de crainte que vos cœurs ne s'appesantissent dans la débauche et l'ivresse et les sollicitudes de cette vie. » Luc. xxi, 3 \.
Quand cette honteuse passion viendra solliciter votre cœur , c'est par les considérations suivantes que vous pourrez lui résister. Souvenez -vous d'abord que c'est un péché de gourmandise qui a introduit la mort dans ce monde et lui a dévoué le genre humain tout entier. De là vient même que c'est ici le premier combat que vous avez à soutenir et dans lequel il vous importe tant d'obtenir la victoire ; car plus vous montreriez de faiblesse contre cet ennemi, plus les autres vous deviendraient terribles, et moins seriez-vous en état de les repousser. Si vous voulez donc triompher de tous vos ennemis, commencez par la gourmandise; celui-là une fois terrassé , les autres auront beaucoup perdu de leur puissance. On dompte plus aisément les ennemis du dehors quand on a exterminé ceux du dedans ; et, d'un autre côté, il est malaisé de soutenir la guerre étrangère pendant qu'on est en butte à la guerre intestine. Voilà ce qui nous explique pourquoi le diable tenta premièrement de gourmandise notre divin Sauveur ; il voulait avant tout s'emparer de la porte par laquelle tous les autres vices peuvent entrer.
Souvenez- vous aussi de cette admirable abstinence que Jésus- TOM. x. 29
150 LA GUIDE DES PECHKl RS.
Christ s'imposa dans le désert . sans oublier tant d'autres circonstances de sa vie où il traitait avec la plus grande rigueur sa chair a irginale, souffrant la faim, non-seulement pour remédier à nos excès, mais encore pour nous donner un salutaire exemple. Celui dont la seule vue est l'immortel aliment des anges, celui qui donne à manger aux ciseaux, a souffert la faim pour vous; ne sauriezvous un instant la souffrir pour vous-même? À quel titre vous donnez-vous pour le disciple du Christ si, pendant qu'il jeune, vous vous livrez aux grossiers plaisirs de la table? Il ne recule devant aucun labeur, il ne refuse aucune souffrance, quand il s'agit de vous sauver, et vous ne feriez ni ne souffririez rien vousmême pour votre propre salut? Si la croix de l'abs'.inence vous parait lourde à porter , représentez- vous celle qui pesa sur les épaules du Sauveur , rappelez-vous le fiel et le vinaigre dont il fut abreuvé dans son agonie ; sur quoi saint Bernard dit avec autant de grâce que de sentiment : « 11 n'est pas de nourriture tellement insipide qui ne prenne une agréable saveur quand on prend soin de l'assaisonner avec le fiel et le vinaigre du Christ. »
Remettez quelquefois sous vos yeux les effrayantes austérités et la merveilleuse abstinence des Pères du désert; ils avaient fui le monde, ils s'étaient enfoncés dans des solitudes inconnues; et là, à l'exemple du Christ, ils crucifiaient leur chair avec toutes ses concupiscences; ils ont passé de longues années ne mangeant que des herbes et des racines, soutenus qu'ils étaient parle secours d'en haut. Voilà comment ces hommes des anciens temps ont imité leur divin modèle , voilà le chemin qu'ils ont cru devoir suivre pour aller au ciel : comment pouvez- vous croire qu'en suivant une route tout opposée, en vivant dans le luxe et les délices, vons arriverez au terme où ils sont parvenus?
Songez encore à ce grand nombre de pauvres qu'il y a dans le monde et qui se trouveraient heureux de pouvoir se rassasier de pain; et vous verrez par là combien le Seigneur s'est montré plus libéral envers vous. Est-ce donc une raison pour que vous fassiez de sa libéralité L'instrument de votre gourmandise?
Que de fois n'avez-vous pas pris part au banquet eucharistique et l'hostie consacrée n'a-t-elle pas reposé sur vos lèvres? Pour-