CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXVII
une bataille où les morts aient été de moitié aussi nombreux que sous les murs de cette cité détruite. Il était juste qu'un crime aussi extraordinaire que la mort du Fils de Dieu reçût un châtiment extraordinaire, inouï. Le Sauveur a prophétisé ce même châtiment dans un grand nombre d'autres passages de l'Evangile. Il dit dans saint Luc : « Quand vous verrez des armées autour de Jérusalem, sachez que la désolation de cette ville est proche, parce que ces jours sont des jours de vengeance où tout ce qui est dans l'Ecriture s'accomplira. Malheur aux femmes qui dans ces jours seront enceintes et nourriront ! Car les tribulations de ce peuple seront grandes en ce temps-là ; les hommes tomberont sous le tranchant du glaive ; la colère de Dieu sera excitée contre eux, et ils seront amenés captifs dans tous les pays. » Luc. xxi, 20-24. Yoilà une autre prophétie de la destruction et du carnage de Jérusalem, tombée de la bouche du Sauveur. Seulement il y est fait mention des captifs qui, au dire de Josèphe, furent au nombre de quatre-vingt-seize mille, tandis que ceux qui périrent par le fer ou la faim, s'élèvent, toujours au rapport du même historien, à un million cinq mille.
Le Sauveur annonça encore « qu'il fonderait dans le monde son Eglise, » que saint Pierre en serait le grand pontife et le premier pasteur, et « que les portes de l'enfer, c'est-à-dire toutes les puissances infernales, ne prévaudraient jamais contre elle. » Matth. xvi, 17, 18. Qui ne voit comment cette prophétie s'est parfaitement réalisée? Qui ne sait les tempêtes que tous les rois de la terre ont suscité contre l'Eglise? Mais elle, pauvre, humiliée et persécutée, supportant chaque jour des milliers de morts, nonseulement ne fut pas vaincue, mais sortit encore victorieuse de ses combats, et fit, de ses plus acharnés persécuteurs, ses plus vaillants apôtres ; ceux qui naguère persécutaient les chrétiens par amour des idoles, en vinrent à persécuter les idoles par amour des chrétiens.
Ailleurs il prophétisait « que le royaume de Dieu serait ôté à son peuple et qu'il serait donné à un peuple qui en porterait les fruits. » Matth. xxi, A3. Or ces deux prédictions se sont parfaitement accomplies ; le royaume de Dieu a été donné aux Gentils, tandis qu'il a été
enlevé aux Juifs, j'entends aux Juifs endurcis qui ont persévéré dans leur incrédulité, et qui n'ont plus ni temples, ni autels, ni prêtres, ni sacrifice, ni tabernacle, ni propitiatoire, ni table pour le pain, ni chandeliers d'or, ni voile pour le Saint des saints, ni vases sacrés, ni vêtements sacerdotaux, tout autant de choses qui se rattachent au culte et au règne spirituel de Dieu. La vérité de cette prophétie du Sauveur éclate d'une manière manifeste dans ces événements. Mais qu'y a-t-il d'étonnant à ce que les Juifs aient été privés du royaume spirituel, puisqu'ils n'ont même plus leur république et leur règne temporel? Les Gentils, par un admirable jugement de Dieu, ont été mis en possession de leurs dépouilles. A eux a été donnée la lumière de la foi, c'est-à-dire la connaissance du vrai Dieu, dont ils étaient entièrement privés ; à eux ont été laissés et l'ancien et le nouveau Testament, et l'assistance du Saint-Esprit qui conduit et conduira l'Eglise jusqu'à la fin du monde ; à eux enfin, les mérites et le sang du Christ, la vertu et la grâce des sacrements, et, par elles, la clef du royaume des deux, le trèssaint sacrement de l'autel surtout qui est la gloire, la médecine, la nourriture, la force, le conseil, le rafraîchissement et le trésor de la religion chrétienne, et le gage de la vie éternelle. Or cette foi, ces bienfaits, ces sacrements ont porté dans la gentilité des fruits admirables ; ces peuples, naguère plongés dans la boue de tous les vices et incapables de porter d'autres fruits que le péché, cette nourriture immonde des démons dans l'enfer, commencèrent à fructifier pour la vie éternelle, et leurs admirables fruits, ce furent des martyrs innombrables, des confesseurs, des docteurs et des pontifes saints, des légions de moines pieux et des chœurs de vierges plus pures que les astres du firmament.
Voilà les fruits que produisit la gentilité par la vertu de ce royaume des cieux qui devint son partage. Et ceci, qui pourrait le nier? Ces prodiges si extraordinaires, ces œuvres si difficiles, nul ne pouvait les opérer dans le monde, nul surtout ne pouvait si sûrement les prédire avant qu'elles arrivassent, puisque la prophétie est le propre de Dieu, l'auteur et le fondateur de notre foi, cette foi qui participe à la fermeté et à la vérité de Celui qui l'a établie, c'est-à-dire de la vérité même.