LIVRE PREMIER, CHAPITRE III. M
mêmes pouroutrager el maltraiter Le bienfaiteur? Je ne sais s'il y mi jamais dans le monde un homme qui ait a,uri envers un autre de la même manière que les hommes agissent envers Dieu. Quel esi l'homme, en effet, pour dénaturé qu'on le suppose, qui, venant à peine de recevoir de son prince les plus riches présents, se liât»' d'employer ces richesses à fomenter la révolte contre lui ? Et vous, malheureuse créature, avec ces mêmes bienfaits que vous avez reçus de Dieu, vous ne cessez de lui l'aire la guerre. Que peut-on imaginer de plus horrible que la conduite d'une femme mariée qui emploierait à exciter et nourrir un amour adultère, les honorables et précieux joyaux qu'elle tiendrait d'un amour légitime? S'il y a quelque chose de hideux dans le monde, c'est bien une pareille trahison. Et encore ici l'injure est d'homme à homme, d'égal à égal; mais quelles proportions ne prend pas cette injure quand elle s'adresse à Dieu? Et cependant n'est-ce [tas là ce que font les hommes quand ils emploient à des œuvres mauvaises les forces, la santé et les biens extérieurs que Dieu leur a donnes? Les forces, ils les font servir à la satisfaction de leur orgueil ; la beauté corporelle sert d'aliment à la vanité ; la richesse leur fournit les moyens de dissimuler leurs défauts, de rivaliser avec les grands, de flatter la chair, d'acheter l'innocence, trafiquant ainsi , comme les Juifs le firent avec Judas, du sang même de Jésus-Christ ! Ai-je besoin de dire l'abus qu'ils font des autres bienfaits divins ? La mer fournit à leur gourmandise et à leur ambition; la beauté des créatures, à leur grossière sensualité; les possessions terrestres , à leur avarice ; les talents naturels ou acquis, à leur vaine gloire ; la prospérité leur fait perdre la tète, et le cœur leur manque dans l'adversité. Ils se servent de la nuit pour couvrir leurs rapines, et du jour pour tendre leurs filets, comme s'exprime le saint homme Job. En un mot, tout ce que Dieu a fait pour sa propre gloire , ils l'ont prostitué aux appétits désordonnés de la nature corrompue.
Que dirai-je maintenant de leurs parures efféminées , de la richesse des étoffes, de l'odeur des parfums , de l'éclat de l'or et des diamants ; que dirai-je des mets délicats et recherchés qui figurent sur leur table ; toutes choses sur lesquelles on a , pour la honte
60 LA «.I [DE DES PÉCHEl i;S.
•le notre nature, oon-seulemenl écrit, mais encore imprimé des livr. i ce point que sont montées L'impudeur et la mol-
. Au li.u de rendre gloire à Dieu pour tant de trésors qui leur avaient été prodigués par sa munificence, les hommes s'en servent pour satisfaire Leurs passions, détournant ainsi de leur luit i-t pervertissant en quelque sorte toutes les créatures de Dieu; car de c qui devait être un instrument de vertu, ils ont fait un instnmu ni d'orgueil et de corruption. Absorbés par un effrayant isme, ils consacrent toutes les choses du monde aux délices de leur propre corps; rien pour le prochain, rien pour le pauvre ,
Le Seigneur toutefois nous a si puissamment recommandés. A leur égard, niais à leur égard seulement , ils se disent pauvres eux-mêmes; c'est uniquement quand il s'agit de les secourir, qu'il- se souviennent qu'ils ont des dettes à payer; en dehors de là ils ne doivent rien, ils sont dans l'abondance.
Prenez donc garde qu'à L'heure de la mort on ne puisse élever contre- vous une aussi terrible accusation; plus sont grands les mt vous aurez abuse . plus sera rigoureux le compte que vous devez en rendre. Déjà c'est une sorte de condamnation que Dieu prononce lorsqu'il donne beaucoup à quelqu'un qui lui en témoigne peu de reconnaissance ; et l'on peut dire que la réprobation est suspendue sur la tête de celui qui reçoit des biens dont il use toujours mal. .N'oublions pas les leçons de reconnaissance que les bêtes elles-mêmes nous donnent, et rougissons enfin de ce qu'elles pratiquent mieux que nous cette vertu. Les hommes de Ninive se lèveront au jour du jugement pour condamner les Juifs de ce qu'ils n'ont pas fait pénitence en entendant les prédications du Christ . Matth. xu , ï\ . Ah! craignons que le souverain juge ne nous condamne, nous, par l'exemple même des bêtes, puisqu'elles savent aimer un bienfaiteur, et que nous nous sommes montrés ingrats envers le bienfaiteur suprême.