CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE XXI
corde qui nous causent les mêmes impressions et nous jettent dans les mêmes transports.
Cette demande était juste, et il fallait que le Créateur nous découvrît sa bonté et sa miséricorde comme il nous avait découvert ses autres perfections. Mais aiors, pouvait-il rien faire de plus propre à atteindre son but que de venir nous racheter lui-même? C'est pourquoi, encore qu'il prît en son pouvoir une foule de manières de racheter l'homme tombé sans qu'il lui en coûtât la moindre peine ni la plus légère fatigue, il a choisi la voie admirable de l'incarnation et de la passion si douloureuse pour lui, mais si utile pour nous, à cause des fruits inestimables que nous y trouverons pour la sanctification et le salut de nos âmes. « La bénignité et la tendresse du Dieu notre Sauveur ont été vues en ce monde, dit l'apôtre saint Paul ; il nous a sauvés, non à cause des œuvres de justice que nous avons faites, mais par sa miséricorde qui nous a tous renouvelés. » TU. m, 4, 5. Saint Bernard, interprétant ces paroles de l'Apôtre, nous dit que Dieu nous avait découvert sa toute-puissance dans la création, sa sagesse dans la manière dont il gouverne ses créatures, mais qu'il nous montre la gloire de sa bonté dans la rédemption. Toutes les autres œuvres de Dieu s'éclipsent devant celle-là, et l'admiration qu'elles nous inspirent n'est rien en comparaison de celle qu'excite en nous la rédemption sérieusement méditée. A quel excès d'amour Dieu ne s'y porte-t-il pas pour nous sauver? Ce Dieu qui a créé toutes choses, qui est le Seigneur des auges, qui a créé le soleil, la lune et les étoiles, qui donne aux cieux leurs mouvements, qui règle les saisons, qui distribue les eaux, et qui maintient toutes les créatures ; ce Dieu que les esprits souverains adorent et dont la main soutient l'univers; ce Dieu immense, infini, incompréhensible et ineffable, si célèbre par sa grandeur et ses miracles, a voulu être pris, raillé, conspué, fouetté, souffleté, couronné d'épines et mis au-dessous de Barabbas. Ce Dieu, il a voulu être condamné à mourir, et à mourir sur une croix par un juge inique ; il a porté sur ses épaules meurtries le bois de son sacrifice ; il n'a eu pour étancher sa soif, ô cruauté inouïe! que du fiel et du vinaigre; il a consenti à être dépouillé dé ses vêtements et à être cloué sur
une croix à la vue d'une multitude rassemblée, et sous les yeux de sa très-sainte Mère, qui entendait les coups de marteau et qui voyait le sang divin de son Fils baigner la terre et ruisseler jusqu'à ses pieds; sur cette croix, il a été poursuivi des moqueries et des railleries des Pharisiens qui le faisaient mourir ; et pour pouvoir endurer toutes ces choses, il s'était uni une nature en laquelle il pût souffrir ce que sa nature impassible se refusait à supporter. Telle est l'œuvre admirable de la rédemption, et le Prophète avait raison de dire que « le Seigneur devait accomplir une œuvre étrangère à sa nature, » Isa. xxvm, 21, encore qu'elle ne fût pas étrangère à sa bonté et à sa miséricorde.
De l'admiration et de l'étonnement que les œuvres de l'ineffable bonté de Dieu excitent dans les âmes.
Que dire de l'humilité de la naissance du Sauveur? Salomon éleva au Seigneur un temple, le plus riche et le plus beau de tous ceux qu'on a jamais construits et qu'on construira jamais dans le monde; et quand il l'eut fini, tout étonné que Dieu daignât y faire sa demeure, il s'écriait : « Est-il donc croyable que Dieu habite avec les hommes sur la terre? Si les cieux des cieux ne peuvent vous contenir, ô Seigneur, combien moins cette maison que j'ai bâtie! » II Par. vi, 18. Or si le plus sage des rois demeurait confondu de ce prodige, avec combien plus de raison ne pouvons-nous pas dire : « Est-il possible que ce Dieu qui a fait le ciel et la terre consente à venir au monde dans une étable! Est- il possible qu'il ne veuille, pour reposer ses membres délicats, qu'une pauvre et humble crèche ! Et s'il ne recule pas devant ses abaissements, peut-il se faire que Dieu ait voulu naître entre deux animaux et mourir plus tard sur une croix entre deux voleurs ! Y a-t-il rien de plus propre à exciter dans nos âmes plus d'étonnement et une plus vive admiration? Un Dieu naître dans une étable ! Un Dieu couché dans une crèche ! Un Dieu nourri du lait d'une femme! Que dis-je, un Dieu souffleté! Un Dieu frappé de verges ! Celui qui est le miroir de toute beauté ; Celui que les anges désirent contempler, conspué et outragé ! Un Dieu, enfin,