‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 113 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXIII

ville pour fortifier les catholiques, pour leur administrer les sacrements et pour les nourrir de la doctrine de la foi, mission difficile qu'il acceptait avec ardeur dans l'intérêt des âmes, malgré les périls manifestes auxquels il s'exposait, et dont il dut à la providence du Seigneur d'être délivré. Les hérétiques préposés au gouvernement de ces contrées, instruits de ce qui se passait, désirèrent vivement d'avoir ce nouvel apôtre entre les mains, autant pour arrêter son zèle, que pour apprendre de lui quels étaient les catholiques qu'il instruisait. Un homme méchant s'offrit volontiers à découvrir ce prêtre saint ; il était excité à ce rôle coupable par les promesses que lui firent les magistrats dans le cas où il le livrerait. Ce traître vint donc à Liphordie, ville voisine d'Oxone, où il se fit passer pour catholique, auprès d'un de ses amis qui l'était réellement et qui lui découvrit la résidence du saint religieux. Il en avisa aussitôt le gouverneur de la province, appelé Justinien, qui, dès qu'il fut prévenu, accourut avec un grand nombre d'hommes armés pour cerner la maison du Père. Ce dernier venait de dire la messe et commentait en présence d'autres catholiques, ces paroles du Sauveur : « Jérusalem , Jérusalem , qui immoles tes prophètes, etc. » Cependant cette cohorte de loups furieux s'élança dans la bergerie des brebis du Christ réunies en ce moment, elle les prit et les enferma dans une forteresse qui s'élevait à l'extrémité de la ville de Londres. Le père Campion portait, en entrant en ville, un chapeau sur lequel était fixée cette inscription : « Cet homme est Campion, le jésuite séditieux. » On accourut de toutes parts pour contempler ce spectacle, les uns pour voir seulement, les autres pour insulter les serviteurs de Dieu. Mais le père Campion, soutenu par l'Esprit-Saint, marchait lame tranquille, le visage joyeux et serein, au grand étonnement de tous ceux qui étaient témoins de sa résignation.

Quand on l'eut pris, on l'enferma dans une prison obscure et si étroite qu'il ne pouvait s'y tenir ni debout ni couché. On lui donnait pour toute nourriture un peu de pain et d'eau. Au bout de trois jours on le fit sortir de prison et on le conduisit, dans le même appareil que précédemment, à travers la ville, en

longeant la rivière jusqu'au palais de Robert, chez lequel se trouvaient réunis deux comtes hérétiques et deux secrétaires de la reine. Le saint religieux expliqua devant ces hommes, devenus ses juges, pourquoi il était venu en Angleterre, et cela avec tant de douceur et de prudence, qu'il conquit leur amitié et que le seul grief qu'ils purent trouver contre lui fut de l'accuser d'être papiste. Après cet interrogatoire, on le conduisit de nouveau en prison, mais en le traitant avec plus de ménagements. On employa alors pour le gagner, toutes les séductions ; on lui fit de grandes promesses, à condition qu'à son tour il sacrifierait quelqu'une de ses croyances et de ses convictions. Tout fut inutile. Fatigués de ses résistances et voyant que la douceur n'aboutissait à rien, les juges se décidèrent à essayer du chevalet; c'était un épouvantable tourment, dont la rigueur fait frémir. Après avoir étendu le patient de tout son long, on attachait aux doigts de ses pieds et de ses mains des cordes, qu'on étirait ensuite, peu à peu, en sens contraire avec des roues; sous l'action de cette violente traction tous les membres se disloquaient et sortaient de leur place naturelle, ce qui causait au malheureux supplicié d'inexprimables souffrances. Trois fois on soumit le père Campion à cette affreuse torture, sans pitié, sans ménagement, tellement que la troisième fois on crut qu'il allait expirer. Ce ne fut qu'une défaillance, car, soutenu dans ses douleurs par la consolation du ciel, il ne fut pas plutôt détaché qu'on l'entendit s'écrier : Te Deum laudamus, te Dominum confitemur. Les hérétiques avaient espéré arracher au Père, par horreur de cet atroce supplice, le nom des personnes avec lesquelles il était en rapport ou qu'il avait converties à la foi catholique, les complots où il avait trempé et une foule d'autres choses ayant trait au même objet. Mais notre Seigneur veillait sur son serviteur, qui se garda bien de faire la moindre révélation compromettante. On essaya d'apprendre ces mêmes choses des prêtres qu'on avait pris avec le père Campion, et toujours pour rendre ce dernier odieux aux catholiques, on résolut, si l'instruction jetait quelque lumière sur ce sujet, et faisait connaître quelque catholique considérable, de faire croire que c'était lui qui avait tout découvert.

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