‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 114 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXIII

La malice alla si loin de ce côté, qu'un des conseillers de la reine affirma avec serment à un chevalier pris comme catholique, que le père Campion l'avait dénoncé ; mais le chevalier connaissait trop la vertu du Père pour ajouter le moindre crédit à ses paroles.

Cependant les docteurs hérétiques résolurent de soutenir une discussion publique avec le martyr ; tout leur faisait croire à un facile triomphe , la grandeur des tourments qu'il venait d'endurer, la faiblesse où les veilles continues et la privation de nourriture l'avaient jeté, la difficulté où il se trouvait enfin d'éclaircir dans les livres les difficultés qu'il pouvait avoir ; les conséquences évidentes de cette joute d'idées, devaient être de diminuer la confiance des catholiques pour le père Campion et de ruiner la foi dans leur esprit. Mais Dieu inspira à son saint des paroles et une sagesse qui confondirent les hérétiques. La discussion dura quatre jours, et tels furent et le succès du Père et la force de ses arguments, qu'un catholique qui l'entendait, avoua qu'il n'en aurait pas fallu davantage pour le convertir, s'il eût été par hasard hérétique.

Après cela, le père Edmond Campion fut cité en audience royale, le jour même où se célèbre la fête de saint Edmond, martyr et roi d'Angleterre. Avec lui comparurent les pères Jacques Bosgra et Thomas Cotamo, prêtres de la Compagnie de Jésus, Rodolphe Servinus, du collège anglican établi à Rome, Lucas Hirbleu et Duarte Riztono, prêtres du même collège, Alexandre Brianto enfin, du collège de Reims. Ils étaient tous cités sous l'inculpation de trahison contre leur pape et leur reine. Cette accusation les touchait peu, et ils répondaient qu'ils étaient venus dans leur patrie uniquement pour y propager la religion catholique, la seule vraie, qu'ils n'étaient pas traduits devant les tribunaux pour d'autres raisons, que c'était là l'unique motif des tortures qu'ils avaient endurées, et que, pour la foi, ils étaient prêts à faire le sacrifice de leur vie. Le premier interrogatoire se prolongea bien avant dans la journée ; les juges levèrent l'audience; et tandis qu'ils allèrent prendre de la nourriture, ils ordonnèrent qu'on donnât à boire aux condamnés. Le père

Campion avait les bras brisés par les tourments qu'on lui avait fait subir et ne pouvait porter la coupe à ses lèvres. Un seigneur, qui se trouvait là, don Apero, catholiqne fervent et neveu de l'illustre Thomas Morus, s'approcha de lui et l'aida lui-mènie, en prenant la coupe de sa main, à étancher sa soif.

Alexandre Brianto, quand son tour fut venu, montra une force d'àme étonnante; comme un porte-drapeau du Christ, il tenait à la main un crucifix, qu'il s'était fait lui-même pour sa consolation, et sur lequel il avait dessiné avec un peu de charbon l'image du Crucifié. Un hérétique lui reprochait amèrement son audace et lui ordonnait de jeter la croix. « Non, répondit le saint, je ne le ferai pas. Je suis chevalier du Christ crucifié, et je ne déserterai pas sa glorieuse bannière jusqu'à la mort. » L'hérétique lui enleva alors la croix des mains : « Tu peux bien arracher la croix de mes mains, reprit Brianto, mais de mon cœur, jamais : je verserai mon sang, s'il le faut, pour Celui qui a daigné répandre le sien pour moi. » On le soumit alors à l'épreuve du chevalet, mais sa constance ne se démentit pas pendant les trois heures que dura sa torture; il reprochait à ses bourreaux leur cruauté, et leur disait : « Eh quoi, c'est là tout ce que vous pouvez faire! Si vos chevalets ne sont pas plus redoutables que celui-ci, j'en braverai bien cent autres. » On redoubla alors de férocité et de barbarie ; et pour venir à bout de sa résistance, on enfonça des aiguilles entre les ongles et la chair de ses pieds et de ses mains. Qu'on ne s'étonne pas de le voir supporter avec tant de courage ces tourments inouis ; il était merveilleusement soutenu dans ses angoisses par les douceurs de l'Esprit-Saint, et il a rendu luimême témoignage des consolations qu'il en recevait dans une lettre écrite par lui de sa prison aux Pères de la Compagnie de Jésus qui résidaient en Angleterre. Avant de dire à quelle occasion il écrivit cette lettre , il sera bon de faire une observation sur les persécutions des hérétiques anglais, qu'on trouve d'ailleurs dans un livre écrit sur cette matière. 11 résulte de ce qu'on y lil, que sous quelques rapports l'Eglise eut à soultrir bien davantage de la part de ces persécuteurs que de tous les premiers tyrans contre lesquels elle eut à lutter. Jamais, aux premiers siècles de

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