LIVRE PREMIER, CHAPITRE IV
sangde certains animaux, et se laisse ainsi travailler. Mais, ô coeur plus insensible que la pierre, plus dur que le fer, plus indomptable que Le diamant, tu ne te laisses donc attendrir ni par le feu de l'enfer, ni par les bienfaits du Père le plus tendre, ni par le sang de l'Agneau sans tache , immolé pour ton amour ! »
Après que vous nous avez témoigné, Seigneur, tant d'amour et de miséricorde, comment peut-il se faire qu'il y ait des hommes qui ne vous aiment pas, des hommes qui ne se souviennent même pas de vos bienfaits, des hommes qui s'en servent même pour vous offenser? A qui donnera-t-il son amour celui qui vous le refuse? De quels bienfaits se montrera-t-il reconnaissant celui dont vos bienfaits n'ont pu mériter la reconnaissance? Comment pourrai-je ne pas servir un Dieu qui m'a aimé, cherché, guéri, de la sorte? Le Sauveur disait : « Si une fois je suis élevé au-dessus de la terre, j'attirerai tout à moi. » Joan. xii, 32. Avec quelles forces, Seigneur? avec quelles chaînes? Avec les forces de son amour, avec les chaînes de ses bienfaits. Il avait dit par la bouche de son Prophète : « Je les attirerai par les liens d'Adam, par les chaînes de l'amour. » Ose. xi, -4. Ah! qui ne se laisserait entraîner par ces doux liens? qui ne voudrait recevoir de telles chaînes? qui ne se laisserait vaincre par tant de bienfaits?
C'est donc un bien grand désordre de ne pas aimer ce souverain Seigneur; mais que sera-ce alors de l'offenser et de méconnaître ses lois saintes? Comment pouvez- vous lever la main contre un Dieu dont la main a été si libérale envers vous, et qui s'est lui-même donné pour vous sur la croix? Quand la malheureuse femme du ministre égyptien voulut entraîner Joseph dans le crime, le saint jeune homme se défendit par ces remarquables paroles : « Ne voyezvous pas que mon maître a remis dans mes mains tous les biens qu'il possède, excepté vous, vous seule qui êtes sa femme? Comment donc pourrai-je me rendre coupable d'une si honteuse lâcheté envers lui, d'un si grand péché contre Dieu? » Gènes, xxxix, 8 et 9. C'est comme s'il eût dit : Mon maître a été si bon et si généreux envers moi, il a remis en mes mains tout ce qu'il possède; et, après qu'il m'a comblé d'honneur et donné une si complète confiance, j'irai, brisant la chaîne de tant de bienfaits, outrager une
âme aussi grande! Et, remarquez-le bien, il ne se contente pas de dire : je ne dois pas L'offenser, je n'ai aucune raison pour cela; non, il dit : commenl pourrai-je l'offenser? nous donnant à comprendre ainsi que la grandeur «les bienfaits reçus doit nous ôter, non seulemenf la volonté, mais en quelque sorte la force, la faculté même d'outrager notre bienfaiteur.
Or. si les grâces et les faveurs accordées au jeune fils de Jacob méritaient une telle reconnaissance, que ne mériteront pas de notre part les bienfaits dont Dieu nous a comblés? Cet homme avait remis entre" les mains de Joseph tout ce qu'il possédait; de même Dieu, pour ainsi dire, a remis entre vos mains tout ce qu'il a et tout ce qu'il est. Mais n'oubliez pas à quel point les richesses de Dieu l'emportent sur les richesses de l'homme ; car les bienfaits que vous avez reçus surpassent d'autant ceux qui avaient été accordés à Joseph. Voyons, en effet : quel est le bien que Dieu possède, et dont il ne vous ait mis vous-même en possession? Le ciel, la terre, le soleil, la lune, les étoiles, les fleuves, les mers, les oiseaux, les poissons, tous les animaux et tous les arbres vous appartiennent; en un mot, tout ce qui est sous le ciel est votre domaine ; et non seulement ce qui est sous le ciel, mais encore ce qui est au dessus, -à-dire la gloire et les richesses de l'éternité. L'Apôtre disait aux premiers fidèles : «Tout est à vous, soit Paul, soit Apollo, soit Pierre, » I Corintlt. ni , 2-2 ; et il ajoutait : « le monde, la vie, la mort, le présent, l'avenir, tout est à vous, » parce que tout doit servir à votre salut. Nous ne possédons pas même seulement les biens qui sont au-dessus du ciel ; mais le Seigneur même des cieux s'est donné à nous sous mille formes diverses, comme père, comme tuteur, comme sauveur, comme maître, comme médecin, il s'est donné à nous en récompense, en exemple, en nourriture, en remède, en immortelle couronne. Et, pour tout dire en peu de mots, le Père nous a donné son Fils, celui-ci nous a mérité l'Espritit. el l'Esprit-Saint à son tour nous fait entrer en union avec le l'ère et le Fils, source intarissable d'où découlent tous les biens. Encore une fois donc, s'il est vrai que Dieu vous a confié tous les biens qu'il possède, comment se peut-il que vous vous serviez de ces mêmes biens pour outrager un bienfaiteur aussi magnifique?