CINQUIÈME PARTIE. SECTION III, CHAPITRE X
verne est celle par laquelle Dieu préside au gouvernement de toutes les républiques bien ordonnées, et elle consiste à châtier les méchants et à récompenser les bons. Quand cette loi s'exécute la république est bien ordonnée ; quand au contraire elle est violée, c'est-à-dire lorsque les bons sont laissés sans récompense et les méchants sans châtiments, la république est en péril et marche sans ordre et sans régularité. C'est pourquoi on ne saurait expliquer pourquoi Dieu aurait laissé dans sa république un désordre et un vice si grands, pourquoi tant de dommages causés au prochain et tant d'outrages et de blasphèmes commis contre la majesté divine seraient demeurés impunis, sans répression et sans expiation.
Par un excès de miséricorde inouïe, le Sauveur voulut prendre sur lui d'expier nos crimes ; il s'offrit donc pour satisfaire à la place du genre humain et se présenta à tous les coups de la justice divine. C'est pourquoi le prophète Jonas parlant en son nom s'écriait : « Tous vos flots, Seigneur, m'ont environné et ont passé sur moi, et j'ai dit : Je suis rejeté de la présence de vos yeux. » Jon. n, 5. Dans le livre des Psaumes, le Sauveur s'adresse encore à son Père éternel en ces termes : « Votre colère s'est appesantie sur moi, vous avez fait peser sur ma tête tous les flots de votre colère. » Ps. lxxxvii. La grandeur des douleurs que le Sauveur a endurées nous fait comprendre avec quelle rigueur la justice de Dieu s'appesantit sur lui; ces douleurs d'après les théologiens furent si grandes, qu'on n'en saurait concevoir de plus fortes en cette vie, selon ce qui sera dit plus loin.
Il suffit de considérer les tourments de la passion du Sauveur pour se faire une idée de la sévérité et des rigueurs de la justice de Dieu, qui exigeait une telle satisfaction pour les péchés du inonde. Encore qu'au jardin des Oliviers cette chair sacrée sous les coups de l'agonie dans laquelle elle était tombée s'écriât : « Mon Père, faites s'il est possible que ce calice passe loin de moi, » le Père éternel demeura sourd à ces accents de l'affliction innocente, et laissa le Sauveur boire jusqu'à la lie la coupe arrière de ses douleurs.
Ah! si un père traita de la sorte un fils tant aimé et livra à
toutes sortes d'épreuves cette humanité sainte qu'il aimait audessus de toutes choses, et cela, uniquement pour expier des péchés dont elle était innocente, comment ne traitera-t-il pas un serviteur méchant et rebelle qu'il trouve chargé de tous les crimes et souillé de toutes les iniquités? Le Sauveur le déclarait aux pieuses femmes qui le suivaient en pleurant quand il leur disait : « Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ; car voici que des jours viendront dans lesquels on dira : Heureuses les femmes stériles et les entrailles qui n'ont point porté et les mamelles qui n'ont point nourri. Car si on traite ainsi le bois vert, comment ne traitera-t-on pas le bois sec? Alors on dira aux montagnes : Tombez sur nous; et aux collines, couvrez-nous afin qu'il ne soit plus question de nous. » Luc. xxm, 28-31. Ceci nous découvre combien dans ce mystère la justice de Dieu éclate dans toute sa rigueur, en nous montrant la rançon énorme qu'elle exige pour nos fautes.
On peut encore se faire une idée de la sévérité de cette justice en considérant les secours et les remèdes que le Sauveur nous a laissés pour notre justification et dont nous venons de parler tout à l'heure. Tout ce qu'il a pu faire dans ce sens, il l'a fait, et sa bonté, en laissant aux bons des remèdes suffisants, laisse les méchants sans excuse. Aussi au jour des grandes assises ce sera là le sujet principal de leur condamnation. « Voici le jugement, disait le Sauveur en faisant allusion à ces choses ; la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises. » Juan. m. 19. Voici le jugement, disait-il, et par là il nous laissait entendre que le plus grand poids qui pèserait sur les méchants au dernier jour, ce serait de n'avoir pas profité des grands biens et des remèdes que le Fils de Dieu leur avait acquis par sa passion. Insensés qu'ils sont, ils ont l'eau à la bouche, et ils sèchent de soif; ils ont devant eux une table abondamment servie et couverte de mets, et ils meurent de faim; les remèdes si efficaces des sacrements sont à leur portée, et ils demeurent malades; le chemin de la vertu est aplani à leurs colères, et ils ne savent pas