uvres complètes de Louis de Grenade
Il y avait dix ans quo je donnais mon application et mes veilles à écrire des sermons sur tons les sujets qu'où peut traiter dans l'église pendant toute Tannée; et déjà je me voyais, par la grâce de Dieu, presque à la fin de ce grand ouvrage, lorsqu'il me vint dans l'esprit de penser sérieusement quel fruit je pourrais tirer d'un travail si long et si difficile, et de me dire à moi-même à peu près ces paroles de Salomon : « Pour qui travaillé-je, et pourquoi M me privé-je moi-même de l'usage de mes biens ' ? » Car, n'ayant en vue dans cette entreprise que de contribuer, du moins en quelque manière, à la gloire de Dieu et au salut des âmes, je reconnus enfin, par cette réflexion, qu'il y avait lieu de craindre que tout ce grand travail ne produisît que très-peu de fruit et d'utilité, et je n'ai pas cru devoir en taire ici la véritable cause.
On sait que l'art de la prédication renferme trois parties principales : l'invention, l'élocution et la prononciation, qui comprend l'action. (il faut que le prédicateur de l'Évangile sache trouver des pensées nobles] propres et accommodées à son sujet ; car c'est de là que dépend la justesse et la solidité du discours : il faut qu'ayant trouvé des pensées, des preuves et des raisons, il'Sache en exposer toute la force'd'une manière insinuante et aisée, c'est-à-dire, énoncer ses sentiments, '^de telle sorte, que tout; ce qu'il a conçu dans
1 Cui laboro, et fraudo auimam lueam bonis? Ecole., w, 8.
TÛil. XIX. 1
son esprit, [passe et s'imprime par la force de ses paroles et de ses expressions dans les esprits de ceux qui l'écoutent. Il faut enfin qu'il sache accorder et proportionner sa voix, son geste ou son action, et son visage aux choses qu'il dit) avec toute la justesse et la hienséance possibles, tout cela étant du ressort de la prononciation.
Pour ce qui est de l'invention, ou du talent de trouver des pensées qui soient justes, nobles et relevées, on peut dire, ayant égard à la dignité des choses, que c'est la plus excellente partie du prédicateur, et qu'il doit y consacrer les soins et l'étude même de toute sa vie, afin qu'ajoutant toujours quelque chose à ce qu'il aura trouvé, il puisse, selon le conseil du Sauveur, « tirer toujours de son trésor des choses nouvelles et anciennes ' . » Mais si l'on considère la portée et la disposition des auditeurs, c'est-à-dire du peuple, qui est sans science, et qui conçoit toujours bien moins les choses selon leur dignité que selon la manière dont il les entend débiter et prononcer, il n'y a point de doute que l'élocution et la prononciation ne doivent lui être préférées. Car nous voyons en effet, que plus vous dites quelque chose fortement et avec vivacité, plus aussi les auditeurs grossiers et ignorants en sont vivement touchés, et qu'ils ne manquent point d'être émus et animés des mêmes sentiments dont vous vous montrez touché vous-même par vos paroles, par votre voix et par votre visage.
On peut remarquer, au contraire, que beaucoup de prédicateurs, même ceux qui se distinguent par l'érudition et par la pénétration de l'esprit, mais dont le style est lourd et pesant, ne font qu'ennuyer ceux qui les écoutent. D'ailleurs, la plus belle élocution sert de peu sans le talent de la prononciation , puisiju'il s'en trouve eu effet plusieurs qui, très-éclairés et très-instruits, et avec cela trèshabiles à écrire avec clarté et élégance, ne laissent pas d'être écoutés avec quelque sorte de dégoût et de mépris, pour n'avoir pas ce talent de la prononciation, surtout quand ils ont la voix enrouée, ou eiféminée, ou discordante, ou âpre et désagréable, ou peu flexible et mal ajustée aux choses dont ils parlent.
1 Omuii scriba doctu? ia regao cœloruiii riiuiilis est homiiii palrifamilias, qui profeit de tbesauro suo nova et vetera. Mutth., xiii, 52.
Considérant donc la nature de ces trois talents ou facultés nécessaires à l'orateur évangélique, il m'a semblé que, comme, les philosophes attribuent à la matière de chaque chose deux sortes de formes, dont l'une lui donne l'essence, et l'autre l'existence qu'ils disent être sa dernière perfection^^ainsi l'invention dans le discours doit tenir lieu de matière, l'élocution, de la première forme, et la prononciation, de la forme qui donne les derniers traits. Car c'est véritablement l'élocution qui orne et embellit l'invention, je veux dire les pensées qu'on a trouvées d'abord comme informes et toutes nues ; mais le propre effet de la prononciation est de leur donner pour ainsi dire l'habit, Tair et le visage qu'elle représente et qu'elle imprime dans les esprits des auditeurs. Certes, la forme en toute chose n'étant pas moins nécessaire que la matière, je m'étonne qu'il se trouve des prédicateurs qui emploient tout leur temps et toute leur étude à l'invention seule , qui est comme la matière du discours, et n'ont presque aucun égard à l'élocution ni à la prononciation, qui en sont comme les formes, sans lesquelles l'invention des pensées, même les plus riches et les plus heureuses, tombe facilement dans le mépris du peuple.
Mais pour revenir à ce que j'ai dit au commencement de cette préface, j'ai considéré que tout le grand travail auquel je m'étais occupé pendant près de dix ans, et qui avait pour objet la composition des sermons, n'aboutissait qu'à fom^nir la matière aux prédicateurs, et n'appartenait qu'à l'invention seule, laquelle, sans la justesse, les agréments et la sage convenance du discours et de la prononciation, n'apporterait que peu d'utilité; j'ai donc résolu de m'appliquer, selon la portée de mon esprit, à écrire en même temps quelque chose sur l'élocution et sur la manière de bien prononcer un discours. .J'espère par là ne rien laisser à désirer aux prédicateurs en ces deux parties si nécessaires pour les fonctions de leur saint ministère , et n'avoir pas inutilement employé mon temps, mon travail et mes veilles à leur fournir dans ces sermons pour tous les temps de l'année, une si grande et si riche abondance de matière sur tous les sujets que l'on peut prêcher aux fidèles.
Mettant donc tout mon appui dan ■. Dieu seul (!t dans l'assistance
de sa grâce toute-puissante, j'ai entrepris d'exécuter ce dessein, quoiqu'au-dessus de mes forces ; je m'y suis porté par un désir sincère de seconder l'ardeur et le zèle de ceux qui voudront travailler au salut des âmes, et non par aucune confiance en mes talents. Je rae suis pour cela particulièrement attaché, d'abord, à retoucher les préceptes de l'art oratoire, que j'avais mis par écrit dans un âge moins avancé, et dont j'ai extrait principalement ceux qui me semblaient les plus nécessaires et les plus convenables à mon dessein.
Il faut observer quejja rhétorique emprunte beaucoup de choses de la logique , à cause du rapport et de l'affmité que ces deux sciences ont l'une avec l'autre, vu que la fin de toutes les deux est de persuader par la force et l'habileté du discours; c'est pourquoi : il se trouve beaucoup de rapport et de ressemblance entre l'emploi ; du prédicateur dans l'Église, et celui de l'orateur ou de l'avocat j devant le peuple ;] car tous les deux s'attachent principalement à persuader, et ils bnt l'un et l'autre à parler, non devant des savants dans les disputes, mais au milieu des assemblées du peuple, qu'il faut non-seulement persuader par raison, mais encore toucher et émouvoir par de fortes et vives impressions, et même gagner par les tours , les adresses et les agréments de l'éloquence. J'ai donc cru à propos de puiser dans les ouvrages faits pour les orateurs quelques préceptes apphcables à l'art de la prédication, et j'ai tâché d'éclaircir et de faire entendre ces règles par des exemples tirés de l'Écriture sainte et des plus éloquents Pères de l'Éghse^ autant que l'a permis le dessein que j'avais d'être court dans toutes les parties de cette Rhétorique.
J'ai cru devoir en user ainsi avec d'autant plus de raison que les maîtres de l'éloquence , qui ont rapporté et adapté toutes les manières de bien dire , tous les tours et toutes les adresses de cet art, aux affaires et aux causes du barreau, se sont aussi fous servis d'exemples propres à ces sortes de sujets, et très-peu convenables à notre dessein. Certainement j'aurais souhaité que, non-seulement les exemples, mais les préceptes mêmes que nous avons apportés dans cet ouvrage, ne regardassent tous que la prédication chrétienne, et qu'il ne s'y trouvât rien qui ressentît tant soit peu l'art
des orateurs profanes. Mais toute la science de parler éloquemnient et de persuader ceux à qui l'on parle, ayant été tirée des observations des maîtres de rhétorique et des préceptes des rhéteurs , qui ne l'ont inventée que pour être employée dans les causes et les affaires du barreau et en d'autres sujets profanes, il n'a pas été possible de se dispenser tout à fait de mêler aux préceptes évangéliques quelques règles et quelques exemples d'éloquence qui peuvent sembler peu conformes à la fonction du prédicateur évangélique. Ils ne lui seront pas néanmoins entièrement inutiles, parce que les choses qui ont du rapport et de la ressemblance entre elles se connaissent toujours facilement l'une par l'autre.
Peut-être aussi en viendra-t-il un autre après nous , qui , avec plus de talents et plus de loisir, profitant de la facilité d'ajouter à ce qui est déjà trouvé, donnera pour ainsi dire les derniers traits à cet ouvrage que nous avons ébauché, et rendra notre Rhétorique chrétienne en toute manière.
Quant aux exemples de l'Ecriture dont je me suis servi, ils sont tirés principalement des saints prophètes, parce qu'ils ont tous été comme autant de prédicateurs choisis et envoyés de Dieu, pour instruire les peuples et pour corriger leurs mœurs et leurs inclinations mauvaises; et que ces hommes tout divins, sans le secours de l'art, ont parlé néanmoins avec une très-ingénieuse adresse, c'est-à-dire très-éloquemment et comme étant poussés et animés, non par l'esprit de la rhétorique, mais par l'esprit de Dieu même, qui les avait rendus ses organes et ses interprètes. Car comme « toutes ses œuvres sont parfaites ', » le don de la science et de la parole dont il les a remplis, était aussi parfait, puisque le propre de « cet Esprit saint -, qui contient tout, est de donner la science de la parole, et de rendre éloquentes les langues mêmes des petits enfantb ^. »
Je pourrais en alléguer un nombre presque infini d'exemples ; mais je me contente de proposer seulement ici au prédicateur qui
' Dei perfocta sunt opéra. Deu.'er., xxxii, 4.
2 Spiritus Domini replevil orbem lerrarum; et hoc, quod conliuel omnia, scieutiani liabet vocis. Sap. i, 7.
* Sapienlia aperuit os mutorum^ ellinguasinfautium fecitdisertaé. Sap., x,21.
fi PRÉFACE.
a du zèle et de l'araoïir pour Dieu, les quinze premiers chapitres de Jérémie, où ce divin orateur est animé d'une si grande force d'éloquence, si plein de grands mouvements, de métaphores ingénieuses, de toute sorte de tours nobles et d'expressions figurées, si vif et si véhément dans tous ses discours, et si adroit à y prendre à toute heure tant de diverses expressions et tant de différents visages, que Périclès même, dont il est dit que les discours étaient des éclairs et des foudres dans les assemblées, ne peut lui être comparé en aucune manière/Pnissent tous] ceux qui sont employés dans le saint ministère de la prédication, (imiter et suivre l'esprit et le zèle enflammé de ce saint prophètejpour la gloire du Seigneur, et la fidélité avec laquelle il exécuta les desseins de Dieu, qui l'avait établi son ministre sur les peuples pour leur annoncer ses volontés et les étonner par ses menaces 1
Le prophète Ézéchiel parle aussi en plusieurs endroits avec une semblable véhémence , surtout lorsqu'il reprend les Juifs de leur conduite criminelle et de leurs dérèglements abominables, et qu'il leur reproche leur détestable ingratitude envers le Seigneur, qui, par un excès de nnséricorde et de bonté, les avait rappelés après une infinité de crimes. C'est ce qu'Ézéchiel fait principalement dans le seizième chapitre de ses prophéties, avec une très-riche et très-abondante variété de figures et d'expressions.
Moïse traite aussi le même sujet d'un style grand et sublime, avec des expressions majestueuses et un feu tout divin, dans ce sublime cantique qu'il composa en prenant à témoin le ciel et la terre : « Cieux, écoutez ma voix ; que la terre entende les paroles de ma bouche ' . »
Pour ce qui est des exemples qui servent à l'éclaircissement et à l'intelligence des règles et des préceptes de cette Rhétorique ecclésiastique, si l'on trouve que nous y en avons quelquefois employé beaucoup, on doit reconnaître aussi que cela ne s'est point fait sans sujet et sans réflexion. Car ce n'est point pour des écoliers encore sous la conduite des maîtres de rhétorique que nous écrivons, c'est pour les prédicateurs mêmes, à qui ces exem-
' Audite, cœli, quœloquor; audial terra verbaoris mei. Deutcv., xxxii, 1.
pies tiendront lieu de maîtres, pour leur rendre plus clairs et plus faciles à comprendre les préceptes mêmes et les règles de l'éloquence que nous leur proposons.
Et si, comme les rhéteurs l'enseignent, le talent de parler éloquemment s'acquiert par l'art, par l'étude et par l'imitation des auteurs vraiment éloquents, n'est-ce pas un avantage bien considérable, que de pouvoir trouver tout l'effet de l'étude et de l'imitation dans ces exemples choisis et reclierchés avec tant de soin, qui sont comme autant de parfaits modèles sur lesquels nous devons former notre discours et notre style. Et pour favoriser davantage en cela même ceux qui liront ce livre avec un désir sincère d'en profiter , nous nous sommes principalement attaché à choisir des exemples qui renfermassent de grands sens et de belles nîoralités, afin que, quand même ils ne seraient pas des modèles de l'art, il y eût néanmoins toujours du plaisir et de l'utilité à les lire. Nous n'y avons rien ajouté ; mais afin d'éviter toute longueur ennuyeuse, nous en avons quelquefois retranché certaines choses qui nous semblaient peu nécessaires.
Il ne reste plus qu'à faire connaître l'ordre que nous avons observé dans cet ouvrage; et pour cela il faut considérer que^l'artl de l'éloquence demande dans l'orateur ces cinq choses : l'inven- / tion, la disposition (qui consiste, dit Cicéron , non-seulement à mettre les choses en ordre, mais à les chsposer avec jugement), l'élocution, la mémoire et la prononciation. }De ces cinq choses, nous j retranchons la mémoire,) parce qu'elle dépend plus de la nature que de l'art, et nous traitons à fond des quatre autres, et de tout ce qui les regarde chacune en particulier. Car, encore que dans ce travail nous ayons eu principalement en vue l'élocution et la prononciation, nous n'avons pas laissé à l'égard de l'invention et de la disposition, d'en enseigner aussi les règles et les préceptes qui nous ont paru les plus propres, non pour les causes et les affaires du palais, ou pour la plaidoirie, mais pour les fonctions saintes du ministère de la prédication.
Mais avant d'expliquer ces quatre parties principales de l'art oratoire, il a fallu premièrement traiter de l'origine de cet art, de ce qui le rend utile et nécessaire au prédicateur évangélique,
s PREFACE.
de l'excellente dig:iiité de son ministère, des difficultés qui s'y rencontrent, et de la personne du prédicateur, c'est-à-dire de ses inclinations, de ses mœurs et de ses devoirs, de la vie exemplaire qu'il doit mener, de la probité et des vertus dans lesquelles il doit principalement exceller, pour exercer dignement un si saint ministère : c'est ce qui fait le sujet de tout le premier livre. Le second enseigne la manière de trouver les pensées, les preuves et les raisonnements, et de les faire entrer dans le discours. Le troisième donne des préceptes et des règles pour l'amplidcation, c'est-à-dire pour faire paraître les choses grandes ou petites selon qu'elles le sont véritablement, et pour'jemuer les esprits et exciter les passions de ceux à qui l'on parle]; ce qui(estle grand mérite de l'éloquence. Le quatrième explique tous les divers genres de discours sacrés avec l'ordre et la disposition qu'on doit garder en chacun. Le cinquième comprend tout ce qui regarde l'élocution, et le sixième traite spécialement de la prononciation qui renferme aussi Faction, et de divers moyens très-avantageux pour réussir dans le saint emploi de la prédication. Ainsi, tout l'art de l'éloquence chrétienne se trouve renfermé dans ces six livres.
Mais encore que le second livre traite expressément de l'invention, que nous avons mise la première entre les parties de cet art, néanmoins, vu que l'élocution lui est tellement unie et liée, qu'on peut à peine l'en séparer, nous avons cru devoir y insérer aussi beaucoup de choses touchant la manière de s'énoncer et d'ouvrir son cœur, c'est-à-dire d'en exprimer les pensées et les sentiments avec ordre et avec justesse, toutes les fois que la nature des choses et ce qu'elles ont de liaison et de dépendance entre elles semblent l'exiger.
Avant d'entrer en matière, voilà ce que nous avons cru devoir dire au lecteur, afin de lui donner d'avance une i-dée générale de notre travail.