CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE PREMIER
passions, les jeunes gens sont très-peu propres à entendre l'enseignement des vertus qui servent à modérer ces mêmes passions. Or, si pour s'instruire sur des vertus morales que la raison naturelle explique et découvre il faut des dispositions particulières, quelles dispositions n'exigera pas l'étude du plus élevé et du plus incompréhensible des mystères de notre foi? L'œuvre qu'il renferme, et que le monde insensé a tenue pour ignominieuse, est la plus glorieuse des œuvres de Dieu, et s'appelle par excellence l'œuvre divine. Joignez ensemble toutes les œuvres que la magnificence de Dieu a faites ou qu'elle fera jusqu'à la fin du monde, que dis-je? unissez-y tout ce qu'il pourrait faire s'il le voulait, et comparez ce faisceau magnifique au seul ouvrage de la rédemption ; il jettera moins d'éclat qu'une étoile en présence des vives splendeurs du soleil à son midi. Une seule parole suffit à Dieu pour faire ce qu'il veut; il n'a eu qu'à dire : je veux, et, selon la belle image de saint Augustin, le monde et tout ce qu'il renferme surgit en un point de l'espace ; mais, dans ce. travail sublime, Dieu ne s'abaissa jamais jusqu'à des actes indignes de sa majesté sainte. Dans l'œuvre de notre rédemption, au contraire, comme les choses se sont passées autrement ! Que d'années n'at-il pas fallu pour l'accomplir! que d'injures, que d'outrages, que de mauvais traitements, que de douleurs et que de supplices n'at-elle pas exigés ! A quel excès d'humilité et d'abaissement, à quelles œuvres indignes de la nature divine n'a-t-il pas fallu que le Fils de Dieu se soumît? Il naquit dans une étable entre deux animaux, et mourut sur la croix au milieu de deux voleurs; il voulut laver les pieds de Judas et descendre dans l'estime des hommes au-dessous de Barabbas ! Quelle comparaison peut-il y avoir entre les autres œuvres de Dieu et celle-ci, qui a exigé tant de temps, tant de soins, tant de douleurs et tant d'outrages ! Tout ce que Dieu a fait s'efface devant ce qu'il opère ici; quelque grandes que soient ses œuvres, elles ne sont rien en face de cellelà ; la création des chérubins, des séraphins et de tous les chœurs des anges, s'éclipse en présence de la gloire de la croix!
C'est ce que nous déclare le Seigneur lui-même par la bouche du prophète Isaïe : « Oubliez, dit-il, les choses passées, et ne
vous souvenez plus des prodiges d'autrefois; voici que j'en prépare de nouveaux, vous les verrez bientôt, et ils vous feront oublier tous ceux que vous connaissez jusqu'ici. » Isa. xliu, 18, 19. D'ailleurs le Sauveur, malgré l'humilité et la modestie avec lesquelles il parlait de lui-même et de ses travaux, ne manquait jamais, quand l'occasion s'en présentait, d'exalter de son mieux le mystère de sa venue. Quand, au jour des Rameaux, les enfants criaient dans le temple : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, » et que les Pharisiens, indignés de ces louanges, lui disaient : «N'entends-tu pas ce que ces enfants disent? — En vérité, je vous le dis, leur répondit-il, si ces enfants se taisaient. les pierres même crieraient. » lue. xrx, 38-40. 11 déclarait bien par ces paroles l'excellence de ce mystère et la grandeur de ce bienfait, puisque les pierres insensibles devaient elles-mêmes le connaître et le publier. Mais le Seigneur voulait aussi condamner l'insensibilité et la dureté d'un grand nombre de chrétiens qui ne savent ni compatir à celui qui se livre pour eux à de si vives souffrances, ni aimer un Dieu qui leur montre tant d'amour, ni haïr le péché, la cause unique de ces traitements qui ont pour but de l'effacer.
Et cependant qu'il est vif le désir qu'a le Sauveur de voir ceux qui l'aiment ressentir au fond de leur cœur quelque chose de ses douleurs et de ses peines! Voyez ce qu'il a fait pour nous le montrer! Il a permis que la très-sainte Vierge, sa mère, fût présente au pied de la croix et que son ânie fût crucifiée avec la sienne ; il a voulu, comme nous le lisons dans la vie des saints. et comme nous l'avons vu nous-mêmes de nos jours, encore que ces secrets soient réservés à Dieu, il a voulu imprimer chez un grand nombre de ses serviteurs les douleurs de ses plaies, non content de la connaissance que leur donnait de ses douleurs la lecture des saintes Ecritures, il a jugé bon de leur apprendre, par leur expérience propre, quelque chose de ce qu'il avait souffert pour eux. Il dit alors à chaque âme par son silence même : Vois ce que j'ai souffert pour toi ; vois combien je t'ai aimé : w lis à quel prix je t'ai racheté, et comprends enfin ce que tu me dois. C'est toujours le même langage qu'il tenait dans le Prophète :