LIVRE il. CHAPITRE VU
oubliant ce qui les rend semblables à Dieu, ce qu'ils ont de commun avec les anges.
Ne m»' dites pas que c'est une chose difficile et pénible de calmer son cœur irrité; car vous ue sauriez ignorer combien ce qui' le Fils de Dieu a souffert pour vous était plus dur et pi is pénible. QuYtirz-voiis quand pour votre salut il versait tout sou sang? N'étiez-vous pas son ennemi, indigne par conséquent de son amour et de son sacrifice? Ne voyez-vous pas encore avec quelle patience et quelle douceur il souffre vos égarements et vos offenses, avec quelle miséricorde il vous reçoit dans ses bras lorsque vous revenez à lui? Peut-être me direz- vous que votre ennemi ne mérite aucun pardon. Est-ce que par hasard vous méritez mieux que Dieu vous pardonne? ou bien voulez-vous que Dieu use envers vous de miséricorde , lorsque vous serez implacable à l'égard de votre prochain ? Et s'il est vrai que votre ennemi n'est pas digne de pardon, sachez que vous êtes indigne de lui infliger un châtiment; et le pardon que l'homme ne mérite pas, Jésus-Christ l'a surabondamment mérité pour lui.
Songez en outre à ceci : tant que la haine domine dans votre âme, vous ne pouvez offrir au Seigneur un sacrifice qui lui soit agréable. Il a dit lui-même dans l'Evangile : « Si vous portez votre offrande à l'autel, et que là' vous vous souveniez que votre frère a quelque chose contre vous, allez d'abord vous réconcilier avec lui, et vous reviendrez ensuite faire à Dieu votre offrande. » Matth. v, v23 et 2-1. De là vous pouvez aisément conclure combien la discorde entre les frères est un grave péché. Cette discorde ent raine nécessairement celle de l'homme avec Dieu. C'est là ce qui fait dire à saint Grégoire : « Le bien que nous faisons ne nous est d'aucune utilité , si nous ne savons pas souffrir le mal avec patience. » Moral, xxi, 16.
Vous devez enfin porter votre attention sur l'homme que vous poursuivez de votre haine : nécessairement il est en état de justice ou de péché. S'il est en état de justice, c'est assurément un grand malheur pour vous de lui vouloir du mal et de vous déclarer l'ennemi d'un homme qui est l'ami de Dieu. S'il est en élat de péché, ce n'est pas une chose moins déplorable que vous pré-
tendiez punir la malice d'autrui par votre propre malice. En vous faisant juge dans votre propre cause, vous poursuivez l'injustice, mais d'une manière injuste. Et tandis que vous prétendez venger vos injures, si votre prochain veut aussi venger les siennes, la discorde n'aura plus de fin. L'Apôtre vous indique un moyen bien plus noble de vaincre votre ennemi, quand il vous dit : « Triomphez du mal parle bien. » Rom. xu, 21. Ce qui revient à dire : par vos vertus triomphez des vices de vos frères. Le plus souvent , à vouloir rendre le mal pour le mal, à ne vouloir jamais être en reste avec les autres, on est d'autant plus honteusement vaincu qu'on s'imagine avoir remporté une victoire plus complète. C'est la colère alors qui triomphe de vous, vous succombez sous les coups de la passion. Voilà l'ennemi qu'il s'agissait de vaincre; celui qui sait en triompher se montre plus fort et plus grand que le guerrier dont la valeur fait tomber les remparts d'une ville. Il est moins glorieux de subjuguer les cités que de soumettre ses passions, de vaincre les ennemis du dehors que ceux du dedans. La plus noble victoire est celle qu'on remporte sur soi-même, celle qui soumet les passions à l'empire de l'âme. Quand les passions ne sont pas énergiquement réprimées , elles soumettent tout à leur puissance , elles poussent l'homme à des actions dont il aura à se repentir plus tard. Mais ce qu'il y a de plus funeste, c'est qu'elles lui déguisent le mal dont il se rend coupable ; l'homme aveuglé par son ressentiment regarde toute vengeance comme légitime ; il prétend venger les droits de la justice, quand il est simplement poussé par l'aiguillon de la colère; le vice se couvre alors des apparences de la vertu.
Le meilleur moyen de se soustraire à cette passion , le remède le plus efficace contre une telle maladie , c'est d'arracher de votre àme l'amour désordonné de vous-même et de tout ce qui vous appartient. Si vous n'avez pas recours à cette précaution , aisément la colère s'emparera de vous, à la moindre parole que vous croirez dirigée contre vous ou contre quelqu'un des vôtres. Plus votre sang est prompt à s'enflammer, plus vous devez vous exer-
l IVRE II, CHAPITRE Vil.
cer à la patience; accoutumez d'avance voire espril à toutes Les
injures, ;'i tous les désagréments qui peuvent vous survenir dans une affaire quelconque ; 1rs traits qu'on aperçoil de loin sont moins dangereux que les autres, parce qu'on peut mieux les éviter. Prenez tlonc la résolution inébranlable de ne rien dire, de ne rien faire, quand vous sentirez la colère s'agiter dans votre cœur. N'obéissez jamais à la première impulsion , n'écoutez pas votre première pensée, tenez-la pour suspecte, alors même qu'elle vous paraîtrait entièrement conforme à la raison. Suspendez l'exécution de votre projet jusqu'à ce que le feu de la colère se soit apaisé; avant d'agir, ayez recours à la prière, dites une ou plusieurs fois l'oraison dominicale, ou toute autre où il soit question du pardon des injures. Plutarque nous rapporte qu'un homme; de beaucoup de sens et de beaucoup d'expérience, prenant congé d'un empereur auquel il était uni par les liens d'une étroite amitié, ne lui donna pas d'autre conseil que celui-ci : Toutes les fois que vous serez ému par la colère, ne faites aucune action, ne donnez aucun ordre, avant d'avoir prononcé en vous-même toutes les lettres de l'alphabet. Pouvait-il mieux lui faire entendre combien il est imprudent de suivre l'impulsion de son cœur quand il est transporté par la colère ?
Chose étonnante cependant, il n'est pas au monde de moment moins favorable pour délibérer sur ce qu'il importe de faire, il n'en est pas où l'on soit plus pressé d'agir. Raison de plus pour opposer à cet entraînement toute la sagesse et toute l'énergie dont on est capable. Assurément un homme pris de vin ne saurait prendre une résolution que la raison puisse avouer et dont il n'ait à se repentir avec amertume , comme on le rapporte d'Alexandre le Grand. Ceci s'applique également à celui qu'enivre le vin de la colère et qui est comme aveuglé par les vapeurs de cette passion ; il ne peut ni asseoir un jugement, ni former un dessein, quelque juste qu'il lui paraisse, sur lequel il n'ait à revenir quand la nuit aura passé sur son emportement. La colère, le vin et la volupté sont bien les pires conseillers que l'on puisse. rencontrer sur la terre. Salomon l'avait dit : « Le vin et la femme jettent les sages hors de la raison. » Eccli. xix, 2. Et quand il parle de vin, il n'en^
LA GUIDE DES PKCHEURS. I -ml pas seulement cette liqueur matérielle qui porte le désordre
ta Les idées; mais i! entend de plus toute passion véhémente,
-que une telle passion produit sur l'âme les mêmes effets. Ajoutons que ce trouble ne rend pas excusable le mal que l'on commet en cet état.
I a autre conseil non moins sage, c'est de vous livrer à d'autres "ccupations lorsque la colère agite votre cœur, et de faire diver-
D à vos pensées par «les pensées différentes. Retirer le bois du feu, c'est le plus sur moyen de l'éteindre. Efforcez-vous en outre d'aimer celui qu'il vous faut nécessairement supporter. La patience qui n'est pas accompagnée par l'amour, n'étant qu'une chose purement extérieure, se change souvent en rancune. A peine le grand Apôtre a-t-il dit : « La charité est patiente, » qu'il ajoute aussitôt « elle est bienveillante. » I Corinth. xm, i. Car la véritable charité aime toujours avec bonté ceux qu'elle souffre avec patience. N'oubliez pas enfin l'admirable conseil qui nous a été donné, de laisser passer le courroux de notre frère. En nous éloignant de celui que la colère transporte contre nous, nous lui
.lions le temps de se calmer. Répondons-lui du moins avec douceur, nous souvenant de cette parole du Sage : « Une douce réponse fait tomber la colère. » Prov. xv, 1.