‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 104 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXI

présence des tyrans devant lesquels ils se trouvent; la plupart, au contraire, avec une sainte audace et une liberté qui ne craint rien, condamnent leur cruauté, leur reprochent leurs vices, méprisent et déshonorent les dieux qu'ils traitent publiquement de démons, se rient enfin de leurs empereurs. 0 courage encore plus magnifique! beaucoup de chrétiens, non-seulement parmi les hommes, mais aussi parmi les vierges timides, s'offrent volontairement à la mort et se joignent aux martyrs qu'ils soutiennent par leurs paroles et qu'ils encouragent de tout cœur à souffrir les horreurs des supplices ! Où est l'homme assez aveugle pour ne pas admettre qu'il y a ici quelque chose qui dépasse la nature et qui n'est point l'œuvre de la chair et du sang, mais plutôt celle de l'Esprit-Saint qui parle et triomphe dans les saints? Or, et ceci est important, si ces hommes mouraient pour soutenir une vérité naturelle, comme l'existence de Dieu, on s'étonnerait moins de leur constance et de leur fermeté ; mais il n'en est rien : les martyrs donnent le témoignage de leur sang à des vérités qui dépassent les facultés de la raison naturelle. Ils soutiennent, par exemple, que Dieu est un en trois personnes, qu'un homme crucifié est Dieu, et ceci est une chose si difficile qu'elle suppose une faveur et une lumière particulières de Dieu.

La cinquième circonstance qui démontre l'assistance que Dieu donnait aux martyrs dans leurs luttes et leurs épreuves, c'est la fin qu'ils ont obtenue et qui ne fut autre chose que le triomphe et le règne de Jésus-Christ, la chute et le renversement de l'idolâtrie dans le monde. Nous savons en effet ce que se proposait le dragon infernal ; il voulait, par l'entremise des rois et des empereurs, immoler les chrétiens, faire disparaître de la terre le nom et la religion de Jésus-Christ et se faire partout dresser des autels à sa place. Mais comme tous ses desseins furent renversés! Nonseulement le culte et la religion du Christ triomphèrent de toutes ces épreuves; mais les persécutions ne servaient qu'à étendre leurs conquêtes, et vint bientôt le moment où le champ de bataille leur fut livré et où les idoles durent à jamais renoncer à régner sur les hommes. Et ici qu'on me permette encore, pour faire mieux comprendre ce qui précède et pour que Dieu soit mieux connu et

plus glorifié, de citer un exemple particulièrement connu de tous les contemporains. Au tennis des rois catholiques, parmi les hommes attachés à la loi de Moïse, beaucoup refusèrent d'accepter l'Evangile et quittèrent la bastille; d'autres, au contraire, demeurèrent dans le royaume et se tirent baptiser, mais ils n'embrassèrent pas tous la foi avec ardeur, et on reprochait à beaucoup d'entre eux d'être tièdes et peu fervents. C'est, pourquoi le saint office, voulant purifier la terre et séparer l'ivraie du bon grain, se mit à l'œuvre et procéda dans cette entreprise avec miséricorde et avec justice, usant de la miséricorde avec les pénitents, et châtiant les impénitents et les relaps. Ses rigueurs cependant n'étaient pas telles qu'elles ne fussent tempérées par la miséricorde ; au commencement, on se contentait d'étouffer ceux qu'on condamnait, supplice très-doux qui durait à peine un Ave Maria, et qui était plutôt un déshonneur qu'une peine, puisque le corps, étant mort, ne la sentait pas.

Dieu a mille manières d'attirer les hommes à lui, et il commande de contraindre ceux qui ne veulent pas venir à sa table ; il voulut, eu usant, pendant l'espace de cent ans à peu près, d'un châtiment plein de miséricorde, purifier la terre et séparer la paille du bon grain, et il est si bien parvenu à ses fins, que le saint office n'a plus aujourd'hui que rien ou presque rien à faire de ce côté.

Maintenant il reste au lecteur prudent mie comparaison à établir entre les circonstances de ce dernier exemple et de tous ceux qui précèdent. Des différences sensibles ne tarderont pas à le frapper; les recherches du saint office durèrent à peu près un siècle, un peu plus ou un peu moins ; les persécutions des rois et des empereurs se poursuivirent pendant trois cents ans environ. Le châtiment infligé par le saint office était le plus court et le plus doux possible; les tourments que les persécuteurs inventaient pour punir les fidèles épouvantaient l'esprit par leur extrême cruauté : on se plaisait à en multiplier le nombre, on les ajoutait pour le même martyr les uns aux autres ; on les répétait pendant des jours et des semaines entières; on laissait les martyrs en proie à ces affreuses souffrances jusqu'à ce que la violence de la douleur leur arrachât ia vie. Que dire aussi du nombre des vie-

Page 1