CHAPITRE IX
Dieu que par les vertus et les bonnes œuvres, le mouvement dont il se porte vers la charité est la mesure exacte de celui qu'il ressent pour la pratique des bonnes œuvres. De plus, en produisant le désir de plaire au Seigneur, cet amour produit au même degré la crainte de lui déplaire ; et , comme rien ne lui déplaît autant que le péché, l'horreur de ce mal est tellement enracinée dans un cœur rempli de l'amour divin, qu'il aimerait mieux perdre la vie, mille vies, si c'était possible, plutôt que de commettre un péché. Il résulte de là, comme il est aisé de le voir, que cet amour est, non-seulement la fin de tous les commandements, mais encore l'essence et le résumé de la loi divine. C'est ce que l'Apôtre dit dans les termes les plus formels : « Celui qui aime, a rempli la loi ; la plénitude de la loi , c'est l'amour. » Rom. xni, 9, 10. Mais, par la raison même que c'est là un si grand bien, grands étaient aussi les obstacles qui se seraient opposés à l'amour de l'homme pour Dieu, sans le secours de la foi; car l'amour présuppose la connaissance de la bonté de son objet. Saint Augustin a dit : « Nous pouvons aimer les choses que nous n'avons jamais vues, mais non celles dont nous n'avons aucune connaissance. » De Trinil. x, 1. Or la connaissance que les hommes avaient de Dieu sans la foi, était bien faible et bien bornée. Voici pourquoi : notre âme, tant qu'elle est renfermée dans la prison du corps, ne perçoit que ce qui lui arrive par la porte des sens, et notre Dieu, esprit infiniment pur, s'élève infiniment aussi au-dessus de toutes les choses corporelles ; il ne se pouvait donc pas qu'il pénétrât en nous par les sens et qu'il fût ainsi connu. Les hommes ignoraient également toutes ces perfections divines dont la pensée sert d'aliment à notre charité. Ils ignoraient la tendresse et les soins de sa providence pour tout ce qui touche l'homme, puisque cela était même nié par un grand nombre de philosophes ; ils ne savaient donc pas quelle est la miséricorde de Dieu par rapport à nos misères, sa justice par rapport à nos péchés, son amour pour les bons, sa haine pour les méchants. En un mot, l'homme ne savait pas si Dieu l'aimait ou non; il manquait, par conséquent, du plus fort stimulant de l'amour, qui est la persuasion d'être aimé par celui qu'on aime.
Ce qui devait continuer le plus à détruire cette persuasion dans le cœur de l'homme, c'est qu'il ne voyait rien en lui qui put lui mériter l'amour du plus sage et du plus parfait des êtres. Que Dieu daigne nous aimer, c'est une chose dont s'émerveillaient les saints eux-mêmes. L'un d'eux s'écriait : « Qu'est-ce que l'homme. Seigneur, pour que vous l'ayez ennobli de la sorte et que vous ayez mis en lui votre cœur? » Job. vu. David témoignait le même étonnement, et presque dans les mêmes termes, lui qui connaissait à fond la bassesse et la vanité de l'homme. Ps. cxliii. Il est donc bien vrai que le plus grand stimulant de l'amour manquait au genre humain; il ne savait pas s'il était aimé de Dieu, il lui semblait même qu'une chose aussi vile ne pouvait pas être aimée d'un être aussi parfait. D'autres causes s'ajoutaient à celle-là pour rendre douteux l'amour dont nous parlons. C'est un axiome établi par tous les sages, que la ressemblance engendre l'amour. Cela étant ainsi, quelle ressemblance pouvait-on saisir entre l'homme et Dieu? entre l'élévation et la bassesse extrêmes ; entre la réunion et l'absence de tous les biens ; entre le bonheur suprême et la suprême misère ; l'être qui ne connaît ni la mort ni la souffrance et l'être sujet à la souffrance et à la mort; le Dieu souverainement bon et l'homme profondément mauvais; l'esprit le plus pur, et l'âme ensevelie dans la matière; l'invisible et le visible enfin. Et l'homme est tellement esclave de ses sens qu'à peine s'il peut aimer ce qu'il ne peut pas voir.
Le dernier obstacle et le plus grand peut-être, c'est la distance qui sépare le séjour de Dieu du séjour de l'homme : Dieu, résidant au ciel parmi les anges; l'homme rampant sur la terre avec les vers. Cela implique la distance non moins effrayante des deux natures; et c'est là en définitive que nous touchons à la dissemblance la plus essentielle et qui s'oppose le plus directement à cet amour, puisque l'effet de ce sentiment est d'unir et de confondre deux êtres au point qu'ils n'en forment plus qu'un. On ne peut donc pas nier cette sorte d'impossibilité où se trouvaient les hommes, entourés de tant d'obstacles et privés de la foi, de s'élever à l'amour du Créateur.