LIVRE PREMIER, CHAPITRE IV
Ne pas lui en témoigner votre reconnaissance semblerait être, nous l'avons dit, le plus grand des crimes possibles; mais que sera-ce alors d'ajouter à L'ingratitude, le mépris, la révolte et l'outrage? Si le saint jeune homme dont nous venons de parler se jugeait tellement lié, tellement paralysé par les bienfaits de son maître, qu'il lut hors d'état de l'offenser, où trouvez-vous la force d'offenser celui qui a mis en votre pouvoir le ciel et la terre? Ah! disons-le sans crainte et sans détour, si la vue d'un tel mal vous laisse insensible, vous êtes pire que les animaux privés de raison, que les bètes même les plus sauvages, plus dur et plus froid que les êtres inanimés eux-mêmes. Quel est le lion ou le tigre, en effet, qui voudrait taire du mal à celui qui lui ferait du bien? Saint Ambroise nous rapporte à la suite de Pline, que l'on entendit hurler et gémir toute la nuit le chien d'un homme qu'un de ses ennemis avait tué; et comme le jour suivant beaucoup de personnes venaient voir le cadavre de cet homme et au milieu d'elles le • meurtrier lui-même, le chien se précipita aussitôt sur ce dernier, et par ses morsures et ses cris, lit dévoiler un crime qui sans cela serait demeuré secret.
Si de pauvres animaux, pour un peu de pain qu'on leur donne, témoignent tant d'amour à leur maître, et leur gardent une si inviolable fidélité, voudriez-vous payer d'ingratitude les bienfaits divins ? Et faut-il que les animaux vous donnent des leçons de reconnaissance et d'humanité? Ah! si le chien dont parle saint Ambroise montra tant d'indignation contre le meurtrier de son maître, comment pouvez-vous considérer d'un œil d'indifférence les meurtriers de votre souverain Seigneur? Et quels sont ces meurtriers, veuillez y réfléchir, si ce n'est vos péchés mêmes? Ce sout véritablement eux qui l'ont saisi, chargé d'indignes liens, accablé d'outrages, meurtri de coups, attaché à la croix. Oui, ce sont vos péchés , vos péchés tout seuls qui ont fait ces choses ; les bourreaux n'eussent jamais pu les accomplir sans ces funestes auxiliaires ; ou plutôt les bourreaux ne furent que les instruments de nos crimes. N'éprouverez-vous donc aucune haine contre les barbares ennemis qui ont mis à mort votre divin Maître? Et quand vous considérez cette grande victime immolée devant vous et à
LA GUIDE DES PÉCHEURS, cause de vous, n'épn>uvtMvz-v<>us pas un redoublement d'amour pour elle, d'horreur pour le péché, unique cause dé ses souffrances et de su mort? Cette horreur pour te péché est le fruit que doit produire dans nos cœurs tout ce que le Sauveur a fait, «lit et souffert sur la terre. C'est pour tuer le péché qu'il s'est laissé mettre à mort Lui-même; c'est pour immobiliser le péché et le réduire en quelque sorte à l'état de complète inaction, qu'il s'est luiméme laissé clouer les mains et les pieds. Pourquoi voudriez-vous donc rendre vains et Btérues pour vous les travaux de Jésus- Christ, ses sueurs et ses souffrances? Voudriez-vous donc rester plongé dans l'esclavage dont il vous a délivré par son sang? Comin» -nt ue tremblerez-YOUS pas au seul nom du péché, en voyant que Dieu a fait de si étranges choses pour l'anéantir? Que pouvaitil faire de plus pour détourner les hommes de la voie du péché , que de se mettre lui-même , lui ce grand Dieu, en travers de leur chemin, les bras étendus sur une croix? Quel est l'homme qui oserait offenser Dieu, s'il voyait le ciel et l'enfer ouverts devant lui ? Mais la vue d'un Dieu mis en croix est sans contredit une chose plus grande encore et plus merveilleuse. Celui qu'un tel spectacle ne saurait émouvoir, je ne sais pas en vérité ce qui serait capable de toucher son cœur.