CHAPITRE PREMIER
De l'origine de la rhétorique.
Le souverain Créateur et suprême Modérateur du monde, Dieu qui « a fait toutes choses avec nombre, poids et mesure ', » dans la constitution de la nature humaine a mis en nous les semences des sciences et des vertus, afin que les cultivant, partie par le secours de la grâce, partie par nos efforts et notre industrie, nous les fissions croître et parvenir à leur perfection. Et, pour ne rien dire ici des devoirs de la religion ni des vertus morales, dont les germes naissent avec nous dans nos âmes, /qu'y a-t-il de plus propre à la créature raisonnable que Vie raisonner, de discourir, (de se faire entendre et de per.suader par ses discours?) Cependant l'art qui règle ces opérations de la raison, est une invention de la raisonimême, qui par ses réflexions sur les diverses manières de les exercer, a trouvé les règles et les divers préceptes à Faide desquels ce que nous faisons sans maître, par l'instinct et par l'impression seule de la nature, se fait avec plus de justesse et de
1 Oniuia in meusurà, et numéro, et pondère disposuisti. Sap., xi, 21.
10 RHETORlOrE ECCLESIASTIQUE.
perfection/par le secours de l'art), ce qui a lieu non-seulement dans l'étude et dans l'exercice des sciences et des vertus, mais dans les actions mêmes qui regardent le soin du corps. Car^au commencement du monde, les hommes pressés par la nécessité , faisaient tous, diacuu pour soi, les travaux 'de maçons, de charpentiers, de tailleurs et d'autres semblables, en la manière grossière! et imparfaite que la nature lem* suggérait pour leiu* conservation. /Mais par le soin et les réflexions de plusieurs, on a depuis inventé les arts de ces choses,Yjui servent à les faire avec beaucoup de justesse et d'agrément.
f De là)est venue cette maxime si communément reçue, que f( l'art perfectionne la nature; » car la nature donne le commencement et l'art la consommation. C'est ^e qui a fait dire à Quintilien « qu'il ne peut rien y avoir de parfait dans la nature, si elle n'est aidée par les soins de l'homme ^. » \
Comme donc parmi les hommes, même au milieu de ceux qui sont grossiers et sans lettres, il s'en trouve souvent qui, avec le seul secours de la nature, réussissent à persuader par leurs discours et à faire entrer dans leurs sentiments ceux qui s'y opposaient d'abord ; quelques-uns des plus spirituels et des plus savants ont pris de là occasion d'inventer un art de parler et de persuader ceux à qui l'on parle, qui fût comme une méthode assurée pour le pouvoir toujours faire plus commodément et avec plus de perfection. Car, comme on voit d'ordinaire que, chacun tâchant ou de soutenir une raison, ou d'accuser, ou de défendre, ceux qui étaient grossiers et sans science le faisaient imparfaitement et de mauvaise grâce, et qu'au contraire les autres, qui excellaient par leur doctrine et par la pénétration de leur esprit, s'en acquittaient toujours avec beaucoup de justesse et d'agrément, et avec une sorte de majesté même : les premiers inventeurs de cet art se sont particulièrement appliqués à observer exactement les diflérentes manières des uns et des autres, et ont ainsi trouvé par ces observations l'art du beau langage.
C'est pourquoi, et ceux que la nature a favorisés du don de bien
' Nihil licet esse perfccturu, nisi ubi natura cura juvetur.