CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXI
times? Pendant les cent années que durèrent les persécutions du saint office, je doute qu'il y ait eu mille ou deux mille morts, tandis que les martyrs, qui peut les compter? Il y eut des jours où on en fit périr quatre mille, d'autres cinq, d'autres six, d'autres dix, douze, vingt et jusqu'à trente mille ; on immola quelquefois des villes entières , qui furent détruites et brûlées, sans qu'il y restât un enfant ou un vieillard qui ne fût passé au fil de l'épée ; le nombre des "victimes , en d'autres circonstances, fut si considérable, que Dieu seul peut le connaître. Sans parler des persécutions de Néron, de Domitien, de Dèce, de Yalère et des autres empereurs, j'ose affirmer que les seuls Dioclétien et Maximien martyrisèrent plus de cent mille chrétiens, espérant, par cette affreuse boucherie, extirper et bannir à jamais du monde la religion et le nom de Jésus-Christ. C'était aux yeux de tous ces tyrans une telle absurdité de soutenir la divinité d'un homme crucifié entre deux voleurs et de préférer son culte et sa religion au culte et à la religion de leurs dieux, que toute leur étude et tous leurs soins, ils les employaient à arracher de la terre les traces et la mémoire du Christ. Résumant donc tout ce qui précède, je pose cette question : Comment se fait-il que malgré les tortures abominables infligées aux martyrs, malgré le nombre incroyable des victimes, malgré la durée si considérable des persécutions, comment se fait-il que les rois et les monarques n'aient pas pu extirper de la terre le nom et la religion de cet homme divin? Mais que dis-je, extirper? 0 Dieu, vous êtes bien admirable en toutes vos œuvres! 0 merveille digne d'être célébrée dans l'univers tout entier parla bouche des anges! Non-seulement les tyrans furent impuissants à extirper le christianisme de l'univers, mais encore, prodige plus surprenant qui dépasse toute admiration, comme si en nous persécutant ils se fussent persécutés euxmêmes, leurs entreprises eurent un succès si différent de celui qu'ils avaient espéré, que le Christ sortit vainqueur et triomphant de la lutte, tandis que les statues des dieux furent renversées et mises en pièces , leurs temples et leurs autels brûlés et détruits. Quel aveugle s'obstinerait encore à . méconnaître dans ces deux événements si extraordinaires la vertu et l'assistance
divines? Comment s'expliquer sans elle qu'en cent ans on soit venu à bout de délivrer la Castille de l'ivraie qu'elle renfermait, sans recourir à des châtiments rigoureux, et en usant d'une répression toute pleine de bonté, et que trois cents ans des plus rigoureux supplices et des plus atroces tourments n'ait pas pu ruiner la religion du Christ au profit des dieux romains? Le christianisme croissait au contraire sous le coup des persécutions ; le règne des faux dieux perdait de plus en plus de sa puissance ; Rome, qui était la capitale de l'idolâtrie , devint la capitale de la religion nouvelle, et les empereurs romains, qui persécutaient naguère l'Eglise, tombèrent aux pieds du vicaire du Christ. 0 prodige admirable et dans lequel tout homme reconnaîtra le doigt de Dieu! Et qui pouvait en effet opérer ce miracle, si ce n'est Dieu? Le Christ pouvait-il triompher autrement que de cette sorte du monde et de l'idolâtrie? Ces réflexions sont si puissantes pour corroborer le témoignage que les saints martyrs donnèrent à notre foi, que lors même qu'il n'y aurait pas autre chose dans ce livre, j'estimerais une bonne chose de l'avoir écrit.