CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE XXI
crucifié entre deux voleurs, comme leur complice et leur chef! Quel spectacle ! Qui pourrait, à cette vue, contenir son étonnenient et sa frayeur ? Qui ne serait consterné et comme ravi hors de lui devant ce prodige de miséricorde et de bonté? » Le soleil obscurcit ses rayons, d'épaisses ténèbres se répandent partout, la terre tremble, les pierres se fendent, « le voile du temple se déchire, et ceux qui assistent à cette scène se retirent en frappant leur poitrine et en confessant leurs péchés. » Luc. xxm, 44-48. Ah ! si tout dans la nature, si les corps insensibles eux-mêmes s'attristent et prennent part à la mort du Sauveur, combien plus l'homme, pour qui cette Majesté souveraine se résigne à tant d'humilité et à tant de souffrances, combien plus l'homme ne doit-il pas se sentir ému sous ces impressions saintes? Qu'est-ce qui peut être admirable en ce monde, si ceci ne l'est pas? Entendons le langage d'un saint docteur : Qu'on ne me parle plus, disait-il, de la beauté du ciel, ni des astres qui l'éclairent ; qu'on ne me vante plus la fertilité et les richesses de la terre ; je ne sais plus les admirer ; je ne veux plus voir ni l'immensité et la fécondité de la mer, ni la force des vents qui la soulèvent, ni les splendeurs du soleil, ni les constantes variations de la lune, ni la beauté des étoiles, ni le concert et l'ordre des œuvres de la nature qui déclarent la puissance et la sagesse de Celui qui les créa ; de même que les étoiles perdent leur clarté devant le soleil, toutes les œuvres de Dieu, même les plus belles, ne sont rien en comparaison de celle-ci.
Cette œuvre, en effet, elle n'étonne pas moins le cœur de ceux qui la considèrent profondément, que les œuvres de la toute puissance et de la sagesse divines. La contemplation de la bonté que Dieu nous y montre ravissait les saints et les transportait comme hors d'eux-mêmes, en leur enlevant tout sentiment étranger, tant leurs âmes étaient absorbées et plongées dans l'abîme de cette infinie miséricorde. C'est elle qui fortifiait les martyre dans leurs souffrances, par le souvenir des douleurs et des souffrances que leur Créateur et leur Dieu avait endurées pour eux. C'était elle qui encourageait les solitaires du désert à supporter les rigueurs des frimas, les ardeurs du soleil, la faim, la nudité,
l'absence de toute consolation humaine, la croix de la mortification, enfin en leur montrant la sévérité impitoyable avec laquelle ce Seigneur traitait sa chair innocente. C'est elle qui fournit aux âmes humbles et pieuses ample matière de considération et de dévotion, de componction et d'admiration. C'est elle qui ravissait d'admiration ces esprits souverains qui, au jour de la naissance du Sauveur, chantèrent sur son berceau que la bonté et la miséricorde avaient fait si obscur et si pauvre, ce délicieux cantique de louange et de remercîments : « Gloire à Dieu au plus haut des deux ! » C'est par elle qu'Isaïe, parmi tous les titres qu'il donne au Seigneur, l'appelle « l'Admirable, » pour faire voir combien, dans la rédemption, le Sauveur s'était montré admirable, nonseulement aux hommes, mais encore aux anges, à tous les éléments et aux créatures insensibles elles-mêmes. C'est elle qui réchauffe les tièdes, qui affermit l'espérance des faibles, qui soulage les travaux de ceux qui sont tristes, qui confond l'orgueil des superbes, qui réprime la cupidité des avares, qui condamne les plaisirs des voluptueux; c'est elle, enfin, qui est la ruine et la condamnation de tous les vices.
Nous pouvons maintenant répondre à l'objection soulevée plus haut. Si la passion sacrée du Sauveur a produit dans le monde des fruits et des effets admirables, peut-on rien attribuer de meilleur à cette bonté infinie que l'exécution de cette œuvre, par laquelle tant de bonté a découlé sur le monde et qui renferme tant de puissance pour nous rendre bons et saints? Quand il s'agit d'approuver une médecine on ne regarde pas quelle est son amertume ou sa douceur, mais plutôt quels effets elle produit ; puisque la passion de Jésus-Christ fut le remède de la commune faiblesse du genre humain, n'ayons égard qu'aux effets qu'elle opère dans nos âmes et apprenons, par eux seuls, à en apprécier l'excellence. Nous n'estimerons plus indigne de cette souveraine Majesté de souffrir comme elle a souffert, si nous savons bien comprendre quels ont été les fruits de ses souffrances.
Revenant donc en terminant à l'idée principale de ce troisième traité, je dis que nous y avons démontré d'une manière suffisante ce que nous avions avancé dès le principe, à savoir, qu'entre tous