‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 151 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION 111, CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION 111, CHAPITRE PREMIER

de ses plaies et de ses douleurs. Il faut, pour contempler ce mystère si sublime et si élevé au-dessus de notre raison, que l'homme se dépouille de tout ce qu'il a d'humain, c'est-à-dire de ses fautes, de ses faiblesses, de ses affections, et que son âme, avec toute la pureté dont elle est capable, se place en face de ce prodige ; il doit aussi fouler aux pieds les jugements, les appréciations et les règles de la prudence humaine. Mesurer, en effet, les œuvres de Dieu d'après les règles ordinaires de notre intelligence et de notre esprit, apprécier surtout l'œuvre de notre rédemption, qui est une œuvre d'une bonté et d'une charité infinies, avec la bonté et la charité des hommes, quelque parfaits qu'ils soient, ce serait une grande extravagance et une ridicule folie. Quel outrage, en effet, pour cette grandeur infinie et pour ses œuvres de les égaler à ce que notre petitesse peut faire et produire 1 De même que son être dépasse infiniment notre être, de même les œuvres de sa grandeur sont infiniment au-dessus des nôtres, et la plus grande erreur que puisse commettre l'homme, c'est de juger et de connaître Dieu par ce qu'il aperçoit en lui-même. Il est donc bien vrai que l'homme doit ôter sa chaussure quand il veut s'avancer sur la terre où Dieu réside, et par là on veut dire qu'il doit rejeter loin de lui tout ce qu'il a d'humain quand il veut contempler de ses yeux les œuvres de la bonté et de la charité souveraines qui brillent dans ce mystère. i

Après cette préparation, l'homme peut marcher avec foi, humilité et dévotion vers le buisson sacré pour y contempler Dieu, en demandant à celui qui est le père des lumières de lui découvrir, à la splendeur d'un rayon de sa gloire, quelque chose des grandeurs et des richesses contenues dans ce mystère. On peut tenir pour certain, en effet, qu'il y a la même différence entre ce que l'homme découvre par ses propres forces et ce qu'il connaît par une lumière particulière de Dieu, qu'entre les œuvres de l'homme et les œuvres de Dieu ; c'est pourquoi, avant d'entrer dans le sanctuaire de sa divinité, il faut lui demander en toute humilité sa puissante lumière. Aux fécondes clartés du soleil divin, les choses prennent leur prix véritable ; la passion sacrée du Sauveur est notre rédemption ; sa mort devient notre vie ; ses

ignominies* le véritable honneur; les amertumes de ses souffrances se changent en délices d'une incomparable suavité, et finalement « ce mystère, que le monde estime faiblesse et folie, renferme tous les trésors de la sagesse et de la bonté divines. » I Cor. i. On comprendra la vérité de ces choses si l'on étudie les profondes obscurités de ce mystère avec les dispositions qu'il demande. C'est bien ainsi que faisait saint Bonaventure, cet homme si dévot envers la passion sacrée du Sauveur, et voici en quelles pieuses paroles il traduisait ses impressions saintes : « J'entrai une fois les yeux ouverts dans les plaies sacrées, et le sang qui en découlait me rendit aveugle. Depuis, je ne vis jamais autre chose que du sang ; j'arrivai en tâtonnant jusqu'à son cœur déchiré, et j'y demeurai, tout heureux de m'y nourrir des mets que j'y trouvai. Quelle crainte j'avais d'être jamais forcé de quitter cette demeure sainte et de perdre ainsi les consolations qui me faisaient vivre ! Mais bientôt la confiance revenait, et en voyant des plaies toujours ouvertes, je me disais que je saurais bien y rentrer de nouveau si jamais j'étais forcé d'en sortir ! Oh ! que c'est une bonne chose d'habiter avec le Christ crucifié ! Je veux me faire en lui trois demeures, une dans ses pieds, une dans ses mains, une autre dans son côté sacré. De là je parlerai à son cœur, et j'obtiendrai tout ce que je lui demanderai... » Il ajoutait plus loin que les âmes pieuses éprouvent à la contemplation de ce mystère une consolation et une douceur qui se réfléchissent jusque sur la chair. Elle, qui d'elle-même ne prend aucun goût aux choses spirituelles, ressent dans cet exercice pieux des joies et des consolations telles, que si quelquefois les exigences de la charité ou de l'obéissance l'en éloignent, cette privation lui pèse parce qu'elle la sépare d'une chose à laquelle elle éprouvait d'indicibles douceurs ; elle comprend alors la vérité de ces paroles du Prophète : « Mon cœur et ma chair ont tressailli en présence du Dieu vivant. » Ps. lxxxiii, 2. Voilà, entre tant d'autres, un des fruits dont jouissent ceux qui s'adonnent à la méditation de cet ineffable mystère, pourvu qu'ils s'y soient d'abord disposés par une grande dévotion et une grande pureté de cœur. Aristote prétend qu'en général, à cause de la vivacité de leurs

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