‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 254 sur 308 · LIVRE II, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XI

rieure? Que de choses tu pourrais faire «'I dont ils ne sont pas capables? C'esl donc une Injustice qu'ils osent se porter tes égaux et même B'élever au-dessus de toi. La concorde répond : S'il esl

vrai que tu l'emportes sur les autres en vertu, mieux vaudra pour ta sécurité occuper la dernière place. Tomber de haut est toujours une chose plus dangereuse. Qne d'autres aient autant ou plus de fortune que toi, en quoi cela peut-il préjudicier à la tienne ? Songe plutôt qu'en portant envie à ceux qui sont dans l'élévation, tu deviens semblable à celui dont il est écrit : « C'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans le monde; il est imité par tous ceux qui se rangent à sa suite. » Sap. H, 24 et 25.

La haine dit : Dieu ne saurait t'obliger à aimer un homme que tu trouves toujours sur ta route , qui parle sans cesse mal de toi, te tourne en ridicule , te jette à chaque instant en face tes faiblesses passées , qui cherche à t'écraser par toutes ses actions , aussi bien que par toutes ses paroles. S'il n'était mù contre toi par une haine implacable, il ne te mettrait pas ainsi sous ses pieds. La véritable charité répond : En supposant même que tout cela soit vrai , parce qu'il y a dans l'homme des choses détestables, est-on en droit de détester l'image de Dieu dans l'homme? Jésus-Christ a-t-il cessé d'aimer ses ennemis alors même qu'ils l'attachaient à la croix? Et ce divin Maître, en quittant cette vie, ne nous a-t-il pas recommandé de suivre son exemple ? Chasse donc de ton cœur l'amertume de la haine, fais-y couler la douce onction de l'amour. Indépendamment des raisons éternelles qui t'imposent ce devoir, il n'y a rien dans la vie de plus heureux et de plus suave que l'amour, rien de plus funeste et de plus amer que la haine ; la haine est un cancer qui vous ronge et dévore le sein.

L'esprit de murmure dit : Qui pourrait encore souffrir, qui pourrait taire désormais les mauvaises actions dont une telle personne s'est rendue coupable? Le silence ne serait-il pas une sorte de connivence avec le mal? Mais la charité, qui n'ignore pas le devoir de la correction fraternelle, répond : Il ne faut ni y consentir ni le publier; il faut seulement avertir le coupable, avec bonté, le supporter avec patience. La sagesse veut quelquefois que l'on

m 1 A GUIDE DES PÉCHEl'RS.

taise pour un temps les égarements des pécheurs, pour les lui représenter dans une circonstance plus favorable.

La colère dit : Comment peux-tu souffrir la conduite qu'on tient à ton égard? N'est-ce pas un péché même de se résigner à de semblables cluises? Si tu ne sais pas les repousser avec énergie, chaque jour on en fera de pires contre toi. La douceur répond : nue la passion du Sauveur suit présente a ta mémoire, et il n'y aura pas de mauvais traitement que tu ne souffres avec égalité d'âme. Souviens-toi de ces remarquables paroles de saint Pierre : « Le Christ a souffert pour nous; c'est un exemple qu'il nous a donné, afin que nous marchions sur ses traces. 11 ne répondait pas par des malédictions aux malédictions dont il était accablé ; il ne se livrait pas aux menaces contre ceux qui le persécutaient. »

I Petr. ii, 21 et 23. Considérons en outre combien ce que nous souffrons est peu de chose en comparaison de ce qu'il a souffert.

II a subi les injures et les moqueries les plus sanglantes, les coups, les soufflets, les crachats, les épines et la croix; et nous, misérables que nous sommes, une simple parole nous irrite, un défaut d'attention nous jette dans une douleur mortelle.

La dureté de cœur dit : Est-ce bien le cas d'employer des paroles douces et honnêtes vis-à-vis d'hommes stupides et grossiers qui prendront même occasion de là, s'il le faut, pour s'enorgueillir et pour affecter des prétentions ridicules? La mansuétude repond : N'écoute pas là-dessus tes pensées, écoute plutôt le conseil de l'Apôtre : « 11 ne convient pas qu'un serviteur de Dieu se livre aux emportements et aux querelles ; il doit au contraire se montrer plein de douceur à l'égard de tous. » II Tim. n, 2i. Il est vrai que ce défaut a quelque chose de plus repoussant et de plus funeste dans les subordonnés; que dans les supérieurs. Il n'arrive que trop souvent de voir les premiers abuser des paroles humbles et douces de leurs chefs, en faire même un objet de satire et de mépris.

La présomption dit : Tu as Dieu pour témoin dans le ciel; peu t'importe ce que les hommes pourront penser sur la terre. Mais la vrai..- pénitence répond : 11 n'est pas j uste de fournir aux autres une occasion de soupçon ou de plainte, ni de récriminer contre Leurs reproches. Si ces reproches sont fondés, avoue humblement

LIVRE II, CHAPITRE XI. la bote; s'ils ne le sont pas, nie-la avec une humilité non moins sincère.

La paresse et la nonchalance disenl : Si ta te livres sans interruption à la lecture, à l'oraison, aux larmes, tu risques de perdre la vue; si tu prolongea tes veilles, tu ne donnes plus au corps le

repos dont il a besoin; si tu le fatigues par un travail excessif, tu te rendras plus tard incapable de tout exercice spirituel. Le zèle et l'amour du travail répondent : Pourquoi te persuader que tes labeurs dureront longtemps? Qui t'assure le jour de demain, l'heure même qui s'eeoule? As-tu donc oublie ces paroles du Sauveur : « Veillez, parce que vous ne savez ni le jour ni l'heure. » Matth. xxv, 13. Secoue donc ta torpeur, éloigne de toi toute né-

-ence; ni les paresseux ni les tiedes ne gagneront le royaume des cieux; on l'acquiert par le courage et une sorte de violence.

L'avarice dit : Si tu donnes à des étrangers les biens que tu possèdes , avec quoi pourras-tu sustenter les tiens et toi-même ? La miséricorde répond : Souviens-toi de ce qui advint à ce riche vêtu de pourpre et de soie; il ne fut pas condamné pour avoir ravi le bien des autres, mais uniquement parce qu'il n'avait pas donné du sien. Tombé dans l'enfer, au suprême degré de la misère, il demandait une goutte d'eau sans pouvoir l'obtenir, et cela parce qu'il avait lui-même refusé une miette de pain au pauvre qui la lui demandait.

La gourmandise dit : Toutes les choses bonnes à manger, c'est Dieu qui les a faites, et il les a faites dans ce but; celui donc qui se les refuse méprise les bienfaits de Dieu. La tempérance répond : Il y a du vrai dans cette parole : Dieu, en effet, a créé toutes ces choses pour que l'homme ne mourût pas de faim ; mais il lui a fait aussi un devoir de la frugalité, afin qu'il renfermât ses appétits dans de justes limites. C'est là l'un des princ paux devoirs que méconnaissaient les habitants de Sodome; et cette transgression fut l'une des causes qui attirèrent de si terribles châtiments sur cette ville criminelle, ainsi que l'atteste le prophète Ezéchiel, xvi. Dans l'état de santé, l'homme doit donc prendre sa nourriture, comme le malade prend un remède, c'est-à-dire par besoin et non par plaisir. Celui-là a complètement triomphé de la gourmandise,

qui non-seulement sait se borner dans la quantité des aliments qu'il prend, mais qui dédaigne encore les mets agréables et délicats, à moins qu'il ne Les accepte par honnêteté ou par charité.

La folle joie dit : Pourquoi renfermer en toi-même les élans joyeux de ton cœur? Tais part aux autres de ton allégresse, dis en présence de tes amis quelque chose qui provoque le contentement et le rire. La douce gravité répond : Quel si grand sujet d'allégresse pourrais-tu donc avoir? Aurais-tu désormais triomphé du démon , fini le temps de ton exil , atteint le terme de ta course, franchi le seuil de la patrie? Ne te souviens-tu pas de ce que disait le divin Maître : « Le monde se réjouira, et vous serez dans la tristesse; mais votre tristesse se changera en joie. » Juan, xvi, 10. Reprime donc ces vains éclats de ton âme, tant que tu vogues encore sur une mer aussi féconde en naufrages.

La loquacité dit : Ce n'est pas un péché de parler beaucoup, pourvu que l'on parle bien; et peu importe que l'on parle peu, si l'on parle mal. La sage réserve répond : Rien de plus vrai, sans doute; mais souvent à force de parler, même avec de bonnes intentions, il arrive qu'on finit mal, après avoir bien commencé. C'est pour cela que le Sage a dit : « La multitude des paroles n'est jamais sans péché. » Pruv. x, 19. Si vous êtes assez heureux pour éviter les paroles nuisibles au prochain, vous n'éviterez certainement pas les paroles oiseuses, dont il faudra cependant rendre compte au jugement de Dieu. Ne parlez donc qu'avec réserve et modération, de peur que la parole elle-même ne trompe vos bonnes intentions.

La luxure dit : Profite maintenant des plaisirs que la vie te présente, ne sachant pas ce qui t'arrivera plus tard. Il n'est pas juste de perdre le temps de la jeunesse ; ne sera-t-il pas assez tôt passé. Si Dieu n'avait pas voulu nous permettre de semblables plaisirs, telle n'aurait pas été dès l'origine la condition de notre existence. La chasteté répond : Ne te fais pas illusion à toi-même, tu ne saurais ignorer ce qui attend l'homme après cette vie. Si tu la passes dans la mortification et la pureté, tu jouiras plus tard d'éternelles délices ; si tu te plonges dans la corruption , lu recevras des châtiments éternels. Plus tu vois le temps s'écouler avec

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