LIVRE PREMIER, CHAPITRE III
dessus i!f nous. La loi de la reconnaissance esl si générale el Dieu L'aime à tel point, qu'on retrouve cette noble inclination jusque dans les bêtes les plus sauvages. Ces! ce que nous montrent beaucoup d'exemples écrits sur ce sujet. Quelle nature plus sauvage
que celle du lion? Apion néanmoins, un auteur grec, nous rapporte qu'un homme qui s'était réfugié dans une caverne, pour avoir retiré une épine du pied d'un lion, vit ce roi des déserts par- ' tager fidèlement avec lui le produit de sa chasse; et plus tard cet homme ayant été livre à ce même lion dans l'amphithéâtre de Rome, le lion le reconnut , s'approcha de lui avec des signes de tendresse, comme le fait un chien au retour de son maître; il le suivit depuis lors dans les rues de Rome sans jamais faire de mal à personne. Les premières circonstances sont également racontées d'un autre lion, qui ne se montra pas moins reconnaissant ni moins généreux envers des étrangers que les vents avaient jetés sur les côtes d'Afrique. Citons encore un trait de reconnaissance et de dévouement, que l'on attribue à l'un de ces animaux : celuilà luttait contre un serpent qui le tenait fortement serré et menaçait de l'étouffer dans ses replis; un voyageur passant à cheval sur le théâtre de ce combat, vint au secours du lion et tua le serpent. En reconnaissance d'un tel bienfait, le lion se mit à le suivre, se fixa dans sa demeure et l'accompagnait partout comme le chien le plus fidèle. Un jour que cet homme s'était embarqué sans prendre avec lui le lion , celui-ci se jeta à la nage pour suivre son bienfaiteur, et succombant à la fatigue mourut dans les flots.
Que n'aurions-nous pas à dire de l'attachement du cheval pour l'homme? Pline remarque dans son Histoire naturelle , vm, 40, qu'on a vu des chevaux verser des larmes sur la mort de leur maître, d'autres se laisser mourir de faim pour la même cause, d'autres encore venger la mort de leur maître en se précipitant avec rage sur leur meurtrier. Mais que dire surtout de la reconnaissance et de la fidélité des chiens? Le même auteur en raconte des choses merveilleuses. Il dit d'un chien que, son maître ayant été tué par des voleurs, il se tint constamment à côté de son corps pour le défendre contre les oiseaux de proie et les bêtes sauvages avec le même courage qu'il avait eu à lutter contre les assassins
LA Gl IDE DES PÉCHEURS.
e d'un autre chien, qu'après la morl de son maître i Lucius, il refusa de manger et se laissa mourir de faim. Mais du temps même de c grand naturaliste, il arriva à Rome , comme il ledit, une chose beaucoup plus étonnante : un homme ayant tmné à mort, son chien ne voulut pas se séparer de lui dans la prison; il ne l'abandonna pas même après sa mort, poussant de tri>tcs hurlements à côté de son cadavre, lui mettant même à la bouche un morceau de pain; et quand le corps eut été dans le Tibre, le chien s'y précipita à son tour, essayant ■ us et de le maintenir à la surface de l'eau. Que pourrait-on citer de plus admirable et qui témoigne mieux d'une profonde reconnaissance?
Si donc les bêtes, n'ayant d'autre lumière que celle de l'instinct. naturel, econnaitre un bienfait, servir, accompagner et
défendre leur bienfaiteur, comment se fait-il que l'homme, possédant une lumière bien supérieure, la lumière de la raison, vive dans un tel oubli, et du bien qu'il a reçu et de celui qui le lui a fait? Comment se fait-il que les bètes elles-mêmes lui donnent des leçons de fidélité, de reconnaissance et d'humanité? Ajoutons à parahle supériorité des biens que l'homme reçoit de Dieu, par rapport à Ceux que les animaux peuvent recevoir de l'homme. Remarquons enfin l'excellence infinie de la personne même de notre bienfaiteur, et la générosité de l'amour qui le pousse à nous combler de ses grâces. Voila certes une chose dont on De saurait trop s'étonner et qui nous fait évidemment connaître qu'il y a des démons occupes a plonger notre esprit dans les té- •s , notre cœur dans l'endurcissement, notre mémoire dans l'oubli, puisqu'il nous est possible d'oublier un tel bienfaiteur. .Mais si c'est déjà un si grand mal d'oublier ce souverain Seitr, que sera-ce de l'offenser, et de l'offenser en usant contre lui de ses propres bienfaits? Le premier degré de l'ingratitude, dit Sénèque, c'est de ne pas répondre au bienfaiteur par d'autres bienfaits; le second, c'est d'en effacer le souvenir de son cœur; et le troisième, c'esl de faire du mal à qui vous a fait du bien. Il ble que l'ingratitude ne puisse aller an delà. Mais que dironsnoua alors de cet excès qui va jusquà se servir des bienfaits