LIVRE I, CHAPITRE IV
folle crainte, sinon ce désir immodéré d'honneur et de vaine gloire? Or l'esprit de l'homme étant ainsi possédé et tout rempli de ces deux passions, quel moyen lui reste-t-il de pouvoir s'attacher uniquement à la gloire de Dieu et au salut des âmes , avec un mépris et un oubli entier do toutes les autres choses ? On voit donc aisément par ces raisons, combien il est difficile d'avoir et de conserver cette pureté de cœur et d'intention dans les fonctions du saint ministère de la parole , si le prédicateur ne travaille fortement et avec soin à l'obtenir de Dieu par beaucoup de larmes et de prières, par les soupirs et les gémissements du cœur, et par les mérites des vertus , comme un don de sa bonté très-rare et tout singulier ; et lors même qu'il en usera de cette sorte avec toute la ferveur possible , qu'il ne se croie pas pour cela tout à fait exempt de cette tache de vaine gloire et de vaine complaisance. 11 doit toujours se défier en cela de lui-mèrne ; car, comme dit très-sagement le grand saint Grégoire, « souvent, dans ces rencontres, l'esprit de l'homme se déguise à lui-même : il s'imagine aimer dans une bonne œuvre ce qu'il n'y aime point en effet, et ne pas aimer dans les choses glorieuses selon le monde ce qu'il y aime véritablement ' . » Et qjq même saint pape expliquant ces paroles de Job : « Quand même je serais simple et juste, je ne le saurais pas moi-même -, » nous marque encore excellemment ce même péril, en ces termes : « Il y a des choses dont il est très-difficile que nous ayons la connaissance, lors même que nous les faisons. Souvent nous nous employons aux fonctions de la prédication pour le bien et le salut de nos frères ; mais, comme nous sommes persuadés que si nous ne leur disons des choses qui leur plaisent , ils ne recevront point agréablement nos paroles , nous nous étudions à leur plaire par un bon ir.otif; mais en même temps nous tombons misérablement dans la joie des louanges qu'on nous donne, et pendant que nous nous efforçons de délivrer les autres de l'esclavage du vice, nous commençons nous-mêmes à nous y assujettir par une lâche complaisance. Le désir des louanges est comme un voleur caché sous
' Saepè àibi de se meus ipsa mentitur, et iÏDgit se de bono opère amare quod non aniat, de muudi autem glorià non amare quod amat. ' Etiamrii simplex fuero, hoc ipsum ignorabit anima inea. Job., ix, 21.
l'habit d'un voyageur, qui, se joignant à nous dans le droit chemin où nous marchons, tire tout d'un coup un poignard dont il nous perce le cœur en traître et nous assassine. Quand l'intention qui nous faisait agir pour notre prochain dégénère en amourpropre et en un désir de vaine gloire, il arrive, par un malheureux effet de la corruption de notre cœur, que l'action que la vertu avait commencée se termine par le péché ; et souvent aussi la fin où nous tendons par nos actions, est toute différente de celle que nous nous proposons d'abord dans notre pensée '. »
La plupart des prédicateurs , et principalement les jeunes, s'efforcent si peu d'éviter ce péril, qu'ils ne le connaissent même pas. Car, de même que, dans certains pays, le vice de l'ivrognerie, qui est si horrible, ne passe pas même pour un défaut, ni pour un sujet de déshonneur, parce qu'il y est si conmmn que la mauvaise coutume en eiïace la honte : ainsi , ce vice de la vaine gloire est si ordinaire et si naturel à la plupart des prédicateurs, qu'ils en sont coupables sans qu'ils s'en aperçoivent, ni qu'ils le prennent pour un péché. Mais pour ceux qui, poussés et conduits par la crainte de Dieu , s'examinent eux-mêmes avec soin, et sondent diligemment le fond de leur cœur avec une exacte circonspection , ils se tiennent toujours sur leurs gardes contre cet ennemi.
Un prédicateur habile et homme de grande piété, avec qui j'avais lié une étroite amitié, me racontait un jour que, lorsqu'il était entré dans l'emploi de la prédication, il avait d'abord comme les autres fait peu d'attention au danger de la vanité ; mais que ses yeux s'étant un peu plus ouverts avec le temps, et ayant considéré en lui-même ce péril, il en fut si effrayé, qu'il résolut de quitter
1 Sunt iiounulla qusi sciri à uobiri facile nequeuut, eliam cùui geruntur.... Ssepè oilicium prtedicaliouijasaiimiaius, ul, perhoc l'rateruœ utilitali scrviauius; 8pd nisi placoamus cui loquimur, uequaquàm libeuîer accipitur quod pra>dicamu3. Cùmque placere mens utililer studet, ad amorem laudis propriae lurpiter defluit; et quœ à captivitate viLioruui alias curaljat eruere, ipsa suis favoribus incipit capta servire. Quasi lalrunciilus quippc est appeliturf laudis humana), qui recto itinere gradientibus ex latere jungitur, ut ex occultis educto gladio gradieiiliurii vita trucidetur. Cùmque propositte utilitatis inteiitio ad studia privata deducitur, horreudo modo uuum idemque opus culpa peragit, quod virlus iucboavii. Su'pù et ab ipsis exordiis aliud cogitatio expelit, aliud actio Oiteudit. S. Greg., Murai., Mb. IX, cap. xxv.