UVRE PREMIER, CHAPITRE II
excuse en disant que tu es redevable, non à Dieu, mais à la nature, puisqu'il n'y a pas de nature sans Dieu. Si tu avais reçu un bient'ait de Lucius Sénèque, oserais-tu dire que tu demeures l'oblig-é de Lucius, mais non celui de Sénèque? un tel subterfuge , en scindant le nom du bienfaiteur , n'en détruit pas l'existence. »
Mais ce n'est pas là seulement une obligation de justice, c'est encore pour nous une nécessité ; notre indigence est si grande que nous devons forcément recourir à notre Créateur, si nous Moulons parvenir à notre perfection et à notre félicité. Posons d'abord un principe : en général, les choses qui naissent n'apportent pas en naissant toute leur perfection respective ; elles possèdent certains avantages, d'autres leur manquent, qu'elles ne doivent acquérir que dans la suite; et le complément de leur existence doit nécessairement venir de celui qui a commencé l'œuvre. Le premier et le dernier trait sont dus au même artisan. Les choses remontent instinctivement à leur cause première, afin d'en recevoir leur dernière perfection. Les plantes cherchent incessamment le soleil , et s'enracinent le plus qu'elles peinent dans la terre qui les a produites. Les poissons ne quittent pas l'élément où ils sont nés. Aussitôt qu'il est sorti de son œuf, le poussin se réfugie sous les ailes de la poule , et la suit partout où elle va. Le petit agneau fait la même chose; il s'attache avec ardeur aux mamelles de sa mère , il la reconnaît entre mille autres brebis de la même couleur , il se tient constamment attaché à elle , comme s'il disait : C'est là qu'on m'a donné tout ce que j'ai, c'est là qu'on me donnera tout ce qui me manque.
Cela se réalise généralement dans toutes les choses de la nature ; et nul doute que cela n'eût encore lieu dans les œuvres de l'art, si elles pouvaient sentir ou se mouvoir. Si un peintre , après avoir tracé une belle figure , la laissait sans en avoir achevé les yeux, supposons que cette figure put sentir ce qui lui manque , que ferait-elle , à qui aurait-elle recours ? Ce n'est pas à la porte des rois ou des grands de la terre qu'elle irait frapper , car rien dans leur grandeur ou leur puissance ne répondrait à son désir ;
50 l v GUIDE DES PÉCHE1 i;s.
elle irait à la maison «lu peintre et Le supplierait avec instance d'achever l'œuvre qu'il a commencée. Mais, ô créature raisonnai.!»', quelle est ta situation, si ce n'est celle que je viens de tracer 1 Tu n'es pas encore une <euvre achevée. 11 te manque encore beaucoup pour arrivera la perfection de ton être. En ce incluent tu n'es qu'à l'étal de légère esquisse. Tout ce qui doit l'aire le Lustre el la béante de l'œuvre reste encore à former.
BOUS l'ait clairement apercevoir cette tendance intime, cet incessant appétit de la nature qui la pousse à demander toujours quelque chose de plus, à soupirer sans cesse après un état meilleur, comme excitée par le sentiment de sa propre nécessité. Dieu a voulu te prendre par la faim, il a voulu que ta propre indigence t'amenai à sa porte et t'entraînât vers lui. C'est pour cela qu'il n'a pas voulu l'achever dès le principe ; c'est pour cela qu'il ne t'a pas enrichie dès le premier abord; et s'il agit de la sorte , ce a'esl pas de la parcimonie, c'est de l'amour; ce n'est pas pour que tu fusses pauvre, mais bien pour que tu fusses humble; ce a'esl pas pour te tenir dans la nécessité , c'est pour te tenir inséparabli nient attachée à lui. Si donc tu es pauvre, aveugle, nécessiteuse, que ne vas-tu trouver le Père qui t'a donné le jour, le peintre qui t'a esquissée , afin qu'il ajoute au tableau les traits qui lui manquent? Vois l'exemple que te donne à cet égard le Roi-Prophète; il dit à Dieu : « Vos mains m'ont fait et m'ont façonné, donnez-moi l'intelligence pour que j'apprenne vos commandements. » Psal. cxviu, 73. C'est évidemment comme s'il disait : Vos mains, Seigneur, ont fait tout ce qui est en moi; mais l'œuvre n'est pas encore achevée ; entre autres choses, les yeux de mon àme demeurenl encore imparfaits, je n'ai pas la lumière nécessaire pour savoir ce qui peut me convenir. A qui demanderaije donc ce qui me manque , si ce n'est à celui qui m'a donné ce que j'ai? Donnez-moi donc, Seigneur, cette pure lumière, dessillez les yeux de <el aveugle de naissance, afin qu'il puisse vous connaître ••! que vous acheviez de la sorte l'œuvre que vous avez commencée en lui.
Or, de même qu'il appartient à Dieu de donner à l'entendement sa dernière perfection, il lui appartient également de la